OMBRES ET FUMEES
Celles qui, tôt disséminées, Par petits bonds légers s'en vont Du chalumeau des cheminées, Comme des bulles de savon ;
Les droites et les zigzagantes, Et celles qui font sur les cieux Des fioritures élégantes.
Des paraphes prétentieux ;
J'aime celles dont les spirales Semblent monter d'un encensoir; J'aime les roses, matinales.
J'aime les bleuâtres, du soir;
Et celles que j'aime entre toutes, Sont les pâles, les faibles, les Pas encor tout à fait dissoutes, Mais presque, aux lointains violets
Celles aux graciles volutes Qui, dans les vallons assombris.
Dénoncent à peine les huttes Et les éphémères abris ;
Celles qu'un jeu de brise courbe, Courbe et redresse tour à tour, Sur les moribonds feux de tourbe Abandonnés par le pastour,
Et dont les timides guirlandes S'effacent à nos yeux ravis, Et défaillent au loin des landes Sur un horizon de lavis...
Et j'aime aussi toutes les ombres, Et tous leurs caprices chinois, Géantes, naines, pâles, sombres, Selon l'heure et selon le mois;
Les belles ombres magistrales Qui rampent solennellement ; Les ombres caricaturales A l'hoffmannesque mouvement;
i;t i-u;\iées. 233
Les ombres surloal, je l'avoue, Qui par des pinceaux très sublils Semblent faites : sur une joue, Celle fameuse ombre des cils;
Celle ombre que, minutieuse.
Sur le bas du roc cinabrin Ou sur le pied roux de l'yeuse. Projette l'herbe, brin par brin ;
Sur le ruisseau, l'ombre d'un saule Superposée à son reflet; Au fond du ruisseau, l'ombre drôle D'un têtard vif sur le galet ;
Une ombre de fds d'araignée Dans laquelle un insecte mort.
Balançant sa panse saignée.
Met une petite ombre encor;
Votre ombre au rideau de l'auberge.
Moustaches du chat accroupi ; L'ombre d'un cheveu de la Vierge ; L'ombre d'une barbe d'épi ;
234 LES MUSAUDISES.
Et dans le lys, cadran solaire A qui Mab dit : (( Quelle heure est-il? » En bâillant sous un capillaire, L'ombre tournante du pistil!
Mais les ombres que je préfère, Sont celles, naturellement, Qu'un fugitif objet vient faire, Les chères ombres d'un moment.
Et c'est l'ombre de ce qui vole Qui me séduit le plus, étant La plus vaine et la plus frivole.
Par son symbole inquiétant.
J'aime les ombres minuscules Qui dansent sous les papillons.
Qui dansent sous les libellules.
Sur l'eau, les herbes, les sillons;
J'aime l'ombre que l'alouette Laisse par terre en s'élevant.
Et la rapide silhouette, Sur les toits, de l'engoulevent;
OMBRES ET FUMEES. ^Sô
L'ombre d'un bond de sauterelle, L'ombre, sous un zéphyr souffleur, De la plume abandonnant l'aile, Du pétale quittant la fleur;
Toute ombre vite évanouie, Toute ombre qu'on perd brusquement :
Sur les lèvres de mon amie L'ombre d'un attendrissement,
Dans toutes les ombres des branches Toutes les ombres d'oiselets, Celles, sur les poussières blanches, De votre vol, duvets follets,
Et, sur la frissonnante page Où j'écris ces vers, au jardin, L'ombre que jette le passage De quelque moucheron soudain I
Oui, lorsque à mon accoutumée Je laisse aller jouer mes yeux.
C'est avec l'ombre et la fumée Qu'ils s'amusent toujours le mieux;
23G LES MUSARDISES.
Et parmi les ombres sans nombre Au jeu desquelles je me plus, La plus philosophique, l'ombre La plus ombre, et, partant, la plus
\raiment de mes regards aimée.
Ce fut, — ô deux riens s'assemblant Ce fut l'ombre d'une fumée Bleuissante sur un mur blanc I
LA FLi:UR
J'étais là, bien couche dans ce bon tas de foin, Dans ce bon tas profond de foin, qui, de très loin, S'était promis a moi par son parfum qui rôde ; J'étais là, caressé d'une chatouille chaude, Presque disparaissant dans la ronde rousseur, Le corps enveloppé d'une vaste douceur, La tête, cependant, commodément plus haute, Riant d'aise; alangui, remerciant mon hôte. Lequel m'insinuait des brins astucieux ; J'étais là bien couché, mou chapeau sur les yeux, Bercé d'un tintement de cloches éloignées, Ramenant quelquefois des touffes par poignées Pour hâter mon complet ensevelissement, Humant la forte odeur avec enivrement, Et, béat, le cœur gai, le corps las, l'esprit veule, Sentant crouler sur moi l'affectueuse meule!
a38 LES MLSARDISES.
J'étais là, somnolent, monologuant, et puis
Attentif aux milliers de craquants petits bruits
Secs et fins qu'on entend dans le foin qu'on écoute;
Je disais, mi-parlant, mi-clianlonnant : « Le doute
Etant un oreiller, selon Montaigne, mol.
Doit être un oreiller de foin... de foin... Bien fol
Qui de courir les prés a conservé l'envie! *■
Pour moi, je vois ici l'emblème de ma vie.
Après avoir longtemps dans tous les sens erré,
J'ai, de mes verts espoirs, fait un grand tas doré,
Un tas de foin... de foin... sur lequel, à ma guise,
J'écoute, d'une oreille artiste et qui s'aiguise.
Des bruits ténus que nul ne percevrait que moi;
Sur lequel — d'aulant plus méritoire, ma foi.
Que moi-même, et tout seul, j'ai dû faucher mon herbe.
Je goûte le repos confortable et superbe. »
Je me félicitais ainsi, quand, tout d'un coup,
Je me sentis piqué vivement dans le cou.
Et, furtive d'abord, insaisissable, obscure.
Elle devint bientôt si forte, la piqûre.
Que dans mon oreiller j'en cherchai la raison :
Et je vis qu'une fleur prise en la fauchaison,
Moins souple que le foin, m'avait, morte revêche,
Enfoncé dans la chair sa tige dure et sèche.