CHAPITRE LXIV
Croisades et indulgences.
De là vinrent les croisades, car les croisés n'étaient que des pèlerins armés et assemblés en grandes troupes. Ces entreprises étaient devenues nécessaires. Il n'y avait point de prince chrétien assez puissant en particulier pour arrêter les progrès des mahométans, ennemis déclarés de tous ceux qui ne voulaient pas embrasser leur religion ; ils pillaient impunément l'Italie depuis deux cents ans ; ils étaient maîtres de la Sicile et presque de toute l'Espagne. Par les forces des croisés, ils ont été chassés de cette partie de l'Europe, et notablement affaiblis en Egypte et en Syrie. Mais la discipline de l'Eglise ne s'en est pas toujours bien trouvée; et ces entreprises^ toutes pieuses qu'elles étaient, furent souvent une des piincipales causes du relâchement de la pénitence : car ce fut alors que commença l'indulgence plénière, c'est-à-dire la rémission de toutes les peines canoniques à quiconque ferait le voyage et le service de Dieu ; ainsi se nommait cette guerre, et c'était ce pardon extraordinaire qui y attirait tant de gens. Il fut bien doux à cette noblesse, qui ne savait que chasser et se battre, de voir changer en un voyage de guerre des pénitences laborieuses, qui consistaient en jeûnes et en prières^ et surtout en ces temps- là à s'abstenir de l'usage désarmes et des chevaux.
La pénitence devint un plaisir: car la fatigue du voyage était peu considérable pour des gens accoutumés à celle de, la guerre, et le changement de lieux et d'objets est undivertissement. Il n'y avait guère de peine sensible que de quitter pour longtemps son pays et sa famille.
Cependant un si long voyage et en si grande compagnie n'était pas un remède bien propre à corriger des pécheurs.
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L'esprit de componction ne subsistait guère avec one telle dissipation. On cherche volontiers à adoucir l'ennui de la marche par des discours plaisants, et les moins sages sout ceux qui parlent le plus. On est fort occupé du soin de la subsistance et des logements^ ainsi que des diverses aventures qui surviennent; on se laisse aller à trop manger ou trop dormir pour se remettre de quelque fatigue extraordinaire. La vie ne peut être réglée, uniforme. Ajoutez les mœurs différentes de tant de pays qu*il fallait traverser pour aller à la terre sainte; les occasions de querelles par la diversité des humeurs, des coutumes, des langues ; les occasions de débauches dans les pays abondants , et par le commerce avec des peuples fort corrompus. Aussi est-il certain par les histoires que les armées des croisés étaient comme les autres armées; que toutes sortes de vices y. régnaient, et ceux que les pèlerins avaient apportés de leur pays, et ceux qu'ils avaient pris dans les pays étrangers. Enfin, si ces voyages servirent à punir quelques péchés^ ce fut beaucoup moins les péchés des Chrétiens latins aue des infidèles et des Chrétiens schismatiques, pour qui s furent de terribles fléaux.
Grand nombre d'évôques, de prêtres et de moines se croisaient, quelques-uns poussés d'un véritable zèle, plusieurs par d'autres motifs : et ils se croyaient permis de porter les armes contre les infidèles. On peut juger quel relâchement dans la discipline produisit cette licence, jointe à l'ignorance qui régnait depuis si longtemps. Les papes même les mieux intentionnés étaient obligés de tolérer une partie de ces maux. Il fallait dissimuler les désordres particuliers pour faire réussir le gros de l'entreprise ; il fallait avoir de grands égards pour les chefs, tant qu'ils soutenaient avec buccès les affaires de la religion, quoiqu'ils la déshonorassent par leurs crimes. On étendit l'indulgence de la croisade à ceux qui portaient les armes contre les hérétiques rebelles non -seulement à l'Eglise, mais à leur prince, comme les Albigeois en France ; et on l'étendit généralement à toutes les guerres où l'on croyait la religion intéressée.
Il ne sembla pas juste de priver de cette grftce les femmes et les autres personnes que leur âge et leur condition mettaient hors d'état de porter les armes : ainsi on leur communiqua l'indulgence quand elles faisaient des aumônes pour subvenir aux frais de la guerre. Ces aumônes appliquées à d'autres œuvres pieuses parurent aussi propres à
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racheter les péchés. On donna des indulgences, ou plénières, ou limitées, à ceux qui contribuaient au bâtiment des églises ; ce qui donna moyen à la plupart des évêques de faire ces magnifiques cathédrales guç nous admirons encore. Il en fut de même de la fondation et de Tentretien des hôpitaux, particulièrement de deux nouvelles espèces qui devinrent alors très-fréquentes, pour les pèlerins et pour les lépreux. Il y eut aussi en fayeur des pauvres des indulgences attachées à d'autres œuvres : de sorte que les anciens canons pénitentiaux n'étant pjius pratiqués, ils furent bientôt oubliés, et la confession fut la plus grande difficulté de la pénitence.