CHAPITRE LXIII
Changements dans la pénitence.
Pour les laïques, on tâcha de rétablir les pénitences. On convenait encore qu'elles devaient être imposées suivant les canons; mais les plus grands pécheurs ayant les armes à la main, ils étaient indociles ou ouvertement rebelles; et plusieurs voulaient bien recevoir la pénitence, niais suivant certains canons sans autorité, qui en diminuaient notablement la rigueur. Plusieurs, après Ta voir reçue, n'en étaient pas meilleurs. On ne voyait que des rechutes et de fausses pénitences. Il est vrai que Ton comptait une pénitence pour- chaque crime*, ainsi .un homme qui avait commis trente homicides et autant de parjures ou d'adultères, en avait pour plusieurs siècles, et de là sont venues dans la suite ces indulgences de tant d'années que l'on trouve en quelques bulles.
Comme Dieu ne demande pas Fimpossible, ceux qui étaient chargés de pénitences pour toute leur vie et au delà ne pouvaient faire plus que d'y employer le reste de leurs jours^ et pour le plus sûr s'enfermaient dans un monastère ; mais on les soulageait quelquefois par la commutation des œuvres satisfactoires, que Ton a changées de tout temps, suivant la force et le zèle des pénitents. Saint Pierre Danoien, qui vivait dans le xv* siècle, témoigne que ces pénitences équivalentes étaient communément reçues de son temps, et il nous en rapporte même l'estimation. Trois mille coups de discipline pouvaient racheter une année de pénitence ordinaire; et dix psaumes chantés en se flagellant continuellement faisaient mille coups : en sorte que le psautier valait cinq ans de pénitence. Et comme, en vertu de la communion des saints, nous savons que Dieu pardonne quelquefois aux pécheurs en vue des prières ou des autres bonnes œuvres de leurs frères, il y avait des saints en ce temps -là qui se consacraient à la pénitence pour les autres. Le plus illustre fut saint Dominique Loricat ou le Cuirassé, ainsi nommé parce qu'il portait sur sa chair une chemise de mailles qu'il ne dépouillait que pour se donner la discipline. Il se la donnait si rude et si fréquente, et y joignait tant de jeûnes, de veilles , de génuflexions, et de toutes sortes d'austérités, que nous sommes efTrayés du
Wi MOEURS
récit que nous en fait saint Pierre Damien, son directeur : la délicatesse de nos mœurs a peine à s'accommoder d'une dévotion si sévère^ dont toutefois nous voyons plusieurs exemples dans les saints de ces temps-là. Mais il est à croire que Dieu leur inspira cette conduite pour le besoin de leur siècle. Ils avaient affaire à des nations si perverses et si rebelles, qu'il était nécessaire de les frapper par des objets sensibles. Les raisonnements et les exhortations .étaient faibles sur des hommes ignorants et brutaux, accoutumés au sang et au pillage. Ils n'auraient même compté pour rien des austérités médiocres, eux qui étaient nourris dans les fatigues de la guerre, et qui portaient toujours le harnais.
Mais quand ils voyaient un saint Boniface, disciple de saint Romuald^ aller nu-pieds dans les pays les plus froids ; un saint Dominique Loricat se mettre tout en sang en se donnant la discipline, ils comprenaient que ces saints aimaient Dieu, et qu'ils détestaient le péché. Ils n'auraient compté pour rien Toraison mentale; mais ils voyaient bien que l'on priait quand on récitait des psaumes. Enfin ils ne pouvaient douter que ces saints n'aimassent le prochain, puisqu'ils faisaient pénitence pour les autres. Touchés de tout cet extérieur, ils devenaient plus déciles, ils écoutaient ces prêtres et ces moines dont ils admiraient la vie, et plusieurs se convertissaient. Au reste, les flagellations, l'usage des chaînes de fer, et les autres moyens de mortifier la chair^ n'étaient pas des inventions nouvelles. Théodoret nous en fait voir yn grand nombre d'exemples dans son Histoire religieuse ; et saint Siméon Stylite suffit tout seul pour autoriser les austérités les plus étonnantes. La règle de Saint-Golomban, qui vivait sur la fin du yv siècle, punit la plupart des fautes des moines par un certain nombre de coups de fouet ; et l'on voit ensuite plusieurs saints se donner des disciplines volontaires.
Entre les œuvres pénales qui tenaient lieu de pénitences canoniques , une des plus usitées était le pèlerinage aux lieux célèbres de dévotion, comme à Jérusalem, à Rome, k Tours, à Compostelle. Dès le ix« siècle on se plaignait de plusieurs abus qui s'y glissaient. Des prêtres et des clercs criminels se prétendaient purgés et réhabilités. Les seigneurs en prenaient occasion de faire des exactions sur leurs sujets pour fournir aux frais du voyage, et c'était un prétexte aux pauvres pour mendier et vivre vagabonds. Il y en avait entre autres qui couraient par le pays presque nus et chargés de fers, faisant horreur à tout le monde ^ et
DES GHBlfTIBIfS. S6S
il est vrai qae, pour les homicides et les crimes atroces, on avait quelquefois ordonné aux pénitents de passer ainsi leur vie errante et portant des marques de leur misère* Vais jamais les pèlerinages ne furent si célèbres que depuis le xi« siècle. Les hostilités universelles étant diminuées, et les pèlerins regardés comme des personnes sacrées, tout le monde aUait aux lieux de dévotion, même les princes et les rois. Le roi Robert passait les carêmes en pèlerinages, et fit le voyage de Rome. Les évêques ne faisaient point de difficulté de quitter leurs Ëglises pour ce sujet. Le pèlerinage de Jérusalem devint entre autres trèsfréquent vers l'an 1033.