PACTE D ALLIANCE
André avait rapporté de l'expédition qu'il venait de tenter vers la rue de Grenelle un sentiment plus attristé que celui qui emplissait son cœur, lorsque, la veille, il avait suivi son père jusqu'au seuil mystérieux de l'hôtel de M""^ de La Jarrie. Le capitaine était loin d'être dupe des paroles de ce La Girardiére et il n'attachait aucune créance à cette alTaire de sucres et de cafés, inventée à plaisir pour donner le change aux limiers de police. Quel que fût le véritable nom du citoyen Ilcnnequin de La Girardière, André était, avec raison, persuadé que cet homme était, à Paris, un des agents du comte d'Entraigues, arrêté à Venise par André lui-même, et qu'il remplissait quelque fonction secrète, comme celle de commissaire royal, à la façon de La Villeurnoy.
Peu de temps auparavant, en effet, le Directoire avait été directement menacé par un complot, déjoué dans les premiers jours de nivôse, le 2 février, grâce au citoyen Malo, chef d'escadron commandant le 21'' régiment de dragons, et à Ramel, commandant la garde du Corps législatif, ce même Hamel à qui Augereau devait arracher ses épauletles, lors du 18 fructidor. Brotier, Duverne de Preste, Poly et La Villeurnoy, agissant au nom de Louis XVllI, avaient rêvé de
LES MUSCADINS 1 oH
s'emparer des pouvoirs publics, de siibslituer la royauté à la république, et, pour ces faits, avaient été condamnés, le 17 germinal, à la peine de mort, par le conseil militaire, qui, usant de la faculté à lui accordée par la loi du 4 nivùse an IV, avait commué cette peine, pour Brotier et Duverne de Presle, à dix ans de réclusion, pour La Villeurnoy, à une année, et pour Poly, à cinq années de réclusion, Paris était encore sous le coup de l'émotion causée par ce procès, et on prétendait que les faubourgs étaient activement travaillés par (le nouveaux commissaires royaux., alliés au club monarchiste de Clichy, aux muscadins, aux collets noirs, aux prêtres réfractaires, aux chouans déguisés, aux chauffeurs des campagnes, et à quelques ofliciers des étals-majors et fonctionnaires du pouvoir, dont on répétait les noms tout bas.
André était donc certain que cetHennequin conspirait, et conspirait avec son père. Le foyer du complot était cet hôtel de M'"° de La Jarrie, et M"'^ de Kermadio y avait son rôle. Lequel? André cherchait à deviner et ne faisait que des conjectures. Toujours est-il qu'il pouvait maintenant, sans crainte d'être démenti, se présenter devant Laurent- Lafresnaie et lui dire :■'« Je tiens les premiers fils de votre intrigue; voulez-vous, je vous en conjure encore une fois, vous arrêter avant qu'il ne soit trop tard? » Mais André connaissait son père ; il savait quelle volonté de fer logeait sous ce crâne breton, M. Lafresnaie eût plutôt donné sa vie que de reculer d'un pas.
— Je n'aurai d'action sur lui, songeait André, qu'en le désarmant par mon sacrifice ou en le fléchissant par l'alTection.
André avait alors pensé — comment n'y avait-il pas songé plus tôt?^ à cette femme que M. Lafresnaie aimait de toute sonàme, de toute la chaleur qui restait en lui, en cette àme aigrie par la déception, de tout ce qu'il gardait de fiamme mal éteinte. Ce nom était venu à la pensée d'André : Jeanne! Oui, sans doute, c'était par Jeanne, et par Jeanne seule peut-être qu'on pouvait avoir raison de Lafresnaie. Elle était pour lui tout ce que la vie gardait encore, hors de l'ambition, de caresse et d'amour Sans en être jaloux, mais en éprouvant pourtant un certain sentiment de tristesse. An-
loi miUVHKS COMPLÈTES DE JULES (LARETIE
(li'é voyait hien que, dans le cœur de son père, TafTection du fils pesait moins que Famour de l'épouse. Laurent Lafrcsnaie, cet homme aux veines en quelque sorte refroidies par Tamertume des expériences successives plus encore que par les années, retrouvait, en présence de Jeanne, des émotions presque juvéniles, des tendresses qu'on n'eût pu soupçonner dans cette nature grave et froide,
— C'est par elle que je pourrai tout, se dit André, et, le ^oir même, certain que do ce coté il allait rencontrer le salut do son père, il résolut de parler à Jeanne.
La veille, Jacques de Favrol, en quittant M"'" Lafresnaie, avait formellement promis qu'il reviendrait bientôt, le lendemain même ; et durant toute cette journée, la jeune femme avait attendu en vain, sinquiétant, se demandant pourquoi Favrol ne reparaissait point. Patiente et se contentant de rêver à lui lorsqu'elle le savait loin de Paris, elle se sentait énervée et comme frissonnante d'une instinctive terreur depuis qu'elle l'avait vu à Paris. Tant de dangers en effet l'entouraient! Emigré, proscrit, sa tête était mise à prix. On avait fusillé, au camp de Grenelle, des gens moins compromis que lui. L'imagination ardente de Jeanne s'échauffait encore davantage à l'idée des périls que courait Jacques. Elle 'le' voyait, par la pensée, arrêté, jugé, condamné, déjà.
— C'est une folie de ne pouvoir maîtriser ses terreurs, se disait-elle.
Et, quoi qu'elle en eût, pendant cette longue journée, tandis que Favrol obtenait de M""' de La Jarrie la révélation du secret qui entourait le faux dauphin, Jeanne sentait rouler dans sa tête mille idées disparates, effrayantes, mais pas une fois l'idée ne lui vint que Favrol pouvait la tromper et en aimer une autre.
11 avait cepen(hint, durant l'entretien de la veille, paru bien contraint, parfois embarrassé, mais Jeanne mettait naïvement l'embarras et la contrainte sur le compfe~~Tles préoccupations politiques et des (h^ngers courus, de ces mortels (bingers qui lui rendait plus cher cet amant et, aux yeux de cette femme, excusaient en partie sa propre faute. Il était si malheureux ! Elle avait d'ailleurs foi en lui, une foi complète, absolue. Elle croyait, (dje en était certaine, qu'il s'était donné tout entier, comme elle s'était donnée, et pour
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ne plus se reprendre. Son inquiétude était donc non de la jalousie, mais de la terreur.
La journée, puis la soirée, avaient ainsi passé, et la nuit était venue. Jeanne maintenant se tenait à sa fenêtre ouverte, assise et regardant vaguement et sans voir, la perspective des quais, à peine éclairés, et la silhouette des maisons étroites et hautes, pressées les unes contre les autres, et dont les toits d'inégale hauteur et les cheminées se détachaient nettement sur le ciel d'un bleu tendre, oii brillaient les premières étoiles. La nuit n'était pas sombre, et l'on apercevait, allant et venant, les passants, dont les voix montaient comme un murmure sourd jusqu'à la fenêtre où la jeune femme était accoudée. Parfois un refrain éclatait et se perdait au loin, couplet de la pièce à la mode, refrain ibî guerre comme le Chanl du départ, ou vaudeville de la réaction, comme le RôvpH du pniiplo. Jeanne n'entenchiit rien et continuait à songer.
Comme elle se sentait isolée et perdue dans ce grand Paris, tout plein de vie sous ce ciel d'été, dont la chaleur grisait ! Le ministre avait fait demander Laurent Lafresnaie, et par hasard le secrétaire général travaillait avec le citoyen Cochon. Jeanne était donc seule et libre : elle eût certes couru au logis oii était descendu Favrol, si elle l'eût connu. Puis la pensée lui venait qu'elle l'eût compromis sans doute, et peut-être fait découvrir, en agissant ainsi, et cette idée fixe de l'arrestation de Jacques s'emparait de nouveau et plus étroitement de son cerveau.
Elle rêvait ainsi, laissant près d'elle, sous la lampe, un ouvrage inachevé, lorsqu'on frappa doucement à la porte, et, croyant que c'était sa femme de chambre, elle' demanda :
— C'est vous, Eglé?
On ne répondit pas tout de suite, et Jeanne se b^va brusquement, se disant tout bas : .( (Test lui ! » Elle fit quelques pas vers la porte qui s'ouvrit : ce n'était pas Favrol, c'était x\ndré, André pâle, soucieux, plus sombre encore que de coutume, et qui salua Jeanne d'une voix triste.
— Bonsoir, mon ami, dit-elle doucement, toute déçue. Elle fit signe au capitaine de s'asseoir, et prenant un ton
d'enjouenuMit farlice :
'lot) (ti;i \RF,S COMPLÈTES DE JULES CLAHETIE
— Eh bien, dit-elle encore, vous voici doncl On vous croirait vraiment toujours en Italie! Vous n'avez point reparu ici depuis hier, et votre chambre est demeurée close.
— J'ai passe la nuit à l'état-major.
— Avez-vous vu votre père ce niatin?
— Non.
Jeanne se contraignit pour essayer de rire un peu.
— Allons, allons, fit-elle, j'en reviens à répéter ce que j'ai dit déjà : vous êtes lugubre comme un amoureux, mon cher André. Vous avez conquis l'Italie, mais vous avez été conquis par une Italienne !
— Encore une fois, non, Jeanne, répondit André avec cette gravité qui donnait tant de caractère à son beau et sympathique visage. Il s'agit bien d'amour pour moi, et quand toute ma jeunesse étouffée jusqu'ici, quand tout ce que j'amasse en moi de trésors d'alTection pour la femme inconnue ou rencontrée que j'aimerai, se révolterait tout à coup et éclaterait, aurais-je vraiment le droit et le temps de donner ma vie à cette femme? Croyez-moi, Jeanne, j'ai d'autres soucis que ceux-là!
— Vous, mon cher André? fit Jeanne, attirée par la loyauté de cette nature et touchée par l'expression profonde de tristesse que le jeune homme avait donnée à ses paroles; mais, si quelque douleur vous frappe réellement, pourquoi ne vous appuyez-vous pas sur ceux qui vous aiment? Vous êtes si froid et si retenu avec moi depuis votre retour, que j'hésiterais à réclamer une confidence si vous ne me paraissiez point frappé si vivement. Sachez bien que je n'ai rien de frivole, mon pauvre André, et que je suis capable de comprendre une soulfrance. D'ailleurs, fit-elle avec un adorable sourire, que vous le regrettiez ou non, je suis un peu votre mère, une mère de vingt-quatre ans, hélas ! et qui aurait peut-être besoin elle-même des leçons de son fils.
— Vous êtes bien telle que je m'attendais à vous rencontrer, ma chère Jeanne, dit André. En effet, j'ai besoin de vous, grandement besoin, non pour moi, mais pour un être (\u[ nous est cher à l'un et à l'autre.
— Votre père? demanda Jeanne vivement.
André inclina la tête sans dire un mot.
LKS MUSf'ADINS 1 57
— Est-ce qu'un danger quelconque menace M. Lafresnaic? demanda encore Jeanne.
— Oui, répondit André, et un grand danger.
— Lequel? mais lequel donc? et puis-je le conjurer? Dites, dites vite, André.
— A cette iieure-ci, dit André gravement, mon père joue sa tète.
— Lafresnaie ?
— Il conspire. Oui, Jeanne, ce pouvoir qu'il a reçu du Directoire, il se dispose à le retourner contre le Directoire lui-même !
— Qu'est-ce que vous medites-là? fit-elle éperdue. Est-ce que c'est possible? Lafresnaie, lui?... Je n'entends rien à la politique, et tout ce qui vous attire de ce côté-là me fait peur. Au profit de qui, avec qui, votre père conspiret-il?
— Au profit du roi, avec des émigrés suspects l'écemment venus à Paris.
Jeanne hochait la tète niciin tenant, comme quelqu'un qui comprend tout à coup une chose mystérieuse et qui lui échappait jusqu'ici. Ces visites cachées de Favrol, ces entretiens secrets, ces rapports constants, qui l'étonnaient et l'inquiétaient, lui étaient expliqués brusquement. Quel étrange destin ! Une même cause unissait, un même but attirait son époux et son amant !
— Qui vous a appris tout cela, André? demanda-t-elle, tremblant déjà qu'il ne fût sur la piste de Favrol.
— Le hasard d'une mission militaire. Le chef de la conjuration permanente contre la République était en Italie, à Venise, et c'est par moi que le général Bonaparte l'a fait arrêter. Ses papiers m'ont tout appris. Et ce secret, que je tiens seul dans mes mains et que je vous confie, ce secret qui fait d'un fils le juge de son père, je l'ai révélé hier nettement, en toute franchise, à votre mari
— A Lafresnaie ? Et qu'a-t-il dit?
— Eh! fit André avec amertume, vous savez bien qu'une menjace ou un danger ne peut rien pour l'arrêter. Il m'a seulement défié — quelle folie ! — d'aller le dénoncer, de le livrer à des bourreaux !
— Vous? dit Jeanne avec effroi.
— Il sail bien oiicoro, contiinia lo capilaiiio, que je suis de ceux qui se sacrifient et non de ceux qui dénoncent ! Ah ! s'il ne fallait que donner ma vie pour sauver son honneur! Mais comment? oii? quand? Autant de questions sans réponses. Pourrai-je seul déjouer ce complot? Pourrai-je me livrer moi-même pour assurer sa rançon ? Quelle issue y a-t-il à une situation pareille? J'ai cherché depuis hier; j'ai trouvé mille combinaisons folles, impossibles. Une seule m'est apparue claire et vraie. Je n'ai plus, je le vois bien, aucun pouvoir sur mon père. Sa vie passée est oubliée par lui. Son existence nouvelle date de vous... Et voilà mon espoir : ce que je n'ai pu obtenir, Jeanne, vous l'obtiendrez; c'est vous qui empêcherez mon père de se perdre.
— Moi ?
— 11 n'y a que vous, Jeanne, qui puissiez le détourner d'ime pareille entreprise.
— Moi ? répétait Jeanne avec effroi et comme si celle ('on(iance qu'avait André dans l'amour de l.afresnaie pour sa femme eût fait honte à la coupable.
— N'hésitez pas, ne tardez pas: votre voix seule est toutepuissante sur son cœur. 11 faut le sauver. Qu'il n'écoute pas son fils, soit ; mais vous, il vous cpoira. Et c'est à vous. Jeanne, que nous devrons de l'avoir arraché à ses complots, où il joue sa vie et, ce qui est plus encore, sa renommée d'homme d'honneur !
— Vous avez raison, vous avez raison, André, répétait Jeanne machinalement... Il faut le sauver... Vous avez bien fait de compter sur moi... de me tout dire... Je suis digne de votre franchise, x\ndré... Moi aussi, pour que ce nom de Eafresnaie demeure honoré, je donnerais ma vie. Vous me croyez, n'est-ce pas ?
— Vous êtes une honnête femme, Jeanne, répondit André. Sauvez votre époux !
Puis avec une sorte de rage :
— Ah! quand je pense que lui, mon père, lui, que je respectais comme le serviteur fervent de cette République à qui mon sang est dû, quand je pense qu'il est entouré (['intrigants vils, de trafiquants infâmes, de maquignons politiques qui vendraient la patrie comme ils débitent, disentils, leurs sucres et leurs cannelles ! Quelle honte !
Il inarcliaiLà grands pas, et son ombre s'allonj^eait sur lo tapis. Jeanne le regardait passer et repasser devant la lampe. A chaque parole, un sanglot qu'il éloufFait lui montait à la gorge. Toute sa loyauté se révoltait, et la jeune femme ne pouvait s'empêcher de se dire combien celui-là du moins était honnête et pur.
Les insultes dont il couvrait les complices de Lafresnaie avaient d'ailleurs frappé au cœur Jeanne, qui songeait à Favrol.
— Les connaissez-vous donc, ceux dont vous parlez ? demanda-t-elle, poussée par un secret instinct, et avec une angoisse profonde.
— J'en connais un seul, et je juge les autres d'après lui, dit André.
— Un seul? Quel est celui-là ?
— Ln aventurier, un intrigant, un homme dont le visage, j'en jurerais, ne m'est pas inconnu et que j'ai rencontré déjà dans les rangs de nos ennemis, un de ces chercheurs de hasard et de ces aiïamés qui ruineraient la France pour satisfaire leurs ambitions; un être audacieux, insolent, fier dune beauté sur laquelle il semble vouloir baser sa fortune, et qui, tout en complotant contre la République, conspire pour son bonheur personnel, car il convoite la fortune autant que les charmes d'une pauvre fille qu'on a jetée, je ne sais comment, dans ce milieu d'intrigues et de vilenies !
Tandis que le capitaine parlait, Jeanne se sentait comme prise à la gorge et devenue toute tremblante. Chaque mot prononcé par André la frappait au cœur, cliaque injure adressée à cet inconnu la frappait au visage. Il lui semblait que c'était Favrol que voulait désigner le jeune homme. Un émigré, un audacieux ! Elle écoutait, haletante, prête à arrêter sur les lèvres d'André les pbrases virulentes; puis, tout à coup, lorsque le jeune homme parla de cette pauvre fdie convoitée,' courtisée par l'inconnu, Jeanne Lafresnaie recula d'un pas et porta brusquement ses mains à sa poitrine. Elle avait ressenti une de ces sensations particulières, dit-on, àl'anévrisme; elle crut qu'elle allait s'évanouir, un frisson lui parcourut tout le corps, et ses yeux, cernés soudain, jetèrent une flamme fiévreuse.
L'abat-jour baissé de la lampe à tringle ne permeltait
pas à André de voir cette brusque décomposition du visage de Jeanne.
Il se fit un silence, pendant lequel on n'enlendit qu'un hi'uiL lointain de chants entrant par la fenêtre ouverte. Jeanne s'était remise un peu, surmontant, dominant son émotion, espérant d'ailleurs qu'il ne s'agissait point de Favrol. 11 y a tant de conjurés dans un complot!
Kl le rendit sa voix assurée, et lentement, pour qu'un l)rns(]ue sanglot ne lui coupât point la parole :
— Et cet homme, André, demanda-t-elle, savez-vous son nom?
— Son nom? fit-il avec un rire amer, son nom? Je ne counais que son nom de guerre, un nom de comédie, La Girardière, Hennequin, que sais-jc? Quant à son vrai nom, il le cache.
Jeanne crut, cette fois, qu'elle allait vraiment perdre connaissance. Elle s'appuya d'une main crispée contre une console dont ses doigts fiévreux réchauffaient le marbre.
— Lui ! murmura-t-elle d'une voix étouffée que te capitaine n'entendit pas, lui !...
Elle revoyait soudain, elle relisait maintenant, mais comme s'ils avaient été écrits en traits dfe feu,ces mots tracés par l'^avrol sur le papier qu'il avait fait passer à Laurent Lafresnaie : Le citoyen Hennequin demande à vous parler. Et ce nom, ce même nom d'Hennequin, ce pseudonyme de Favrol, elle le retrouvait sur les lèvres d'André ! Comment douter? (Comment n'être pas convaincue? La malheureuse Jeanne, tandis que le fils de Lafresnaie continuait à arpenter la chambre, souffrait une de ces tortures dont le souvenir ne peut être effacé même par des années de bonheur.
Alors elle voulut tout savoir, et le nom de la jeune fille (|ue cet Hennequin aimait, et comme il lui parlait, et de quels regards il la couvrait ! Elle voulut qu'on lui décrivît le visage, les yeux, les sourires de cet homme, et André, avec la précision d'un homme qui hait, peignit, traits par traits, à la pauvre femme, le visage de celui qu'elle aimait. Elle éprouvait une âpre, une amère, une sinistre joie <à entendre tout cela, à se répéter tout bas qu'elle avait été dupe, et que cet honiFue uientait, et (|u'il en aimait une autre, et qu'il ('tait un lâche! Sotte (|iii se fiait et perverse qui se donnait
l.KS MUSCADIiNS Mil
à lui! Mais, si André s'étaii trompé, s'il no courtisail point M"'' de Kermadio, si ce n'était là ([ue politesse et galanterie? Non, M"' de Kermadio était riche, Jacques de P'avrol était ambitieux. André avait raison. Et Jeanne, avec une fureur concenlrée, pleine de soud'rance et d'amour, se répétait à elle-même, tout bas :
— Le lâche! le lâche! le lâche !
Tout à coup, elle se redressa, al)andonna la console contre laquelle elle s'appuyait, alla droit à André, et, le regardant dans la pénombre avec ses yeux agrandis :
— André, dit-elle d'une voix vibrante, vous qui savez tout, voulez-vous apprendre quelque chose? Eh bien! cet Hennequin, ce La Girardière, cet inconnu, je le connais, moi, et je sais son nom ! Je peux le faire arrêter, je peux le faire fusiller. C'est vrai, c'est un émigré, c'est un traître; il s'est battu contre vous, il a servi Condé ; c'est l'homme (jue la police traque de|)uis deux ans, c'est le comte de Favrol !
— Favrol ! dit André, l'àme damnée, la doublure de il'Entraigues? J'aurais dû m'en douter.
— Et maintenant, ajouta Jeanne avec un geste que nulle comédienne n'eût rendu si poignant et qui voulait dire : Jf vous r abandonne, faites-en ce que vous voudrez, maintenant vous savez quel parti prend l'e.
Elle oubliait que h' capitaine iiélait ni un juge ni un justicier.
— Non, répondit André, je ne sais qu'une chose, c'est que, puisque c'est là le comte de l'avrol, Favrol est le complice de mon père, et qu'il faut avant tout que vous arrachiez mon père à ce complot.
— Oui, s'écria Jeanne, oui, c'est cela, vous avez raison ! Situation étrange, elle allait disputei- son mari à celui qui
lavait arrachée à son époux.
— Vous me jurez, Jeanne, (|ue toute votre àme et loub' votre intelligence seront employées à cela : sauver nuvn pèj-e ?
— Je vous le jure, dit-elle avec la conviction ardente d'un être sans réflexion et que la passion entraîne comme un vent violent.
— Jeanne, ajouta André en lui tendant la main, lorstiue
)(i2 fHaVRES COMPLÈTES DE JULES CLARETIE
VOUS me demanderez quoi que ce soit au monde, je vous répondrai : Me voici 1
Elle prit cette main tendue, et André sentit entre ses doigts comme Timpression d'un fer chaud ; Jeanne avait une fièvre terrible.
— Calmez-vous, lui dit-il doucement ; certes le danger est grand, mais, pour le conjurer, il faut être calme, Jeanne. Heposez-vous, et demain, ah 1 demain, sauvez-le!
11 sortit, et Jeanne, qui étouffait depuis un instant, se laissa aller sur le rebord de la fenêtre et, à demi étendue sur le parquet, les bras sur l'appui, tandis que le vent de cette nuit d'été soulevait ses cheveux, elle se prit à pleurer longuement, amèrement, son corps secoué par des soubresauts nerveux, tandis que, par une ironie bizarre, un passant en belle humeur, chantait à haute voix, sur le quai, le vaudeville final de la comédie de Picard, la Perruque blonde :
Ah ! comme on trompe dans ce monde !
L AMAM
Jeanne passa lu nuit qui suivit dans une lièvre atroce, debout, écrivant à Favrol, déchirant ses lettres, les recommençant, pleurant parfois avec rage et se méprisant de pleurer. Le jour la surprit ainsi, accablée et réellement malade. Elle se coucha, et la fatigue qui l'écrasait lui donna le sommeil et le repos. Elle dormit même fort tard. M. Lafresnaie, inquiet, la fil éveiller par la femme de chambre. Jeanne se leva, rassemblant ses esprits comme après quelques heures
LF.S MUSCADINS I (i.'}
(le délire. Elle ne souvenait qu'à demi de lallreuse souffrance de la veille. Certaines douleurs sont si profondes qu'on doute parfois de leur réalité, et qu'on voudrait mettre sur le compte du rêve ce qu'il faut porter au compte de la vie. Jeanne la retrouva trop tôt et tout entière, l'implacable vérité. Vainement Laurent Lafresnaie essaya-t-il de chasser le nuage qu'il voyait passer sur le front de la jeune femme ; il était lui-même préoccupé, sombre, et le déjeuner du matin fut pris en silence. Ni Jeanne ni Laurent ne firent remarquer l'absence d'André. L'un et l'autre savaient trop bien maintenant pourquoi André n'était pas là.
Jeanne, lasse et mourante^ n'eut même pas la pensée de tenir sur-le-champ sa promesse et d'essayer de détourner Lafresnaie de ses projets. Elle voulut attendre une occasion plus favorable, une heure plus propice. Pour le moment, la malheureuse n'avait qu'une pensée, revoir Jacques, lui parler et l'accabler de sa colère. Ce sentiment de révolte l'emplissait tout entière ; elle n'avait pas môme, en regardant son mari, cet habituel sentiment de remords qui la faisait paraître triste parfois, La seule pensée qui lui vînt à l'esprit était celle-ci : <• Il en aime une autre! » Celte idée lui brûlait le cœur.
Elle était agitée pourtant d'un autre sentiment, un sentiment de crainte. Elle redoutait que Favrol demeurât plus longtemps absent. Elle avait hâte de le voir. Il lui prenait des tentations folles de demander à Lafresnaie si le comte reparaîtrait bientôt.
Sur ce point, Jeanne Lafresnaie fut d'ailleurs satisfaite. Le comte de Favrol vint ce jour-là lui rendre la visite })romise pour la veille.
Après avoir échangé quelques paroles avec Laurent, il lui demanda la permission de saluer Jeanne.
— Elle est dans son appartement, dit le mari.
Favrol se fit annoncer chez Jeanne. Lorsqu'il entra, il la trouva pâle, les yeux toujours ardents de fièvre, et quelque chose d'amer et de douloureux sur les lèvres. Il s'avança et, sans dire un mot, en silence, il voulut lui prendre la main ; mais elle la retira d'un mouvement brusque, presque avec elfroi.
— Qu avcz-vous donc ? demanda Jacques tout bas.
itii niavULS CO.MPLKTE.S DE JULES CI.AHETIE
— Oh ! fit Joanne, vous le saurez, vous aller le savoir à 11 listant !
Elle avait élevé la voix, si bien que Favrol lui fit observer que la femme de chambre, n'étant pas loin, pouvait tout entendre et que M. Lafresnaie n'avait point quitté l'hôtel.
— Je le sais, répliqua Jeanne froidement.
Elle prit soudain un autre ton plus calme et dit :
— Ce n'est pas pour moi, qui ne crains plus rien, mais c'est pour vous et pour... lui.
Puis, montrant un siège à Favrol :
— Mettez-vous là, dit-elle, et regardez-moi bien en face... oui, là, dans les prunelles... Vous en aimez donc une autre, Jacques, maintenant?
Favrol tressaillit et devint malgré lui livide ; la brusquerie d'une telle attaque l'étonnait.
— Comment, balbutia-t-il... moi ? El qui vous a dit?...
— C'est une façon de répondre qu'on ne m'a point trompée, cette réponse-là, dit Jeanne.
— Je vous jure...
— Ah ! ne jure pas, ne mens pas ; j'aimerais mieux t'entendre tout avouer, sache-le bien ! Je ne veux pas que tu sois deux fois vil !
— • Jeanne, en vérité...
— Veux-tu que je te dise le nom de celle dont tu ambitionnes la main, la fortune peut-être? Veux-tu que je te dise où tu la vois, où lu la courtises? Veux-tu que je te prouve que je sais tout?
— Il n'y a qu'un seul homme qui ait pu vous mentir ainsi, dit Favrol avec colère.
Jeanne se mit à rire d'un petit rire nerveux et déchirant.
— Et cet homme-là, dit-elle, tu vas le nommer à ton tour, comme pour me prouver, puisque tu le devines si bien, qu'il avait dit la vérité! Mais, que ce soit lui ou un autrp^ qui m'ait tout dit, l'important est que je sais tout, et que tes tristesses auprès de moi, tes absences, ce je ne sais quoi d'ennuyé que je devinais en toi et que je mettais, niaise que j'étais ! sur le comple de tes soucis politiques, tout m'est expliqué à la fois. Parbleu! pourquoi aurais-tu quelque hâte de me revoir? Pourquoi serais-tu venu hier? Pourquoi retrouverais-je en toi l'homme d'autrefois, le charmeur qui
LKS MUSCADINS IGo
nieiilail si ImliilcniiMit, ramoiiroiix qui inaimail laiit, disailil, qiiil nradorail à mourir pour moi? Pourquoi! à (juni Itou? puisque lu ne m'aimes plus!
— Jeanne, dit Fuvrol, qui s'élait bien vite j'emis de son émotion première, et se retrouvait lui-même sceptique et fort, capable de dissimuler encoi'e et de convaincre Jeanne — à mon tour, je vous demanderai pounjuoi vous ose/ dir(> que je vous aime plus?
— Vous?
— Oui, moi, chère enfant, qui nai jamais cessé d(! vous trouver la plus adorable et la pins séduisante des femmes !
Il lui avait pris la main, et, assis près d'elle, il regardait les doigts effilés et les jolis ongles roses de Jeanne, et de temps à autre y posait ses lèvres, sans qu'elle en sentît le contact. Elle le contemplait maintenant sans dire un mot, plongeant son âme, en quelque sorte, dans les grands yeux sombres de Jacques, comme pour y deviner le secret tout entier de cet homme.
— Que diable ! dit-il encore, ne peut-on, comme vous le dites fort bien, courtiser une femme et en aimer une autre ?
Ces mots et le ton élégamment railleur dont ils furent prononcés ramenèrent Jeanne, un moment oublieuse de sa souffrance, à sa colère première :
— C'est vous qui me dites cela, Jacques, fit-elle, avec une sorte d'horreur, vous?...
— Moi, chère enfant, qui ne veux pas vous abuser, puisque vous prisez tant la franchise, et qui vous avoue qu'en effet... l'âge venant... et la réflexion avec lui... puis les nécessités de la politique...
— Il était bien question de politique lorsque vous me juriez que vous m'aimiez, que cet amour ardent durerait toujours! Et quand me répétiez-vous cela? Il y a deux jours! Deux jours ! Mais quel homme ètes-vous donc?
— Un homme comme tous les autres, simplement; un homme qui interroge ses tempes et qui y trouve des cheveux blancs. Croyez-vous que je rcve un mariage d'amour puis(|ue je vous aime, vous, et que je n'aime que vous? ,1e songe h ce que les bons bourgeois appellent un établissemeni solide, et, après avtjir savouré délicieusement, au
1G() iti:UVl!ES COMPLÈTES DE JULES CLARETIE
galop de la vie, les séductions du présent, je pense un peu aux refuges de l'avenir !
Jeanne se mil encore à rire, de ce môme rire strident de lout à l'heure :
— Ah! oui, dit-elle, l'avenir? C'est vrai, voilà votre mot à tous! L'avenir? 11 fallait y songer auparavant, mon cher comte. L'avenir ! Est-ce que j'y pensais moi, lorsque je me donnais à vous sans réflexion, sans calcul, presque sans remords, hélas ! Votre avenir? Eh bien, et le mien ? Croyezvous (ju'il soit riant: un avenir de honte, de larmes, de douleur parce que j'aurai trompé, de rage parce que j'aurai été trahie ?
— Jeanne, mais, sur ma foi! vous prenez tout au tj'agique ! Vous êtes une enfant !
— Je suis une folle et une misérable de vous avoir écouté !
Elle avait jeté ces mots comme on jetterait un cri, et maintenant, à demi tombée sur un fauteuil, elle tenait son jnouchoir entre ses dents et le mordillait en hochant la tète.
— Vous voulez décidément que votre mari nous entende? dit Favrol.
— Ah! qu'il m'entende et me tue! répondit-elle. Je l'ai bien mérité !
Le comte laissa involontairement échapper un mouvement de mécontentement :
— Vous êtes insupportable ! dit-il. La vie n'est une tragédie que si on le veut bien. Qu'y a-t-il de si épouvantable en tout ceci? Vous m'avez plu, je vous l'ai dit; vous m'avez rendu le plus heureux des hommes, et je serais effroyablement ingrat si je l'oubliais. Je vous répète que je vous aime encore, et vous allez présenter votre poitrine au poignard de votre époux ? Quelle Romaine ! On ne vit donc pas impunément auprès de républicains, puisqu'on en gagne les austères vertus !
— Jacques, dit brusquement la femme de Laurent Lafrcsnaie en se redressant tout à coup, je vous défends un tel persiflage ! Que parlez-vous de vertus républicaines, vous qui avoz eulraîné — où? je n'en sais rien! — mon mari...
— Lafresnaie ?... Ah! sur monàme!...
LKS MUSCADINS 1()7
— Je vous ai dit ({iie jo savais toul ! lit Jeanne avec éclat.
— Et cela me prouve, répondit froidement le comte, que le capitaine André Lafresnaie en sait trop !
— Vous voyez bien qu'il avait deviné, dit-elle, puisque vous le nommez vous-même!
— 11 faudrait que je fusse un triple sot, répli([ua Jacques en regardant Jeanne avec un sourire presque narquois, pour ne pas connaître le secret de la comédie qui se joue ici. A quoi servent ces scènes de jalousie, ma chère? Votre orgueil et votre amour-propre de femme sont blessés parce que j'épouse — sans l'aimer, vous dis-je ! — l'héritière d'un grand nom ? Mais, s'il ne vous convient pas de croire à la sincérité de mes paroles, si vous ne voulez pas entendre raison, si vous ne croyez pas que, marié, je puisse vous aimer encore, comme vous m'aimez, dites-vous, tout en portant le nom de Lafresnaie, il ne tient qu'à vous d't;n finir dès aujourd'hui. Tudieu ! je perdrai, je l'avoue, la plus délicieuse des maitresses — vous êtes un ange — mais vous y gagnerez de m'oublier, et, jolie comme vous l'êtes, de vous consoler peut-être plus rapidement que moi !
Depuis qu'André lui avait révélé la trahison de Favrol, Jeanne s'attendait à tout, excepté à cette sorte d'insolence élégante qu'elle rencontrait chez son amant. Elle avait pensé qu'il allait mentir, nier, tromper, essayer de reconquérir la crédulité d'une femme facile à convaincre comme toutes celles qui aiment ; mais elle n'eût jamais cru qu'il allait, de cette façon cynique et hautaine, se parer, pour ainsi dire, de sa fourberie.
La fierté de Jeanne se révoltait d'ailleurs, et bouillonnait en entendant les paroles du comte ; elle le laissait parler pour savoir au juste jusqu'à quelle limite il pousserait l'audace.
Quand il eut fini, elle le regarda avec une sorte d'étonnement, et lui dit en s'efTorçant de rester calme :
— Vous ne me comprenez pas, décidément. Vous croyez que vous avez eu affaire avec moi à une de ces femmes qui j)renaient l'amour comme un caprice, et qui, donnant à la passion, à peine une parcelle de leur cœur, peuvent le lendemain reprendre ce qui leur en reste, et i'jllrir ensuite à
l(i<S (iiaVRKS COMPLÈTES DE JULES CLARETIE
un caprice noLiveau ? Vous ne m'avez donc pas éhidiée nn seul jour, nn seul instant? Vous ne me connaissez donc pas ? Vous ave/ donc cru que tout ce que je vous disais lorsque je vous jurais que ma vie entière était à vous, c'était autant de mensonges? Cela était vrai pourtant. Oui, des femmes comme moi, lorsqu'elles tombent, ne sont pas de celles qui se relèvent, oublient leur honte comme elles (^ssuyeraient une jupe tachée de boue, et reprennent leur chemin appuyées sur un bras nouveau, quitte à retomber et à se relever encore, toujours plus souillées et toujours plus souriantes. H ne fallait pas m'aimer, si ton amour n'était que du désir. Le plaisir, c'était ton but; la passion profonde et vraie, c'était mon excuse ! Et tu me parles beauté, grâce, caprice pour moi, avenir et forlune pour toi, maintenant ([ue tu es las de mon affection et de mes baisers !... Veux-lu que je te dise, Jacques ? Tiens, c'est infâme cela, et j'aurais voulu mourir le jour où je t'ai rencontré !
— On m'a dit cela tant de fois! murmura Favrol.
— Oui, les autres, tes courtisanes titrées, ou les filles! Est-ce parce qu'on t'a menti toujours que je te mens, moi? Ou'est-ce que je vais devenir, sans toi?... seule! coupable!
— Allons, allons, fit Jacques, visiblement agacé par ces reproches entrecoupés de sanglots... Du courage, Jeanne! Est-ce que le monde se boi-ne à moi?
— Oui, pour moi !
— Chère Jeanne, dit le comte en souriant avec ironie, encore un peu et vous me rendrez fat ! Soyez raisonnable, et, si Lafresnaie vous paraît trop peu... romanesque, n'avezvous pas là, près de vous... ce héros... votre ami?...
— Que voulez-vous dire ? s'écria Jeanne, regardant Favrol avec des yeux hagards.
Le comte mettait une certaine cruauté à frapper le dernier coup qui, dans sa pensée, devait rompre absolument un entrelien pesant, et aussi sans doute une relation dont il était las.
— Je veux dire, fil-il, que l'ange consolateur est tout trouvé, et (jue, pour aciiever la route, comme vous le disiez tout à l'heure, vous avez un guide choisi et un cavalier que vous envieraient les plus difficiles. Vous êtes déjà fort avant, <■(' me seuible, dans les confidences du beau capitaine.
— Moiisiciir le coiiilo, Jil Icmiuc briis(|U{'incnt en si* rcdressunl de toute ta liautoiir de sa loyauté, vous êtes un misérable! Sortez! Sortez, dit-elle encore avec force en lui montrant du geste la porte. Il y a des paroles odieuses qui méritent le châtiment d'un homme et le mépris d'uuc femme. Uni, tu n'es qu'un lâche! Va-t-en !
Jacques de Favrol ne se dissimulait point que la sortie était diflicile pour qu'elle ne fût pas, sous le geste de Jeanne, un peu ridicule ; mais il estimait que les femmes aimées un moment ont ensuite le droit de tout dire. Il salua galamment, planta son chapeau sur l'oreille et, faisant de la main un dernier salut, fort élégant :
— Sans nulle rancune, dit-il.
Et il sortit, la tète haute et le sourire aux lèvres.
Ses dernières paroles étaient d'ailleurs un dernier mensonge .
Dorénavant ce n'était pas de la rancune, c'était de la haine qu'il avait dans l'âme, non contre Jeanne qu'il regretlait un peu, la trouvant encore agréable, mais contre André, qui l'avait ainsi démasqué.
— La morale de tout ceci, pensait-il en regagnant son logis, c'est qu'il faut hâter, par tous les moyens possibles, la double aiïaire politique et matrimoniale, surveiller le fils de Lafresnaie et agir en hâte, (jui sait si bientôt Jeanne elle-même ne deviendrait pas redoutable ? Mais non. Energie fébrile, force factice : tout cela tombcj'a avec les nerfs.
Jacques se trompait. Il y avait chez cette femme blonde, frôle en apparence, et que rémotion brisait parfois, une résolution et une puissance de résistance vraiment étonnantes. Force nerveuse ou tension de volonté, peu importe : Jeanne était capable de mettre à exécution des projets héroïques ou fous que n'eussent jamais même osé combiner certaines natures, plus violentes et plus solides au premier aspect. La première pensée de Jeanne, lorsque Favrol s'éloigna, fut di' ne point le perdre de vue, de savoir au juste où il demeurait, quelles étaient sa vie, ses habitudes, afin de le pouvoir Icnir, comme on dit, à portée de la main.
— Ces ongles, pensait-elle, ces ongles c[u"il regardait tout
LES JIUSr.AMN^. S '-tôO
I il) «il.LVKE^ LU.MFLKTtS HE JULES ILAKETIE
à riieuro et caressait, il faut que je puisse un jnur lui en labourer le visage !
Mais qui pourrait se charger de suivre, cic retrouver la piste (le Favrol dans Paris? Elle le demanderait à André, André seul laiderait dans cette entreprise. Est-ce que d'ailleurs André n'avait pas été insulté, lui aussi, par cet homme? Puis elle rougissait maintenant et tremblait, à l'idée de laisser échapper devant André, de laisser deviner par lui le secr<'t de son amour pour Favrol. Elle ne devait donc, par prudence, sallier à André que pour sauver Laurent La- IVesnaie : mais, pour i)unii- Favrol, il lui fallait un autre auxiliaire.
Le hasard devait le lui fournir sur Pheiire.
Jeanne rêvait encore, stupéfaite, aux insolentes paroles de Jacques, lorsque la femme de chambre vint l'avertir qu'il y avait là un homme qui insistait pour parler au citoyen André.
— André n'est pas ici, l'iglé, vous le savez bien, dil Jeanne.
— Aussi lai-je dil et redit à cet homme, mais il insiste...
II voudrait, dit-il, vous prier de faire sa commission auprès du citoyen André.
— Et quel homme est-ce?
— ("est un agent, dit Eglé.
Ce mot agent frappa la pauvre femme comme un trait de lumière. C'était peut-être l'aide attendue qui venait. Sur son ordre, Eglé introduisit l'homme qui demandait le capitaine, et Jean-Baptiste Picoulet, canne et chapeau à la main, la queue de sa perruque se redressant toujours tandis qu'il sahiait, entra doucement dans la chambre.
— Vous cherchez le capitaine André? dit Jeanne en regardant Picoulet de la tète aux pieds.
L'expression de ruse naïve du bonhomme la frappa.
— Oui, madame; oui, citoyenne, répondit Picoulet. Le capitaine a eu la bonté de me promettre hier qu'une certaine maladresse de moi ne me nuirait pas auprès de mes supérieurs, et je venais lui demander... le prier...
Picoulet tira de sa poche un papier enfermé dans une enveloppe et qu'il tendit à M'"' Lafresnaie.
— Ou'est-ce que cela? dit-elle.
— C'est une idée de bonne amie, fit Picoulet. Paméla, ma femme, est très prudente : elle m'a conseillé de demander au citoyen capitaine une attestation prouvant qu'il n'était nullement parlé d'une sotte méprise...
— Je ne sais ce que vous réclamez là au capitaine, répliqua Jeanne ; mais, pour peu que cela soit juste, je puis vous garantir que ce que vous demandez sera fait.
— Ah ! mad... ah ! citoyenne... je savais bien, en insistant auprès de vous, qui êtes la bonté même, que j'obtiendrais... Ma reconnaissance, citoyenne, et celle de bonne amie vous sont, je puis en assurer, éternellement acquises 1
— Soit, j'accepte, et je vais sur-le-champ vous mettre à l'épreuve... citoyen?...
— Picoulet, citoyenne ; Jean-Baptistt' Picoulet, inspeetcur... Mon logis est tout proche... place Dauphine... et Paméla tient même, quai des Morfondus, un magasin de mercerie, citoyenne, pour vous servir... Articles solides, lacets, rubans, nœuds pour cothurnes... Si la citoyenne veut l'adresse, j'ai là, de la main de bonne amie, une facture...
— Merci! fit Jeanne. C'est de vos services seuls que j'ai besoin.
Picoulet s'inclina.
— Pouvez-vous, demanda Jeanne, découvrir ihuis Paris le logis d'un homme dont je vous donnerais le signalement?
Picoulet prit un air modeste :
— Nous pouvons tout, citoyenne, fit-il... et moi en particulier, j'ose me flatter de...
— J'ai intérêt à savoir^ sans que personne que moi ne s'en doute, ce que fait à Paris un certain Hennequin de La Girardière...
— La Girardière? fit Picoulet... J'ai entendu ce nom-là je ne sais où... Ah ! oui! au théâtre d'Emulation... Nous disons Hennequin... par un /«, n'est-ce pas?... — 11 prenait des notes sur un bout de papier. — Hennequin de La Girardière? Voilà !
Puis, avec un grand flegme et une complète assurance:
— Et le signalement de Vinc/ividu? fit-il.
Jeanne décrivit à pou près la physionomie et la tourjiure du comte. ' '
172 fHaNUiïS (U.Mi'LKTE.S UK JULLS CLAHETIK
— Signes dislinetifs? aj<nilci l*icoiilel.
— Aucun ; le port haulain, rair triste et las...
— Vêlements habituels?
— Sombres, mais il change souvent de mode de se vêtir...
— C'est étonnant, fit Picoulet en s'arrètant et en relisant les notes qu'il venait de prendre, c'est étrange, citoyenne, comme ce signalement concorde avec un autre qui... un autre que... Votre homme s'appelle bien Hennequin, vous en êtes sûre?
— Très sûre !
— C'esl étonnant, c'est étonnant... Taille, physionomie, allures, tout se rapporte également à cet Hennequin et à...
— A qui? demanda Jeanne.
Picoulet baissa la voix :
— C'est à peu près un secret d'Etat, citoyenne; mais avec vous, l'épouse de mon supérieur, je puis bien parler. Cet Hennequin de La Girardière et le Favrol que nous cherchons obstinément se ressemblent comme deux gouttes d'eau!
— Ah! dit froidement la jeune femme. Eh bien! surveillez toujours Hennequin et cherchez Favrol en même temps.
— Quand on court deux lièvres à la fois... commença Picoulet ; puis s'interrompant : Bah! j'ai des pieds de cerf et un œil de lynx ; avec cela on arrive à tout... Citoyenne, ditil encore, je vous recommande mon attestation... Le citoyen capitaine serait si aimable de la signer ! Quant à votre Hennequin, ne vous en inquiétez pas; il sera déniché^ fdé, traqué, et il ne fera pas un geste, .foi de Picoulet, et ne se mouchera pas que vous n'en soyez avertie!
— (Juand vous aurez de ses nouvelles, c'est à moi, à moi seule que vous les apporterez.
— Compris, fit Picoulet en fermant son œil droit — son œil de lynx — avec son index.
H salua, partit en frétillant, et s'en alla tout rayonnant, annoncer à sa femme la joyeuse nouvelle. Quoique le buiihomme fût en toutes choses la discrétion même, il n'avait point de secret pour Paméla; il lui conta donc brusquement cette bonne fortune : il était dans les grâces de la propre femme du secrétaire général, il avait un secret commun
avoc l'épouse do son supérioiii- ; il était chargé d'imo mission délicate, il allait arriver à tout; il était heureux, il était ivre !
Bonne ainir, lorsque Picoulet entra dans la boutique, était occupée à causer avec un dragon ([ui souriait en Irisant sa moustache. Elle ne dit qu'un mol, mais un mot éloquent, en apercevant son mnri :
— Ouf!
'Et lorsque le brave liomnu^ eut achevé b>ut bas sa confidence — que le dragon discret n'écoutait pas — bonne amie ajouta :
— Encore un lèvi' après tous les autiesl Ouand nous serons à mille, nous ferons une croix !
Jeanne était maintenant satisfaite. Elle pourrait à son gré connaître l'existence de Eavrol-^dans Paris. Elle suivrait, jour par jour, ses projets; elle saurait quand il se présenterait à M"" de Kermadio : elle tiendrait cet homme qu'elle avait tant aimé, qu'elle aimait si profondément encore, à sa discrétion, à sa merci. Peut-être Picoulet ne saurait-il pas découvrir tout dal^ord la retraite où se cachait P'avrol sous le nom d'Hennequin. Alors elle viendrait en aide à l'agent, elle lui indiquerail le jour, l'heure où Favrol se rendait auprès de Lalresnaie, et Picoulet pourrait ainsi le suivre plus facilement.
Elle ne songeait guère qu'à Favrol ; elle n'avait qu'une pensée ; se venger. Comment ? Elle trouverait. Mais, quand André vint le lendemain lui demander si elle avait parlé à Laurent Lafresnaie, si elle avait essayé déjà de le faire renoncer au complot, Jeanne pria, à son tour, André de se fier à elle pour que son intervention fut plus efficace et plus décisive. Oue servait-il de donner un assaut qui serait repoussé ? Il fallait surprendre Lafresnaie dans un moment de doute et d'abattement, qui ne pouvait manquer de se produire, et c'est alors qu'il fallait agir.
— Fiez-vous-en à moi, André, dit Jeanne, et surveillez toujours de votre côté les conspirateurs. Lorsque je croirai que ma parole pourra être écoulée, je parlerai.
— C'est que les moments sont comptés et les heures mortelles, Jeanne.
— Eh bien ! soit, le plus tôt possible et à la garde de Dieu !
Elle était résolue et elle hésita pourtant. Quelques jours se passèrent ainsi, dans une sorte d'anxiété. Jeanne avait la lièvre. Elle recevait des nouvelles de Favrol par Picoulct qui, cette fois, semblait avoir vraiment trouvé la piste. Hennequin habitait dans une des rues avoisinant le Palais- Egalité, et il était descendu là, non pas sous le nom de La Girardière, mais sous celui de Migayroux. Il se donnait à son logeur pour un marchand d'huiles d'Aix; d'ailleurs, sa carte de sûreté était en règle, le logeur l'avait vue. Ce Migayroux se rendait chaque jour rue de Grenelle, chez deux bons bourgeois nommés Morin, et qui n'avaient rien de sus- [)ect; de braves rentiers très patriotes. Picoulet ne devinait pas trop ce que Hennequin de La Girardière ou Migayroux faisait chez les Morin ; ceux-ci, interrogés, avaient répondu qu'ils tâchaient de regagner dans le commerce de l'agio ce qu'ils avaient perdu depuis 89. Ce n'était pas un crime. Du mariage projeté avec M"'' de Kermadio, Picoulet ne savait rien encore.
Mais André renseignait Jeanne d'une façon bien autrement précise sur ce qui se passait chez M"'*' de La Jarrie. Bois-David, qu'il rencontrait, le tenait au courant non pas du complot politique — le chevalier n'en disait mot — mais de l'intrigue ourdie pour faire épouser Marcelle par Favrol. Bois-David commençait à soupçonner M'"*" de La Jarrie de pousser adroitement à ce mariage. Marcelle ne se doutait de rien, ni Porhouët. Les galanteries, les manu^uvres de Lovelace de Jacques échouaient devant l'honnêteté ri l'ignorance adorable de M"" de Kermadio.
André et Jeanne s'exaltaient et s'irritaient en même temps, lorsqu'ils échangeaient ces confidences. André soutirait à la fois -dans son amour lilial et dans son amour pour Marcelle. Jeanne souffrait, mais d'une cruelle façon, dans son amour d'amante lâchement trahie ; et il lui fallait dissimuler cette douleur, étouffer les cris de colère qui lui montaient aux lèvies, tandis qu'.^ndré pouvait, en toute sûreté de conscience, laisser deviner le secret de son amour jiaissant et déjà profond pour Marcelle.
Jeanne l'avait deviné, en effet, et ce jeune homme bronzé
par lu guerre avait senti la rougeur apparaître sous le hàle de sa peau.
— Pourquoi v.ous en défendre, André? avait alors dit Jeanne. Je vois bien maintenant pourquoi vous èles sombre ; vous êtes jaloux, et la jalousie, cela ronge et cela tue!
— Ai-je le droit d'être jaloux ? disait André.
Et toujours le même nom remontait à ses lèvres :
— Et mon père, Jeanne?
Laurent Lafresnaie n'avait jamais avec son fils, et mainte-' uant avec sa femme, que de rares et courtes entrevues; on eût dit qu'il fuyait à la fois Jeanne et xVndré. Il devenait triste, sa gravité se faisait sévère, sa froideur devenait glacée.
— Peut-être se repent-il? pensait André.
Lafresnaie ne se repentait pas. Il continuait, avec une àpreté sinistre, l'œuvre commencée avec Favrol. Traître à sa foi première, il voulait du jnoins aller jusqu'au fond de sa trahison. Cette audace lui plaisait.
Il se passait môme dans l'esprit de Lafresnaie un phénomène inattendu. Un sentiment profond de jalousie s'était peu à peu éveillé chez cet homme. Il avait été étonné d'abord, puis inquiet, des allées et venues qu'il remarquait dans sa maison, de l'espèce de nouvelle atmosphère morale qu'on y respirait. Lïntimité inattendue qui s'était établie entre André et Jeanne, succédant à cette fa(;on d'antagonisme sourd, qu'il avait auparavant remarqué entre eux, Lavait étrangement frappé. Certains soupçons rongent comme les plus puissants caustiques. Lafresnaie essayait vainement de chasser de telles pensées; ses réllexions l'y ramenaient fatalement, cruellement. Tout reportait son esprit sur ce point comme on ne sait quel instinct ramène un meurtrier vers l'endroit où il a commis son forfait. Et une telle pensée inspirait en ellet, tout d'abord, à Lafresnaie de l'effroi et du dégoût.
Etait-ce possible ? André eût osé lever les yeux sur sa belle-mère ! Mais quoi? il était jeune; elle avait vingtquatre ans. Quelle rage ! Après avoir vainement lutté contre ce soupçon aigu, dévorant, Laurent Lafresnaie trouvait maintenant une sorte de volupté farouche à se laisser à toute heure mordre par lui. II éprouvait d'ailleurs une sorte de consolation malsaine à se dire que son fils, ce puritain,
ce soldat éprouvé, qui avait comme insulté la faiblesse paternelle du hfiut de sa foi républicaine, ce Caton en uniforme avait commis, lui aussi, une lâcheté toute humaine. Laurent l'avait pourtant aimé, ce fils ! Il l'avait rêvé brave, généreux, loyal, tout ce qu'André avait été d'abord avant de descendre à ce rôle odieux de trompeur, car ce père en était certain maintenant. Jeanne et André s'aimaient. Cette Jeanne, cette Jeanne adorée, elle savait donc aussi mentir! Car enfin, pourquoi ces conciliabules, ces rendez-vous, ces sortes de chuchotements, ces visages attristés, ces attitudes douloureuses, embarrassées, s'il n'y avait pas là, tout près d'eux, quelqu'un dont ils se jouaient, dont ils n'osaient affronter le regard ?
L'esprit mauvais et la haine de J^^avrol se trouvèrent d'ailleurs là tout à point pour- corroborer dans l'âQie de Laurent cet atroce soupyon. Décid.é à sacrifier André, à supprimer cet obstacle, Favrol voulait d'abord que le jeune homme devînt au moins à demi odieux à son père. Plus d'une fois, Jac(pies avait amené, dans ses entretiens avec Lafresnaie, la conversation sur le compte d'André. Chaque fois Lafresnaie avait changé de propos avec une résolution évidente de ne point s'arrêter un tel sujet.
— 11 le hait donc? avait pensé le comte tout d'abord, l'uis celle pensée nouvelle lui était venue:
— S'il en était jaloux?
Jacques ne fut pas longtemps à s'en convaincre. Il parla de Jeanne et d'André, et vit briller dans le regard du secrétaire général une flamme inaccoutumée. Favrol avait trop connu toutes les passions pour n'en pas avoir l'expérience ; il ressemblait à ces malades qui, après les avoir supportés, pourraient soigner certains maux aussi bien que le font les mé- <lecins.
— Bien ! se dit-il, là est le côté faible.
Et dès lors, avec une habileté de diplomate et une finesse de Florentin, Jacques avait laissé habilement tomber, cl comme goutte à goutte, des paroles douteuses dans l'oreille de Lafresnaie. Il est des lago en bas de soie, Favrol en était un. Capable de lutter en plein soleil, au besoin il savait aussi l'user dans l'ombre. Toutes les armes sout l)Ounes pour des mains exercées.
LKs ^rrscADiNS 177
Un jour, dans un moment de rage, alors que lui parlant de la conjuration, qu'il fallait rapidement mener à bonne fin, Jacques de Favrol s'interrompit pour lui dire :
— Vous ne m'écoutez pas, vous pense/ h antre chose; votre préoccupation est aupri^s de Jeanne.
— Ainsi, interrompit brusquement Lafresnaie, vous croyez qu'il l'aimerait?
— Oui? demanda le comte, feignant de ne rien comprendre.
Lafresnaie passn rapidement sa main sur ses yeux et dit d'un ton brusque :
— Uien. Je suis fou !
Puis il ajouta, délournant sa pensée de Jeanne e( d'André:
— Vous avez raison : les é\éuements se pi'essenl, il f;iut agir! Avez-vous vu Barras?
— Je le verrai à la fêle qu'il donne (bins deux jours, (lit Favrol, et le lendemain nous nous concerterons définitivement.
-• — Oui, car ce qui languit doit mourir. C'est (rop attendre, (loi te vie est insupportable. Agissons.
Favrol suivait en quelque sorte les mouvements mêmes du cn'ur de Lafresnaie, 11 le voyait agité de mille sentiments divers, et, certain maintenant qu'une colère véritable couvait dans l'âme du père, il se disait avec son implacable sourire que Laurent î.afresnaie ne se lèverait pas sans doute le jour où le salut des conjurés exigerait qu'André dispaiMit.
— Ce galant rival, songeait Jacques de l^'avrol, ce béros d'Arcôle, est un homme mort !
Favrol était de ceux qui ne voient jamais d'obslacle entre leur main et leur d('sir.
178 (Ha-VRES COMPLÈTES DE JULES CLARETIE