LE BAL DES ATOMES
Un rayon d'or qui se faufile Aux interstices des volets Fait danser une longue file De petits atomes follets.
C'est une poussière vivante Qui monte, monte incessamment.
Puis redescend, toujours mouvante.
Dans un éternel tournoiement.
Elle tourbillonne et s'envole Comme un peuple de moucherons; Au soleil elle farandole Et fait des fugues et des ronds;
a4 LES MUSARDISES.
Et tels d'imperceptibles gnomes.
De microscopiques lutins, Ils valsent, les petits atomes, Dans les rayons d'or des matins I
Sans cesse, dans cette traînée De clair soleil éblouissant, Leur troupe folle est entraînée.
Elle remonte et redescend.
Ils dansent, dans l'or de la bande Qui tombe, oblique, des volets, Une furtive sarabande Et de silencieux ballets.
Qu'ont-ils donc à danser si vite Sur ce pont d'Avignon vermeil?
Sentent-ils qu'il faut qu'on profite D'un bal que donne le soleil?
D'où vient^elle cette poussière?
Ces atomes n'existent-ils
Que dans les filets de lumière
Qu'ils peuplent de leurs grains subtils?
Non. Leur montante farandole, Que l'on distingue seulement Dans la clarté qui les isole, Fait partout son fourmillement;
Et tout autour de nous, dans l'ombre, Ces riens, sans que nous le croyions, Voltigent en aussi grand nombre Que là, dans l'or de ces rayons.
Ils vont, viennent. Mais d'habitude On ne peut les apercevoir.
L'air s'emplit de leur multitude :
On les respire sans les voir.
Leur existence qu'on ignore
Ne se révèle brusquement
Que lorsqu'un rai de soleil dore
Leur humble poussière, en passant!
Et je pense à ces pauvres diables Qui s'agitent autour de vous, A tous ces rêveurs misérables, A tous ces admirables fous!
Ils sont là. clans l'ombre, qui riment, Qui peinent sur leurs œuvres. — mais C'est pour eux seulement qu'ils triment. Et vous ne les voyez jamais!
Vous ne savez pas l'existence De tous CCS humbles faiseurs d'art A qui manque la circonstance; Mais lorsque, par un pur hasard,
La lueur de gloire est tombée Sur un petit groupe d'entre eux.
Vous les admirez bouche bée Ceux-là qui furent plus heureux 1
Car ils sont comme la poussière Des petits atomes danseurs Qu'on ne voit que dans la lumière, Les poètes et les penseurs!
Le rayon faufilé dans l'ombre.
Dans lequel, seul, on peut les voir, Est trop étroit pour leur grand nombre. Et beaucoup restent dans le noir.
Dans cette clarté d'auréole
Tous voudraient bien un peu venir.
Hélas! et leur désir s'affole
De n'y pouvoir pas tous tenir;
Ils y voudraient vite leur place.
Car bientôt ils seront défunts...
Mais la gloire, la gloire passe.
Et n'en dore que quelques-uns!
0 Lune, tu souris. Je crois bien que les doutes Où tu nous vois toujours errant
T'ont donné ce sourire. En vain tu le veloutés. Ce sourire est exaspérant.
Je sens que les tourments d'une race inquiète
Te servent de distraction.
Ça t'amuse de voir hésiter un poète
Entre le rêve et l'action.
Je sens que voir entrer nos pas dans une voie
Pour en ressortir aussitôt Est la chose qui fait s'écarquiller ta joie,
Silencieusement, là-haut.
GHAKIVARI A LA LUNE. 29
Tu souris, car tu vois la scène et la coulisse;
Et quand ta douceur fait semblant De vouloir consoler, ce n'est qu'une malice
Cousue avec un rayon blanc.
Oui, quand, les soirs d'été, nous cueillons un peu l'heure,
Heureux au clair de lune, enfin!
Tu n'apportes jamais qu'une paix qui nous leurre
Dans tes corbeilles d'argent lin.
Face de Pierrot grave ou de gai Monsignore, Pourquoi sourire? Est-ce que c'est
Parce que tu connais ce qu3 la Terre ignore? Sais-tu? Ne sais-tu pas? Qui sait?
Souris-tu pour cacher des fiertés socratiques,
Ou des doutes à la Pyrrhon?
Quel genre d'ironie est-ce que tu pratiques.
Profil mince ou visage rond?
Sont-ce jeux de docteur qui sourit en Sorbonne
De ce qu'il sait qu'il ne sait rien?
Parfois n'a-t-elle pas, ta nonchalance bonne,
Quelque chose de renanien?
3o LES MUSA1\DISES.
Quand tu fais de la grâce exacte ou f'antômale
Au-dessus de notre bateau, Ton sourire vient-il de l'Ecole Normale,
Ou d'une fête de Watteau?
Si tu le sais, pourquoi ne pas faire connaître
Le mot qui tire d'embarras?
Mais puisque je te tiens, ce soir, dans ma fenêtre.
Je jure que tu parleras!
Tu souriais tantôt quand la nuit trop superbe M'a fait pleurer. Tu as souri?
Eh bien ! je vais, frappant sur les cuivres du verbe, Te donner un charivari!
Je ferai tant de bruit avec les métaphores,
Je t'assourdirai tellement D'interpellations rapides et sonores.
Que, lasse au fond du firmament,
Pour obtenir la paix, pour m'entendre me taire.
Tu répondras et tu diras Si tu n'as promené là-haut que le mystère
D'un domino de Mardi-Gras !
CHARIVARI A LA LUNE. 3l
Et j'aurai, pour user ce flegme ostentatoire
Avec lequel tu te défends, Cette ténacité dans l'interrogatoire
Qu'ont les juges et les enfants;
Et sans me laisser prendre à la froideur commode
De tes impassibilités, Je lèverai sans fin le marteau de mon ode,
Et, frappant à coup répétés,
Frappant, comme ces clous à crochet qu'on enfonce,
Le point d'interrogation, Tant que je n'aurai pas obtenu la réponse.
Je poserai la question.
Pour voguer sur ton eau Quel monarque fantasque T'a fait creuser là-haut Dans du porphyre. Vasque P
Au bout de quel fétu De souffleur noctambule T 'arc-en-cielises-tu Dans l'air bleuâtre, Bulle P
Exigeant d'un mortel Une adresse impossible, Pour quel Guillaume Tell Sors-tu de l'ombre, Cible?
Au-dessus des coteaux Qui sont barbus d'éteule, Quels sont les bleus couteaux Que tu repasses, Meule?
Quand, partant pour ailleurs.
Au voyage on se risque, Quel est, des aiguilleurs, Celui qui t'ouvre, Disque ?
Quel est, dans ta blancheur De banquise immobile, L'invisible pêcheur Qui peut t'aborder. Ile?
Lorsque glisse en rêvant Ta forme d'or qui s'arque De l'arrière à l'avant, Quelle est ta voile, Barque ?
Quand mincit au lointain Ton bombement de toile Lumineux et latin.
Quelle est ta barque, Voile?
Sur l'espalier du soir Quel jardinier t'empêche De mûrir pour pouvoir Te garder blanche, Pêche?
Sur les lignes de l'air, Portée où l'ombre flotte.
Quel est-il, le Wagner Qui put t'inscrire, Note?
Es-tu la drachme, ou l'as, Et, ton effigie, est-ce Celle d'une Pallas Ou d'un Auguste, Pièce ?
Lorsqu'on voit s'assembler Les nuages en groupe, Qui le fait circuler De l'un à l'autre, Coupe?
Pour que sorte un jardin De la brume qui rampe, Quel sublime Aladin Frotte ton cuivre, Lampe?
L'été comme l'hiver.
Quand ton cadran se montre, Quel est le Gulliver Qui te remonte, Montre?
Quel est l'officiant Qui, pâle, t'a sortie D'un ciboire effrayant, Et qui t'élève, Hostie?
Quelle vague, quel flot Dont la crête scintille Put monter assez haut Pour te laisser. Coquille?
Quel vieux séditieux Dont le cerveau retarde, Blanche, au feutre des cieux, Vint t'arborer, Cocarde?
Quel montreur, affublant L'ombre d'un drap tragpique, Te projette, Rond blanc De lanterne magique?
Loupe au cristal puissant, Quel savant gigantesque Par toi nous grossissant Arrive à nous voir presque?
Fer à cheval d'acier.
Quel maréchal t'embrase Pour marescalcier Bucéphale ou Pégase?
Pour que nous n'en ayons Jamais le goût aux lèvres, Qui met sur des clayons Ce fromage de chèvres?
Quel est le noir jaloux Qui, sultan jusqu'aux moelles, T'a placé, Piège à loups.
Dans son sérail d'étoiles ?
Quand tu scintilles, nu, Au crépuscule fourbe.
De quel crime inconnu Reviens-tu, poignard courbe?
Hamac, quel négligent, T'accrochant à deux astres, Dort dans ton arc d'argent.
Bercé sur nos désastres?
Pour que passe un rayon.
Quel brave machiniste Ouvre ce trappillon Sur notre monde triste ?
Au fond du ciel léger Pétase de lumière.
Quel est le Grand Berger Qui te porte en arrière?
Toi qui mets sur l'azur Ta nacre de Byzance, Es-tu d'un Etre obscur Le jeton de présence ?
En encre de clarté, D'une plume de cygne, Quel dieu te fait, Pâté, Sur le ciel, quand il signe?
Alourdis-tu — terreur Qui surplombe ou qui tombe ! — Globe, un poing d'empereur?
Ou d'anarchiste, Bondje?
Buire, quel Cellini Galbe ton métal rose?
Quel est, Point sur un I, Le Musset qui te pose?
Te maniant encor.
Là-haut, mieux que prrsoime.
Quel est. Faucille d'oi . Le Hugo qui moissonne?
Quel clown, frappant du pied, Va bondir de la Ville, Cerceau, dans ton papier, Pour imiter Banville?
A quel char de sommeil Dors-tu, Roue enrayée?
Cymbale de vermeil, Qui t'a dépareillée?
Quelle fut — le sait-on ?
0 Tête d'Holopherne, Ta Judith? Quel est ton Diogène, Lanterne ?
Ex-voto, pour quel vœu Pends-tu sur la nuit noire?
Quel Roland du Mont Bleu T'embouche, Cor d'ivoire?
Quel émir, Bouclier, Te suspend à sa selle?
A quoi va se lier, Cerf-Volant, ta ficelle?
CHARIVARI A LA LUNE. Sg
Quels sont tes poids, Plateau De balance romaine?
En mangeant ce gâteau Quel enfant se promène?
Quel chitTre est ciselé
Sur cette tabatière ?
Quel chat noir a filé
Par ton trou blanc, Chatière?
Quel garde assermenté T'a sur sa blouse, Plaque?
Quelle Tasse de thé Sert-on sur du vieux laque?
Grand Bouton de Cristal, Quel mandarin te porte?
Poignée en clair métal, Ouvres-tu quelque porte ?
Fermoir étincelant, Fermes-tu quelque tome ?
Hublot, tu luis au flanc De quel Vaisseau Fantôme?
Quel Coq, escam quœrens.
Perle, du bec te pousse?
Palette, quel Rubens Passe clans toi le pouce
De cette Opale, au loin.
Quel turban s'agrémente Qui te grignote un coin, 0 Pastille de menthe?
Qui va, dans les « ha! ha! »
Te décrocher, Timbale?
Quelle Nausicaa Te perd dans le ciel, Balle?
Dans quel moule arrondi Est-ce que l'on t'arrange.
Tarte? De quel midi Peux-tu bien être, Orange ?
De quel verre, Sorbet?
De quelle jatte, Crème?
O, de quel alphabet?
Zéro, de quel problème ?
CHARIVARI A LA LUNE. 4l
De quel pré, Champignon?
Visière, de quel Casque?
Pont, de quel Avignon ?
Tambourin, de quel Basque?
Qui donc, Veilleuse, dort?
Quel est ton hiver, Neige?
Cirque, ton picador?
Ton écuyer, Manège?
Quel Hercule a jeté Ce Peloton de laine?
Fleur, quel est ton été?
Ton Sèvres, Porcelaine ?
Faïence, ton Nevers?
Prunelle, ton Cyclope?
Médaille, ton revers?
Cachet, ton enveloppe?
Ton portrait, Médaillon ?
Diamant, ton satrape?
Grelot, ton postillon ?
Grain de raisin, ta grappe?
Ton Yersaille, Œil-de-Bœuf?
Œil de tigre, ta jongle ?
Ton bilboquet, Boule? Œuf, Ton nid? iVrc, ta flèche? Ongle,
Ton doigt? Lotus, ton lac?
Ton lait. Bol? Ton puits, Crucbe?
Fruit, ta branche ? Or, ton sac ?
Pain, ton blé? Miel, ta ruche?
Je m'arrête, essoufflé... Mais je sens qu'elle va Parler ! que cette voix va tinter, qu'on rêva D'argent ! que cette voix d'argent va me répondre l Que la Lune a senti sa patience fondre, Et qu'elle va répondre!... Et j'attends, haletant, Qu'elle tinte le mot de l'énigme; et, tintant Comme un timbre, en effet, tinterait dans la nue, La Lune me répond froidement :
« Continue ! »
... Le voyans au dehors, et l'estimans par l'extérieure apparence, n'en eûs.siez donné un coupeau d'oignon, tant laid il était de corps et ridicule en son maintien... Mais ouvrant cette boite eussiez au dedans trouvé une céleste et impréciable drogue...
Kabeliis.
Vieux pion qu'on raillait, ô si doux philosophe Aux coudes rapiécés, pauvre être marmiteux Dont l'étroit paletot, d'une luisante étoffe. Disait un long passé d'hivers calamiteux,
Je te revols. Ton crâne avait une houppette.
Une seule, au milieu, de poils, — et tu louchais.
Et longuement, avec un fracas de trompette,
Dans un mouchoir à grands carreaux tu te mouchais.
Je te revois, dans h préau, sous les arcades, Grave, déambuler, et j'ai la vision De ton accoutrement pendant ces promenades Oii tu marchais au flanc de ma division;
De ta longue, ohl si longue et noire redingote, Dans laquelle plus d'un avait déjà sué; De ton chapeau gihus bon pour mettre à la hotte, Si fantastiquement bleuâtre et bossue !
Ton haleine odorait le vin et la bouffarde, Et, quand tu paraissais à l'étude du soir, Souvent ton nez flambait dans ta face blafarde. Et c'est en titubant que tu venais t'asseoir.
Pochard mélancolique au crâne vénérable, Parfois tu t'éveillais, quand tu cuvais ton vin. Et, frappant un grand coup de règle sur la table. Tu glapissais : « Messieurs, ^silence!... » Mais en vain.
Ou plutôt, tu dormais, sans souci des boulettes Qu'on mâchait longuement pour t'envoyer au nez. Et ton étude alors marchait sur des roulettes... Plus de punitions ni de pensums donnés!
On t'avait surnommé Pif-Luisant. Les élèves Charbonnaient ton profil grotesque sur le mur. Mais tu marchais toujours égaré dans tes rêves. Tu ne souffrais de rien. Tu vivais dans l'azur.
Car tu faisais des vers. Tu rimais un poème 1 A nul autre que moi tu ne l'as avoué. — Comment donc avais-tu, lamentable bohème, Au fond de ce collège, en province, échoué?
Pif-Luisant, je t'aimais. Quelquefois je suis triste En repensant à toi. Qu'es-tu donc dévenu? C'est toi qui m'as prédit que je serais artiste, Et c'est toi le premier rimeur que j'ai connu.
Un jour, ayant trouvé des vers dans mon pupitre, Tu fus pris d'une joie attendrie, et je vis Comme un rayonnement sur ta face de pitre. Et tu me contemplais avec des yeux ravis I
Dès ce jour, tu m'aimas. Et tandis que les autres Jouaient en criaillant aux barres, nous causions. Les conversations exquises que les nôtres! Parfois tu m'expliquais un peu mes versions.
Je crois que si j'ai fait vraiment ma rhétorique, C'est sous les marronniers, en t'écoutant parler. Tu commentais, dans ton langage poétique, Homère, — et je vo\ais la grande mer s'enfler.
Les galères en ligne avec leurs belles proues. Et les cnémides d'or des Grecs étincelants. Et je voyais passer, le rose sur les joues, La merveille de grâce, Hélène, à pas très lents !
Quelquefois tu prenais Virgile, ou bien Tibulle : J'entendais, sous les verts feuillages, les pipeaux. Les clochettes dont la chanson tintinnabule Dans les lointains du soir, quand rentrent les troupeaux,
Et puis, c'était Ovide et ses métamorphoses, Cycnus qui, duveté de neige, est fait oiseau, Daphné qui fuit, montrant ses talons nus et roses, Syringe qui se change en flexible roseau,
En roseau chuchoteur et qui devient lui-même Une flûte à six trous entre les doigts de Pan, lo, génisse blanche et que Jupiter aime, Les yeux d'Argus semés sur les plumes du paonl
Merci, vieux, qui, plus jejune encor, malgré ton asthme, Que le gandin pédant dont nous suivions les cours, Fus l'éveilleur de mon premier enthousiasme. Me refaisant la classe, en plein air, dans les cours!
Merci, toi qui me mis de beaux rêves en tète, Toi dont la main furtive, au dortoir, me glissait Les livres défendus de plus d'un grand poète, 0 toi qui m'as fait lire en cachette Musset!
Souvent, le professeur, corrigeant ma copie. Dans un discours français trouvait, en suffoquant. Quelque insulte à Boileau qui lui semblait impie, Quelque néologisme horriblement choquant;
Il pâlissait de mon audace épouvantable, Comme s'il s'attendait à voir crouler le toit... Mais il ne s'est jamais douté que le coupable, Mon affreux corrupteur, Pif-Luisant, c'était toi !
Oui, si je fus poussé vers quelque plus moderne Irrégulai'ité, celui qui me poussa Fut ce pion crasseux qu'on traitait de baderne. Diogène poussif et Silène poussah !
0 bohème déchu dont le sort fut si rude, Es-tu du grand sommeil sous la terre endormi, Ou bien fais-tu toujours, là-bas, ta triste étude. Et liras-tu ces vers de ton petit ami?
Grand poète incompris, ivrogne de génie, Toi qui me prédisais un si bel avenir. Tu fus mon maître vrai. Loin que je te renie, Aujourd'hui j'ai voulu chanter ton souvenir.
Et si la mort t'a pris, ce qui vaut mieux peut-être. Car tu ne souffres plus ni faim, ni froid cuisant. Dors tranquille, mon vieux, repose-toi, pauvre être, Toi que j'ai tant aimé... doux pochard... Pif-Luisant!