‹ Les mœurs des Israélites et des ChrétiensChapitre 99 sur 103 · CHAPITRE LXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXV

Multitude des docteurs.

L*ancienne discipline avait percé les ténèbres des siècles précédents par la force de la tradition. Dans le xiii^* siècle on commença à donner beaucoup au raisonnement. Aris^ tote eut une grande vogue dans les écoles ; la dialectique y fut en honneur, et les universités qui venaient de se former furent comme autant de sanctuaires où se préparèrent les hommes d'intelligence et de talent pour entrer plus tard dans le conseil des rois, pour remplir dans TEglise et dans l'Etat les fonctions les plus importantes.

L'institution des universités fut très-utile depuis que le malheur des temps avait interrompu les études des églises cathédrales et des monastères. Il était plus facile d'avoir de bons maîtres dans une seule ville, comme à Paris ou à Toulouse, qu'en* chaque diocèse; et un seul docteur pouvait former un très-grand nombre de disciples. Il semblait encore qu'un prêtre uniquement appliqué à l'étude de la théologie devait y être plus savant qu'un évêque, occupé de plusieurs autres fonctions, et que les écoliers étudieraient mieux dans un lieu où ils seraient uniquement occupés de leurs études: mais l'expérience a fait voir cependant que les études dans les universités n'étaient pas non plus sans inconvénients en ce qui avait rapport à l'éducation du clergé. De simples prêtres, tels qu'étaient les docteurs, n'avaient pas la même autorité sur une multitude d'écoliers étrangers et peu connus, qu'un évêque sur son clergé. Ils abusaient souvent de leur loisir pour traiter des questions plus curieuses qu'utiles, et ils pouvaient se tromper au choix des matières qu'ils traitaient, n'étant point dans la pratique de la conduite des âmes. Les écoliers, de leur côté, n'appre

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naient que par la spéculation^ ne se formaient point aux fonctions ecclésiastiques, dont ils étaient éloignés; et conaoïe leur jeunesse se passait en cet état, ils ne trouvaient plus de temps pour exercer les fonctions des moindres ordres. Mais un mal bieA plus important, c*est que, n'étant plus sous les yeux de leurs parents, ils tombaient facilement dans les désordres si ordinaires aux villes où il y a un grand concours d'étrangers.

On y remédia en quelque façon par la fondation des collèges, premièrement pour les réguliers, et ensuite pour un certain nombre de séculiers, et il faut avouer que ces collèges ont été, comme les monastères, des asiles pour la piété et les bonnes mœurs, aussi bien que pour la doctrine. Celui de Sorbonne, en particulier, a servi de modèle aux plus saintes compagnies de prêtres. Le corps entier des universités a semblé suscité de Dieu pour soutenir dans les derniers temps la tradition de la doctrine et de la discipline. On leur doit l'extinction du grand schisme d'Avignon ; et leurs censures furent d'un grand poids pour arrêter le torrent des dernières hérésies.

Les religieux mendiants entrèrent dans les universités peu de temps après qu'elles furent formées, et ils vinrent fort à propos au secours de l'Eglise dans ces temps difficiles. Hais ces religieux, quelque saints et quelque zélés qu'ils fussent^ n'étaient pas des pasteurs qui eussent un peuple certain et une juridiction réglée ; c'étaient plutôt comme des missionnaires qui, suivant l'ordre de leurs supérieurs^ allaient par tous les diocèses travailler à la conversion des hérétiques et des pécheurs. Ils y travaillaient avec succès ; mais les biens qu'ils faisaient n'étaient pas toujours assez solides^ faute de pouvoir donner à ceux qu'ils convertissaient des instructions suivies, entrer dans le détail de la correction de leurs mœurs, et les observer aussi longtemps qu'il était nécessaire pour les confirmer dans la vertu. Ils ne pouvaient en user ainsi qu'à l'égard de quelques particuliers qui se soumettaient volontairement à leur direction : ainsi le fruit ne pouvait être général que quand chaque éyêque et chaque pasteur s'appliquait à la sanctification de tout son peuple.

En un mot, l'autorité de la hiérarchie ordinaire n'était lus si souvent jointe à la doctrine et à la sainteté que dans es premiers siècles. 11 en était de même à proportion pour les études. Les docteurs, soit séculiers, soit réguliers, qui étaient alors en possession des chaires, n'avaient guère

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d'autorité qae celle de leur mérite personnel. Il était libre aax étadiants de suivre tel professeur qu'ils voulaient, et de Jà vient la diversité des opinions et des sectes dans les matières dont il est permis de disputer. Il devint libre aussi aux laïques de suivre les prédicateurs qu'ils goûtaient le plus, et de se choisir des confesseurs autres que leurs pasteurs. Aussi, dans une si grande multitude de prêtres, les mauvais chrétiens n'ont pas manqué d'en trouver de trop faciles à donner l'absolution, et ceux qui ont voulu se tromper ou tromper les autres n'ont pas laissée, sans se convertir, de ' fréquenter les églises et de s'approcher des sacrements.

L'igDorance a fait traiter de nouveautés des antiquités oubliées; elle a fait croire que l'autorité des modernes était pios sûre pour la pratique que celle des anciens, dont on a cru confusément que les mœurs étaient toutes différentes des nôtres, sans examiner assez si cette diversité consistait en ce qui fait les Chrétiens, ou en des choses indifférentes, comme les habits et le langage : et comme Ton s'est donné la liberté de former tous les jours de nouvelles questions et d'inventer de nouvelles subtilités, il s'est à la fin trouvé des casuistes qui ont fondé la morale plutôt sur le raisonnement humain que sur l'Ecriture et la tradition : comme si Jésus-Christ ne nous avait pas enseigné toute vérité aussi bien pour les mœurs que pour la foi; comme si nous en étions encore à chercher avec les anciens philosophes.

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