‹ Les muscadins: drame en cinq actes et huit tableauxChapitre 3 sur 4 · UBS mJSCALŒS · texte numérisé non relu

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d'ailleurs, pour les habitués du bal d6 Tivoli ou du ^acier Crardiy, uae sorle de titre de noblesse. On ^lyaiiTair sérkux, oœupé, profond, politique. Oda donnait une situaikm dans le monde. Lorsque la tendre Ulyrine ou la petite Orpiiise ctemandait oo <[u'onf aiaaît, on répondait galamment : Je conspire !

Mais ce:a'était pas assez de conspirer; ll&Uait tiffirmer aussi quelquefois qu'on savait tnetireia main à la pâte et rosser les paidotes, comme autrefins les ra£Snés eA les petits^maîtres, ces ancêtres ées muscadins, rossaient le guet. On n'était même un véritable inaroi^k^ im impossUfkj un muscadin qu'à la condition de joindre la pratique à la théorie. D'ailleurs, comme on était prudent, on se mettait cinquante contne on &ub(mrien lorsqu'on TOidait donner une leçon à qudque earmagnak.

Ce nom de muscadins, qu'on réservait aux dichyens de la rue et des prom^iades publiques, exprimait bien, avec son accent pittoresque, la tournure et le caractère même de ces a beaux fils» -de la jeunesse dorée, parés, coquets, fades et musqués. Leur odeur de nmsc leur avait sans doute valu ce sobriquet expressif, à moins qu'il ne vint <le quelque personnage, sans doute ridicule et efféminé, d'iune comédie de société; car on jouait^ avant la Révolution, dans les salons, une tragédie burlesque, Museadin et Margotim, et l'on retrouve oe même nom de ^muscadin dans la bouffonnerie de Fonflé de Francasalle, Gargamelle tmncu ou la bw taille d'AntiùcAe^ wê, a«le en vers, représenté le

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décembre 1T78, sur le théâtre des Ybriétés-Amusantes. Muscadin, dans cette parodîe, est le confiô&nt dé Girofle, prince tfAntioche.

Quelle qu'en fftt au surplus l'origine, ce nom de muscadins était resté aux jeunes gens de Préron. Le muscadin était' le mâle, peu mâle, de la merveilleuse. Il parlait comme chantait Garât, il marchait comme dansait Gardel, il aimait comme écrivait Demoustier. La mythologie la plus afltectée s*umssait dans son langage aurcyaKsme le plus pur. Il était païen, tout en étant réacteur. H se montrait prudrait tout en se déclarant terrible. Il brandissait un bâton farouche d'une main tout juste assez vigoureuse pour porter un éventail à bras tendu. Et pourtant le muscadin avait parfbis une carrure et des cuisses dTîercule. C'était Fafféterie devenue musculeuse et le marivaudage ayant du biceps. Ils allaient et venaient, surchargés de joyaux et hardis comme Achille. Un roulement de tambour^ disent les pamphlets du temps, les* faisait rentrer sous terre.

Depuis leur aventure du Pont-Neuf, le duel à coups de choux, lors de l'entrée des soldats de Dammartin, les amis de Sainte-Hermine et de Château- Ponsac, ces héros qui s'appelaient Ponvalin et Renaudière, n'avaient plus fait parler d'eux. On les avait bien revus sans doute, au Petit Coblentz; dans la boutique de la petite glacière, fermée de rideaux mauves ; au théâtre Peydeau ; chez Mcot, partout où la mode attirait ses fidèles, mais fort raisonnables en apparence et point belliqueux.

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Ponvalin surtout affectait des allures tout à fait prudentes depuis qu'il savait qu'on préparait, rue de Grenelle^ une action décisive où l'on jouerait sa vie. Il trouvait que l'existence avait des charrpes, et il se souciait médiocrement de se séparer d'Acte et d'Élodie qu'il trouvait ravissantes tour à tour et indifféremment.

Ces deux beautés si peu semblables partageaient d'ailleurs sans avarice leur affection entre Renaudière et Ponvalin et il en restait môme pour Château-Ponsac: ce n'étaient pas des femmes économes de sentiment. Presque chaque soir, à Peydeau, Renaudière et Ponvalin se trouvaient côte à côte pour applaudir Acte qui chantait une fort jolie ariette d'une voix délicieusement fausse; Acte, pour les remercier, les tutoyait tous les deux. Élodie elle-même, la froide et blonde Élodie, divisait son •cœur entre ces deux séducteurs, qui ne paraissaient nullement être jaloux Tun de l'autre.

— n y a des fères dormes, disait Ponvalin ; Renaudière et moi, nous sommes fères en amour!

— Parole verte! ajoutait Renaudière, la jalousie ^st un sentiment de croquant. Je me touveais stupide de me faser pour deux lutines ! Je les aime, elles rnadoent: ça me suffit!

Le bonheur des deux amis eût peut-être été complet sans Sainte-Hermine. Sainte -Hermine aimait les entreprises amusantes, et, depuis l'aventure du Pont-Neuf, il rêvait défaire encore quelque tapage. Un matin, avant l'heure du déjeuner, chez

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Garchy, tout en prenant un verre de punch au lait, le buste penché sur le dossier d'une première chaise, et les mollets appuyés sur le siège d'une seconde. Sainte -Hermine dit nonchalamment h quelques-uns de ses amis :

— Vous n'étiez pas au club de Clichy hier, messieurs? Vous n'y avez pas entendu traiter de la bonne façon ce petit scélérat de Louvet ?

— Non, dirent la plupart des amis.

— C'est dommazBy fit Sainte-Hermine. Je ne sais qui a fait là un beau zoli discours. Savez-vous que Louvet est aujourd'hui établi aux Galeries de Bois, et qu'il y vend des livres ?

— Parbleu! fit un muscadin, je lui ai même donné, il y a six mois, un zarivari, en compagnie de quelques zeunes zens.

— Ce Louvet, paraît-il, reprit Sainte-Hermine, trouve que le Paais-Oyal est trop — comment ditil ça? — héactionnaire 1 1\ déménazel Concevez-vous cela ! Il tanspoie son officine de sales bouquins et équits évolutionnaires à l'hôtel de Sens, au fauboug Saint' Zermain. Messieurs, ze vous popose de ne pas laisser patir maîte Louvet sans lui sonner le bouteselle. Ze m'ennuie, ze suis agacé, z'ai mal aux nerfs. Si nous allions casser les eaheaux de la boutique du gihondin ? Ça me distaihaiti

— C'est une idée, répondit le chœur des muscadins. On ne sait où passer sa journée !

— Voilà un but, du moins, fit Sainte-Hermine. Ce m'sieu Lduvel, un conventionnel, qui fait en-

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core du tapazel J'aurais plaisir à battre ses habits pour en ôter la poussière, et c'est la pemiere fois, ze gaze, que paheiUe fotune sera advenue à ses bardes !

— ZarmantI dit Chàteau-Ponsac, qui écoutait.

— Allons ! conclut Sainte-Hermine, qui était, comme toujours, le chef de ces expéditions.

Château-Ponsac proposa de déjeuner tout d'abord chez Méot, l'illustre restaurateur, Méot, où il savait qu'il rencontrerait le quatuor d'Élodie, d'Acte, de Renaudière et de Ponvalin.

Ces deux amis parurent fort peu enchantés de voir arriver soudain Château-Ponsac. En revanche, les beautés furent agréablement surprises. Chacune d'elles posa doucement un baiser sur la joue du petit Château-Ponsac.

— Me voilà sacré chevalier, dit celui-ci.

— Et sacré par deux merveilleuses sans peur, fit Sainte-Hermine.

— Et sans reproche, ajouta Acte en riant.

— Il faudrait un « à reproche, dit Sainte-Hermine, car voua aimez tous les pluiels, mon zoli cœur!

On n'était point là, au surplus^ pour débiter des galanteries. On déjeima avec une certaine gaieté et cependant il était près de trois heures, et plu» d'une bouteille était vide, lorsqu'on se décida à prendre le chemin du Palais-Égalité.

Château-Ponsac avait saisi le bras d'Acte et Elodie s'appuyait nonchalamment sur SaUnte-Hermine,

en le regardant en dessous avec de grands yeux bleus et vagues, si profondément poétiques et expressifs, qu'ils ne disaient absolument rien.

Derrière eux, bras dessus bras dessous, et légè^ rement échauffés par le repas, venaient Ponvalin et Renaudière, qui contemplaient philosophiquement leifrs maîtresses, marchant par couples avec leurs amis.

— Eh bien ! moi, disait PonvaMn, tu me croiras si tu veux, Renaudière, on me rend service en me privant d'Acte.

' — Je compends ça, fît Renaudière.

— Acte... zarmante... Acte... havissante... Et pourtant elle m'ennuie !

— Ze me suis souvent demandé, ajouta l'autre, ce que nous dirions si elles étaient laides.

— Qui sait? nous les adohehions peut-être I

— L'humanité est tout à fait canaille^ conclut Renaudière.

Sainte-Hermine et Château-Ponsac, évidemment mis, eux aussi, en gaieté par le Champagne ou la liqueur des îles de Meot, s'avançaient en titubant plus ou moins élégamment aux bras de leurs compagnes et en chantant, tout en faisant tournoyer leur bâton de vigne, un refrain chéri des muscadins :

Pourquoi nous marier, Quand les femmes des autres, Pour êtw aussi les nôtres, Ne se font pas prier ?

Pourquoi nous marier?

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Derrière Ponvalin et Renaudière, une dizaine de jeunes gens, portant Tinévitable perruque blonde des hommes et des femmes du Directoire, marchaient en regardant d'un air arrogant tous ceux qu'ils pouvaient, parmi les passants, soupçonner de républicanisme. Quand ils rencontraient un soldat, ils se taisaient.

Le cortège ainsi composé fut même un instant troublé, lorsqu'il approcha du Palais Égalité, en apercevant un détachement de grenadiers qui longeait, du côté de la rue des Bons-Enfants, les bâtiments du palais, et semblait descendre vers la rue ci-devant Saint-Honoré. Ce détachement était commandé par im sous-officier qui marchait au milieu de la rue, côte à côte avec un petit homme en habit noir, dont la queue de la perruque se montrait frétillante sous un feutre usé.

Il était extraordinaire, sans nul doute, de voir des soldats guidés, en apparence, par un homme en costume civil. On eût été plus surpris encore si Ton eût appris que ce guide, qui se rengorgeait tout en marchant, était M. Picoulet, le mari de Paméla, l'agent qui ne se trompait jamais. Pour le moment, J.-B. Picoulet tâchait, en redressant sa petite taille, d'arriver à la hauteur du sergent de grenadiers qui raccompagnait. Picoulet avait d'ailleurs l'air profondément convaincu d'un homme qui va remplir une mission d*où dépend le salut de la société.

Il répétait de temps à autre au sergent :

— Vous verrez, vous verrez où je vous mène.

Le sergent marchait en toute confiance et les grenadiers emboîtaient le pas derrière le sergent. Celui-ci savait vaguement qu'il s'agissait d'une arrestation et d'un complot. Picoulet lui avait simplement dit, en exhibant l'ordre qui mettait à la disposition de l'agent les hommes dont il aurait besoin :

— Nous allons prendre dans nos filets ce qu'on peut appeler un gros poisson.

— Quel qu'il soit, nous en avons harponné bien d'autres en Italie, je vous le garantis, avait répondu le sergent. Moi qui vous parle, j'ai pris Mantoue.

Picoulet avait une véritable envie de répondre que Mantoue était peu de chose à côté de ce qu'on allait saisir, mais il s'arrêta pour ne pas humilier le sergent.

Ce pauvre Picoulet croyait bien, cette fois, toucher absolument à la fortune. Il y arrivait par deux moyens : par madame Lafresnaie, dont il était (et il se souriait complaisamment à lui-môme en se donnant ce titre) Thomme de confiance ; par son propre talent et grâce à son habileté, qui venait de le mettre sur la voie tant cherchée de Jacques de Favrol.

Picoulet, en recherchant avec son activité fébrile et cette confiance en lui-même qu'il possédait autant que César ou Bonaparte, la trace du citoyen Hennequin de la Girardière, désigné à lui par l'épouse de son supérieur, n'avait abouti, on Ta vu, qu'à dénicher un certain Migayroux, marchand

d*huiles à Aix, el il ne s'était ntdlement douté que Mîgay roux, Hennequin ou Pavrol ne faisaient qtfto. II s'était donc remis en camps^e, ne désespérant pas d'arriver à une victoire. Pîcoulet était de ceux qui ne doutent de rien : il ne doutait ni de la vertu de sa femme ni de son propre génie, et lorsque, le soir, qiîand il rentrait un peu essoufflé d'avoir monté ses cinq étages, madame Picoulet lui demandait d'un ton aigre :

— EÏi bien I où en ôtes-vous ? avez-vous décidément fait fortune?

— Patience, boçne amie ! tout arrive en son temps^ répondait Pîcoulet en se frottant les mains. Je crois bien que je tiens l'occasion aux cheveux.

— Faites donc que la mèche ne se casse paff, et que vous ne demeuriez pas toujours un pauvre hère !

Paméla avait le mot dur , certainement , mais l'indulgent Picoulet ne s'en fâchait pas. II étaît d'ailleurs si profondément convaincu de sa supériorité intellectuelle, qu'il préférait attendre encore un peu, afin (f écraser madame Pîcoulet sous le plus absolu des succès.

Picoulet, en tournoyant autour du Palais-Égalité, à travers ces rues et ces ruelles qui allaient de la rue Saint-Honoré au Louvre, étudiant, interror géant les infâmes lieux et les coupe-gorge, les hôtels à la nuit y tout ce qu'il y avait de hideux, et. sentant rimmondice et le crime, autour du palais ; puis vers les hôtels de Créqui, deLongueville et de- Crussol, qui, démolis plus tard, sous le premier

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empire, devaient former le quartier du Doj emié, Picoulet, observant et furetant, avait remarqué, <}an6 une maison de la rue Neuve-des-Bons-En- &nt8 (aiyourd'hui Radziwill), un homme jeune, de haute taille, de noir vôtu, qui, l'air évidemment inqui^, jasant les maisons, hâtant le pas, se rendait en ce même logis, où il entrait d'un pas rapide commiO quelqu'un qui craint d'être vu. Cet homme demeurait parCois assez longtemps dans la maiscui, et, lorsqu'il en sortait, il prenait l'attitude dégagée d'un homme qui flâne. Picoulet avait remarqué bien souvrat que cet individu portait des paperasses sous son bras. Un jour môme, après être entré avec des papiers dans la maison de la rue Neuve-des-Bons-Enfants, il était ressorti les mains vides, il avait repris son chemin habituel,se dirigeant vers la rue de la Zot (rue de Richelieu), et là il avait pénétré dans une maison de haute apparence; mais Picoulet l'avait bientôt vu ressortir, un peu pâle, troublé, et l'agent avait eu de la peine à le suivre, tant l'ii^onnu hâtait le pas xers la rue Neuvedes-Bons-ikifants. Picoulet, fort heureusement, ainsi qu'il le répétait, avait des jambes ; il n'avait donc point perdu ses distances derrière rincoimu, et il avait vu cet homme s'engouffrer dans la porte ■d'entrée du logis; puis reparaître, le front joyeux, tenant sous son bras un rouleau de papier jaune. — Évidemment des papiers compromettants, songeait Picoulpt. Ce gaillard-là trame quelque chose d'épouvantable.

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Entre le soupçon et la certitude, il y avait moins loin, dans le cerveau dePicoulet, qu'entre la coupe et les lèvres. L'agent fut bientôt convaincu de la culpabilité de cet individu, et après avoir étudié encore le signalement de M. de Favrol, Picoulet eût donné son cou à couper que l'homme aux papiers oubliés n'était autre que le comte.

Il y avait déjà plusieurs jours que Jean-Baptiste épiait ainsi l'inconnu de la rue Neuve-des-Bons-Enfants. Il avait remarqué que cet homme ne se présentait au logis que tous les deux jours, dans l'après-midi, vers trois heures. Picoulet avait essayé de s'informer auprès du portier de la maison ; mais cet honnête citoyen lui avait fait, en clignant les yeux, une réponse stupéfiante :

— Je ne connais point le particulier, avait-il dit ; mais c'est un godelureau qui vient ici pour voir une dame fort jolie, un peu mûre, avec des yeux ' superbes : une luronne !

— Bon, avait aussitôt pensé Picoulet, en voici un qui veut détourner mes soupçons; il est du complot. Très-bien; on le surveillera. Avec cela que l'homme aux papiers a bien l'air de quelqu'un qui vient ici causer d'amour f

Et pourtant Picoulet avait été un moment ébranlé en apercevant, deux jours auparavant, le soir, à la nuit tombante, l'individu qu'il filait sortant de la maison de la rue Neuve-des-Bons-Enfants, avec une femme au bras, la tête couverte et cachée sous une capuche. Us s'étaient séparés,

après quelques pas faits en commun, et l'inconnu avait repris son chemin habituel, vers la rue de la Loi, tandis que la femme prenait la direction du Louvre.

• M. Picoulet s'était alors pincé le nez entre les doigts de sa main droite et il avait un moment réfléchi :

— Comment! Il ne s'agirait que d'une amourette, d'un banal rendez-vous, d'un couple de tourtereaux ?

Il haussa les épaules au bout de trois minutes :

— Allons donc! c'est impossible! Les papiers qu'iY avait sous le bras n'avaient guère l'aspect de lettres d'amour, de billets doux et de poulets. Je parierais pour des parchemins revêtus du sceau de Louis XVIII, qui n'est qu'un vil prétendant et que je traquerai, sarpejeu ! tant qu'il ne sera pas au pouvoir. Des rendez-vous d'amour? Jamais de la vie 1 Je brûlerais mon poing, comme Scévola, pour prouver que c'est le comte de Favrol et que cette femme est une émigrée I Maintenant il s'agit de les traîner devant la justice.

Et Picoulet se frottait les mains.

Il ne pouvait cependant (se disait-il) opérer seul une arrestation pareille. Il ne doutait point, en effet, que la maison de la rue Neuve-des-Bons-Enfants ne recelât un véritable arsenal et ne fût comme une citadelle. Peut-être y avait-il là plus d'un conjuré tapi et armé jusqu'aux dents. Tout tatillon qu'il était, Picoulet ne manquait pas de courage, mais il vou-

lait pourtant être certain de ne pas voir sa proie lui échapper. C'est pourquoi, ne voulant plus s-adresser au citoyen Lafresnaie et an ministère de la police générale, il était allé trouver tout droit, place^ Vendôme, le citoyen Lagrange, chef de bureau du citoyen Nicoleau, président des administra leurs du département, et lui avait exposé son cas. Il demandait, pour memer à bonne fin une entreprise décisive, une escouade de grenadiers:

Le citoyen Lagrange, confiant dans le coup d'oeil • de Picoulet, avait promptement accordé à l'agent ce que celui-ci demandait.

— Etes-vous bien sûr d^avoir besoin de ces hom^ mes? avait-il dit seulement.

' — Je crois pouvoir vous affirmer que je m'en ser* virai.

Le ton de Picoulet était si fin et Tair dont il parlait si plein de sous-entendus que Lagrange avait ajouté :

— Soit! Voici Tordre que vous demandez. Après tout, s'ils vous sont inutiles, les grenadiers en seront quittes pour une promenade.

Le moi promenade avait fait sourire Picoulet.

— Il s'agit bien de promenade, pensait-il ; c'est peut-être à un assaut que nous marchons.

Et, lorsque les muscadins le rencontrèrent. Picoulet, redressant sa petite taille, prenait déjà des airs vainqueurs.

Il demandait au sergent :

•^ Comment vous nommez-vous ?

— Pierre Poupinel, dit Caïus-Céthé^us, répondit le sergent.

— Bravo, fit Picoulet. Chacun de nos deux nom» commence par mi P. C'est d'un bo» augure : Picoulet et Poupinel. Que direz^vous, sergent, quand on lira dans la Gazette nationale im article ainsi libellé : « Hier, dans l'après-midi, le. citojm Jean-Baj^te « Picoulet, inspecteur de première classe, este corté du sergent Caïus-Céthégus Poupinel, ont fk arrêté, rueNeuve-des-Bons-Enfants^. »

— Ont arrêté qui? fit le sergent.

— Mais non, nfantieipons pas ; vous verrez cela toul à l'heure.

^ Et, tout en avançant, Picoulet continuait à se fF^tterlese mains.

Les muscadins n'avaient eu garde de broncher èntpassant devant les soldats qui, du coin de l'œil^ et ricanant tout bas^ regardaient les gros bâtons et les perruques blondes.

Pomvalin ne cachait point à Renaudière qu'il redoutait une rixe.

— C'e^ odieux I disait-il tout bas, de lai^er circuler par les rues dea gens ainsi armés de fusils.

— La tyrannie continue, ajoutait Renaudière à l'oreille de son ami.

Sainte-Hermine, ChâteaurPonsac, Elodie et Acte pénétraient déjà sous les arcades du Palais- Égalité.

Le Palms-ÉgaHiéf ci-devant Palais-Royal, avec

ses arcades plqines de promeneurs, ses boutiques étincelantes, dont les enseignes de bijoutiers portaient quelquefois des noms tracés en lettres diamantées, son jardin encombré de flâneurs, de politiqueurs, de muscadins, d'agioteurs, de filles, ses galeries de bois, où la luxure appelait, en plein jour, la débauche; le Palais-Égalité était le centre de la vie de Paris, de cette vie factice, frelatée, fouettée, qui est la vie ardente et folle, vicieuse et séduisante. Les villes ont, comme nos corps, du pur sang artériel et du sang veineux et noir. C'était le sang veineux de Paris qui coulait au Palais-Égalité, où les guinées des émissaires britanniques, ravagéant le papier -monnaie y sonnaient aussi faux que les éclats de rire joyeux des belles impudentes, étalant leurs charmes en plein jour.

Dès l'entrée du Palais-Royal, devant le perron qui termine la rue Vivienne, les agioteurs se tenaient en foule, trafiquant et tripotant; hommes, femmes, fournisseurs ventrus et gens râpés, tout se mêlait et se coudoyait. La Bourse, qui avait occupé l'église et le cloître des Petits-Pères, était fermée depuis 1795, les spéculateurs ayant joué sur les assignats au point de les déprécier. Mais boursiers, escompteurs de mandats et maquignons, les mayolets^ comme on disait, se donnaient rendez -vous devant le perron du Palais-Égalité et le trafic continuait de plus belle. C'était le triomphe écrasant de l'agio. *

Le louis d'or valut jusqu'à 18,000 livres assignats.

Mercier, l'auteur du Tableau rfe Pam, vit un jour un billet de 100 francs par terre, et il entendit un homme du peuple dire :

— Il ne vaut pas la peine d'être ramassé !

Autour du Palais-Égalité, dans les rues basses, c'était la misère ; mais, au dedans, c'était la folie du luxe, la course au plaisir, ime sorte de rut immense. Les glaciers, les bijoutiers, les restaurateurs, les tripots, les modistes, — tout ce qui vit de l'appétit humain, — se pressaient là, multipliant leurs séductions, mets exquis ou parures charmantes. On passait en revue, en faisant quelques pas, tout ce qui peut tenter l'estomac et caresser la vue : les boucles d'oreilles, les diamants, les buffets chargés de fruits, les cravates, les rubans, les cadenettes; au-dessus des boutiques, les académies de jeu ouvraient leurs antres. Dans une petite pièce louée 15 livres par jour, au-dessus des arcades, il se perdait des fortunes. Au-dessous, par les soupiraux entr'ouverts, on apercevait vaguement, dans une atmosphère vineuse, des caves où l'on mangeait, où l'on buvait, où l'on dansait, et les épaules nues des femmes, sur lesquelles se posaient des lèvres avides. Plus loin, on vendait à la criée de vieux meubles ou de vieux tableaux ; ailleurs on débitait de l'amour. De quels éléments était composé tout ce qui faisait la séduction capiteuse de ce lieu presque sinistre, où le tintement de l'or semblait se mêler au bruit des baisers ? Les Galeries de Bois^ cette cave noire perdue dans l'ombre, ce promenoir

OÙ les poutres en saillie faisaient plafond, toutes poudreuses, avec leur toit vitré, leurs enseignes bizarres, leurs boutiques de librairie, étaient Tantre malsain où se donnaient rendez-vous les plus hideux prurits.

On y politiquait, on y dénigrait, on y déblatérait, tout en lorgnant les filles — * -ces statues ambulantes.

Et labotàche allait toufmtrSj comme disait im contemporain. Le Directoire, ainsi que la Révolution elle-même, mettait en honneur les hamois de goinfrerie. La France jeûnait, mais les trafiquants dévoraient. Le Palais-Egalité était l'antre de la gourmandise. Pâtés et tartelettes, vins de Bordeaux, liqueurs des Des, charcuteries savantes, pâtisseries exquises, rarmequinsy meringues, brioches, hachis d'ortolans, tourtes aux rogncms, viédases d'Amérique, merlans frits, jambons de Mayence,'' poulardes, viandes découpées en dentelle ou en filigrane ; chapons rebondis, blancs et gras ; vin du €ap, élixir de la Martmique, crème des BariMuies ; gâteaux pétris en formes de cœurs, de cocardes, d'emblèmes patriotiques ou amoureux, tout cela s'étalait aux devantures des boutiques, attirait Tœil, chatouillait l'odorat, agaçait doucement les papilles* Les séductions du jour de Tan, les bonbons : champignons de sucre j boudoirs de sucre, pots de fleurs de sucre, les liqueurs du glorieux sultan; l'essence corbeille de mariage, au goulot pomponné et orné de roses ; les fik>les d'eau bleue dite trompeuse, qui renouvelait,

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assuraient les prospectus, la vertu des femmes ; tous les rafiQnements qui peuvent caresser les estomacs et les lèvres blasées se rencontraient là. Il y avait des restaurants où de nouveaux Trimalcions voyaient les plafonds s'entr'ouvrir et « du ciel descendre des Vénus ou des Dianes. » On y était massé, dit encore Merder, par des mains féminines, dans une 'étuve de vin.

Et pendant ce temps, on ramassait dans les faubourgs des enfants mourant de faim ; et dans les rues passaient, éclopés, en haillons, misérables, leurs uniformes en lambeaux, des héros du Rhin, 4arAdÂge ou de Sambre-et-Meuse.

. Le Palais-Egalité d'aiUeurs, cette Capoue, était aussi une Bentine. Un homme y gagnait 12,000 livres par an en y ayant établi des fosses d'aisances, €omme cet empereur iVeapasien qui avait affermé les latrines de Rome.

On n'avait que lo; jardin pour respirer, ce jardin eoquet, charmant, oii Debucaurt, dans sa gravure fameuse, datée de 1787, la Promenade au Palais- Royal y avait grai^é des élégants et des mondains ^u grand chapeau et au long habit blanc. On avait le jardin avec ses Ichaises ^e paille, ses glaciers, -ses bosquets, la fraieheur du bassin et des jets d'eau, et ce cirque où l'on avait reçu en 1788, les ambassadeurs du Nabab Tipou. .C'était tout près de là encore que, le 9 avril 1791, la foule avait brûlé le mannequin du pape. On s'asseyait là, on regardait l'eau monter en un jet et retomber en cent

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cascades; on regardait la rotonde du cirque, bâtie dix ans auparavant, et l'on admirait, comme on disait alors, les belles de ce charmant séjour.

Le long des galeries, un invalide montait la garde. Mais, malgré sa surveillance, on était libre de toutes choses, libre de discuter, de pérorer, d'échanger, môme à coups de canne, de ces arguments probants qui avancent parfois beaucoup les discussions politiques.

Aux vitrines des marchands de gravures, on riait en regardant les Merveilleuses de Carie Vemet, longues, ridicules, les vêtements collants, et les cheveux emmêlés sur le front; ou encore les deux fantaisies de Debucourt, Vent devant, Vent derrière^ où le zéphir dessinait indiscrètement les formes féminines. Les caricatures pleuvaient. C'était les Croyables avec la culotte vert-jaune, et le sabre à poignée figurant une tête de coq, comme les élèves de l'école de Mars. C'étaient deux muscadins bien campés, se mesurant du regard, et séparés par une muscadine qui leur disait : Faites la paix/ C'étaient les dessins des jeux, la Boulette^ de Desrais, la Bouillotte et le trente-et-un, de Guérain ; puis le Thé parisien, de F.-S. Harrat, avec ses gâteaux et son urne pour théière, et la Lanterne magique de Bosio, et cette jolie scène de danse qui s'appelait la Folie du jour. Cette folie, c'était la valse. Mains levées, bras enlacés, pieds quittant le sol, deux valseurs se baisaient sur les lèvres, tout en dansant,^ Une gravure enfin attirait les regards et portait ce

titre : les Amours du Palais-Égalité. On y voyait un amour tendant un arc et visant un sac d'écus.

Le Palais-Égalité avait aussi ses théâtres, dont le plus illustre, depuis que mademoiselle Montansier avait fermé le sien, était le théâtre légendaire de Séraphin. Les ombres chinoises, le Pont cassé, ce chef-d'œuvre de Dorvigny, attiraient chez Séraphin une foule compacte et le n° 121 de la galerie de Pierre, du côté de la rue des Bons-Enfants, était célèbre, avec son bossu appuyé sur un bâton et son distributeur de prospectus, rédigés par Dominique Séraphin lui-même :

Si ! st ! En passant, lisez-moi ; Je vous offre encore une affiche, Et voici d'abord le pourquoi :

C'est pour empêcher qu'on vous triche.

Séraphin, qui représentait naguère sur son petit théâtre la Démonseigneurisatioriy la Fédération nationale et Y Apothicaire patriote, en était revenu, en 1797 , à ses ombres chinoises oion politiques, et, pour parer à ime concurrence qui venait de s'étabUr, cette année même, dans la galerie vitrée, il y ajoutait des pantins, des marionnettes; il allait lui- môme monter sur la petite scène.

Le théâtre de la Montansier attirait aussi la foule. Le foyer de la Montansier, éclairé par des lustres, était une sorte de bazar où, sur les sophas moelleux et les meubles Pompadour que mademoiselle Montansier avait pu sauver des appartements

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qu'elle awit eus à Versailles, s'étalaient et se prélassaient les beautés du Jour.

Dans la longurar du fojer, à la hauteur des premières liiges, sur un bakon découpé à jour (il existe encore aujourd'hui, tel qu'autrefois), s'appuyaient les odalisques surreillées par le commissaire de police RobUlard, les poches pleines de bonbons qu'il distribuait à ses administrées quand elles étaient bien sages.

Isabey, Carie Vemet, Eugène Beauharnais, rôdaient habituellement dans ce foyer.

Naguère le joli théâtre était fermé; une nouvdle direction venait de rouvrir depuis quelques mois, ce théâtre de la Montansier, sous le nom de Montansier- Variétés, et, comme la République, le théâtre avait cinq directeurs : les citoyens César, Amiel ^t Crétu, anciens acteurs, et Simon et Foignet, anciens musiciens. Mademoiselle Flore, dans ses Sour venirs, a donné les noms des actrices alors en vogue, — oubliées aujourd'hui, — la jolie Caroline^ si applaudie dans le Diable couleur de rose, musique de Oaveau, et morte en 1807; madame Mengozzi, qui avait débuté dans les rôles d'enfant, alors que le théâtre de mademoiselle Montansier n^était encore que celui des Petits-Comédiens du comte de Beaujolais; enfin madame Baroyer, qui devait vivre quatre-vingts ans. Il y avait là aussi Brunet, qui faisait déjà courir tout Paris.

Le Palais-Égalité, outre ses théâtres, avait ses cafés.

LE XOMTE J)E FAVROL 335

Le café de Foy, où Desmoulins avait parlé et ren- <5ontrait jadis le marquis de Sainte-Harugue. Le café Talois, le café de Chartres, le futur restaurant Véfour, où, dans une même soirée, on avsdt vu, dit-on, rafisemblée Robespierre et le duc d'Orléams, Barras -et Hébert, Danton et le duc de Lauzun, Taillera, CoUot d'Herbois, Saint-Just, tant d'autres, et dans la maison duquel Barras, avant d'habiter le Luxembourg, occupait souB les toits deux petites chambres dont il payait le loyer à mademoiselle Mon- ^ansier.

Le Palais -Égalité avait ses Mbraires, étalant «ur leurs planches les livres erotiques des boudoirs de la royauté. Chez le libraire Mercier (de Compiègne), où parfois se rendait Sébastien Mercier, son homonyme, on politiquait. Quelle honte ! On faisait, è la lettre, des vœux pour les Autri- <;hiens. a L^armée de Temperwir va repasser le <i Rhin, reprendre en passant la Belgique et le -<( Luxembourg, et, se rabattant sur la Lorraine, ■<( la Plandre et TAlsaoe, réduire la France, au « nord, arux limites existantes du temps des Vbn lois. La iemme, la filie, la tante et la cousine « du libraire ne doutent point de la victoire des « 4rdis rois coalisés , laquelle doit leirr donner <i pour leur déjeuner du café, du sucre et de la « cannelle à très - bon marché. » Qui dit cela ? L'auteur du Tableau de Paris, en jetant sur le papier, toute chaude encore, la conversation entendue, saisie au YOl chez ce libraire, France! on

souhaite, on ose souhaiter tout haut le triomphe de rétranger. Les haines de partis, les lâches terreurs, les lassitudes morales, les appétits étouffent le patriotisme.

Mais il y a d'autres libraires au Palais-Égalité ; il y a, à côté de Mercier, l'ancien girondin Louvet.

Dans les Galeries-de-BoiSy Louvet avait ouvert un magasin de librairie, où il vivait assez pauvrement avec la compagne de sa vie, sa femme, celle qu'il avait appelée Lodoîska du nom d'une héroïne de Faublas. Aux élections du mois de mai de cette année 1797, la réaction l'ayant remporté sur la république, Louvet, accablé de dégoût, las de lutter, écrasé d'injustices, avait quitté le corps législatif* L'ancien convenntionel n'était plus maintenant que libraire. Il se consolait des hommes avec les livres. Pâle abattu, chauve, plus vieux à trente-sept an& qu'un homme de soixante, Louvet repassait dans sa tête tout ce qu'il avait tenté autrefois pour le bonheur des hommes et l'affranchissement de sa patrie, et il se demandait maintenant si, en rêvant ainsi et donnant son repos et sa vie, il n'aurait pas^ comme tant d'autres, été dupe.

Il revoyait les tumultueuses journées d'autrefois, les luttes de la Gironde contre la Montagne, les scènes violentes où, lui frêle et doux, il avait franchi sans pâlir la tribune où Ton trouvait la mort ; et les heures sinistres de la proscription, la fuite, les journées passées à Saint-Émilion dans une cata-

LK COMTB DB FAYROL 337

combe où conduisait un puits de trente pieds t Quels songes terribles I quels souvenirs! Puis la rentrée à la Convention, la reprise ardente de la lutte contre le royalisme, dont il signalait les assassinats commis dans le Midit Et il hochait la tète : — Compagnons de Jéhu ou tricoteusesy hommes et femmes, quelles bêtes farouches sont donc les humains?

— Peut-être, disait-il alors à Marie-Joseph Chénier, son ami, peut-être aurais-je mieux fait de continuer, rue Saint-Denis, à renseigne du Bras-cfOrj. le commerce de papeterie que tenait mon père. Je serais moins calomnié, je serais plus heureux.

La réaction royaliste, en effet, avait surtout Louvet en haine; elle ne pardonnait point à ce républicain honnête de n'être pas mort.

A cela, Marie-Joseph Chénier répondait mélancoliquement :

— Prends-en ton parti, Louvet ; les réactionnaires te calomnient, Isidore Langlois t'insulte. Laisse passer cette pluie de boue. Il y a des heures où les plus déshonorés prennent plaisir à déshonorer. La loi des révolutions et des réactions le veut ainsi. De quoi te plains-tu? N'ont-ils pas inventé que c'était moi, moi, entends- tu? qui avais envoyé mon frère André à l'échafaud 1

Et la pauvre Lodoïska ajoutait :

— Tu as fait ton devoir, Louvet, cela doit te suffire ; et d'ailleurs, tu le referais encore si tu redevenais jeune et vaDlaat.

338 IiBS IfUSCADINS

— Peut-être, disait alors le proscrit.

Pois il ajoutait en iregardant son pauvre corps maigre :

— La République est frappée au cœur ; mais ce qui me console, c'est que je mourrai avant elle et que je ne verrai pas sa jSn I

C'était cet homme, ce malade, ce mourant, que les compagnons de Sainte-Hermine allaient insulter ^t attaquer dans ce qu'il appelait son antre.

Par ce beau soleil, le Palais-Égalité rayonnait; ies arcades semblaii^it blanches comme les marbres d'un palais génois, les arbres verdoyaient, et les passereaux parisiens voletaient gaiement, hardiment, à travers les groupes. Des promeneurs vêtus à la dernière mode, des muscadins cravatés de la cravate écrouélique^ des boudes aux oreilles, lar- ,ges et en forme de croissant, le ventre chargé de bijoux, de breloques figurant des fleurs de lis; des merveilleuses, le bas de leurs robes retroussé, des croissants aux oreilles, dalar<ges cravates écossaises au cou, paradaient, , zézayaient, ricanaient, et étalaient les. uns leurs habits roses doublés de bleu, leurs culottes violettes, les autres, leurs coiffures — soigneusement conformer aux décrets de la Correspondaxtce de& dames oade YArlequi% ces arbitres de la mpde, — leurs ridicules à paillettes, leurs fichus dit canezous^ leurs xobes-chemi&es, leurs spencers et leurs .^inturdSittfiusora^. Plus d'une traînait après -elle, par la main,.un.enfant habillé à la turque. Ce vêtement enfantin était alors aussi la « folie du iour. »

LE COMTB DE FAYROL 339

On voyait, à travers le jardin, des femmes aux tournures charmantes, en jupe de mousseline avec chemise de linon-batiste par-dessus, spencer de taffetas couleur bleu de roi, un scball des Indes couleur de paille avec bordure étrusque orange à larges bandes noires, le bonnet négligé à la folle, enjolivé d'un nœud de riibans rose ou vert; des bas blancs avec coins brodés en eouleur; des souliers violets, pointus, à cothurne agrafé par un gland sur le milieu de la jambe.

OnprenaitplaisflràaiialyiBercôS costumesi portés avec la délicieuse désinvolture qu'ont les seules Parisiennes, ces cbiffirres à tresses assujetties avec un bandeau ; ces robes de mousseline frangées de comètes à losanges, avec un schall ample et transparent; ces cornettes de crêpe rose, bordées d'une comète garnie d'un tuile pUéiet, plissé rond, avec une moitié de guirlande du côté gauche ; ces cheveux rabattus sur le front, avec ijne longue natte sur les épaules, xm noeud et-nn ruban rose sons le menton ; ces robes transparentes sur jupon de taffetas bleu élair; ces mandies ouvertes et plissées; ces tabliers de finon bordés de couleur rose et noués par-derrière ; ces fichus roses assujettis sur le côté; ces souliers roses; toutes t;es séductions gaies, sémillantes à l'oéil ; ces modes printanières, ces toilettes charmantes parmi lesquelles apparaissaient demî-nues les nymphes et les odalisques, Acte, Élodie et leurs compagnes, avec leurs dieveux rasés, remplacés par cette blonde perruque

contre laquelle s'élevait la comédie de Picard. La chanson alors à la mode, de Despréaux, Texmari de laGuimard : Grâce à la mode ou la Sans-Gène^ donnait allègrement la description de ces déshabil* lés ridicules :

Grâce à la mode, On n'a pins d'cheveux.

Ahl quVest commode; On dit qu*c'est mieux t

On n'a plus de cbe yeuxi plus de jupon, plus de ûchu, plus de poche au vêtement -i- et plus d'argent ; — on n'a plus de corset, c'est plus tôt fait ; on n'a plus qu'un vêtement a qu'est transparent »

Grâce à la mode, On n'a rien d'caché; J'ensuis fâché!

Acte et Éiodie, toutes deux, cette fois, vêtues à la grecque, étalaient insolemment aux baisers du grand air et aux regards des hommes leurs opulentes épaules et leurs jambes marmoréennes. Elles n'étaient pas les seules à abuser du nu. Les musca» dins se montraient çà et là quelques fillettes en renom : la brune Alison, la douce Corinne, la petite Babet, des célébrités; mieux que cela, des déités du ieu.

•— Si vous les lorgnez ainsi, disait langoissamment Acte à Château-Ponsac, je vous pince jusqu'au sang, je suis fort jalouse.

Sainte-Hermine fredonnait le couplet fait contre Babet, Y Héroïne du jardin Égalité ^ sur l'air : On comp' ferait des diamants :

Jadis la petite Babet, Avec des sabots, une hotte, Criait des pois, vendait du lait.

Traînait son jupon dans la crotte.

Aujourd'hui, brillante d'attraits, Mise à la mode et sur la hanche.

Elle est très-élégante ; mais Sa vertu branle dans le manche.

— Savez-vous, disait Acte, qu'il est fort désagréable de se rencontrer, quand on est comédienne,avec de pareilles filles !

* — Ah I zarmanti zarmanti répondit Sainte-Hermine. Acte se compomet, Acte est divine, paok panachée!

La vérilé c'est que le Palais-Égalité appartenait à Vénus.

Paris tout entier était d'ailleurs la proie d'Aphrodite. Au commencement de la session, le Directoire avait demandé une loi contre les catins^ — c'était le mot dont se servait la pièce officielle. — Une commission fut nommée, mais il n'y eut pas de rapport présenté, on n'en parla même pas : le ministère de la police et la Salpêtrière suffirent. C'était le député Dumolard, qui menait la campagne contre les filles, absolument comme Talot, la menait, aux Cinq- Cents, contre les journalistes,, qu'il comparait (18 pluviôse an V) aux prostituées.

342 LBS MUSCADINS

Le Palais-Égalité continuait donc à demeurer quelque chose comme la Suburre romaine, uae Suburre luxueuse, capricieuse, étrange, pétillante, où la soie du sofa de Crébillon remplaçait la paille du temps de Juvénal.

Au milieu de cette atmosphère, Sainte-Hermine et ses compagnons se sentaient dans leur élément.

Vêtu d'un habit noir avec parements et collet de velours violet, le gilet blanc bordé de noir laissant apercevoir un gilet de satin bleu, la chemise de batiste plissée; le chapeau rond à haute forme, presque pointu; la culotte longue, couleur chamois, avec de petites bottes rondes, les nageoires blondes des deux côtés du visage, Sainte-Hermine se carrait et ppenait des poses triomphantes en jouant avec sa petite canne de dix-huit pouces, assez semblable au bâton d'un escamoteur. Il avait passé trois quarts d'heure à étudier devant sa glace jusqu'au moindre pli de sa cravate, et pour arriver à rendre sa culotte chamois plus collante, il usait -chaque matin du procédé du comte d'Artois : il se faisait soulever sous les aisselles Ipar deux laquais, qui le laissaient ensuite littéralement retomber 4roit dans la culotte tendue.

— Il n'y a que ce diable de BainXe-Hehmine pour se culotter ainsi, pensait Ponvalin.

Quant ils eurent passé et repassé dans le jardin, ^rquantlajambe, cambrant leur torse et redressant la tâte, les muscadins trouvèrent qu'il était temps <i'aUer donner une leçon à Louvet.

— Sondons Thallali, dit gaiement Sainte-Hermine. La béte est à nous.

£t fredonnant un couplet du Réveil du peuple, il se dirigea^ suivi de sa bande, vers la boutique de l'ancien conventionnel.

Les muscadins ne se doutaient pas d'ailleurs qu'ils étaient surveillés, non par une autorisé queliconqifte, wsi& par ce vieux patriote enragé^ Gracchus Heurteloup, avec lequel ils avaient eu déjà maille à partir, au Pont-Neuf, le jour de l'entrée des soldats de Dammartin. Gracchus en passant avait bien vite reconnu les visages des petits sucrés, et l'idée lui était venue que œs beaux fils rôdaient encore de ce<îèté pour faire un « mauvais coup. »

— Ça empeste la contre-révolution, s'était-il dit.

Et il avait cm devoir avertir quelques compagnons maçons, qui recrépissaient une maison voisine.

Les muficadinB s'attroupèrent bruyamment, dès qu'ils aperçurent la boutique de Louvet, devant la porte de la librairie. La porte était fermée ; on -aper- •cevait vaguement, À travers les vitres, derrière rétalage délivres en montre, un homme et une femme assis» durant une table ei lisant.

Sainte-Hermine «'avança le premier et se mit à déchiffrer, le lorgnon à l'œil, les titres des ouvrages mis en vaite.

— Oh I mais, dit-il ensuite en reculant d'un air *comiqaement effaré, c'est un scandale 1 Mais ce n'est pas une boutique de libaiie cela, c'est une (rf-

344 LBS liUSOADINS

ficine d'empoisonneur. Je ne vois là que des ouvazes subvesifs : le Vieux *codelier^ de Camille Desmoulins, le Tabkau de tespit humain^ de CondoceL Ah ? çà, mais mons Louvet pétend donc donner la nausée à tous les honnêtes zens ?

— C'est im scandale I répétèrent les muscadins en applaudissant leur orateur.

Élodie et Acte paraissaient, comme toujours, enchantées de ces tapages.

— Eh I mons Louvet, cria Sainte-Hermine en ouvrant la porte de la Ubrairie et en se campant sur le seuil... mons Louvet 1 on veut vous pafer/

Louvet était devenu rouge de colère en s'entendant apostropher ainsi et il s'était levé brusquement.

— Où vas-tu ? lui dit Lodoiska en le retenant par la main.

— Souffleter l'insolent...

— Es-tu fou ? Regarde. Ils sont vingt ou trente l

— Les lâches ! fit Louvet avec colère. Leurs gazettes ne leur sufQsent plus, ils ameutent encore une foule contre un seul homme. M'outrager chez moi 1

— Citoyen, criait Saint-Hermine, vous réste-t-il un exemplaire de Faublas ? C'est un mauvais livre, mais je veux le faire lire au peuple 1

— Eh I girondin, ajoutait Château-Ponsac, com^ ment va Barbaroux ?

— Tu n'as donc pas encore rejoint Marat, régicide? reprenait Sainte-Hermine.

LB cours DE FAVROL 345

Et les quolibets, les injures, les rires, les calomnies pleuvaient comme une grêle irritante^ comme une pluie visqueuse, comme un déluge d'éclaboussures. Louvet se mordait les poings avec rage, et Lodoïska lui mettait ses douces mains de femme sur les oreilles pour qu'il n'entendit pas. Mais les voix railleuses, cruelles, haineuses, atroces, arrivaient jusqu'au malheureux. Ce qu'il ne saisissait pas, ce que les mains de Lodoïska étouffaient, il le comprenait, il le devinait.

•» Rejoindre Marat, disait-il. Imbéciles I Qui donc l'a combattu quand vous trembliez ?

Maintenant, aux grands éclats de rire des femmes 6t d'une foule ameutée qui venait voir — spectacle comme un autre — comment on traque un homme tombé, comment on insulte au vaincu. Sainte - Hermine s'amusait à casser, du bout de sa canne, les carreaux de la boutique. Louvet se dégagea de l'étreinte de sa femme en entendant le bruit que fit le verre en se brisant. Lodo'iska voulut l'implorer, l'arrêter ; il la repoussa avec une ligueur inattendue.

— Toi, demeure, dit-il. J'y vais I

— Ils vont t'assassiner, Louvet !

— Eh bieni c'est assez qu'ils en firappent un seul. Reste là !^

— A la potence, Louvet! Embarquez-le I... Tu n'es pas encore déporté, Louvet?... A la guillotine I... Aux enfers, le girondin I A la Seine, le régi- <îidel... A bas le conventionnel! A bas Louvet!

346 LES MUSCABIBa

A bas FavMmt répétaient les* muscadins, et maintenant eomme des chiens à 1« curée, ils frs^paient à tort ou à travers les vitres de la boutique, qui volaient en éclats, tandis que la f<Mile, stupkie et amusée, criait braool

Tout à coup, sur le seuil de celto porte que, par une sorte de honte dernière, les assaillants n'osaient frfimchir, Louvet panrt, le frcHit nu, redres^ sant sa petite taille, les bras croisés sur sa maigre poitrine, mais le visage saM peur et l'œil, un œil plein de fièvre, davdaot des édaifs. La maladie^ rapproche de la movt, donnaient è sa figure^ à sa voix des aspects et de» aecents ineira. et superbes. On sentait chez cet homme quelque chose de cetter supériorité étrange dont la' mort p«»ochaine revêt ceux qu'elle atteint en les transfiguraat*

Instinctivement cette foule se tut et recula,

— Qui êtes- vous? dit avec fierté l'ancien: adversaire de Robespierre. Que voulez-vous? D'où venezvous ? Vous voulez frapper un moribond, attaquer un cadavre, ruiner un pauvre? La tâche est digne^ de vous! Ces braves! Ils brandissent des bâtons contre un homme qui meurt! Ils donnent l'assaut à des bouquins î Ils viennent braver une» ftemme !

Sainte*Hermine demeurait cambré^inaolent, provoquant, devant Louvet; mais Ponvahn et Château- Ponsac battaient en retraite, à mesure que Louvet faisait un pas vers eux.

— Que me reprocbez-^vous ? disait le conventionnel. D'avoir servi mon pays? Oui, je lui ai tout

LE COHTR DB FAVHOL 34T

donné avec joie, avec ivresse. D'avoir voulu la République? Elle survivra à vos coups, elle renaîtra de sa mort. De quel droit venez-voira insulter un homme qui a risqué sa tête lorsque vous dérobiez prudemment votre existence, non pas môme an fer du bourreau, mai» aux balles d« l'étranger?

— Oui, repritLouvêtjdotttrattttude, le- geste, la voix, rendaient muets oee mcoeadins forcenés^ où étiez-vous quand nous luttionSy nous, pour la liberté de la France? Où étièz^oms quand ntMis pas- ^k>i3d jours et nui^ coTirbés)£Birn0tre tâche, quand le canon d'alarme grondait, quand la patrie n'avait pas de soldats* et Paris ix'avafît pas de psm ? Où étieesvcus quand le doigt de* la ûïorft avait raorqué nos^ fronts, quand ime parole coûtait la vie, quand l'orateur tendait sa poitrine- en rendant son vote, quand nous nous débattions, sages ou fous, probes ou traîtres, dans la fournaise ? Où vous étiez? Voulez-vous que je vous le dise ? Vous étiez loin, vous étiez cachés, blottis, tremblants, au fbnd des' caves, partout où l'on se dérobe et s'abrite, blêmes, peureux, entendant siffler les balles et chanter le Chant du départ, mais soucieux surtout de sauver votre vie, et de fuir, et de demander un asile à l'étranger, à TAngleterre, à l'Italie, partout où vous pensiez, que la guerre, qui désolait votre pays, ne pouvait pas vous atteindre I

— Ah I par exemple, fit Sainte Hermine en s'a-vançant.

348 LBS MUSCADINS

Le regard de Louvet le cloua au sol de la galerie.

— Oui, vous avez fait cela ; fuyant à Theure du danger, vous reparaissez avec la réaction. Le courage vous revient contre tout ce qui est faible. La République vous a fait peur et c'est pour cela que vous la haïssez I Savez-vous le nom qu'on vous donne partout, conjurés de boudoirs, soldats de guerre civile, qui combattez cent contre un? On vous appelle des lâches I

Et l'ancien député de la Convention, le girondin Louvet attendit que quelqu'un d'entre ces efféminés osât lui répondre.

Il chantonnait entre ses dents les premiers vers •d'un couplet de la MarseiUaùe :

Que veut cette horde d'esclaves, De traîtres, de rois conjurés î

Immobiles devant ce mourant, les muscadins, honteux aussi de cette lâcheté dont on leur souffletait le visage, n'osaient plus maintenant dire un mot.

— Avez- vous peur? leur cria Sainte-Hermine en se tournant vers eux, et il releva son bâton lorsqu'une main robuste le saisit au poignet et lui arra- <5ha brutalement son arme.

C'était Gracchus Heurteloup, accouru en hâte avec ses maçons, devant qui s'ouvrait la foule, et qui, en manches de chemise, les bas nus, tombaient

à coups de poing sur les muscadins pris d'épouvante. Un rustre aux muscles d'acier secouait comme un prunier le malheureux Ponvalin qui criait, pour se faire lâcher: Vive la République/ Château-Pons se colletait avec un homme couvert de plâtre, et son habit carré bleu était déjà blanc comme s'il eût porté un sac de farine. A travers la mêlée, ActéetÉlodie fuyaient, embarrassées dans les plis collants de leurs tuniques, en poussant des cris aigus, et Lodoïska entraînait Louvet au fond de la boutique, tandis que Sainte-Hermine ôtait ses gants pour se mesurer avec Gracchus.

Le bonhomme Gracchus avait jeté loin de lui le bâton arraché au muscadin, et n'allait opposer que ses poings à son adversaire, mais d'un geste droit, avec une force de détente effrayante, il asséna tout d'abord un coup si rude à Sainte-Hermine, que l'incroyable, atteint en pleine poitrine, tournoya sur lui-même et dut s'appuyer contre un de ses compagnons pour ne point tomber.

Furieux d'ailleurs. Sainte -Hermine, revenu à lui, saisit le bâton d'un ami, et, le faisant tournoyer audessus de sa4ête, fondit sur Heurteloup, qui, les poings en avant, l'attendait sans rompre d'un pas. "

— Alors, c'est un duel? disait l'homme du peuple d'un ton railleur.

— C'est une correction, maroufle! répondit Sainte-Hermine.

Un bruit de crosses de fusil tombant tout à coup,

350 LES MUSCADiNB

avec leur sen moty sur le parquet de la galerie, interrompit brusquement use mêlée qui allait dégénérer en Yérîtable bataille* Plus d'un muscadin défait gisait à terrey les vêteakents en désordre; Renaudière avait une dent cassée; Château^onsac, à demi étran^^é, demandait merci. Trois muscadins à la fois, et des plus robustes, s'étaient jetés sur un des maçons, qu'ils avaient assommé à demi. La Yoix rude du sergent Poupinel retentit audessus du ùaeas de cette lutte, et les adversaires se turent en entendant ce commandement :

— Quelques coi^ps de. crosse à ces gaillards-là l £n avastf

Les combattants furent bientôt dispersés. Sainte- Hermine criait à Gracchus tout en se tâtant la poitrine :

' — Si jamais jeté. renoOBtre, tu n'auras rien perdu pour avoir attendu I

— Bien, bien. Noua noits reverrons, répondit Gracchus, qui maugréait estfore s^on sa coutume : Et c'est la république, çà I

Au milieu des soldats, paie,, consterné, la tête basse, les lèvres pendantesy Jean-Baptiste Picoulet regardait, sans slnquiéter de rien, toute cette foule qui s'éloignait en hâte devant les baïonnettes, en laissant la galerie presque vide.

Le sergent s'était déjà informé auprès de Louvet de la cause de tout ce tumulte e^ s'adressant à Picoulet :

^ Voyons, citoye» agent, c'est à vous d'écouter,

LB OOMTB DE EAVROL 351

^^— a^— l^.— ^1^-^— ^——1 ^j— .^ii^— — — — 1— — — ^il^^— ^^

puisque nous aurons, chacun dô notre côté, à faire un rapport.

— Un rapport! \m rapport! balbutiait Picoulet «d'un air bétoété^. Oui, en effet, j'aurai à rédiger un rapport!... Tenez, sei^nt, dit-il d'un ton accablé, iaformez-vous vous-mâme de tout cela ; ja n'aurais plus la force d'écouter.

•Et, cloué contre un pan de mur, l'œil fixe, abattu, Picoulet demeura immobile, tandis que le sergent eondnuait son enquête.

— A qui 6e &»7 à qui se fier? répétait tout haut et machinalement le pauvre Picoulet.

U hochait la tête et se contraignait terriblement povrne pas pleurer.

'— Devant des guerriers, aoi^^t-il, ee serait par trop ridicule.

Picoulet venait d'éfNrou?er une des plus vives douleurs de sa vie, quelque . chose en lui s'était écroulé tout à l'heure : sa confiance, cette confiance absolue qui lui faisait croire à toutes choses, au bonheur, à la fortune, àraffeotàm de sa femme, à tous les rêves d'avenk.

Picoulet était arrivé devant la maison de la rue Neuve-des-Bons-Enfants et il avait aussitôt donné au sergent Tordre deptocer deux hommes à toutes les issues du logis, tandis que, marchant en tête. Poupinel derrière lui et quatre hommes derrière le sergent, il avait <gravi, pas à pas, tout doucement pour mieux surprendre son monde, le petit escalier qui conduisait au troisième étage de la maison sui^cte.

C'était au troisième étage (le portier, gardé à vue et sommé de répondre, l'avait déclaré) que devait se trouver le comte de Favrol.

— Sergent, répétait Picoulet gaiement, apprêtezvous, sergent, à passer officier. Chaque marche que nous gravissons, l'un et l'autre, est un pas vers l'avancement.

— Alors donc je voudrais monter jusqu'au cinquième, disait le sergent.

Sur le palier du troisième étage, Picoulet s'était arrêté, collant son oreille à la serrure. On n'entendait qu'un bruit confus de voix entrecoupé de rires furtifs.

— Ils sont là, dit Picoulet. Apprêtez vos armes! Les soldats firent jouer le chien de leurs fusils..

— Y êtes- vous, sergent? demanda Picoulet.

— Allez, allez, fit Poupinel.

Picoulet frappa lentement à la porte :

— Au nom de la loi, ouvrez I dit-il d'une voix grave.

Dans la chambre, tout bruit s'était tu. Picoulet ne s'étonna point de ce silence.

Il répéta :

— Ouvrez, au nom de la loi I

On entendit une sorte de colloque rapide et des

bruits de pas ou des froissements d'étoffes, quelque

chose d'inusité.

^ Ouvrez ou nous enfonçons la porte I

On n'ouvrait pas; mais, au premier coup de

crosse donné par le sergent, le pêne de la serrure

joua rapidement et Picoulet se précipita derrière Poupinel, qui entrait, baïonnette en avant, dans la chambre.

En un clin d'œil, Picoulet eut interrogé et sondé le lieu où il entrait. L'homme qu'il avait suivi se tenait pâle, interdit, au milieu de la pièce, tandis qu'une autre personne se blottissait, effrayée, derrière les rideaux d'indienne d'un petit lit éclairé par le soleil.

Des papiers traînaient sur la commode, unique, meuble du logis. Avant toute chose, Picoulet s'en empara, ce qui fit jeter au jeune homme un cri rapide :

— Les copies de mon patron! Rendez-moi celai N'y touchez pas !

Picoulet répondit simplement en donnant au sergent l'ordre de s'emparer de « cet homme. »

— Comte de Favrol, dit-il, je vous arrête.

Le jeune homme le regardait d'un air effaré, comme on regarderait un fou.

— Mais..., lui dit-il.

— Ne répondez pas, fit Picoulet.

Et il marcha droit vers le lit, dont il écarta brusquement les rideaux.

Mais ici Jean-Baptiste Picoulet faillit tomber à la renverse.

Il devint blanc comme un linge, il se prit le nez entre ses doigts, d'un geste machinal, et il recula de deux pas, foudroyé.

— Paméla I dit-il, effaré.

so.

354 LES MUSCAI>INS

Paméla, la propre épouse de maître Picoulet, se teDait, à demi blottie encore, derrière les rideaux, le corsage doucement chiffonné, et toute rouge d'une colère qu'elle eût pu faire passer volontiers pour de la pudeur ; mais bonne amie avait du moifis le mérite de la franchise.

— Eh bien î oui, dit-elle, c'est moi I

Et elle s'avança, en redressant sa taille, vers son

mari.

— Paméla ici!— Vous!-. Ma femme, dit-il au sergent, qui regarda;it la scène sans y trop mn comprendre.

Mais, à ce mot, on entendit le bruit à demi étouflfé du rire des soldats, et Poupinel laissa tomber son fusil et se caressa la moustache. Picoulet comprit qu'il fsdlait rester digne.

Le malheureux eut alors un mot sublime ; il dit doucement à bonne amie :

— Et qui donc garde la boutique?

Madame Picoulet-haussa les épaules :

— Vous ne savez donc pas que je suis une femme d'ordre ? Et Manon, ma voisine, pourquoi est-elle faite ?

— C'est vrai, fil Picoulet, il y a Manon...

Puis se retournant vers le prisonnier :

—Alors vous n'êtes pas le comte deFavrol? dit-il

avec la naïveté de l'écrasement.

— Paul Gérard, clerc de notaire, rue de la Loi, répondit le jeune homme. Rendez-moi les copies de mon patron; il les attend. Je suis déjà en retard.

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— Les capies? quelles copies ?

Le clerc désigna du regard les papiers dont Pi- <coulet a¥ait déjà rempli aes poches.

L'agent leur donna un coup d'œil. C'étaient des dictas de ventes, des contrats de mariage, des pièces intimes et insignifiantes.

— Et il y a des geos qui se marient! fit Picoulet avec un soupir en rendant les papiers au jeune homme.

Madame Picoulet contemplait déjà son mari d'un air de supériorité superbe :

— Ainsi, voilà la proie que vous guettiez? ditelle en désignant d'un geste le clerc de notaire. Voilà ce qui devait vous faire avoir de l'avancement.

Le pauvre Picou et était si écrasé qu'il en demeurait timide. Il ne répondit pas ; mais il se disait pourtant que, tenant ainsi entre ses mains ce grand drôle et cette coquine, il pouvait du moins se venger en les traînant en prison. Puis il ajoutait en luimême:

— A quoi bon? de qui rirait-on?

Il poussa un soupir navré, fit un signe au sergent qui lâcha le clerc enchanté, et du ton d'un homme à bout de force et d'espoir :

-^ Allons, il n'y a plus à croire à rien en ce inonde, dit-il.

Le clerc descendait déjà en toute hftte les escali^s de la maison; il retoumidt à son étude.

— Au moins, dit avec aplomb madame Picoulet

à Jean-Baptiste, rentre rez-vous de bonne heure ce soir?

Le sergent pensait que c'était là du moins une maîtresse femme.

— Ne vous occupez plus de moi, bonne..., je ne m'occuperai plus de vous, murmura Picoulet en hochant la tête. Allons, sergent, ajouta-t-il, rentrons ; ce n'est pas aujourd'hui que nous arrêterons le comte de Favroll

— Aujourd'hui ni jamais , dit bonne amie en haussant les épaules.

Le bruit de la rixe qui avait lieu devant la boutique de Louvet avait attiré les soldats, et Picoulet s'était, cette fois, laissé guider, traîner par eux, jusqu'à l'endroit où grondait la petite émeute.

Lorsque le sergent eut obtenu de Louvet tous les détails, il remercia l'ex-conventionnel, lui tendit la main et dit;

— On remettra tous ces gens-là à la raison, un jour ou l'autre.

Et il frappa, de sa main droite, sur le canon de son fusil.

— Merci, dit Louvet; mais, hélasl l'ordre et la liberté ne se fondent pas avec des armes, mais avec des lois!

Et il regagna le fond obscur de sa boutique.

Picoulet et le sergent firent leur rapport au citoyen Lagrange.

Picoulet balbutiait, réjîondait oui à toutes les qiier^ions, cl disait :

— Je croyais bien le tenir... Il y a comme cela des illusions en ce bas monde.

— Voyons, interrompit Lagrange en songeant à la bagarre du Palais-Égalité, il est temps que ces désordres cessent. Venez ce soir, citoyen inspecteur ; vous m'accompagnerez auprès du général Augereau. C'est à l'autorité militaire à prendre des mesures contre les clichyens de toutes sortes. A ce soir.

— A ce soir, dit Picoulet.

Il alla s'asseoir sur un banc des Tuileries et demeura là jusqu'au crépuscule, absorbé et songeant. Bonne amie l'avait trompé I Bonne amie s'enfermait seule avec im clerc de notaire! Qui Teût dit? Elle, Paméla I Et Picoulet qui l'aimait tant I

— Je ne suis pas beau, se disait-il, mais je ne suis pas méchant. C'est peut-être parce que je n'arrive à rien. Les femmes, c'est ainsi ; cela aime le succès, les panaches. Si j'étais seulement chef d'un service I... Mais à quoi bon maintenant, puisque c'est fait, puisqu'elle m'a trompé ?

Ceux qui connaissaient de vue Picoulet, l'agent de police, se disaient tout bas en le voyant ainsi absorbé et immobile sur un banc :

— Il y a une anguille sous roche. Picoulet guette quelqu'un aux Tuileries I II s'agit sans doute d'une conspiration !

Picoulet ne guettait personne et ne songeait à rien qu'à bonne amie,

La nuit venue, et le sentiment du devoir subsistant chez l'agent, Picoulet se rendit chez le citoyen

LagraDge. Le malheureux Pkoulet a'avait pas dîné. -

— C'est au théâtre, ditLagraijige, que nous trouverons Augereau. Le général n'est pas à la Place.

Il donna ordre à Picoulet de te suivre. Picoulet se rendit ainsi, songeant toujours à bonne amie, au Théâtre (f Émulation (théâtre de la Gaîté), où Ton jouait depuis de longs mois, une pièce du citoyen Eve, dit Maillot, qui faisait courir toute la ville, Madame Angot ou la Poissarde parvenue. Cette Madame Anffot, satire franche et gaie des prétentions de tous tes enrichis de la Révolution, tranchant du hobereau après être sortis d'une naissance obscure, amusait profondément la foute, aux dépens des trafiquants, des agioteurs, des fournisseurs, de tout ce monde interlope né de Forage de la Révolution. Madame Angot {oiBsiXthaqiie soir des recettes fabuleuses. L'acteur Coisse, venu die Bordeaux, obtenait un éclatant succès de rire sous te travesti de la poissarde parvenue. L'affiche portmt chaque soir ces mots : m Spectacle demandé par le Directoire ou Spectacle denmndé par les ON^assadeur^. — La saUe sera éclairée de bougies, » Ce soir-là, on y Usait : « Spec^ taele demandé par le général Augereau et son étatmajor, » et par œctraordinaire l'annonce de l'affiche contenait une vérité.

Le second acte de te pièce était commencé lorsque Lagrange et Picoulet aj*rivèrent dans la salle. Il ne fallait pas déranger Augereau, qui, dans sa loge, riait de bon cœur, en Parisien et en soldat^

,«' LE COUTB DB PAVROL 359

<te lîi iu^tf&ii €o^< de langue entre la harengère mai-

damé ;Aiigol, Ift parvenue, et mademoiselle Ber-

mrùj^^ dèmevtréedame de la balle. Ce

dviiii'i.rajA^'è^ écrit à la gauloise, avec l'aplomb

* "* du c^ftiiéçfaJsme poissard, était le gra&d succès de

- • iîi-soîrjàèL !êt comme Vair dt brmoure entre Corsse et

•• • l'a citoyenne Corsse.

'* ; i ay-^MMame Angot sait ben qu'ulP n'a pas toujours

cc^r'eijédèCi^teuihpour se carrer, et. avant que sm père

• y^aéfwniû*ait reçu la suceession de son grand-imeky il

':f;,€t€i^\fiùjoiursprêtà tirer un liard a/see les dents. Cest

■ '"iypàs que je F en blâmons^ au moinSy ben du eontroàrej

'•Syrciir c'est de <fte façonrèà qv!ila amassé des noyaux;

il mgié, darne/ ahrs sa mèr^'nemsarcbaitpas la tête

.})-}evée/ »• .

:^ ,'i|ïV à cette apostrophe, madame Angot répondait îë^tà fait en poissarde :

tk^T QuappelleS'tUy satanée? Je ne marchais pas la

n tête levée? Sais-tu que la patience m'échappe, à la

■'ri, fini Aï'je jamais dû un sou à quelqu'un? Dis donc,

X ehl langue de couleuvre^ apprends que de v^ vie vi-

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