CHAPITRE IVIII
. Mélange des Romains et des barbares.
Les deux nations , ]e veux dire les Romains et les barbares, se mêlèrent insensiblement ; mais conime dans le mélange de deux couleurs^, chacune perd de sa force, et qu'il en résulte une troisième qui les efface, ainsi les barbares s'adoucireot, et s'instruisirent par le commerce d^s Romains ; mais les Romains devinrent plus ignorants et plus grossiers, en sorte que dès le vi'' siècle on remarque un grand changement dans les mœurs de TOccident, Quelques conciles avaient défendu aux évêques de lire les livres des païens , et saint Grégoire reprit sévèrement Didier, évêque de Vienne, de ce qu'il enseignait la grammaire. Ainsi on étudiait peu les historiens, les poètes et les autres auteurs profanes, pour ne s'attacher qu'à ce qui regardait directement la religion, à qui toutefois ces études étrangères ne sont pas inutiles, pour conserver la critique et la connaissance de l'antiquité. Faute de ces secours, on reçut trop aisément des écrits supposés sous des noms illustres d'auteurs ecclésiastiques , et on devint trop crédule pour les miracles. Il était si constant que les apôtres et leurs disciples en avaient fait une infinité , et qu'il s'en faisait tous les jours aux tombeaux des martyrs, qu'on ne les examinait plus avec assez de soin ; les histoires qui en contenaient un plus grand nombre et des plus extraordinaires, étaient les plus agréables. L'ignorance de la physique faisait regarder toutes sortes de prodiges comme des marques surnaturelles de la colère de Dieu; on croyait à l'astrologie, on craignait les éclipses et les oomètes.
Hais ce qui manqua du côté de la scienc» dt de la poli^ tique était avantageusement compensé par la piété et les autres vertus solides. Toute la discipline que j'ai marquée dans la troisième partie subsista jusqu'ao^ x« siècle. Ja** mais ld9 Chrétieus , je dis même les princes 0t les rois , n'otit été plus assidus à la psalmodie et à tous les exercices de la religion que dans le temps dont je parle ici \ jamais ils n'ont été plus exacts à observer les jeûnes ethsoieoniser les fêtes. Rien n'est plus célèbre que la chapelle de Char-' lemagne^ Gomme il était presque toujours eir voyage, il faisait porter k sa suite des reliques, desornemenls^ et tout ce qui était nécessaire pour les offices divinti, avec un clergé nombreux, composé de personnes choisies. Sa chapelle
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était servie aussi magnifiquemeoit qu'aucune église cathédrale. SoD eiemple lut suivi par les princes ses successeurs ; et les seigneurs qui s'élevèrent sur les ruines de cette maison imitèrent les princes eu cela comme en tout le reste. Pendant tous ces temps, on voit des prélats d'une vie très-pure , d'une grande application i l'oraison , d'un grand zèle pour la conversion des âmes : témoin ceux qui plantèrent la foi dans la Gaule Belgique , dans la Germanie, et dans les autres pays plus reculée vers le nord. L'autorité des évëqnes allait toujours croissant. Outre La dignité dn sacerdoce et la sainteté de leur vie, leur habileté dans les affaires et leur affection pour les peuples les Tendaient recommandables. Pendant lesconquéles desbarbares, ils arrêtaient souvent la fureur des victorieux^ et sauvaient leurs villes du pillage, même au péril de leur vie. Attila fut détourné de Rome par le pape saint Léon; de Troye», par saint Loup; d'Orléans, par saint Aignan ; mais saint Didier de Langres et saint Nicaise de Reims furent égorgés pour leurs troupeaux par les Vandales: Quand les tois barbares furent devenus chrétiens, les
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"Verra que le Christianisme, loin de nuire & la politique, en est le fondement le plus solide, puisque la charité est le meilleur moyen d'unir les hommes, et de les faire vivre ensemble dans la paix et le bon ordre. Il est vrai que les Chrétiens ne sont pas si propres à devenir des conquérants, parce que les grandes conquêtes ne sont la plupart que d'illustres brigandages.
Ce grand crédit des évéques et des abbés se trouva insensiblement mêlé de puissance temporelle, et ils devinrent seigneurs avec les mêmes droits que les laïques, mais aussi avec les mêmes charges de fournir des gens de guerre pour Je service.de TEtat, et souvent de les conduire en personne. Les nations étaient dès lors assez mêlées pour que le clergé se recrutât indifTéremment parmi les barbares comme parmi les Romains ; mais il était difficile de changer tout à fait leurs mœurs, et de les empêcher d'être encore chasseurs et guerriers après leur ordination, surtout quand les ordres du prince les obligeaient à porter les armes. Enfin il faut avouer que les seigneuries temporelles attachées aux dignités ecclésiastiques ont été une grande source de telÂcfaemiBût dans là discipline;
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pour apaiser les disputes par des tempéraments dangereux : ensuite, soutenus par la complaisance de quelques évoques, ils entreprirent de régler la discipline ecclésiastique, c'està-dire qu'ils la ruinèrent, car il n'y eut plus d'autre règle que de leur plaire.
Quoique l'empire se soutînt encore, ce n'étaient plus des Romains que par le nom, ni des Grecs que par le langage. C'était un mélange de toutes sortes de barbares : Thraces, Illyriens, Isauriens, Arméniens, Perses, Scythes, Sarmates, Bulgares, Russes; aussi dans toute l'bistoire du monde nous ne connaissons guère de nations plus corrompues que ces derniers Grecs. Ils avaient les vices des anciens, sans en avoir ni la politesse, ni les sciences, ni les arts. Cependant ils étaient tous chrétiens, et ont conservé jusqu'à présent avec un grand soin l'extérieur de la religion.
Ils ne purent s'exempter d'avoir grand commerce avec les mahométans.» depuis que ceux- ci se furent rendus maîtres de l'Orient. Un très-grand nombre de Grecs étaient leurs sujets en Egypte et en Syrie, et ne laissaient pas d'être chrétiens ; car les conquêtes des musulmans, ainsi s^e nommaient les sectateurs de Mahomet, établirent la fausse religion sans abolir' les exercices de la religion chrétienne dans les pays cil ils la trouvèrent. La doctrine de Mahomet était trop absurde pour être reçue par des gens éclairés de la véritable religion, puisqu'il prétendait qu'on le crût envoyé de Dieu sur sa simple parole, sans avoir été promis par auoune prophétie, sans faire aucun miracle, et même sans raisour ner. Ce qui lui fit trouver des sectateurs, c'est qu'il ne s'adressa qu'à des Arabes aussi ignorants que lui, que ses armes eurent un succès heureux, et qu'il partageait fidèlement le butio. Les Cbrétieos en avaient horreur, et turent longtemps ^sujets des musulmans avant que de se pouvoir apprivoiser avec eux.
A la fin ils s'y accoutumèrent, et au bout de deux cents ans , l'empire des musulmans étant dans sa force squs les caUfes abbassides, leur religion même commença à paraître moins atTreuse aux Chrétiens, devenus ignorants et faibles par une si longue servitude. L'origine du mahométisme était déjà assez ancienne pour l'obscurcir et l'embellir de beaucoup de fables; et le pompeux galimatias de l'Alcoran, où le nom de Dieu retentit de toii» côtés, pouvait imposer à des ignorants. Il prêche partout l'unité de Dieu et l'horreur de Tidolâtrie ; il fait sonner haut le jugement, l'enfer et le paradis ; il parle avec honneur de Moïse et des prophètes,
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des apôtres et des martyrs ; il donne même de grandes louanges à Jésus-Christ.
Les musulmans, d'ailleurs, ont copié plusieurs pratiques extérieures du Christianisme. Les Chrétiens priaient sept fois le jour, les musulmans prient cinq fois. Les Chrétiens ont un carême de quarante jours, les musulmans en ont un de vingt-neuf, où ils ne mangent que la nuit, comme les Chrétiens faisaient alors. Les Cbrétieus fêtent le dimanche, les musulmans le vendredi. Nous nous assemblons aux églises pour prier et pour écouter les lectures de l'Ecriture sainte et les instructions des prêtres: ils prient aussi à leur mode dans les mosquées, ils lisent TAlcoran, et y écoutent les sermons de leurs docteurs. Ils font des pèlerinages et à Ja terre qu'ils estiment sainte, et aux tombeaux de leurs prétendus martyrs. Ils donnent beaucoup d'aumônes, et ont fondé grand nombre d'hôpitaux. Ils ont des espèces de religieux qui vivent en communauté, et se tourmentent le corps effroyablement ; car il n'y a point d'austérité extérieure que des gens sans vertu ne puissent imiter par vanité ou par intérêt. Mais ils ne se réduiront pas à vivre dans le silence et le travail sans être vus de personne : il faut être Chrétien pour cela.
Nos voyageurs élevés dans le sein de la chrétienté, trop frappés de cet extérieur de religion et des vertus hun^aines au'ils voient chez les infidèles, en reviennent quelquefois ébranlés, et disposés à tout croire indifféremment en matière de religion. Quelle devait être la tentation de ces pauvres Chrétiens nés soUs la puissance de ces infidèles, et obhgés à y passer toute leur vie, qui étaient presque toujours dans l'oppression, et voyaient leur fortune assurée en quittant la foi de leurs pères I II est étonnant qu'ils ne se soient pas tous pervertis, et le grand nombre qui en reste encore par tout le Levant, au bout de mille ans, est une preuve éclatante de la force de l'Evangile, et de la faiblesse du mahométisme.
Les Chrétiens qui demeurèrent sujets des empereurs de Constantinople peuvent aussi s'être sentis du commerce des mahométanset des divers bérétiaues dont l'Orient était infesté. Des Juifs et des Sarrasins, c est-^à-dire des Arabes mabométans, persuadèrent à l'empereur Léon l'Isaurien de briser les saintes images. L'empereur Michel le Bègue était demi-Juif. Le jeune empereur Michel III et les compagnons de ses débauches contrefaisaient, par une dérision exécrable , les saintes cérémonies de la religion, et jusqu'au
redoulabla sacrifice. Je vois quelque temps après un autre empereur, Alexandre, frère ds Léon le Philosopha, blasphémer ouvertement contre le christianisme, et regretter l'idoifttrie. Tout cela me fait soupçonner les Grecs d'avoir ëté tes premiers auteurs du désordre qui a passé en Italie ; mais je ne prétends faire tomber ce soupçon que sur quelques personnes particulières ; car. au reste, pendant tous ces temps la religion se soutint magnifiquement dans tout l'empire grec. Il y eut de grands docteurs, de grands évéques, d'illustres solitaires, et même plusieurs martyrs pour la défense des saintes images.
GHAPITRG LX llœuri de l'Occident. — Désordres du x' siècle.
Bn Occident la foi était entière ; on ne s'avisait pas de douter de la religion ; il n'y avait point d'hérésie, mais l'ignorance et la barbarie croissaient. Gbarlemagne avait travaillé de tout son pouvoir au rétablissement des beltes-Iet- Ûes et de la discipline ecclésiastique : les rois suivants né
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tioD, qui conservent et la doctrine et la morale. Il faut que rScrJture sainte soit lue, enseignée et expliquée aux peu pies. II faut que les traditions apostoliques soient conservées soigneusement, et purgées de temps en temps de ce que les hommes y auraient ajouté sans autorité légitime. Tout cela était très-difficile à faire dans les temps misérables dont nous parlons. La plupart des laïques n*avaient point de livres et ne savaient pas lire : si les seigneurs avaient quelques livres anciens entre leurs joyaux, ils ne pouvaient les entendre, puisqu'ils étaient écrits en latin ; car on ne le parlait plus, et on n'écrivait pas encore le français, ni les
publiqi
Les seigneurs, cantonnés chacun dans son château à cause des petites guerres qu'ils avaient continuellement les uns contre les autres, ne pouvaient se rendre souvent à la ville épiscopale, principalement s*ils étaient en guerre contre Tévéque lui-même. Il fallait donc se contenter des messes privées de leurs chapelains, ou de l'office des monastères voisins ; mais les moines n'étaient pas établis pour enseigner, et n'avaient point d'autorité pour corriger. Dès le ix"" siècle, tes évêques se plaignaient souvent que les églises étaient abandonnées des riches et des grands, et les pressaient d'y venir au moins aux fêtes solennelles. Or on comptait encore quatre jours de l'année où tous les Chrétiens devaient communier: Noël et le Jeudi saint, Pâques et la Pentecôte.
Le menu peuple n'était pas mieux instruit que les nobles, si ce n'étaient les bourgeois de quelques villes qui avaient de bons évêques. Mais ils prêchaient si peu pour la plupart, que l'on voit des canons qui leur recommandaient d'enseigner au moins en langue vulgaire le Symbole et l'Oraison dominicale, c'est-à-dire les éléments de la religion, 0U9 comme nous dirions aujourd'hui, le catéchisme. Dans ces ténèbres si épaisses, qui pourrait croire jusqu'où allaient l'ignorance et la crédulité, si l'on n'en voyait encore des marques dans les plus vieilles légendes? Car c'est à ces temps, c'est-à-dire depuis le ix® siècle, que l'on rapporte la plupart des faux actes des martyrs et des autres saints, inventés par une piété mal entendue pour entretenir le peuple à leurs fêtes; d'où vient que les saints les plus fameux sont d'ordinaire ceux dont les histoires sont les plus altérées. C'est vers ce lemjps qu'ont été fabriqué''"
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les fausses décrétales d'Isidore, qui oat tant contribué au changement de Tancienne discipline.
Les prêtres et les clercs n'étaient eux-mêmes guère ea état de s'instruire. Ils étaient contraints de se défendre à main armée des hostilités universelles, pour conserver les biens de l'Eglise, dont ils subsistaient. Plusieurs, pressés de la pauvreté , étaient réduits à faire des métiers sordides^ ou k passer de province en province pour trouver à vivre auprès de quelques évêques ou de quelques seigneurs. Quelles études pouvaient-ils faire, et qu'elle régularité pouvaient-ils garder dans leurs mœurs? Il n'y eut que quelques chapitres de cathédrales et quelques monastères où se conserva la tradition des études et des pratiques plus exactes de la vie chrétienne ; encore les moines et les chanoines étaient-ils tombés dans un grand relâchement depuis leur première institution. On le voit par les excellents règlements que fit Louis le Débonnaire pour rétablir leur discipline. Mais les désordres suivants les firent tomber dans un état plus déplorable. La plupart des monastères furent pillés, brûlés et ruinés par les Normands, les moines et les chanoines massacrés ou dispersés, et réduits à vivre au miUeu des séculiers.
On peut juger combien les pauvres étaient abandonnés dans ces misères publiques. Gomment auraient-ils été secourus parles clercs, qui avaient eux-mêmes tant de peine à subsister? et où aurait- on pris des aumônes dans des temps où Ton voyait des famines si horribles, que l'on mangeait la chair humaine? Car le commerce n'était pas libre pour suppléer à la disette d'un pays par Tabondance de l'autre. A peine les églises avaient-elles des vases sacrés, et c^est dans ces temps que nous voyons les défenses de se servir des calices de verre, de corne, de bois ou de cuivre, et la permission d'en avoir d'étain. Ce n'est pas qu'il ne restât de grands patrimoines aux églises; mais ces biens étaient une tentation continuelle aux princes et aux seigneurs, qui avaient toujours les armes â la main. Souvent les évéchés étaient usurpés par ces hommes tout à fait indignes, qui s'en emparaient par force. Souvent un seigneur voisin y établissait à main armée son fils en bas âge, pour piller l'église sous son nom. C'est ainsi que Hugues fils de Hébert, comte de Yermandois, fut instrus dans le siège de Reims dès l'âge de cinq ans. Rome même fut exposée à ces désordres. Les petits tyrans d'alentour y furent les plus forts; et pendant le x« siècle ce ne furent
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qu'intrusions etejCJpulsions violentes dans ce premier siège, où jusque-là la discipline s'était conservée très*pure.
Les conciles devinrent très-rares par la difficulté de s'assembler au milieu de ces hostilités universelles ; car elles étaient telles, qu'il n'y avait nulle sûreté d'aller d'une ville à l'autre : aussi non-seulement les maux de l'Eglise étaient grands, mais les remèdes étaient difficiles. La mémoire des anciens exemples et des anciennes règles s'effaçait et se perdait peu à peu. A force de voir des crimes impunis, on s'y accoutumait, on s'y endurcissait: ce n'était
!)lus une maladie ordinaire, c'était une insensibilité et une éthargie spirituelle. Tout le monde était chrétien, en sorte qu'elle semblait qu'on le fût naturellement, et que Chrétien ou homme fussent la même chose. Ce n'était plus une distinction ; le Christianisme était devenu une partie des mœurs, et ne consistait presque plus qu'en des formalités extérieures. Les Chrétiens ne différaient guère des Juifs et des infidèles, quant aux vices et aux vertus, mais seulement quant aux cérémonies , qui ne rendent point les hommes meilleurs.