CHAPITRE LVI
Corruption des Romains.
Cependant le commun des païens se corrompait tous les jours de plus en plus. Tout ce que j'ai marqué des vices qui régnaient quand l'Evangile parut durait encore; hors le peu d'esprits forts et de philosophes dont je viens de parler, il ne restait plus rien de bon chez les Grecs, ni chez les Romains, qui pût servir de contre-poids : aussi fut-ce alors que l'empire tomba en Occident^ et il ne se soutint en Orient que jusqu'au temps où il fut violemment attaqué. Il n'y avait plus ni discipline dans les troupes^ ni autorité dans les chefs , ni conseils suivis, ni science des affaires , ni vigueur dans la jeunesse , ni prudence dans les vieillards, ni amour de la patrie ni du bien public. Chacun ne cherchait que son plaisir et son intérêt particulier : ce n'étaient qu'infidélités, que trahisons. Les Romains^ amollis par le luxe et l'oisiveté, ne se défendaient contre les barbares que par d'autres barbares qu'ils soudoyaient; ils
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étaient abtmés dans les délices, et se piquaient d'une mauvaise délicatesse que rien de solide ne soutenait. Enfin la mesure de leurs crimes et de leurs abominations étant comblée. Dieu en fit la justice exemplaire qu'il avait prédite par saint Jean. Rome fut prise et saccagée plusieurs fois par les barbares ; le sang de tant de martyrs , dont elle s'était enivrée, fut vengé; l'empire d'Occident demeura en proie aux peuples du Nord , qui y fondèrent de nouveaux royaumes. Voilà les vraies causes de la chute de l'empire romain dans le V" siècle , et non pas rjétablissement de la religion chrétienne, comme les païens disaient alors, et comme Machiavel et les autres politiques impies et ignorants ont osé dire dans les derniers temps.
Les Chrétiens vivant au milieu d'une nation perverse et si profondément corrompue , je veux dire de ces derniers Romains, il était difficile que leur vertu n'en souffrît quelque déchet, principalement n'étant plus divisés d'avec les infidèles, comme du temps des persécutions, et n'ayant à se défendre que de leur amitié et de leurs caresses. Il ne faut donc pas s'étonner des vices que les Pères reprochent aux Chrétiens dès le iv*" siècle. Saint Augustin ne craignait point d'en avertir les païens qui voulaient se convertir, afin qu'ils en fussent moins surpris, et par conséquent moins scandalisés. Vom verrez, dit-il, dans la foule de ceux qui remplissent les églises matérielles, des ivrognes, des avares y des trompeurs ; des joueurs, des débauchés, des gens adonnés aux spectacles; d'autres qui s'appli^ent des remèdes sacrilèges, des enchanteurs, des astrologues et des devins de diverses sortes ; et Ums ces gens ne laissent pas de passer pour Chrétiens. 11 avoue de bonne foi aux manichéens (1) qu'il y en avait qui étaient superstitieux , même dans la vraie religion , ou tellement adonnés aux passions , qu'ils oubliaient ce qu'ils avaient promis à Dieu. Il en parle encore souvent dans les ouvrages qu'il a écrits contre les donatistes (2l), où il leur prouve si bien que l'ivraie doit demeurer avec le bon ^rain dans l'Eglise jusqu'au temps de la moisson, c'est-à-dire du jugement. II condamne ailleurs l'injustice de ceux qui louaient ou blâmaient en général tous les Chrétiens ou tous les moines , selon le bien ou le mal qu'ils voyaient dans quelques par-
(1) Hérétiques du iii« siècle qui admettaient deux principes, Tun bon , auteur du bien ; l'autre mauvais , auteur du mal. Ils attribuaient aussi à rhomme deux âmes, etc.
(2) Hérétiques du iv« siècle.
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liculiers. Oq trouvera des preuves semblables du relâchement des Chrétiens dans saint Cbrysostome p\ daos les autres Pères de ce temps-là.
A quoi donc servaient , dîra-t-on , les pénitences publiques et les excommunications? A purger l'Eglise de quantité de vices, mais non pas de tous. Pour imposer la pénitence^ il fallait que le pécheur la demandât, ou du moins qu'il s'j soumtt. Il &Ilait donc qu'il confessât son péché , soit en venant se dénoncer lui-même, soit en acquiesçant lorsque d'autres l'accusaient. L'excommunication n'était que pour ceux qui n'acceptaient point la pénitence, quoiqu'ils fussent convaincus ou par leur propre confession» ou par des preuves juridiques, ou par la notoriété publique. Encore les évéques prudents et charitables ne sehâtaient pas de venir à cette dernière extrémité. Ils n'excommuniaient point les pécheurs, lorsqu'ils les voyaient si puissants ou en si grand nombre, qu'il y avait moins d'espérance de les corriger que de crainte de les aigrir et de les porter au schisme. Ils employaient envers la multitude les instructions et les avertissements, et n'usaient de sévérité qu'envers les particuliers. Mais auparavant ils avertissaient souvent le pécheur convaincu et impénitent du péril effroyable où il était ; ils l'exhortaient k en sortir, n'épargnant point les menaces pour vaincre sa dureté ; ils gémissaient pour lui devant Dieu, et mettaient en prière toute l'Eglise ; ils espéraient et attendaient longtemps, imitant la patience et la longanimité du Père des miséricordes. Enfin ce n'était qu'après avoir épuisé toutes les inventions de leur charité qu'ils en venaient à ce triste remède, avec la douleur d'un père qui, pour sauver la vie à son fils, se verrait obligé de lui couper un bras de ses propres mains. On peut voir sur ce sujet le discours de saint Chrysostome sur l'anathème.
Mais pour ceux dont les crimes demeuraient cachés, soit qu'ils ne fussent connus que de Dieu, soit qu'il fût imposable de les en convaincre, il n'y avait point de remède. On ne pouvait leur défendre l'entrée de l'église, ni même la participation des sacrements, s'ils étaient assez impies pour ne p^s craindre les sacrilèges. Les persécutions étaient des preuves sûres pour discerner la paille d'avec le grain ; mais, quand elles eurent cessé, l'hypocrisie pouvait durer jusqu'à la mort. Cependant ces Chrétiens faibles et corrompus faisaient grand tort à l'Eglise par leurs mauvais discours et leurs mauvais exemples, surtout dans leurs familles. Ils instruisaient mal leurs enfants , qu'ils ne laissaient pas d^
faire baptiser ; et le défaut dMastruction domestique était de grande conséquence dans ces premiers siècles, où nous ne voyons point que Ton fit publiquement de catéchisme pour les enfants baptisés*