CHAPITRE LVII
Incursions des barbares, et leurs mœurs.
Les ravages des barbares, qui ruinèrent Fempire romain, ne nuisirent pas moins aux mœurs de l'Eglise que la corruption des derniers Romains. L'Evangile^ qui est la souveraine raison , rejette également tous les défauts qui lui sont contraires. Ni les stupides , ni les fourbes , ni les brutaux, ni les lâches ne peuvent être Chrétiens : la férocité et la cruauté sont autant incompatibles avec la vraie religion que le luxe et la mollesse. Les guerres et les hostilités sont contraires à la justice, comme à la piété et à toute règle. Ainsi TEglise soufTrit des maux infinis dans ces désordres effroyables' des nations farouches du Nord qui inondèrent en même temps tout Tempire. Saint Jérôme et les autres Pères qui vivaient alors nous en ont laissé de tristes peintures. L'intérêt pressant de conserver sa vie ou son bien dans une ville prise d'assaut ou dans un pays exposé au pillage, d'éviter l'esclavage, de sauVer l'honneur des femmes 9 ces extrémités sont de violentes tentations de négliger le spirituel , et il faut des vertus bien héroïques pour se soutenir au milieu du carnage et de toutes les horreurs d'une victoire brutale. Nous avons des lettres de saint Basile, et de plus anciennes de saint Grégoire Thaumaturge, pour imposer des pénitences h ceux que les incursions des barbares dans la Cappadoce avaient fait tomber en divers crimes.
Quand les Vandales désolèrent l'Afrique, ce qui affligeait le plus sensiblement saint Augustin y au rapport de Possidius, était le péril et la mort des âmes. // voyait^ ajoute cet auteur, les églises destituées de prêtres et de ministres, les vierges sacrées et les autres religieux dispersés partout. Les uns avaient succombé aux tourments ; les autres avaient péri par le glaive ; les autres^ en captivité, ayant perdu i intégrité du corps, de l'esprit et de la foi, servaient des ennemis durs et féroces. Il voyait que les hymnes et les louanges de Dieu avaient cessé dans les églises, dont les bâtiments mêmes y en plusieurs lieux, étaient consumés,,,,, que les sacrifices et les sacrements n'étaient point
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recherchés, ou qu'il n'était jww facile de trouver qui les pût administrer d ceux jut les eherckaient;.... que Us évéques et les ctercs d qu% Dieu avait fait la grâce de ne point tomber entre les maim des ennemis, ou d'en échapper après y (tre tombés. .. èlaievt dépouillés de tout et réduits à la dernière mendicité , sans qu'il fût possible de donner d tous les secours qui leur étaient nécessaires. On peut juger par cet exemple de ce qui arriva dans les autres graDdes provinces, comme l'Espagne, ia Gaule et l'Illyrie, Quel moyen , dans ces désordres, d'instniire les peuples . de former des prêtres, des docteurs? Quel moyen aui évéques de visiter leurs troupeaux, ou de s'assembler en concile pour remplir les sièges vacants et maintenir la discipline? Saint Grégoire finit ainsi ses explications sur Ezéchiel -. Que personne ne trouve mauvais si je cesse de parler. Nos eaiomilés sont accrues , comme vous voyez tous; les épées nous environnent, la mort nous menace de ioutes parts. Les uns reviennent à nous les mains coupées , nous apprenons que les autres sontesclaves, les autres tués, ^and on ne peut vivre, comment peut-on parler des sens
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des biens spirituels ; et encore moins les mystères plus sublimes de la religion. Ils écoutent paisiblement ce qu'on leur en dit, demeurant d'accord de tout ; mais il se trouve, à la fin du discours, qu'on ne leur a rien persuadé. Que si quelqu'un demande le baptême, c'est d'ordinaire pour quelque intérêt présent, et souvent pour obtenir la moindre bagatelle qu'il désire ; sitôt qu'ils l'ont obtenue, ils ue se souviennent plus de leurs promesses; ils retournent avec les leurs, et recommencent à manger la chair humaine, et k faire mourir leurs ennemis dans les tourments. Il y a d'autres barbares stupides, comme les Nègres et les Cafres, en qui i'on ne trouve nul sentiment de religion, et nulle ouverture d'esprit pour tout ce qui n'est pas, sensible et palpable. De tous ces gens -là il faut faire des hommes avant que d'en faire des Chrétiens.
Je ne veux pas dire que les Francs et les autres peuples vainqueurs des Romains fussent encore en cet état; mais il est certain qu'ils n'avaient aucun usage des lettres ; qu'ils ne vivaient que de la chasse, sans s'appUquer aux arts ni à l'agriculture ; qu'ils étaient accoutumés au pillage et au sang, et que leur figure seule faisait horreur aux Romains. Nous voyons dans leur conduite le principal caractère des barbares, la légèreté et Tinégalité ; car ce n'est pas agir en homme que de s'abandonner à diverses passions, suivant les objets qui se présentent. Il faut l'avouer, on voit bien de l'irrégularité et même de la contradiction dans la vie de ^ nos premiers rois chrétiens. Clovis et ses enfants font paraître d'un côté beaucoup de respect et de zèle pourlare*ligion, mais d'ailleurs ils tombent dans l'injustice et la cruauté. Le bon roi Contran, que l'Eglise a mis au nombre des saints, entre une infinité d'actions de piété , a fait de grandes fautes ; et Dagobert, cet illustre fondateur de monastères, a été fort vicieux. Ce n'est pas qu'il n'y eût en» core des évoques d'une sainteté et d'une vigueur apostoliques; mais ils choisissaient le moindre mal; et ils aimaient encore mieux des princes chrétiens, quoique faibles et imparfaits, c[ue dos paîeus persécuteurs de l'Eglise. Une marque qu'ils ne se fiaient pas aisément au^ barbares convertis, c'est que pendant deux cents ans on ne voit guère de clercs qui ne fussent Homains ; ce que l'on connaît par les noms. Nous voyons dans ce même temps de grandes plaintes du trop de facilité de quelques prêtres à réitérer la pénitence ; ce qui semble avoir pu venir de la légèreté des barbares.
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