‹ Les musardises, 1887-1893Chapitre 58 sur 67 · L'IF · texte numérisé non relu

L'IF

Le sol était jonché d'une aulonine craquante; Et je faisais, au fond des bois oii je fréquente,

Mon petit tour contemplatif.

Les buissons roux étaient comme un cercle de faunes. Soudain, il me sembla, parmi les arbres jaunes,

Que je voyais jaunir un if.

« Eh quoi! vous, l'arbre vert, toujours vert », m'étonnai-jo (( Vous dont le vert profond reste noir sous la neige,

Vous, l'If, de ce jaune honteux P »

Mais, semblant désigner d'un mouvement de branche Les arbres dont sur lui tout l'octobre se penche,

L'If me répondit : (( Ce sont eux...

2^0 LES MISARDISES.

(( Eux qui, supportant mal mes insolences vertes, Des feuilles qu'ils perdaient ont mes branches couvertes.

Ces feuilles, innombrablement, Se sont, comme des mains rageuses et crispées, A tous mes verts piquants si jaunes agrippées,

Qu'on me croira jaune, un moment 1 »

(( — Quoi I d'autres t'ont jeté ces feuilles que tu portes ? n Il reprit : « L'arbre mort jette des feuilles mortes !

Homme, ceci vous étonna?

Agit-on dans vos bois autrement qu'en les nôtres? On prend toujours sur soi ce que l'on jette aux autres.

On ne prête que ce qu'on a.

« Il faut à son prochain que l'on prête, sans cesse. Flétri, sa flétrissure, et, sec, sa sécheresse,

Et, mort, qu'on lui prête sa mort.

Quand nous différons d'eux, les arbres et les hommes Veulent, de ce qu'ils sont couvrant ce que nous sommes.

Nous étouffer comme un remord !

« Sachez-le, puisqu'il faut qu'un arbre vous éduquc : La feuille persistante à la feuille caduque Ne devrait pas se laisser voir.

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