‹ Les mœurs des Israélites et des ChrétiensChapitre 95 sur 103 · CHAPITRE LXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXI

Conservation de la religion.

Si la religion chrétienne n'eût été l'œuvre de Dieu, elle n'aurait pas résisté k des attaques si violentes ; mais il a bien montré qu'il est au milieu de son Eglise, et que nulle révolution humaine n'est capable de l'ébranler : au contraire, la force de l'Evangile a merveilleusement éclaté dans ces temps misérables. Quelque ignorance qui régnât, tout le monde, jusqu'aux moindres femmes, connaissait et adorait un seul Dieu, créateur de l'univers. Père, Fils, et Saint-Esprit; et Jésus-Christ, ce même Fils unique de Dieu, Sauveur de tous les hommes. Tout le monde croyait au jugement et à une autre vie; tous les grands principes de la morale étaient certains et connus ; au lieu que, dans le meilleur état de l'ancienne Grèce, les philosophes ne cessaient d'en disputer.

Il est vrai que Ton suivait mal ces principes, et qu'encore que personne ne les contestât, peu de gens en tiraient les conséquences nécessaires pour y conformer leur vie. Cependant la morale chrétienne ne laissait pas de faire de grands effets jusque dans les mauvais Chrétiens. Elle empêchait beaucoup de maux : elle rendait les peuples les plus barbares moins cruels, plus traitables et plus doux.

260 HOKDBS

S'ils n'évitaient pas les crimes, du moins plusieurs s'en repentaient, et en faisaient pénitence ; du moins ils se condamnaient. Enfin la profession du christianisme a répandu dans le public une certaine teinture d'humanité, de pudeur et d'honnêteté qui se trouve rarement ailleurs.

La tradition de la doctrine et des mœurs se conservait dans ces temps, où la face de l'Eglise parait en général si défigurée. Il y eut de grands docteurs et de grands saints de toutes conditions, et en toutes les parties de l'Occident. En France, la discipline monastique commença à se relever par la fondation du fameux monastère de GÎuny, dont les premiers abbés, comme saint Odon et saint Maïeul, sont célèbres par leur piété et par leur doctrine. En Italie, saint Romuald fonda le monastère de Gamaldoli et grand nombre d'autres, et forma plusieurs disciples illustres. Nous voyons en même temps plusieurs évêques d'un grand zèle : un saint Dunstan en Angleterre, un saint Udalric en Allemagne, un saint Adalbert en Bohême, apôtre des Slaves et martyr. Nous voyons saint Boniface aussi martyr en Russie, saint Brunon en Prusse, saint Gérard, noble Vénitien, évêque et martyr en Hongrie, et plusieurs autres qui par leur instruction, leurs vertus et leurs miracles, soutenaient la tradition de la saine doctrine et de la discipline ecclésiastique. Dans ce même siècle, nous voyons entre les laïques plusieurs saints même entre les plus grands seigneurs : saint Géraud, comte d'Aurillac; saint Etienne, roi de Hongrie; saint Emeric, son fils ; l'empereur saint Henri, le roi Robert.

Ges saints, particulièrement ceux des nations nouvellement converties, comme saint Henri et saint Etienne, font voir les dispositions à la vertu des peuples que les Romains appelaient barbares. Ils étaient portés à la droiture, à la franchise, à la chasteté, au mépris des plaisirs, des commodités du corps ; ils aimaient la justice^ l'hospitalité et l'aumône. Quand ces hommes sérieux, sincères et courageux, avaient une fois goûté l'Evangile, ils l'embrassaient de tout leur cœur; ils ne cherchaient aucune finesse pour l'interpréter ; aucune difficulté ne les rebutait. Il est vrai que leur conduite n'était pas toujours si constante et si uniforme que celle des anciens Grecs ou Romains ; mais aussi n'étaient-ils pas si capables de dissimulation et d'hypocrisie.

Ge fut par les soins et par l'autorité de ces saints personnages que l'on commença à rétablir la sûreté publique, en faisant jurer à tous les seigneurs la trêve de Dieu. Ainsi nommait-on une surséance de tous actes d'hostilité depuis

DBS CHRETIENS. Wi

le mercredi soir jusqu'au lundi matin en chaque semaine ; et en tout temps les clercs et les moines, les pèlerins et et les Ial)oareurs devaient être en sûreté. Cette trêve fut établie en plusieurs conciles, sous peine d'excommunica* lion, tant la religion avait encore de pouvoir sur les esprits, quoique les fondements de la société civile fussent presque renversés. C'est aussi le temps où il est plus parlé de Texcommunication contre ceux qui frappaient' les clercs. On ne s'en fût pas avisé dans les premiers siècles, le respect les défendait assez ; mais alors ils étaient tous les jours exposés aux violences.

Page 1