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LE DIRECTEUR P.ARRAS

Paris, à cette époque, et quoique la Terreur fût passée depuis longtemps, était véritablement pris de la folie des fêtes. Partout on dansait, on soupait, on mangeait. Le royaume de Gargantua succédait à la république de Sparte. Il semblait qu'on fût ivre encore de se sentir debout. Tous les appétits excités prenaient largement leurs aises. La vie débordait non pas pour tous; car, tandis que les parvenus sautaieni, dévoraient, jouissaient, la maréchale de Duras • — (jui était le passé — mourait de misère à l'hôpital Saint- Antoine, et le peuple — qui était l'avenir — payait un paquet de chandelles six cent vingt-cinq livres en assignats, et une voie de bois sept mille cinq cents livres.

Mais on riail ! Paris s'amusait. Depuis l'Elysée, veuf df M"''' de Bourbon, depuis le Ranelagb jusqu'à la guinguette, on se trémoussait au son du violon. On valsait. La valse était, disait-on, la folio du jour. On était modeste. Il y en avait bien d'aulrcs.

Les fêtes du directeur Barras, au Luxembourg, étaient les plus célèbres. On en disait partout merveilles, les uns les appelaient les salnrnales ; les autres des féeries. Tous ceux qui y eussent voulu ligurer n'y allaient pas. C'était là le cœur de Paris; depuis Siéyès jusqu'au chanteur Garât, on y rencontrait tout le monde. Les glaces y étaient parfaites, les mets exquis, les femmes à. peu près nues et charmantes.

Barras triomphait parmi ses hôtes, promenant à travers les salons sa liante prestance et son sabre en vermeil.

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Le comte de Favrol avait dit à Lgefresnaie qu'il paideraità Barras pendant la fête que le directeur promettait et qui, disait-on, allait surpasser en luxe et en beauté toutes les autres. Lafresnaie ne s'était pas étonné que Favrol fut invité au Luxembourg. Favrol devait en effet s'y rendre sous un nom de ses noms de guerre : c'était le citoyen Hctnioquin do La Girardière qui était reçu par le citoyen Bartms ; d'ailleurs des émigrés notoirement connus avaient maintes fois été vus au Luxembourg, où plus d'un royaliste déguisé heurtait du coude un jacobin mal converli.

Régine de La Jarrie, qui, en dépit de ses antécédents de compagnonne de CJiarette, avait trouvé le moyen de se faire bien venir de Barras — fort accessible à toute élégance — avait obtenu l'entrée au Luxembourg non seulement de M. de La Girardière, mais de M"'' de Kermadio.

— Vous voulez décidément, citoyenne, avait dit en riant Barras, inonder de chouans mes salons ? Vous êtes bien toujours une ci-devant!

— Et ces chouans-là, citoyen directeur, avait répondu M"''^ de La Jarrie sans se troubler, servent mieux le Directoire que bien des républicains qui vous compromettent.

— On n'a jamais le dernier mot avec la beauté !

Et Barras, sur ce mot, avait accordé tout ce que demandait la comtesse, dont la soumission apparente à la République et le repentir affecté avaient fait une amie du directeur.

Plus d'un conjuré devait, au surplus, se trouver au Luxembourg en môme temps que le comte de Favrol. Il avait été décidé, rue de (irenelle, et l'on avait fait approuver ce plan par les amis dont on pouvait disposer au club •de Clichy, qu'on se trouverait en nombre respectable à la fête de Barras, et que si l'occasion, depuis si longtemps cherchée, de se défaire des directeurs, était fournie par le hasard ou par une complication soudaine, inattendue, survenant au Luxembourg, les royalistes présents, se rassemblant au premier signe, mettraient à profit le futur contingent sur lequel ils comptaient, sans trop l'espérer.

Favrol ne se faisait aucune illusion véritable sur l'issue de la soirée présente ; il n'allait au Luxembourg que pour mieux concerter la grande action à venir, la bataille pro-

ISO mirvnFs complktes he .irLES cearetie

cluiino ei décisive. 11 n'avait pas même rintenlion d'engager, dès îi présont, une escarmouche ; c'était simplement une reconnaissance qu'il voulait tenter.

— Ensuite, pensait-il, nous aviserons, et rapidement.

Le moment, à vrai dire, était bien choisi pour essayer de jeter bas ce Directoire, que les royalistes, accourus à Paris, insultaient déjà tout haut par les rues. On ne se gênait point pour prédire la fin de la République. Un acteur, en chantant la Marseillaise sur un théâtre, avait, quelques jours auparavant, montré les cinq doigts de sa main droite, voulant par lîi désigner les cinq directeurs, lorsqu'il avait scandé ces deux vers :

Tremblez tyrans, et vous, perfides.

Opprobi'e de tous les partis.

Le renouvellement d'un tiers du Corps législatif avait fait entrer, au mois de mai précédent, des loyalistes dans l'assemblée: J^ichegru, Imbnrt-Colomés, bien d'antres, qui complétaient une majorité hostile à la République. Les Anciens venaient d'élire pour leur président Barbé-Marbois, qui naguère demandait qu'on rapportfit la loi du 3 brumaire an IV, excluant des fondions publiques les nobles et les parents des émigrés. Les Cinq-Cents avaient choisi à leur tour Picliegru pour président. Les subsides de l'Angleterre et de la Russie entretenaient à l*aris des complots dangereux, si l'on peut appeler complots des attaques à ciel ouvert contre la République.

Le Directoire semblait déjà près de sa hn. et cependant ce Directoire, calomnié, insulté, vilipendé, avait, comme la Convention, mérité de la patrie.

On comprendra mieux les événements et les hommes de cette époque en se rappelant les circonstances au milieu desquelles se trouvaient alors ceux-ci et les courants en quelque sorte irrésistibles qui amenaient ceux-là.

La Convention ne siégeait plus depuis le ï brumaire an IV — 20 octobre 1793. — Le conseil des Cinq-Cents et celui des Anciens, qui lui succé<laient, avaient dû, selon la Constitution de l'an NI, nommer une commission executive (diargée du gouvernement de la Frnnce. Cli;icun des mem-

]A:>i MISfADINS l.Sl

l)i'es (lo celte eomniission prit le nom de directeur, et le temps qu'elle fonctionna devait s'appeler dans l'histoire le Directoire. Le conseil des Cinq-Cents avait présenté aux Anciens une liste décuple de candidats k la commission executive: parmi eux, les Anciens choisirent La Révellière- Lepaux, Letourneur (de la Manche), Rewhell, Siéyés et lîarras. Mais Siéyès n'accepta pas le mandat et Carnot fut élu à sa place. Les cinq directeurs avaient fait partie de cette terrible Convention nationale, contre laquelle la réaction élevait alors la voix déjà puissante ; et comme si le vote in\t voulu répondre énergiquement à cette voix, les cinq directeurs étaient rér/iri(/r.s.

Cinq hommes dont la réputation n'avait pas alors, ce retlet incontesté que donnent le succès et la gloire étaient entrés un jour, un matin d'automne, triste, sombre, dans une chambre démeublée du palais du Luxembourg, et, pendant que le vent faisait lournoyiM* à travers le jardin les feuilles jaunies des arbres à demi dé]>ouillés, ils s'étaient assis sur des chaises de paille, dev;iiil une nié-ehante table h demi brisée. L'un apportait un encrier, l'autre un cahier de papier à lettres; un garçon mettait dans la cheminée quelques bûches empruntées au concierge; puis, seuls, face à face avec une situation écrasante, se regardant dans les yeux, mais'résolus à tout, ces hommes à demi inconnus se disaient : u La patrie est toujours en danger, il faut encore sauver la patrie ! »

(Juelle tâche et qnelle heure terrible encore! j)oint d'argent, les caisses et les greniers vides, la guerre au dehors, la guerre au dedans, la famine menarant les villes, les chaulîeurs désolant les routes. Chaque nuit, on imprimait les assignats, et ce misérable papier, encore humide, servait à nourrir la France. 11 y avait, dans une salle des Tuileries, des dépêches amoncelées, poudreuses, montant jusqu'au plafond, correspondances venues des armées, des départements, de partout, et que nul n'avait ouvertes. La nation était semblable à ce chaos : d'administration, aucune; de discipline, aucune; de ressource matérielle, aucune. Et le canon allemand grondait, et le cancer de la Vendée rongeait le liane de la patrie. Qu'était-ce que ce pouvoir éphémère dont le fantôme apparaissait ainsi dans la cham-

'!tS2 (iKUVRES rO.MPI.KTES DK JULES fLARETIE

hre vide du Luxembourg ? Qu'était-ce que ces spectres qui, sur leurs sièges boiteux, se disaient le gouvernement de la iM-ance ? Un souffle n'allait-il point les emporter? Leur puissance, pâle comme ce jour d'automne, verrait-elle jamais se lever l'aurore du lendemain?

Cependant, au bout d'un moment, Barras, Rewbell, La Uévcillère-Lepaux, Carnot, apposèrent leurs noms sur une des feuilles de papier blanc, et, signant le procès-verbal des délibérations de leur première séance, l'un d'eux dit :

— On peut désormais annoncer aux Cinq-Cents et aux Anciens que le Directoire exécutif est institué et que la France ne périra pas !

La veille, la réaction pouvait répéter encore, comme au temps passé, ses quatrains et ses insultes ;

De cet incroyable délire Si l'on ne suspend les accès.

Bientôt l'Europe pourra dire :

Le ci-devant peuple français.

Le lendemain, le « ci-devant peuple » sentait déjà qu'il redevenait la France.

Mais la reconnaissance et l'éclatante vérité ne désarmaient guère l'esprit de parti, et les royalistes continuaient à insulter ces hommes dont la tâche avait été si rude. - Pendant une représentation de l'opéra de la Caverne, au moment où les quatre voleurs entraient en scène, un spectateur s'écriait : Où est le cinqnihne? L'Arsenal, où s'était passée une des scènes de l'insurrection de prairial an 111, avait été vendu, et les plaisants en tiraient parti contre le Directoire : « Nous allons faire la paix, les munitions manquent. L'Arsenal est vendu, et il ne nous reste plus que cinq cartouches. » Le calembour, mis à la mode par M. d(> Bièvre, était l'arme favorite (h? la réaction : des gens graves, comme Lalandc, le ramassaient dans le ruisseau et le notaient dans leurs impressions quotidiennes. Les beaux esprits, plus royalistes que patriotes, répétaient gaiement : « La France sera plus tôt débarrassée (Barras) que l'Angleterre ne sera dépitée (Pitt) ». Une estampe du temps caricaturait les directeurs sous des traits simiesques, comme Téniers caricaturait les Espagnols, et on lisait au-dessous :

les Cincj... .nnc/es. Quant aux autorités constituées, on prêtait le langage suivant à un savetier vexé par l'emprunt forcé : « J'ai cinq cents galoches, deux cent cinquante savates, quinze tire-pieds, six sabots, cinq tirants, mais tout cela ne vaut pas un louis. Et comment donc vent-onque je paye? « — « Que pensez-vous des cinq sens? demandait un autre (les Cinq-Cents). — Je pense qu'un seul nous est nécessaire. — Et quel est-il? — C'est Vouïf (Eouis) ». Cependant quelque chansonnier royaliste, comme cet Ange Pitou qu'on arrêtait le 2i ventôse an V, e,n même temps que l'imprimeur Valar et le libraire Nicolet — ce dernier pour avoir mis en Ameute la Mor/ de Louis XVI — chansonnait ironiquement l'heureux temps du Directoire :

Cinq potentats qui passent notre attente Régnent en paix au milieu de Paris ; ... A chaque instant leur âme bienfaisante Nous enricliit en nous appauvrissant !

Oh ! le fjon lempa que celui (Va présent !

Aussi bien Favrol et ses amis pouvaient-ils, c\ bon droit, espérer que l'heure n'était pas éloignée où leur ambition serait satisfaite et où ils pourraient avec joie regarder, étendu à leurs pieds, le cadavre de la République frappée au cœur.

C'était avec cet espoir, et en parlant de cet avenir si ardemment souhaité, que le comte et M""^ de La Jarrie, accompagûant M"'' de Kermadio, se rendirent, -au Luxembourg, à la grande soirée de Barras. Marcelle avait beaucoup hésité avant d'accepter de se joindre à la comtesse. 11 lui répugnait instinctivement de franchir le seuil d'un palais républicain. Elle ne comprenait pas la nécessité de ces hypocrisies que les autres partisans de la royauté appelaient des ruses de guerre. Quant à Porhouët, non seulement il ne pouvait accompagner M"° de Kermadio au Luxembourg, mais sa situation le lui eût-elle permis, qu'il eût catégoriquement refusé. Son instinct populaire le poussait à mépriser certaines façons de combattre.

Porhouët ne raisonnait point d'ailleurs et n'eût pas fait à Marcelle une seule observation. M"'' de Kermadio agissait

I8i (ii;rvRr:.^ complîtes de jcles tlaretie

comme elle rentendait et suivait les conseils qui lui semblaient bons. Pour lui, il ne voulait apparaîlre qu'à l'heure (lu danger, et il abandonnait, en attendant, los habiletés aux poUtifjue.'i.

Le chouan laissa donc partir, sans dire un mot, la fille (bi ses maîtres et la comtesse de La Jarrie.

Le palais du Luxembourg, illuminé pour cette fête, étincelait. plein de lumières, et ceux qui se souvenaient que, trois ans auparavant, une partie de ces bàliments transformés en prison avaient entendu les sanglots de Camille Desmoiilins, pouvaient se demander par quel prodige le tombeau s'était transforme en paradis. Par les fenêtres ouvertes, on apercevait de loin, sous la lumière éclatante des lustres, passer et repasser des costumes éblouissants, des poitrines chamarrées et des épaules nues. La cour intérieure du palais, Iransformée en un jardin improvisé, ressemblait à un parterre dont les diverses essences composaient un capiteux parfum. On arrivait aux appartements par les escaliers couvei'ls de tapis et tendus de chefs-d'œuvre des Gobelins. Dans les vastes salles du palais, doucement rafraîchies par un système de ventilation dont le directeur Paul Barras avait voulu lui-même surveiller l'exécution, des officiers, des ambassadeurs, des grands dignitaires, quelques membres du conseil des Cinq -Cents en longue robe de laine blanche, toque et ceinture de velours ideu, et manteau écarlate; des membres du conseil des Anciens en robe bleuviolet, le manteau blanc sur les épaules ; des messagers d'Etat, la veste longue et blanche, le manteau bleu très court, à revers rouges, une ceinture bleu(; nouée autour de la taille, h la main un chapeau noir orné d'une plume blanche panachée de bleu et do rouge; des chefs d'escadre en grand costume, l'habit bleu, à la marôchalc, doublé de soie rouge, l'écharpe tricolore, la culotte et le gilet rouges, et le chapeau à panache tricolore bordé à points d'Espagne ; des généraux, des littérateurs, des élégants, des fournisseurs, des familiers de Barras, en un mot tout ce qui composait la haute société et le monde officiel de Paris, en 1797 — en deliors des mécontents et des boudeurs — se pressait et se heurtait, et parmi ces brillants costumes, ces uniformes, ces galons et eos panaches, les séduisantes nudités des fem-

mes attiraient les regards et ne cherciiaient pas à se dissimuler sous la lumière des bougies.

C'était le triomphe du décolleté, du déshabillé, du transparent. La créature humaine apparaissait là dans toute sa provocation ravissante. Les bras cerclés d'or, les pieds nus et ornés de bagues, les gorges découverles et montrant aux regards avides ce que Mercier appelait, dans le style (lu temps, les réservoirs dr la )naferin(é , lout semblait protester, par un audacieux étalage de santé, de beault', de séduction, contre les mâles années précédentes.

Il était de bon ton de l'aire voir à présent tout ce qu'il fallait tenir caché du temps de Saint-Just. Réactions de la mode! Le Direcloire était clinmel, la Révolution ay^nit élé austère.

On se pressait, au Luxembourg, autour de deux jolies l'enimes : la citoyenne Tallien, qu'on avait surnommée No/re Dame de Thermidor^ et la citoyenne Joséphine Rona- ])arte, qu'on appelait Notre Dcone des Victoires. Elles marchaient à travers les salles, entourées d'un cortège d'admirateurs.

M"'° Tallien, affectant ce jour-là une simplicité inaccoutumée, portait une tunique courte d'une étoffe fort rare venue de Chine, et bordée de soie rouge ligurant une inscription brodée oii l'on pouvait lire : Liberté^ rga/itr, iiidivisihiUté. La future impératrice Joséphine était plus riciu'nient vêtue : sa tunique, ouverte sur les côtés et découvrant le galbe élégant de ses jambes couvertes d'un maillot, permettait d'analyser les séductions de cette créole encore charmante, fatiguée cependant, et qui portait conslamment — et prudemment — à ses lèvres un mouchoir brodé. Pins jolie que ces deux femmes, M'"^ Récamier les suivait, adorable et moins vêtue encore qu'on ne la voit dans le portrait peint par David.

L'apparition de M'^° de Kermadio et de M""' de La Jarrie, dans ce milieu bizarre et capiteux, fit d'autant plus d'effet que Marcelle, tout en acceptant de figurer au Luxembourg, semblait s'être promis à elle-même d'y protester au moins par sa toilette et son attitude.

Elle entra appuyée sur le bras de Favrol, que l'huissier de service annonça sous le nom du citoyen Heniiequin, et ce

ISO ŒUVRES COMPLÈTES DE JULES CLAHETIE

fut un étonnement lorsque cotte jeune fille, la tête haute, fière et charmante à la fois, d'une physionomie faite de noblesse et de douceur, apparut dans sa robe de taffetas blanc, longue, traînante, les bras nus, le cou nu, mais couverte de colliers de perles blanches, et portant comme bracelet des perles encore, de ces perles qu'elle avait comme semées dans ses* beaux cheveux noirs, légèrement poudrés, à la mode de l'ancien régime.

Marcelle était d'ailleurs si irrésistiblement jolie, que ïvtonnement causé par cette toilette, si différente de la mode présente, fut bien vite remplacé par de l'admiration. Favrol se sentait plus pénétré d'amour encore et plus profondément aiguillonné par ce succès de beauté et cet éclat de jeunesse.

M"'" de La Jarrie, également vêtue de blanc, sa robe de moire garnie d'ornements de jais noirs, du jais au cou, aux oreilles et aux bras, élégante, mais d'une tenue sévère, portant sans poudre ses magnifiques cheveux roux, promenait "autour d'elle des regards interrogateurs, profonds, et qui cherchaient dans cette foule des amis et des complices.

Elle s'était assise, à côté de Marcelle et près de Favrol, dans un coin du salon ou plutôt de la galerie, et, peu à peu, à une certaine distance de ce groupe, il s'était formé un véritable demi-cercle de curieux, qui, les regards interrogateurs et charmés, ne cachaient point — au grand déplaisir des dames — leurs vifs sentiments d'admiration.

Marcelle commençait même à être gênée et comme inquiète sous ces regards, lorsqu'un grand mouvement et le brouhaha qui précède l'arrivée de quelque personnage attendu se firent vers l'entrée de la salle qui donnait sur les appartements du Luxembourg. Toutes les têtes se retournèrent de ce côté, et Barras parut, superbe, haut de taille, plus jeune et d'une prestance plus magnifique à quarantedeux ans qu'à trente ans, promenant autour de lui le sourire aimable qui allait fort bien à son visage rasé et un peu gras, la fossette au menton et deux grands yeux ardents. Le directeur, pour faire honneur à ses hôtes, avait, comme quelques-uns d'entre eux, revêtu son grand costume officiel, dessiné par David : Ihabit-manteau bleu, brodé d'or et doublé de blanc, la veste longue et croisée, blanche et brodée d'or.

l'écharpe de soie bleue à franges d'or enroulée à la ceinture, la culotte de soie blanche, et le chapeau noir, rond, retroussé et orné du panache tricolore. Un large col blanc rabattu faisait ressortir l'éclat d'un visage souriant. L'épée en baudrier sur la veste, Barras avait rejeté sur ses épaules le manteau nacarat des grandes cérémonies, et, sou* ce costume d'une richesse excessive et d'un goût affecté, il n'en demeurait pas moins fort élégant et fort imposant.

Ses collègues le suivaient, les uns en grand costume, comme La Réveillère-Lepaux , les autres en vêtements bourgeois, comme Barthélémy et Carnot. — Aiibert-Dubayel, \e Mai/ençaii, ministre des affaires étrangères, et Pierre Bénezech, le propriétaire des Petites Affiches de Paris, ministie de l'intérieur; Cochon, le ministre de la police; Laurent Lafresnaie, son secrétaire, se tenaient derrière Paul Barras.

Lafresnaie était simplement vêtu d'un costume sombre, la culotte courte et les bas noirs.

Marcelle regardait, lun après l'autre, chacun de ces hommes et se disait :

— Ainsi donc, voici ceux qui oui remplacé le roi, ceux ([ui maintenant gouvernent la France!

Et instinctivement elle se laissait aller à penser encore que ces quelques hommes, mis à la tête d'un grand pays, étaient bien courageux, eux aussi, de lutter et de tenir si fermement contre l'étranger le drapeau de la patrie.

Le directeur La Révellière-Lepaux, petit et rendu bossu parles coups qu'il avait, élant enfant, reçus de son précepteur— un prêtre — marchait à côté de Barras. C'était un Poitevin, frère d'une catholique exaltée, et dont M"" de Kermadio connaissait le dévouement à la cause royaliste.

Disciple de Rousseau, jadis proscrit avec les Gii-ondins, La Réveillère venait de se constituer naguère fondateur ou prophète de cette secte des thcuphilanthropes , qui, née rue Saint-Denis, n" 34, au coin de la rue des Lombards, avait déjà ses églises, sa liturgie, ses cantiques, et retrouvait partout Dieu dans la nature. Les pamphlets royalistes appelaient l'honnête La Révellière le chef des citoyens filous en troupe.

Près do lui, grave et simplement velu, se tenait Lazare Carnot, le véritable vainqueur des Wattignies, l'homme de

la légalité, qui devait s'opposer bientôt au 18 fructidor — l'air froid et sérieux, le profil superbe, l'œil songeur.

François Barthélémy, qui devait plus tard recevoir un comté de l'empereur et un marquisat de Louis XVIII, Provençal, neveu de Barthélémy, ancien employé du ministère de M. de Choiseul, -bon diplomate, ayant conclu peu au})aravant la paix de Bàle avec la Prusse, prenait un air contraint dans cette fête.

Boy.iliste au fond du cœur, Barthélémy venait de succé- (h'r. au mois de m;ii précédent, à Le Tourneur (de la Manche), éliminé, selon la loi, par le sort.

Le cinquième directeur enfin, l'Alsacien Jean-François Hewbell, l'ancien député des bailliages de Colmar et de Schlostadt, figurait aussi aux côtés de Barras, et en grand coslume. Probe, parcimonieux, âpre, rude, homme d'affaires, Rewbell semblait légèrement sourire des prodigalités de son collègue. Maigre, le nez droit, la lèvre inférieure civançant légèi-ement et donnant à sa physionomie quelque chose de railleur, il avait l'air, lorsqu'il se pencbait vers l'oreille du bossu La Révellière, de se moquer du nombre iufini de bougies que faisait brûler Barras pour la plus grande gloire du Directoire.

En apercevant Barras, Jacques de Favrol, qui n'avait point quitté jusque-là M"*^ de Kermadio, essaya de se rapprocher du directeui', afin de pouvoir, tout en causant, rentraîner vers quelque embrasure de fenêtre (^t lui glisser deux ou trois mots d'adroite tentation.

Quant à essayer d'une attaque de vive force, le comte n'y songeait pas. Il y avait sans doute à cette heure même, dans les salons du Luxembourg, un nombre assez considérable de dichfjriis, et Fnvrol eut pu faire appel au moment voulu à un certain nombre d'armes cachées dans les vêtements les plus élégants. Tel inconccvahlc^ vêtu d'un habit à gorge de pigeon et le menton perau dans sa cravate, se fût subitement transformé en chevalier du poignard. Mais la garde directoriale, les soldats d'élite, droits ejt l'arme au bras, faisaient la haie le long de l'escalier, et on pouvait, en se penchant par la fenêtre, apercevoir, à la lueur des illuminations du jardin, les baïonnettes des fantassins et les sabres des cavaliers. D'ailleurs n'attendait-on pas encore Augcioiiu. son étal-ma-

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jor, ses olliciers? Risquer quoi que ce t'ùl eu pareille eireoustance, c'était non seulement tendre la poitrine aux soldats, mais la gorge au bourreau.

Le mot d'ordre des conjurés présents à cette fête, mot d'ordre échangé par les regards plutôt que par les paroles, était donc : Ce soii\ rien.

Du moins, s'il ne pouvait rien attendre de la force, Jacques de Favrol voulait-il demander et devoir quelque chose à son habileté.

Barras en parcourant les salons, saluant çà et là quelque tigure connue dans la double haie lormée devant lui, s'était tout naturellement trouvé près de M'"^ dé La Jarrie et de ■Marcelle.

La comtesse s'était levée, et, souriante, avec un grand air de suprême élégance et une sorte de familiarité respectueuse qui contrastaient avec l'obséquiosité de la plupart des courtisans de Barras :

— Citoyen directeur, dit-elle, je vous présente votre nouvelle hôte. M'''' de Kermadio !

Barras enveloppa d'un coup d'œil Marcelle, qui se tenait fort émue devant lui, et d'un ton charmant:

— Ce n'est pas une hôte, dit-il, c'est une conquête, et, à voir tant de grâce et de noblesse, je dirais volontiers que la République n'en a pas fait de plus belle.

Il s'éleva autour du directeur un murmure d'approbation et les joues de Marcelle se couvrirent de rougeur; mais le compliment avait été fait d'un tel ton de déférence et d'élégante galanterie qu'elle s'en trouvaif tout naïvement plutôt flattée que froissée. Doué de cette éloquence particulière aux Provençaux, Barras, ancien lieutenant au régiment de Languedoc, puis capitaine sur l'escadre du bailli de Sull'ren, avait conservé de l'ancien régime les manières et les goûts. D'une vie de plaisir follement dépensée et d'une fortune gaspillée, il avait du moins gardé l'élégance et le bon ton : c'était par là qu'il séduisait. Sceptique par habitude, révolutionnaire par occasion, épicurien par tempérament, accessible à bien des séductions, l'ancien président de la Convention devenu directeur voulait prouver — peut-être par faiblesse cachée pour la royauté — qu'on i»eut vivre eu roi — et même en satrape, disait-on — sous une répubUipie.

11)0 (»i;i:\ui:.s cu.mflètes de jlles ceauetie

Marcello lui siil gré d'ailleurs de cette amabilité de bon a loi.

Si biou que M'"" de La Jarrie dit tout bas à la jeune iille :

— Vous voyez, il faut lui rendre celte justice, c'est un monstre, mais ce n'est pas un ours.

Harras s'était un peu éloigné, et, s'arrêtant devant les (lames, il laissait tomber, pour M'"'' Tallien ou M'"^ Récaniier, quelque parole airectueusc; il leur donnait quelque renseignement : (( Oui, citoyenne, le divin Garât chantera tout à l'heure. »> Il saluait et passait.

Il paraissait d'ailleurs tout à fait en belle humeur; on l'entendit même rire assez haut lorsqu'il aperçut, dans la foule de ses conviés, un gros homme dont le visage bouffi semblait être fait pour exprimer le contentement le plus absolu, mais qui, pour l'heure, paraisssait absolument navré et abattu.

— Ah! voici Bourgoin, dit le directeur. Bonjour, Bourgoin !

Ce Bourgoin était un fournisseur des armées, une tète organisée pour les chiffres, disait-on, et nul ne douta qu'il n'y eût entre Bourgoin et le directeur une importante alfaire.

Barras se chargea de détromper ses botes.

— Ce pauvre Bourgoin, fit-il en riant et en s'arrêtant devant le fournisseur, il est navré. Savez-vous pourquoi ? En voici la cause : il s'était mis dans la tête de fournir à lui seul toutes les gibernes dont nos armées ont besoin ! Il avait déjà dans ses magagins une certaine quantité de cuirs, n'est-ce pas, Bourgoin?

— Une grosse quantité! fit Bourgoin, piteux, avec un soupir,

— Une quantité considérable, continua Barras. Mais ([uoi! cela ne suffisait pas à maître Bourgoin. Il voulait accaj)arer tous les cuirs de Paris et se faire le créancier unique de la République. Qu'imagine donc Bourgoin? Voyons, voyons, Bourgoin, dis-le toi-même.

— Je n'oserais pas, dit Bourgoin, confus et un peu furieux de se sentir si fort entouré et regardé de si près par tant de gens,

— Eh bien! reprit le ilirecteur, voilà ce que fit Bourgoin. Il eut l'idée de répandre le bruit que la paix allait être

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conclue, une paix dcfinilive ! une paix absolue! Dojic, s'il n'y a plus do {ïuerrc, on n'a plus besoin de cuirs, la iburni- Uire de gibernes est absolument inutile ; il f^iut se hâter do vendre ses cuirs. C'est bien sur quoi Bourgoin avait compté. Les autres vendant à perte, il rachetait à très bon marcht', et, preste, il venait nous vendre ses gibernes très cher,

— On vit comme on peut, murmura Bourgoin.

— Mais ce ruse compagnon est en même temps le plus luùï, le plus crédule, le plus conliant... le plus... le plus... comment dire?...

-- Le plus sot, lit Bourgoin lui-môme.

— Le plus honnéle homme qui soit au monde, acheva Barras. Ne voilà-t-il pas que, ce matin, passant sur le boulevard, il entend partout, ici, là, adroite, à gauche, un même mot : /a paix! /a paix! 11 écoute, il se trouble, il doute, il a des transes. Si c'était vrai ! Si la paix allait se faire ! Comment tant de gens à la fois en seraient-ils informés? 11 n'y a pas de fumée sans feu. Et voilà mon Bourgoin qui prend peur, qui se hâte de se débarrasser de ses cuirs, et qui les vend, une heure après, à très bas prix. Pourquoi? Parce que ce pauvre Bourgoin se laissait prendre aux faux bruits qu'il avait lui-même mis en circulation !

Il y eut autour de Barras un double éclat de rire, l'éclat de rire de ceux qui, par flatterie, admiraient la façon dont le directeur savait causer et plaisanter; l'éclat de rire de ceux qui, sans charité chrétienne, se moquaient agréablement de la mésaventure de Bourgoin.

— Ah! ce pauvre Bourgoin! reprenait Barras. Lorsque Dargelle, qui a racheté les cuirs, m'est venu répéter la chose, j'en ai ri comme un... — Il s'arrêta en regardant la bosse de son collègue La Bévellière — comme un fou ! Ah ! ah! ah! ah! Bourgoin, tu seras cause, mon infortuné fournisseur, que la Bépublique aura payé à Dargelle des gibernes deux fois moins cher que tu ne lui eusses fait payer si ton stratagème avait réussi ! Pauvre Bourgoin, va !

Le fournisseur n'avait pas assez d'esprit pour rire luimême de sa mésaventure. Il salua très bas le directeur, et, entre deux rangées de rire à demi étoutfés, il s'éloigna plus honteux que le renard dupé de la fable.

Barras, continuant sa promenade^ prit alors — en se pen-

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cliuiil — le bras ilu La Révellièrc-Lepaux, et, comme pour se faire pardonner par sa familiarité la parole qui, pour un peu, fùl tout à l'heure tombée de ses lèvres, ou pour y ajouter quelque nouvelle raillerie :

— Mon cher La Révellière, dit-il, sais-tu que la police nous signale une nouvelle satire contre toi?

— Yraimeirt? ht La Révellière.

— Un testament railleur oîi, pour te venger de moi, tu me lègues ta bosse, afin que je t'aie toujours sur le dos. Ce sont les propres termes de la satire.

— Les royalistes pourraient avoir plus desprit; on voit qu'ils ne sont pas bossus, dit le petit homme en riant.

— Avoue que tu leur donnes beau jeu avec ton culte théophilanthropique et tout ce que tu as inventé avec V'^alenlin Haûy.

— Je sais, je sais, épicurien, fit La Révellière; tu ne crois pas à la religion nouvelle.

— Je ne crois qu'aux religions qui trouvent des dévouements absolus, dit Rarras en riant. Mon cher collègue, faistoi pendre : c'est le seul moyen de faire des prosélytes. Les religions ne réussissent que par leurs martyrs.

Jacques de Favrol ne perdait pas de vue Rarras, et il avait, à travers la foule pressée autour des directeurs, trouvé le moyen de se rapprocher de celui des Cinq auquel il voulait parler.

Toute réception officielle offre ce singulier spectacle : les courtisans y font, chacun pour sa part, le siège en règle du puissant du jour. C'est à qui l'occupera, le séduira, partagera son canapé, rapprochera son fauteuil du sien, attirera son attention, son regard, ramassera une de ses paroles. Autour de Rarras, la foule de ces assiégeants était grande, Favi'ol réussit en lin à l'écarter et à conduire doucement, sans alfectation, le directeur près dune fenêtre qui donnait sur le jardin, dont les grands arbres apparaissaient, masse d'un vert sombre, sous le ciel d'un bleu italien, et ce murmure indécis des feuilles agitées par le vent montait jusqu'au paliiis comme la voix du dehors.

h\i\ roi comprenait bien qu'il ne pouviiil bui^tcnips nlnis.'r . des instants de Barras.

LES MUSCADINS ID^i

Par une discrétion i'orcée, la foule s'étail éloignée des deux hommes qui semblaient avoir ([uelque conférence scirète ; mais le directeur n'avait pas le loisir d'écouter li)iigtemps un inconnu.

En homme habitué à l'action, Fayrol [)rocéda par les moyens rapides.

— Citoyen directeur, dit-il, je n'ai pas riionneur d'être rtunu de vous. Je suis le citoyen Hcnnequin de La Girardière. Je suis venu à Paris pour essayer d'y faire entrer des denrées fort rares, des cafés et des sucres.

— Ah ! fit Barras en regardant Favrol dans le blanc des yeux.

P'avrol soutint bravement ce regard, et ne sourcillant pas, il demeura muet.

— Il s'agissait aussi, reprit Barras, de ballots de cale et de sucre dans l'affaire de La Villeurnoy.

— La Villeurnoy a été un maladroit, dit Favrol. (le conspirateur subalterne ne savait pas comment on traite les affaires politiques.

— Oui-dà ! Et peut-être seriez-vous plus habile que lui, citoyen Hennequin?

— Je ne m'occupe que d'affaires de commerce, je vous lai dit, citoyen directeur; mais, si j'avais eu la fortune d'être commissaire royal, comme La Villeurnoy, je m'y serais pris aulrement que lui pour réussir.

— Vraiment! et qu'auriez-vous fait'?

— J'aurais dit au roi (Barras fit un mouvement) — au prétendu roi — qu'il ne pourrait rien sans l'aide de certains hommes illustres et puissants, qui sont non seulement les maîtres de l'administration, ce qui est beaucoup, mais de l'opinion publique, ce qui est plus encore. Je lui aurais dit que, reconnaissant le pouvoir de ceux-là, oubliant le passé, légitimant le présent, il doit avant tout donner la première place à ceux qui l'occupent aujourd'hui, et...

— Et, interrompit Barras, vous pourriez supposer qu'il se trouverait dans le gouvernement actuel un seul homme capable de servir la royauté? Je crois bien, citoyen, que vous vous trompez.

— Ai-je dit cela ? fit Jacques.

— Xon, répondit le directeur; vous ne l'avez [)ab dil, et

lOi ŒUVRES COMPLÈTES DE JULES CLARETIE

sans doute, vous n'avez point voulu le dire. Croyez-moi, citoyen llennequin, vendez vos cafés et vos sucres, et ne vous occupez point de politique. Il y en a de plus audacieux que La Villeurnoy et qui pourraient linir comme La Villeurnoy, plus mal que lui, au besoin. A qui dois-je l'honneur de vous compter parmi mes hôtes, citoyen?

— A la citoyenne de La Jarrie, répondit Favrol lentement.

— Une femme charmante!... Dites-lui bien que je l'aime beaucoup... Avez-vous déjà entendu Garât? 11 va chanter... citoyen...

Et, d'un geste. Barras congédia Favrol, qui s'inclina et Ht (|U(dqut!s pas en s'éloignant du directeur, tandis que celuici rejoignait le groupe où se trouvaient Rewbell, Barthélémy et Carnot.

— Allons, pensait Favrol. On pouvait agir avec lui ! Eh bien, on agira sans lui et contre lui.

Et il se rapprocha de nouveau de Marcelle.

L'huissier, soulevant la draperie qui retombait sur la galerie, venait de jeter, d'une voix claire, le nom retentissant du général Augereau.

Augereau, qui, le 10 ventôse de cette môme année — le dernier jour de février — avait présenté, dans une séance publique, au Directoire exécutif, soixante drapeaux pris à Mantoue par l'armée d'Italie, était, depuis la prise de Peschiera, depuis Legnano et la Brenta, un des héros du i peuple de Paris. Républicain et Parisien, la population * l'avait vivement acclamé lorsque, dans celte môme cour du palais, il avait paru sur l'estrade et que le ministre l'avait i présenté aux directeurs. Les spectateurs avaient été vive- " ment, profondément impressionnés, en apercevant à ses côtés son père, vieux soldat, courbé et blanchi, et son frère, qui lui servait d'aide-de-camp. Augereau avait d'ailleurs i tout ce qu'il faut pour devenir populaire, et les soldats d'ilalie, blessés et renvoyés à Paris, racontaient la brus- • querie, la crànerie du général; comment, sans façon, fumait sa pipe au bivouac comme sous le feu des Autrichiens, et comment aussi il savait traiter les ennemis de la Uépublique, muscadins et kaiserlicks. Cette popularité de

LES .Ml se A DIX S iOii

la rue devint rapidement, poui- Aiigcreau, la popularilu du salon ; mais il délestait le monde et les réceptions etune-se plaisait guère qu'au milieu de son état^major. - .

Lorsqu'il parut cependant, le murmure tlatteur qui l'accueillit sembla le caresser agréablement, et son visage assez maigre, où son nez long et coui-bé tenait une grande place, s'éclaira d'un joli sourire*. Augercau portait l'habit bleu, à collet et à parements écarlate, boutonné jusqu'à la ceinture, autour de laquelle s'enroulait une écharpe rouge ornée d'une frange tricolore, deux rangs de galons frappés en or en forme de broderie sur les parements et les poches ; la veste et la culotte blanches, et, crânement planté sur le front, un chapeau galonné, surmonté de trois follri/cs j)onceau et d'un panache tricolore.

Derrière lui, le général Dammarlin, portant le môme costume, avec une écharpe bleu de ciel frangée de tricolore, et trois follettes tricolores au chapeau avec un panache aux mêmes couleurs ; puis les adjudants généraux en habits bleus, avec leurs boutonnières brodées en or et foncées avec des branches de chêne, feuilles et fruits, et leurs épau- Icttes à cordelières.

Cet état-major brillant, jeune, hardi, respirait la confiauce et la victoire, et les femmes aux vêtements transparents se rapprochèrent avec une visible sympathie de ces magnifiques officiers.

Favrol éprouva un véritable sentiment de dépit, presque de colère. 11 venait de s'apercevoir que Marcelle elle-même regardait avec un intérêt évident ceux qui suivaient Augereau et qui maintenant saluaient Barras.

On eût dit que M"*^^ de Kei-madio cherchait à deviner, à retrouver quelqu'un parmi ces ofticiers. de la République, et celui-là, Favrol l'aperçut en même temps que Marcelle, car la haine donne au regard autant de force que l'amour.

Le capitaine Lafresnaie escortait en etlet, chez Barras, le général Dammartin.

André portait avec une élégance hautaine et charmante la grande tenue des aides-de-camp : l'habit bleu, doublé de bleu, le collet bleu de ciel, les parements écarlate avec passe-poil blanc, les j)attes blanches à passe-poil écarlate, les poches en travers sur l'habit avec passe-poil écarlate,

lîjG ŒUVRES COMPLÈTES DE JULES CLARETIE

répauletle et la contrc-opaulctte, le chapeau uni, relevé par une ganse d'or, avec panache tricolore simple. Ce loyal soldat avait une tournure sympathique et martiale, l'hahit boutonné laissant apercevoir un bout de veste blanche qui se confondait avec la culotte blanche, coupée au-dessous du genou par des bottes à revers. Au bras gauche d'André s'agitait une j)etite écharpe dont la frange et la couleur étaient conformes à celle que le général Dammartin portail il la ceinture. Il y avait d'ailleurs dans toute la personne de cet homme jeune, hardi, brave sans fracas, une telle puissance de franchise et de courage, que Marcelle ressentit, à le revoir ainsi, une impression inattendue, plus forte, plus étrange que toutes celles qu'elle avait éprouvées en le voyant pour la première fois et depuis en songeant à lui.

André ne la vit pas du tout d'abord, mais il devint un peu pâle sous le hàle de sa peau lorsqu'il l'aperçut assise aux côtés de Favrol, et qu'il retrouva dressé à côté d'elle cet homme dont il connaissait l'âme tout entière. Puis le sang lui monta brusquement aux yeux, et il lui fallut faire un etlort pour ne pas trahir son émotion par un mouvement involontaire. Il <Hit la force de s'approcher de M"<^ de Kermadio et de la saluer, après M""' de La Jarrie., sans dire mot, tandis que, pâle aussi et avec un sourire triste, elle inclinait la tète devant lui.

André avait pris soin d'éviter le regard de Favrol ; à la bravade de cet homme, il eût répondu par quelque éclair de menace. Il s'éloigna de la comtesse et de Marcelle, et se perdit dans les groupes. Comme il s'approchait de la porte d'entrée, il se sentit brusquement saisi par la main et vit Jeanne, vêtue d'une simple robe de linon, sans bijoux — comme une femme qui s'est parée à la hâte.

— Vous ici? dit André.

Puis aussitôt :

— Pourquoi èles-vous venue, Jeanne? fil le jeune homme.

— Moi? je veux voir aussi cette fête !

André hocha la tête tristement; il regarda Jeanne. Les yeux de la jeune femme brillaient étrangement ; elle avait l'air égaré. Tout à l'heure, lorsqu'elle lui avait pris la main, André avait ressenti comme une impression de brûlure.

— Mais NOUS avez toujours la fièvre, ma pauvre Jeanne,

dit-il encore. Oue venez-vous faire au milieu de celte foule? Nous sommes assez malheureux pour que nous ayons quelque âpre joie à cacher notre souffrance et à demeurer seuls.

— Non, je suis lasse de pleurer; je veux secouer ma douleur à la fin, et je veux vivre!

— Du calme, Jeanne ! prenez garde...

André s'arrêta : il venait d'apercevoir son père, qui, pâle, froid, en grand costume noir, regardait de son côté d'un air sombre, presque tragique.

Depuis plusieurs jours, André n'avait pas reparu chez son père. La chambre qu'il occupait chez M. Lafresnaie était demeurée vide. Le capitaine, qu'il fût de service ou non, n'avait point quitté son logis de l'état-major. En apercevant son père et en dépit du terrible secret qui les séparait et de la situation qui les éloignait l'un de l'autre, le premier mouvement d'André fut d'aller à M. Lafresnaie.

Il le salua avec une émotion qu'il cherchait vainement à dissimuler, et lui glissa rapidement ces mots prononcés à l'oreille sur le ton d'une prière :

— Favrol est ici, mon père; au nom du ciel, veillez sur

vous

si

— Eh bien ! surveillez-moi, dit Lafresnaie d'un air glacé.

Et il tourna le dos à André qui, les yeux soudain gros de larmes qu'il écrasa sous ses paupières, ne put s'empêcher de faire, en crispant les poings, un mouvement de rage.

Jeanne, impérieusement guidée par cet étrange magnétisme qui pousse vers l'objet de sa jalousie et de sa haine tout être jaloux, s'était dirigée vers l'endroit où se tenaient Favrol et Marcelle. Elle voulait se donner cette satisfaction cruelle, déchirante, de voir l'homme qu'elle aimait auprès d'une autre femme, lui souriant, lui disant par son regard qu'il l'aimait. Elle était avide de ce breuvage amer; elle en avait soif.

— Je saurai bien être forte et ne rien trahir de mon émotion, pensait-elle. 11 serait trop heureux de me voir souflTrir !

Elle comptait sur ce courage singulier, surprenant chez un être aussi nerveux qu'elle, et qui la rendait capable, à

certains moments, de déterminations excessives. Mais, quand elle aperçut Favrol, quand elle le vit aux côtés de Marcelle, et quoiqu'elle fût préparée par toutes ses pensées au coup qu'elle allait recevoir, elle éprouva un serrement de cœur tellement violent, qu'elle cru qu'elle allait tomber roide. Ce fut par un prodige de volonté quelle resta debout; autour d'elle, il lui semblait que les hommes et les choses, que tout à la fois tournait dune manière fantastique. E^lle ne voyait plus rien qu'un seul point : là, devant elle, Jacques et cette jeune fille, et elle avait envie d'aller crier à cet homme : « Tu n'es qu'un lâche et un parjure ! »

On ne supporterait pas longtemps, sans être brisé, de telles émotions; la douleur qui étreignait Jeanne se dissipa, et la jeune femme fut enlin maîtresse d'elle-même. Elle s'approcha alors assez près de Favrol pour qu'il l'aperçût, et quelle que fût sa force sur lui-même, en la regardant il devint livide.

Son premier mouvement fut de se rapprocher d'elle.

— Vous ici! dit-il à son tour, et tout bas à la jeune femme.

— Et pourquoi n'y serais-je point? ht Jeanne en s'etTorrant de sourire. N'y êtes-vous pas, vous proscrit?

— Pas un mot, Jeanne, dit Favrol, que l'air étrange et un peu égaré de M""' Lafresnaie avertissait d'un grand danger.

— Pourquoi me dites-vous cela ? fit-elle en s'éventant. Suis-je donc une ennemie que vous redoutiez?

Elle l'entraînait vers un de ces coins de salon où quelquefois, dans ces foules, on parvient à s'isoler. Elle souriait, elle se contraignait à ce sourire, et elle avait envie de laisser sa douleur éclater avec ses larmes. Elle prenait d'ailleurs un plaisir cruel à faire éclater plus visible la perhdie de cet homme, auquel naguère elle eût sacrifié sa vie avec upe immense joie.

— Vous m'aimez toujours, n'est-ce pas, Jacques? fit-elle d'un ton où l'ironie dissimulée se faisait pourtant cruelle.

— Oui, disait-il, étonné, embarrassé^ en se contraignant à ne rien trahir de sa pensée.

— Vous n'aimez que moi?

— Oui voulez-vous que j'aime?

— Et cette jeune lille avec qui vous causiez tout à l'heure ? Elle est cliarmante.

— Charmante, dit Favrol eu allectant une certaine froideur.

— Elle se nomme ?

— Marcelle de Kermadio.

— Et vous ne rainiez point? Dites-moi que vous ne l'aimez pas ! C'est pourtant votre liancce?

— Quelle idée ! Non, je ne l'aime pas, je vous l'ai dit.

— Jurez-le-moi !

— Je vous le jure !

— Sur quoi?

— Sur notre amour!

— Le misérable ! pensa Jeanne l^alresnaie en s'éloignant de Eavrol ; quelle bassesse et comme il ment!

Elle songeait qu'il avait de môme renié son amour pour elle, et tout ce cher passé qui l'avait rendue si heureuse et si triste.

Comme cet homme mentait! avec quelle froideur, quelle audace, quel imperturbable aplomb !

La pauvre femme avait besoin de trouver dans ce bal un coin un peu sombre, où elle pùl, si les larmes hnissaient par la sufïoquer, pleurer du moins sans être trop ridicule. Quant à s'éloigner, elle n'y pensait pas; elle éprouvait du moins une atroce joie à se dire qu'elle était là auprès de Jacques, l'épiant, le forçant au parjure, le contraignant au mensonge, l'humiliant et lui faisant peur.

— Je soutfre, soit, mais il tremble, songeait-elle. Nous sommes peut-être quittes.

Elle suivait de loin le va-et-vient des groupes, blottie dans un fauteuil, au fond d'un petit salon à peu près vide, tendu de tapisseries ornées d'emblèmes, de faisceaux, de losanges tricolores, et meublé de meubles grecs, qu'une flamme bleuâtre, sortant de vases de vermeil posés sur des consoles, éclairait d'une façon presque fantastique. Elle regardait, isolée et oubliée, le délité incessant de femmes demi nues et d'élégants surchargés de bijoux, la cohue de généraux, de législateurs, de fournisseurs, qui se pressaient autour des hommes du pouvoir, et il lui prenait un dégoût profond, une sorte de haine soudaine pour tout ce qui s'agitait là, à

200 ŒUVRES COiMPLÈTES DE JULES CLARETIE

quelques pas d'elle, et, dont, sous le fard, la soie ou l'or, elle ne voyait plus que la laideur morale et la vilenie.

— Les malheureux deviendraient facilement méchants, se disait alors Jeanne Lafresnaie en comprimant son cœur qui Téton (lait.

Au milieu de ses hôles, magnifique et entouré comme un monarque, le directeur Barras faisait spirituellement, tout près de là, un tableau du pouvoir dont il disposait, et plus d'un clichyeu des amis de Favrol écoutait, pour en proliter, les paroles d'un des cinq du Directoire exécutif.

— On nous reproche d'être des tyrans, disait Barras en riant. Etranges tyrans que nous sommes, soumis au Corps législatif et scrupuleusement respectueux de la légalité. Mais on oublie donc que, si nous disposons de la force armée, la loi nous interdit de la commander directement, ou collectivement, ou par un de nos collègues ! Nous pouvons nommer les généraux et les ministres, mais à la condition que ces derniers seront pris hors du Directoire. Aucun de nous n'a le droit de sortir du territoire de la Bépubliquc, si ce n'est deux ans après la cessation de ses fonctions, et je ne pourrais, moi, un de cespentr/rçues si fort attaqués par les feuilles royalistes, m'absenter plus de cinq jours^ ni m' éloigner au delà de quatre mi/riainètres du lieu de résidence du gouvernement, sans une autorisation expresse du Corps législatif. On oublie tout cela ou on l'ignore. Le Directoire, accuse d'entretenir une garde prétorienne, a cent vingt hommes à pied et cent vingt hommes à cheval à sa disposition, dont un bataillon résolu aurait facilement raison. Enfin, nous recevons chacun cent cinquante mille francs de traitement annuel, mais on ne m'accusera jamais de thésauriser, et je dépense gaiement, pour égayer Paris, l'argent que je re(;ois de la République. Par ma foi, j'eusse voulu voir à l'œuvre ceux qui nous accusent d'aimer le pouvoir ! Qu'eussent-ils fait pour relever le crédit du pays, remplir les caisses publiques, faire rentrer les contributions, dompter les chauffeurs et les chouans, et comment et où ces messieurs, si grands politiques, eussent-ils trouvé les trois milliards en assignats qui, négociés en numéraire, ont pu nous permettre d'éviter la banqueroule?

LES iMl'SCADrNS 201

M"" (le I.a Jarrio s'était lovéo, attirée, elle aussi, par la parole de Barras, et elle avait laissé, M''*' de Kermadio seule à la place que la jeuue fille occupait. La comtesse se souciait surtout de saisir, s'il se pouvait, dans le discours du directeur, un utile reuseiguement, quelque phrase qui pût servir d'eucouragemeut ou d'avertissement aux conjurés. Favrol, de son côté, lorsque Jeanne l'avait quitté, s'était rapproché du cercle formé autour de Barras, et un moment ridée lui était venue de resserrer ce cercle humain autour du directeur, de telle façon que Barras y demeurât comme englouti. C'était la tentation d une terrible hardiesse; elle eût coûté trop cher.

Favrol se contenta d'écouter.

Mais, demeurée seule, Marcelle se sentit bientôt un peu anxieuse au milieu de cette foule parfumée, parée, rieuse, charmante et folle ; elle semblait chercher parmi tous ces gens un visage sympathique, un appui, fût-ce celui d'une Sainte-Hermine ou d'un Ponvalin, qui n'étaient point là. M"" de Kermadio éprouvait, au fond de l'àme, un sentiment profond de lassitude, d'ennui, un irrésistible besoin de fuir, de ne pas demeurer plus longtemps dans ce palais tout chaud de luxe et de lumière. Elle ne s'était point sentie plus complètement perdue quelques jours auparavant, lorsqu'elle s'était vue entraînée par un flot de peuple vers le terre-plein du Pont-Neuf. Porhouët du moins était alors auprès d'elle. Mais ici, parmi ces femmes aussi nues que des marbres, au milieu de ces hommes riants, satisfaits, arquant le jarret, le verbe haut, la mine hardie, elle se sentait envahie d'un sentiment de crainte qu'elle n'avait point connu jusque-là.

Peut-être André, qui la contemplait de loin, à demi caché par le groupe formé autour de Barras, devina-t-il la pensée, l'inquiétude de Marcelle, car il osa s'approcher d'elle, et vint droit à la jeune fille, comme un ami vers une amie.

Marcelle l'accueillit d'ailleurs, sans fausse honte, par un sourire.

— Ah! c'est vous, capitaine ? dit-elle.

Et sa voix avait pris tout à coup un faible, mais véritable accent de joie.

— C'est moi, mademoiselle, qui vous regarde et ((ui, si

j'ai bien su liro dans vos yeux, ai devins la tristesse où vous plonge celte fAte qui fait la joie dos autres.

— Il faut donc se délier de vous, capitaine? répondit Marcelle; car, en vérité, vous devinez fort bien la pensée

des gens. Ainsi, ajoula-t-elle, voilà cette sévérité républicaine et celle pureté dont vous et les vôtres deviez amener le triomphe? (^es femmes on tuniques athéniennes, des anneaux dor anx pieds et aux bras comme les esclaves antiques, ce déploiement de luxe et de beauté, c'est bien, n"est-ce pas, ce que vous appelez, vous autres, le règne de la vertu?

— Non, mademoiselle; c'est simplement le lendemain de la Terreur. On a cru mourir et l'on vil; on vit en riant aujourd'Jiui comme on serait mort sans crainte hier. Ne jugez [)oinl d'ailleurs notj'e république sur ses modes grecques et ses tuniques ou ses coiffures, irest là la mascarade d'un régime qui a sa gj-andeur, puisqu'il veut faire les hommes libres, et qui a sa force, puisqu'il a reconquis à la France ses frontières. Tenez, mademoiselle, je sais combien il serait iuutilo ot peut-être un peu naïf de» vous faire l'éloge de ces républicains que vous avez sans doute appris à haïr ; mais si vous les aviez vus faisant des lois durant la tourmente, ou là-bas, aux champs de guerre, combattant uniquement pour ce drapeau à trois couleurs que la nation s'est donnée, laissez-moi croire que tant d'abnégation et tant de courage eussent ('mu tout ce qu'il y a en vous de bon et de dévoué à notre pauvre et chère patrie.

— Je sais que vos camps de Sambre-el-Meuse ou d'Italie ne ressemblaionl pas à nos salons du Luxembourg, dit Marcelle en souriant.

Hlle se sentait d'ailleurs, quoi qu'elle fil pour s'en défendre, émue et pénétrée par cette loyale parole, dont l'accent convaincu lui allait à l'àme. La présence d'André la rassurait mémo plus qu'elle ne la troublait; elle ne se sentait plus isolée, plus effrayée. Elle voulait partir tout à rheuro'ou plutôt s'enfuir; maintenant elle éprouvait une intime satisfaction à rester et à prolonger cet entretieu avec nu do ces officiers hieiis que Pierre Porhouël eût sans })ilié, (|U('l(|U('s mois auparaxant, désigné aux fusils de sos tjdis.

LES MISrADI.XS 203

— Vous n'avez pas combattu en Vendée? dil-olle, conimc si cotte pensée lui fût justement venue.

— Non, mademoiselle, répondit André. J'ai eu la bonne fortune de ne me servir de mes armes que contre l'étranger.

— Eh bien, moi, je l'ai vue de près, cette lutte dans l'Ouest, fit Marcelle. Elle fut terrible, mais elle fut grande, el; j'aimais mieux les nuits où, haletante, j'écoutais les coups de feu dans l'ombre, que celle-ci où Ton danse follement comme s'il n'y avait pas du sang par toute la Erance.

— Vous avez raison de dire que la lutte fut grande chez vous, dit André. Mais tous ceux qui sont morts en combattant pour leur roi n'eussent-ils pas mieux fait de mourir pour la liberté de leur pays?

Marcelle regarda André et demeura songeuse.

Ce n'était pas ce que disait le jeune homme qui amenait à son front cette expression de rêverie, c'était ce qui se eachait sous ses paroles, c'était l'accent dont elles étaient dites, c'était un je ne sais quoi de sous-entendu charmant qui donnait à ce dialogue, où l'on ne parlait que de politique, un attrait et un magnétisme aussi puissants que si les deux jeunes gens eussent échangé des paroles d'amour.

— Etre libre ! murmura Marcelle. Oui, c'est pour cela que vous avez, vous et les vôtres, fait la révolution qui a frappé nos familles.

— Hélas ! mademoiselle, toute crise a ses victimes, et riiumanité ne progresse et ne suit son chemin en avant qu'en piétinant sur des cadavres,

— Au moins, qu'avez-vous gagné à ce combat?

— Ce que j'y ai gagné? Mais le pouvoir de marcher le front haut, le pouvoir de me dire et d'être l'égal de ceux qui se disaient mes maîtres; de recevoir, pour prix de mon sang, le rang que je mérite, et de ne plus subir la honte, ayant la noblesse de l'âme, de me sentir écrasé par la noblesse du nom !

— Oui, oui, fit Marcelle en hochant la tète, à ces paroles prononcées par André avec un feu inaccoutumé. Vous avez raison peut-être. L'égalité, votre chimère, avait besoin de >es uiitrtxrs.

— Et pourquoi parler de ces souvenirs d'hier, sanglant sinistres? fit André. L'heure n'est-elle point venue de la* réconciliation et de l'oubli? Croyez-vous que les haines puissent s'éterniser? Quel désespoir et quelle douleur si nous n'avions travaillé qu'à diviser ceux qui pourraient être unis peut-être !

André était profondément ému et sa voix tremblait. Marcelle, de son côté, se sentait pénétrée d'une émotion plus douce encore que troublante; elle regardait de son regard franc ce jeune homme, dont le visage respirait la loyauté la plus résolue et la plus sympathique.

— Croyez-vous, continua André en baissant instinctivement la voix, croyez-vous que parmi ces hommes que vous regardez sans doute comme les ennemis nés de votre race et de votre roi, il ne s'en trouve pas qui, plus dévoués mille fois que ceux qui vous entourent, seraient prêts à verser tout le sang de leurs veines pour vous donner une joie et vous épargner un chagrin ?

— Que voulez-vous dire? fit Marcelle, troublée cette fois. La foule qui bruissait, la chaleur, l'éclat de ces lumières,

de ces couleurs, le froissement de la soie sur les tapis, le lointain murmure d'un orchestre irrésistible, qui, dans la cour, jouait des airs de Dalayrac; tout faisait oubliera André sa timidité ou plutôt sa réserve, et la séduction qu'exerçait sur lui M"" de Kermadio arrachait de ses lèvres des paroles qu'il prononçait comme les lui dictait son cœur.

— Ce que je veux dire, fit André, ce que je voudrais que vous sachiez, c'est que cet inconnu, ce soldat qui a eu la suprême fortune de vous rencontrer sur son chemin, ce capitaine venu d'Italie, dont vous ne saviez pas le nom il y a un mois, que vous aurez oublié bientôt sans doute, ne souhaite, en ses rêves les plus ambitieux, d'autre bonheur que celui de vivre à côté de vous, comme cet homme qui ne vous quitte point, qui vous aime, et qui, plus heureux que moi, a lui, le droit de vous aimer !

— <Jui cela? de qui parlez-vous? fit M"*' de Kermadio avec un sentiment d'étonnement plutôt que de hauteur.

— Ijois-David m'a dit que vous aviez pour fiancé... celui qui se fait appeler Hennequin.

LES MCSCADINS '' 20,')

— Vous savez donc? fit Marcelle, un peu effrayée.

— Je sais tout, mais le secret restera étouffé en moi, Marcelle. Ah! que ne donnerais-je pas pour être cet homme!

— Lui 1 Mais le chevalier s'est trompé, mais celui dont vous parlez n'eût jamais osé me dire qu'il m'aimait.

Les prunelles d'André s'illuminèrent comme d'un éclair.

— En vérité!... et vous ne l'aimez point?

Il avait prononcé ces mots avec un tel accent de joie pénétrante, et comme un homme si heureux de ne plus souffrir, que Marcelle, malgré sa fierté, et peut-être entraînée aussi et se laissant emporter par le courant de sympathie, le laissa continuer, et lui, d'un ton de bonheur infini :

— Voilà du moins, dit-il, une joie profonde et qui efface bien des tourments!... Vous ne l'aimez point? reprit-il. Oh! pardonnez-moi, mais que ce soit folie ou rêve, je ne pouvais supporter cette idée qu'un autre ou plutôt que cet homme, celui-là, fût votre fiancé ! Vous ne l'aimez pas?... Il me semble qu'il m'arrive une immense joie !

— Vous le haïssez donc bien ? fit Marcelle.

— Non, répondit André, non; je ne sais pas haïr, mais je sais comprendre que certaines grâces parfaites et certaines hautes âmes ne sont pas créées pour des êtres qui n'en seraient pas dignes. Vous le voyez, je suis terriblement franc ; non je ne le hais pas, mais je sais par qui et comment vous êtes digne d'être aimée !

M"*' de Kermadio devint un peu pâle, mais son regard exprima un sentiment tout ému de reconnaissance, et André vit soudain deux grosses larmes monter aux yeux de la jeune fille.

— Mon Dieu, dit-il, vous ai-je blessée, mademoiselle?

— Non, monsieur André, répondit-elle — et ce nom André, sur ses lèvres, remplit le jeune homme d'une ineffable joie. — Au contraire, je suis heureuse. Peut-être ne nous reverrons-nous jamais ; peut-être cet entretien, amené par le hasard, scra-t-il le dernier entre nous; mais je vous remercie de m'avoir montré qu'il y a partout des cœurs dévoués et de nobles gens. — Votre main ! dit-elle en se levant.

— Vous partez?

— Votre main !

André serra avec émotion la main tendue de Marcelle et il la sentit toute brûlante sous son gant. Il restait là, debout aussi, tenant toujours cette main charmante que M"*" de Kermadio ne relirait pas, et, les yeux fixés sur le visage de la jeune fille, à qui l'émotion donnait une séduction nouvelle, il se sentait pris d'un désir ardent de laisser échapper l'aveu de son amour: « Je vous aime! » Ces mots, si terribles et si doux, il allait les prononcer peut-être.

— Marcelle, Marcelle, disait-il déjà tout bas.

Tout à coup, entre André et Marcello, Jacques de Favrol se dressa brusquement, et, regardant le capitaine avec une sorte de bravade, il prit le bras de M"'' de Kermadio, qui essaya vainement de se dégager.

Favrol s'était penché vers elle et lui avait dit rapidement:

— Il faut que la comtesse vous parle, venez!

C'était rappeler à Marcelle que M'"*^ de La Jarrie était au Luxembourg, comme M"" de Kermadio elle-même, pour préparer le coup de force qui devait mener Louis XVII au trône. Marcelle jeta à André un dernier regard, plein de tendresse honnête et vraie, et s'éloigna donc, en dépit d'ellemême, au bras de Favrol ; le comte affecta même de se pcnclier vers elle, comme pour lui glisser quelques mots à l'oreille.

Il sembla à André qu'il venait de recevoir un coup de couteau au cœur.

Pâle, fort ému, il fit quelques pas pour suivre Favrol et Marcelle, lorsqu'il aperçut, plus livide encore que lui, Jeanne Lafresnaie, qui, du fond du petit salon, tout à l'heure, avait aperçu Jacques se dirigeant vers M'^^ de Kermadio, et s'était levée, allant vers lui pour lui dire : «• Vous voyez bien que vous mentez et que vous retournez vers cette jeune fille. »

La scène avait été d'ailleurs fort rapide et n'avait que médiocrement ému Jacques de Favrol.

— En vérité, avait-il dit, cette surveillance est intolérable, et je ne savais pas que je fusse l'esclave de quel- (|irun.

VA il avait voulu écarter d'un geste élégant M'"" Lafresnaie ; uiais Jeanne, avec une expression inaccoutumée :

— Vous avez tort, avait-cdie dit, de me faire sentir com-

bien le joug vous pbse, car vous no savez point à quel parti peut me pousser la douleur.

: — A votre aise !

Et l^'avrol, toujours railleur, était allé s'interposer aussitôt entre André et M"'^ de Kermadio ; tandis que Jeanne, immobile sur le seuil du petit salon, le suivait d'un regard étrange, les prunelles brûlantes et sans larmes.

André, en la voyant ainsi, fut douloureusement frappé de cette immobilité. L'o'il seul semblait mobile dans cette physionomie, et il suivait avec persistance Jacques de Favrol, qui s'éloignait, souriant, entraînant M"" de Kermadio.

— Pauvre femme! pensait André.

Jeanne, les lèvres blanches et les yeux suidtement cernés, semblait secouée par l'égarement, et l'expression de son visage était telle qu'elle rappela brusquement André luimême à la réalité et au calme,

— Jeanne, dit- il... Jeanne, en vérité, vous sou lirez... Retirez-vous...

Elle regardait toujours, les yeux agrandis, Jacques de Favrol et Marcelle, devant qui la foule s'ouvrait avec un murmure llatteur pour la beauté correcte et la tète poudrée de la jeune fille.

— Lui! ce Jacques! se disait Jeanne... Il est là... Je n'aurais pour me venger qu'à, dire un mot, qu'à jeter un cri, et on le traînerait en prison, on le séparerait de cette femme ! C'est un traître, c'est un lâche! Il complote, il n'a ni conviction ni foi ! Si je me vengeais?

Et, les mains croisées, le cou en avant, sa jolie tête prenant tout à coup une expression presque féroce, elle regardait, tandis que les pensées les plus folles et les plus terribles s'entre-choquaient dans sa cervelle.

— Oui, un mot, un seul, et on l'arrête, songeait-elle. Je n'ai qu'à m'avancer et à parler. Vous voyez bien cet homme? Eh bien ! c'est Favrol ; oui, Favrol, ce comte de Favrol, poursuivi, traqué? Vous le cherchez partout ; c'est chez vous, c'est au Luxembourg qu'il se cache. Ah ! tu m'as perdue, tu m'as trompée ! Tu veux une autre maîtresse? Eh bien ! je te la donne, tiens, prends-la ! C'est la guillotine !

Elle ne se disait pas que ce serait odieux, infâme, tii-

deux ; elle se disait que ce Favrol avait tout mérité, puisqu'il était parjure, puisqu'il avait menti, puisqu'il en aimait une autre, puisqu'il la délaissait, elle, Jeanne. Elle se "sentait la justiciére maintenant, et cette idée do se sentir aussi redoutable amenait à ses lèvres violentes un sourire convulsif.

— Jeanne, répéta André, Jeanne, je vous en supplie, retirez-vous, venez !

André ne lisait pas clairement dans cette tète exaltée ; mais il devinait qu'il s'y passait quelque chose de tragique, et que la vue de Fn vrol avait éveillé dans cette ame un furieux transport.

Elle fixa sur André ses prunelles étranges.

— Quoi?... dit-elle. Où voulez-vous que j'aille?

— Prenez mon bras et sortons.

— Non, fit-elle, non, je reste!

Elle avait répondu d'un ton bref, absolu, qui n'admettait pas de réponse.

En ce moment, un tlotde courtisans arrivaient vers Jeanne et André, escortant Barras, qui causait justement avec le citoyen Cochon, ministre de la police.

— Je veux parler à Barras, dit Jeanne fermement. André lui prit les mains, la força à relever la tête vers lui,

et plongeant rapidement dans son regard :

— Jeanne, fit-il, vous voulez commettre quelque folie !

— Moi? Non, je veux faire justice !

— C'est Eavrol que vous voulez livrer, dit André se penchant vers elle et lui parlant tout bas, pendant que le bruit des voix couvrait ses paroles. Je vous devine. C'est Favrol que vous voulez atteindre. Et qui frapperez-vous en même temps?

— Qui? balbutia-t-elb^ effarée.

— Mon père !

— Lafresnaie ! fit Jeanne en se dégageant de l'étreinte d'André.

Elle répéta ce nom : Lafresnaie, et, comme s'il eût abattu brusquement sa résolution, son courage, sa colère, sa folie, elle baissa le front, hocha la tète, recula comme devant un gouffre ouvert.

LES MLSCADLNS 209

— Vous avez raison, dit-elle ensuite du ton d'un entant qu'on a dompté... Oui... j'étais folle... Emmenez-moi... Venez... Je soutîre tant, André!

— Remettez-vous, répondit André. Voici mon père. Laurent Lafresnaie, assez surpris, s'approchait en etîet,

les paupières baissées, les joues pâles, et sans regaj'der son fils, de Jeanne, qui, chancelante, s'appuya sur son bras |)our partir.

Barras, élevant la voix, disait en ce moment à ses intimes :

— Le souper sera tantôt servi, et Petit-Pont, mon maîtred'hôtel, a reçu l'ordre de se surpasser. S'il n'est qu'égal à lui-même, je le casse aux gages ! Mais il faut avant tout écouter Garât. Ce n'est pas le Chant Arahe ou la Clievrier qu'il nous chante cette fois; c'est quelque chose de peu répandu qu'il se propose de faire connaître en France.

— Et quoi donc? fit M'"' ïallien.

— Du Mozart.

On faisait silence dans le salon voisin, où Jean-Pierre Garât, avec sa jolie voix de ténor flexible et étendue, et son accent des Basses-Pyrénées, attaquait déjà, plein d'une sensibilité infinie, le Fin cKhan dalaino, no sa più cosa son, non pin and rai.

— Apollon avant Comus, dit Barras.

Et l'on alla applaudir Garât avant souper.

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