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LE PALAIS-EGALITE

La conspiration dont Favrol et M™"' de La Jarrie étaient les deux principaux agents eût été, à dire vrai, fort peu redoutable pour le Directoire exécutif de la République fran- (jaise, si les conjurés de la rue de Grenelle n'eussent pas eu des ramifications nombreuses dans Paris. Peu de temps auparavant, au lendemain de la découverte du complot de La Yilleurnoy, un des accusés du procès de Gracchus Babœuf, le nommé Monroy, avait pu, dans la séance du 17 germinal, devant la haute cour de Vendôme, s'écrier, en parlant du comité insurrecteur royaliste de Clichy,dont tout Paris avait connaissance : « Lorsque les royalistes conspirent, ils ont " des facilités que nous n'avons pas ; on ne peut les sur- « prendre : ils se réunissent en s'invitant à de somptueux " repas dans lesquels ils s'enivrent d'incivisme et de vin. -

La déplorable et ridicule affaire du camp de Grenelle })eut servir à montrer la vérité des paroles de Monroy. Six ou sept cents hommes qui se réunissent à Vaugirard, partent en chantant, s'avancent, bouteille en main, vers les soldats du camp de Grenelle, et essayent de les insurger : n'est-ce point là l'entreprise la plus folle ! Et cependant elle put un moment effrayer les citoyens. Les échautfourées de ce genre se renouvelaient d'ailleurs assez souvent alors. La police du Directoire ne ramassa-t-elle pas, un beau matin, dans les rues de Paris, cinq drapeaux blancs portant cette inscription : Mort aux réijubl'wiùns l }'icc le roi! i)n s'en moqua.

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Les drapeaux n'étaient que des mouchoirs d'un blanc assez maculé. Un journaliste appela l'atTaire la conspiration des mouchoirs, on se mit à rire et tout fut dit.

Le Club de Clicluj, que les soldats d'Italie et de Sambre-et- Meuse devaient bientôt menacer de leurs baïonnettes, n'en siégeait pas moins et n'en tramait pas avec une activité moins grande ses complots avérés contre la République. Ce club, né au lendemain du 9 thermidor et fondé par quelques dissidents du club des Jacobins, avait peu à peu acquis une importance politique réelle. Lemerer, Pastoret, Camille Jordan, Henri Larivière, Boissy d'Anglas, que le j)euple appelait toujours Boiss //-Famine, en étaient les orateurs importants. Thibaudeau, dans ses Mémoires, a caractérisé les opinions de la plupart des Clichijens : « C'étaient des jacobins blancs, dit-il, mais de vrais jacobins. >» Deux de ces clichyens, Mersan et Lemerer, étaient en rapports constants et directs avec les agents de Louis XVIII, ces commissaires royaux, dont le comte d'Entraigues, l'ami de Favrol, était un des principaux. Dans ce club de Clichy s'élaboraient les projets de tactique et de petite guerre dont on devait user au Corps législatif. Par lui, Pichegru était arrivé à la présidence des Cinq-Cents ; i)ar lui, les dernières élections, fortement travaillées, avaient pu paraître défavorables à la République. Le club de Clichy avait ses gens de talent, dont, par exemple, Royer-Collard faisait partie, et ses brouillons, ses inutiles, parmi lesquels des jeunes gens à la mode, comme Sainte-Hermine et le petit Chàteau-Ponsac.

Faire partie du club de la rue de Clichy était d'ailleurs, pour les habitués du bal de Tivoli ou du glacier Garchy, une sorte de titre de noblesse. On avait l'air sérieux, occupé, profond, politique. Cela donnait une situation dans le monde. Lorsque la tendre Illyrine ou la petite Orphise demandait ce qu'on faisait, on répondait galamment : " Je conspire ! »

Mais ce n'était pas assez de conspirer ; il fallait affirmer aussi quelquefois qu'on savait mettre la main à la pâte et rosser les patriotes, comme autrefois les raffinés et les petits-maîtres, ces ancêtres des muscadins, rossaient le guet. On n'était même un véritable incroijable, un impossible, un muscadin, qu'à la condition de joindre la pratique à la théorie. D'ailleurs, comme on était prudent, on se mettait

cinquante contre un faubourien lorsqu'on voulait donner une leçon à quelque carmagnole.

(\q nom de ntascaf/ins, qu'on réservait aux clichyens de la rue et des promenades publiques, exprimait bien, avec son accent j)iitoresque, la tournure et le caractère même de ces (' beaux iils » de la jeunesse dorée, parés, coquets, fades et 7)ius(jués. Leur odeur de musc leur avait sans doute valu ce sobriquet expressif, à moins qu'il ne vînt de quelque personnage, sans doute ridicule et efféminé, d'une comédie de société; car, avant la Révolution, dans les salons, une tragédie burlesque. Muscadin et Margotine, et l'on retrouve ce même nom de muscadin dans la bouffonnerie de Fonflé de Francassalle, Gargamelle vaincu ou la bataille cF Anlioche , un acte en vers, représenté le 2 décembre 1778, sur le théâtre des Variétés-Amusantes. Muscadin, dans cette parodie, est le confident de Girolle, prince d'Antioche.

Quelle qu'en fût au surplus l'origine, ce nom de muscadins était resté aux jeunes gens de Fréron. Le muscadin était le mâle, peu mâle, de la merveilleuse. Il parlait comme chantait Garât, il marchait comme dansait Gardel, il aimait comme écrivait Demoustier. La mythologie la plus affectée s'unissait dans son langage au royalisme le plus pur. Il était païen, tout en étant i^éacteur. Il se montrait prudent tout en se déclarant terrible. Il brandissait un bâton farouche d'une main tout juste assez vigoureuse pour porter un éventail à bras tendu. Et pourtant le muscadin avait parfois une carrure et des cuisses d'Hercule. C'était l'afféterie devenue musculeuse et le marivaudage ayant du biceps. Ils allaient et venaient, surchargés de joyaux et hardis comme Achille. Un roulement de tambour, disent les pamphlets du temps, les faisait rentrer sous terre.

Depuis leur aventure du Pont-Neuf, le duel à coups de choux, lors de l'entrée des soldats de Dammartin, les amis de Sainte-Hermine et de Château-Ponsac, ces héros qui s'appelaient Ponvalin et Renaudière, n'avaient plus fait parler d'eux. On les avait bien revus sans doute au Petit Cdhlentz ; dans la boutique de la petite glacière., fermée de rideaux mauves; au théâtre Feydeau ; chez Méot, partout où la mode attirait ses fidèles, mais fort raisonnables en

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apparence et point belliqueux. Ponvalin surtout atlectait des allures tout à fait prudentes depuis qu'il savait qu'on préparait, rue de Grenelle, une action décisive où l'on jouerait sa vie. 11 trouvait que l'existence avait des charmes, et il se souciait médiocrement de se séparer d'Acte etd'Elodie qu'il trouvait ravissantes tour à tour et indilleremment.

Ces deux beautés si peu semblables partageaient d'ailleurs sans avarice leur all'ection entre Renaudière et Ponvalin, et il en restait môme pour Chàteau-Ponsac ; ce n'était pas des femmes économes de sentiment. Presque chaque soir, à Feydeau, Renaudière et Ponvalin se trouvaient côte à côte pour applaudir Acte, qui chantait une fort jolie ariette d'une voix délicieusement fausse ; Acte, pour les remercier, les tutoyait tous les deux. Elodie elle-même, la froide et blonde Elodie, divisait son cœur entre ces deux séducteurs, qui ne paraissaient nullement être jaloux l'un de l'autre.

— Il y a des fèrrs <rav)nes, disait Ponvalin ; Renaudière et moi, nous sommes fcres en amour !

— Parole verte ! ajoutait Renaudière, la jalousie est un sentiment de croquant. Je me toiiveais stupide de me fascf pour deux lutines ! Je les aime, elles niadocnt : ça me suffit!

Le bonheur des deux amis eût peut-être été complet sans Sainte-Hermine. Sainte-Hermine aimait les entreprises amusantes, et, depuis l'aventure du Pont-Neuf, il rêvait de faire encore quelque tapage. Un matin, avant l'heure du déjeuner, chez Garchy, tout en prenant un verre de punch au lait, le buste penché sur le dossier d'une première chaise, et les mollets appuyés sur le siège d'une seconde, Sainte- Hermine dit nonchalamment à quelques-uns de ses amis :

— Vous n'étiez pas au club de (Michy hier, messieurs ? Vous n'y avez pas entendu traiter de la bonne façon ce petit scélérat de Louvet ?

— Non, dirent la plupart des amis.

— C'est doïnmaze, fit Sainte-Hermine. Je ne sais qui a fait là un beau zoH discours. Savez-vous que Louvet est aujourd'hui établi aux Galeries de bois, et qu'il y ven<l des I ivres ?

— Parbleu ! fit un muscadin, je lui ai même donné, il y

a six mois, un zarivari, en compagnie de quelques zcK/trs zois.

— Ce Louvet, paraît-il, reprit Saint-Hermine, trouve que le Paluis-Oyal est trop — comment dit-il ça ? — héactionnaïrc ! 11 démhiazr ! Concevez-vous cela ? Il lanspotp son officine de sales bouquins et ('quifs évolutioniia'ires à riiùlel de Sens, au faubourg Saint-Zerntaifi . Messieurs, ze vous popose de ne pas laisser patie maite Louvet sans lui sonner le boute-selle. Ze m'ennuie, ze suis agacé, z'ai mal aux nerfs. Si nous allions casser les caheaux de la boutique du (/i/wndin? Ça me <l\staihaitl

— C'est une idée, répondit le chœur des muscadins. On ne sait où passer sa journée !

— Voilà un but, du moins, fit Saint-Hermine. Ce nisieu Louvet, un conventionnel, qui fait encore du tapaze l J'aitrais plaisir à battre ses habits pour en ôter la poussière, et c'est la pemière fois, ze gaze, {[wa paheille fotunc sera advenue à ses hardes !

— Zannant ! dit Château-Ponsac, qui écoutait.

— Allons ! conclut Saint-Hermine, qui était, comme toujours, le chef de ces expéditions.

Chàteau-Ponsac proposa de déjeuner tout d'abord chez Méot, l'illustre restaurateur, Méot, oii il savait qu'il rencontrerait le quatuor d'Ëlodie, d'Acte, de Renaudière et de Ponvalin

Ces deux amis parurent fort peu enchantés de voir arriver soudain Chàteau-Ponsac.

Eh revanche, les beautés furent agréablement surprises. Chacune d'elles posa doucement un baiser sur la joue du petit Chàteau-Ponsac.

— Me voilà sacré chevalier, dit celui-ci.

— Et sacré par deux merveilleuses sans peur, fit Sainte- Heruiine.

— Et sans reproche, ajouta Acte en riant.

— 11 faudrait un s^ à repjroche, dit Saint-Hermine, car vous aimez tous les pluiels, mon zoli cœur !

On n'était point h\, au surplus, pour débiter des galanteries. On déj<'una avec ujie certaine gaieté, et cependant il était près de trois heures, et j)lus d'une bouteille était

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vide, lorsqu'on so décida à prendre le chemin du Palais- Egalité.

Château- Ponsac avait saisi le bras d'Aclé, et Elodie s'appuyait nonchalamment sur Sainte-Hermine, en le regardant en dessons avec de grands yeux bleus et vagues, si profondément poétiques et expressifs, qu'ils ne disaient absolument rien.

Derrière eux, bras dessus, bras dessous, et légèremeiiL échauffés par le repas, venaient Ponvalin et Renaudière, qui conLemplaient })hilosophi(|uement leurs maîtresses, marchant par couples avec leurs amis.

— Eh bien! moi, disait Ponvalin, tu me croiras si tu veux, Rcnaudière, on me rend service en me privant d'Acte.

— Je compenils ça, lit Renaud ière.

— Acte... zarnHuite .. Acte... havissantr... El puurlanL elle m'ennuie !

— Ze me suis souvent demandé, ajoula l'autre, ce que nous dirions si elles étaient laides.

— Qui sait? nous les adohehions peut-cire!

— L'humanité est tout à fait canaille, conclut Renaudière.

Sainte-Hermine et Ghâteau-Ponsac, évidemment mis, eux aussi, en gaieté par le Champagne ou la liqueur des îles de Méot, s'avançaient en titubant plus ou moins élégamment aux bras de leurs compagnes et en chantant, tout en faisant tournoyer leur bâton de vigne, un refrain chéri des muscadins :

Pourquoi nous marier,

Quand les femmes des autres.

Pour être aussi les nôtres,

Ne se font pas prier ?

Pourquoi nous marier?

Derrière Ponvalin et Renaudière, une dizaine de jeunes gens portant l'inévitable perruque blonde des hommes et des femmes du Directoire, marchaient en regardant d'un air arrogant tous ceux qu'ils pouvaient, parmi les passants, soupçonner de républicanisme. Quand ils rencontraient un soldat, ils se taisaient.

Le cortège ainsi composé fut même un instant troublé, lorsqu'il approcha du Palais-Egalité, en apercevant \vn déta-

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cheineiit de grenadiers qui lonj^eail, du côté de la rue des Bons-Enfants, les bâtiments du palais, et semblait descendre vers la rue ci-devanl Saint-Honoré. Ce détachement était commandé par un sous-olficier qui marchait au milieu de la rue, côte à cote avec un petit honune en habit noir, dont la ([ueue de la perruque se montrait frétillante sous un feutre usé,

11 était extraordinaire;, sans nul doute, de voir des soldats guidés, en apparence,. par un homme en costume civil. On eût été plus surpris encore si Ton eût appris que ce guide, qui se rengorgeait tout en marchant, était M. Picoulet, le mari de Paméla, l'agent qui ne se trompait jamais. Pour le moment, J.-B. Picoulet tâchait, en redressant sa petite taille, d'arriver à la hauteur du sergent de grenadiers qui l'accompagnait. Picoulet avait d'ailleurs l'air profondément convaincu d'un homme qui va remplir une mission d'où dépend le salut de la société.

Il répétait de temps à autre au sergent :

— Vous verrez, vous verrez où je vous mène.

Le sergent marchait en toute confiance et les grenadiers emboîtaient le pas derrière le sergent. Celui-ci savait vaguement qu'il s'agissait d'une arrestation et d'un complot. Picoulet lui avait simplement dit, en exhibant l'ordre qui mettait à la disposition de l'agent les hommes dont il aurait besoin :

— Nous allons prendre dans nos filets ce qu'on peut appeler un gros poisson.

— Quel qu'il soit, nous en avons harponné bien d'autres en Italie, je vous le garantis, avait répondu le sergent. Moi qui vous parle, j'ai pris Mantoue.

Picoulet avait une v<''i-itable envie de répondre que Mantoue était peu de chose à coté de ce qu'on allait saisir, mais il s'arrêta pour ne pas humilier le sergent.

Ce pauvre Picoulet croyait bien, cette fois, toucher absolument à la fortune. Il y arrivait par deux moyens : par M""^^ Lafresnaie, dont il était — et il se souriait complaisamment à lui-même en se donnant ce titre — l'homme de confiance ; par son propre talent et grâce à son habileté, qui venait ih* le mettre sur la voie tant cherchée de Jacques île Favrol.

Picoiilet, en reclioi-cliaiil avec son aclivité fébrile et cette coiiflance en hii-nièiue qu'il possédait autant que César ou 13ouaparte, la trace du citoyen Hcnnequin de La Girardière, désigné à lui par r('>pouse de sou supérieur, n'avait abouti, on l'a vu, qu'à dénicher un certain Migayroux, marchand d'huiles à Aix, et il ne s'était nullement douté que Migayroux, Hennequin ou Favrol ne faisaient qu'un. Il s'était donc leniis en campagne, ne désespérant pas d'arriver à une victoire. Picoulet était de ceux qui ne doutent de rien : il ne (huilait ni de la vertu de sa femme ni de son propre génie, et lorsque, le soir, qiuind il rentrait un peu essoufflé d'avoir moulé ses cinq étages, M""^' Picoulet lui demandait d'un ton aigre :

— Eh bien! où en étes-vous? avez-vous décidément fait fortune ?

— Patience, bonne amie ! tout arrive en son temps, répondait Picoulet en se frottant les mains. Je crois bien que je tiens l'occasion aux cheveux.

— Faites doue (jue la mèche ne se casse pas, et que vous ne (h^neuriez pas toujours un pauvre hère !

Paméla avait le mot dur, certainement, mais l'indulgent Picoulet ne s'en fâchait pas. Il était d'ailleurs si profondément convaincu de sa supériorité intellectuelle, qu'il préférait attendre encore un peu, afin d'écraser M'"° Picoulet sous le plus absolu des succès.

Picoulet, en tournoyant autour du Palais-Egalité, à travers ces rues et ces ruelles qui allaient de la rue Saint-Honoré au Louvre, étudiant, inlerrogeant les infâmes lieux et les c(^u})e-gorgc, les luMels à la nuit^ tout ce qu'il y avait de hideux, et sentant l'immondice et le crime, autour du palais; puis vers les hôtels de Ci'équi, de Longueville et de Crussol, qui, démolis plus lard, sous le premier Empire, devaient former le quartier du Doyenné, Picoulet, observant et furetant, avait remarqué, dans une maison de la rue Neuve-des- Bons-Enfants — aujourd'hui Uadziwill — un homme jeune, de haute taille, de noir vêtu, qui, l'air évidemment inquiet, rasant les maisons, hâtant le pas, se rendait en ce même logis, où il entrait dun pas lajdde comme quelqu'un qui craint dètre vu. Cet homme demeurait parfois assez longtemps dans la maison, et, lorsqu'il en sortait, il prenait l'at-

l.ES .MUS.AIMNS. ll l 'ioi

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titiulo (Ic^ajiée d'un homme qui Uàno. Picoulot avait remarqué bien souvent que cet individu portait des paperasses sous son bras. Un jour même, après être entré avec des papiers dans la maison de la rue Neuve-des-Bons-Enfants, il était jcssorti les mains vides, il avait repris son chemin habituel, se dirigeant vers la rue de la Loi — rue de Richelieu — et là il avait pénétré dans une maison de haute apparence ; mais Picoulet 1 avait bientôt vu ressortir, un peu pâle, troublé, et l'agent avait eu de la peine à le suivre, tant l'inconnu, hâtait le pas vers la rue Neuve-des-Bons-Enfants. Picoulet, fort heureusement, ainsi qu'il le répétait, arait des jamhes; il n'avait donc point perdu ses distances derrière l'inconnu, et il avait vu cet homme s'engouffrer dans la porte d'entrée du logis; puis reparaître, le front joyeux, tenant sous son bras un rouleau de papier jaune.

— Evidemment des papiers compromettants, songeait Picoulet. Ce gaillard-là trame quelque chose d'épouvantable.

Entre le soupçon et la certitude, il y avait moins loin, dans le cerveau de Picoulet, qu'entre la coupe et les lèvres. '

L'agent fut bientôt convaincu de la culpabilité de cet individu, et après avoir étudie encore le signalement de M. de Favrol, Picoulet eût donné son cou à couper que l'homme aux papiers oubliés n'était autre que le comte.

11 y avait déjà plusieurs jours que Jean-Baptiste .épiait ainsi l'inconnu de la rue Neuve-des-Bons-Enfants. Il avait remarqué que cet homme ne se présentait au logis que tous les deux jours, dans l'après-midi, vers trois heures. Picoulet avait essayé de s'informer auprès du p rtier de la maison, mais cet honnête citoyen lui avait fait, en clignant les yeux, une ré[)onse stupéfiante :

— Je ne connais point le particulier, avait-il dit; mais c'est un godelureau qui vient ici pour ^oir une dame fort jolie, un jjcu mûre, avec des yeux superbes : une luronne !

— Bon, avait aussitôt pensé Picoulet, en voici un qui veut détourner mes soupçons; il est du complot. Très bien ; on le surveillera. Avec cela que l'homme aux papiers a bien l'air de quelqu'un qui vient ici causer tl amour!

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Et poiirlaiit Picoiilct avait été un moment ébranlé en apercevant, denx jours auparavant, le soir, à la nuit tombante, rindividu qu'il filait sortant de la maison de la rue Ncuve-des-Bons-Enfants avec une femme au bras, la tète couverte et cachée sous une capuche. Ils s'étaient séparés, après quelques pas faits en commun, et l'inconnu avait repris son chemin habituel, vers la rue de la Loi, tandis que lii femme prenait la direction du Louvre.

M. Picoulet s'était alors pincé le nez entre les doigts de sa main droite et il avait un moment réfléchi :

— - Gomment! Il ne s'agirait que d'une amourette, d'un banal rendez-vous, d'un couple de tourtereaux?

Il haussa les épaules au bout de trois minutes.

— • Allons donc! c'est impossible! Les papiers qu'// avait sous le bras n'avaient guère l'aspect de lettres d'amour, de billets doux et de poulets. Je parierais pour des parchemins revêtus du sceau de Louis XVllI, qui n'est qu'un vil prétendant et que je traquerai, sarpejeu ! tant qu'il ne sera pas au pouvoir. Des rendez-vous d'amour? Jamais de la vie l Je brûlerais mon poing, comme Scévola, pour prouver que c'est le comte de Favrol, et que cette femme est une émigrée ! Mainteiumt il s'cigit de les traîner devant la justice.

Et Picoulet se frottait les mains.

H ne pouvait cependant — se disait-il — o[)érer seul une arrestation pareille. 1! ne doutait poiiil, en ellet, que la maison de la rue Neuvc-des-Bons-Enfants ne recelât un véritable arsenal et ne fût comme une citadelle. Peut-être y avait-il la plus d'un conjuré tapi et armé juqii'aux dents. Tout tatillon qu'il était, Picoulet ne manquait piis de counige,, mais il voulait pourtant être certain de ne pas voir sa proie lui échapper. C'est pourquoi, ne voulant plus s'adresser au citoyen Lafresuaie et au ministère de la police générale, il était allé trouver tout droit, place Vendônu», le citoyen Lagrange, chef de bureau du citoyen Nicoleau, président des administrateurs du département, et lui avait exposé son cas. 11 demandait, pour mener à bonne lin une entreprise décisive, une escouade de grenadiers.

Le citoyen Lagrange, confiant dans le coup d'œil de Picoulet, avait promptement accordé k l'agent ce (|ue celui-ci demandait.

— Etes-vous bien sûr d'avoir besoin de ces hommes?' avait-il dit seulement.

— Je crois pouvoir vous affirmer que je m'en servirai. Le ton de Picoulet était si fin et Tair dont il parlait si plein

de sous-entendus que Lagrange avait ajouté :

— Soit ! Voici l'ordre que vous demandez. Après tout, s'ils vous sont inutiles, les grenadiers en seront quittes pour une promenade.

Le mot promenade avait fait sourire Picoulet.

— Il s'agit bien de promenade, pensait-il; c'est peut-être à un assaut que nous marchons.

Et, lorsque les muscadins le rencontrèrent, Picoulet, redressant sa petite taille, prenait déjà des airs vainqueurs.

11 demandait au sergent :

— Gomment vous nommez-vous?

— Pierre Poupinel, dit Canis-Cclhf^rjas^ répondit le sergent.

— Bravo, fil Picoulet. Cliacun de nos deux noms couimence par un ^a C'est d'un bon augure: Picoulet et Poupinel. Que direz-vous, sergent, quand on lira dans la Gazette nationale un article ainsi libellé : « Hier, dans l'après-midi, " le citoyen Jean-Baptiste Picoulet, inspecteur de première « classe, escorté du sergent Caïus-Céthégus Poupinel, oui H arrêté, rue Neuve-des-Bons-Enfants... »

— Ont arrêté qui ? ht le sergent.

— Mais non, n'anticipons pas; vous verrez cela loul à l'heure.

Et, t'oul en avançant, Picoulet continuait à se frotter les mains.

Les muscadins n'avaient eu garde de broncher en passant devant les soldats qui, du coin de l'œil, et ricanant tout bas, regardaient les gros bâtons et les perruques blondes.

Ponvaliu ne cachait point à Renaudière qu'il redoutait une rixe.

— C'est odieux! disait-il tout bas, de laisser circuler })Hr les rues des gens ainsi armés de fusils.

— La tyrannie continue, ujoulail lidiaudière à l'oreille de son ami.

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Sainle-Hcrniiiie, CI)àleuii-lNHisHc, Eloclie et Acte, péué- Iraiciit déjà sous les arcades du PaUiis-Egalit(''.

Le Pa/ai'^-Ef/aH/é, ci-devant Palais-Uoyal, avec ses arcades pleines de [u'omeneurs, ses boutiques étincelanles, dont les enseignes des bijoutiers portaient quelquefois des noms tracés en lettres dianiantées, son jai'din enconil)ré de llànenrs, de polili((neurs, de muscadins, d'agioteurs, de filles, SCS Galeries do hois, où la luxure appelait, en plein jour, la débauche; le Palais-Egalité était le centre de la vie de Paris, de cette vie factice, frelatée', fouettée, qui est la vie ardente et folle, vicieuse et séduisante. Les villes ont, comme nos corps, du pur sang artériel et du sang veineux et noir. C'était le sang veineux de Paris qui coulait au Palais-Egalité, où les guinées des émissaires britanniques, ravageant le papier-monnaie , sonnaient aussi faux que les éclats de rire joyeux des belles impudentes étalant leurs charmes en plein jour.

Dès l'entrée du Palais-Royal, devant le perron qui termine la rue Vivienne, les agioteurs se tenaient en foule, trafiquant et tripotant; hommes, femmes, fournisseurs ventrus et gens râpés, tout se mêlait et se coudoyait. La Bourse, qui avait occupé l'église et le cloître des Petits- Pères, était fermée depuis 1795, les spéculateurs ayant joué sur les assignats au point de les déprécier. Mais boursiers, escompteurs de mandats et maquignons, les maijolets^ comnu' on disait, se donnaient rendez-vous tievant le perron du Palais-Egalité et le Iratic continuait de plus belle. C'(''tait le triomphe écrasant de l'agio.

Le louis d'or valut jusqu'à dix-huit mille livres assignats. Mercier, l'auteur du Tableau de Paris, vit un jour un billet de cent francs par terre, et il entendit un homme du peuple dire :

— Il ne vaut pas la peine d'être ramassé !

Autour du Palais-Egalité, dans les rues basses, c'était la misère ; mais, au dedans, c'était la folie du luxe, la course au plaisir, une sorte de rut immense. Les glaciers, les bijoutiers, les restaurateurs, les tripots, les modistes — tout ce qui vit de rap|)étit humain — se pressaient là, multipliant leurs séductions, mets exquis ou parures charmantes.

On passait en revue, en faisant quelques pas, tout ce qui peut tenter l'estomac et caresser la vue : les boucles d'oreilles, les diamants, les buftets chargés de fruits, les cravates, les rubans, les cadenettes ; au-dessus des boutiques, les académies de jeu ouvraient leurs antres. Dans une petite pièce louée quinze livres par jour, au-dessus des arcades, il se perdait des fortunes. Au-dessous, par les soupiraux entr'ouverts, on apercevait vaguement, dans une atmosphère vineuse, des caves où l'on mangeait, où l'on buvait, où l'on dansait, et les épaules nues des femmes, sur lesquelles se posaient des lèvres avides. Plus loin, on vendait à la criée de vieux meubles ou de vieux tableaux ; ailleurs on débitait de l'amour. De quels éléments était composé tout ce qui faisait la séduction capiteuse de ce lieu presque sinistre, où le tintement de l'or semblait se mêler au bruit des baisers? Les Galeries de bois, cette cave noire perdue dans l'ombre, ce promenoir où les poutres en saillie faisaient plafond, toutes poudreuses, avec leur toit vitré, leuro enseignes bizarres, leurs boutiques de librairie, étaient l'antre malsain où se donnaient rendez-vous les plus hideux prurits.

On y j)olitiquait, on y dénigrait, on y déblatérait, tout en lorgnant les filles — ces statues ambulantes.

Et la bouche allait toujours, comme disait un contemporain. Le Directoire, ainsi que la Révolution elle-même, mettait en honneur les harnois de goinfrerie. La France jeûnait, mais les traliquants dévoraient. Le Palais-Egalité élait l'antre de la gourmandise. Pâtés et tartelettes, vins de Bordeaux, liqueurs des îles, charcuteries savantes, pàlisseries exquises, rannequins, meringues, brioches, hachis d'ortolans, tourtes aux rognons, viédases d'Amérique, merlans frits, jambons de Mayence, poulardes, viandes découpées en dentelle ou en filigranes; chapons rebondis, blancs et gras ; vin du Cap, ôlixir de la Martinique, crème des Darbades ; gâteaux pétris en formes de cœurs, de cocardes, d'emblèmes palriotiques ou amoureux, tout cela s'étalait aux devantures des boutiques, attirait l'œil, chatouillait l'odorat, aga(;ait doucement les papiUes. Les séductions du jour de l'an, les bonbons : champignons de sucre, boudoirs de sucre, pots de ileurs de sucre; les liqueurs du glo-

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ritiux siillaii ; l'essciicc corbeille do mariage, au goulot' pomponné cl orné de roses ; les (ioles d'eau bleue dite trotnpeuse, qui' renouvelait, assuraient les prospectus, la verlu (les femmes ; tous les ratlinements qui peuvent caresser les estomacs et les lèvres blasées se rencontraient là. 11 y avait des restaurants où de nouveaux Trimalcions voyaient les plafonds s'entrouvrir et « du ciel descendre des Vénus ondes Diancs ». On y était massé, dit encore Mercier, par des mains féminines dans une étuvede vin.

Et pendant ce temps, on ramassait dans les faubourgs des enfants mourant de faim; et dans les rues passaient, éclopés, en haillons, misérables, leurs uniformes en lambeaux, des héros du Rhin, de TAdige ou de Sambre-et-Meuse.

Le Palais-Egalité, d'ailleurs, cette Capoue, était aussi une; sentine. Un homme y gagnait douze mille livres par an en y ayant établi des fosses d'aisances, comme cet empereur Vespasien qui avait atfermé les latrines de Home.

On n'avait que le jardin pour respirer, ce jardin coquet, charmant, où Dubucourt, dans sa gravure fameuse, datée de 1787, la Promenade au Palais-Roijal^ avait groupé des élégants et des mondains au grand chapeau et au long habit blanc. On avait le jardin avec ses chaises de paille, ses: glaciers, ses bosquets, la fraîcheur du bassin et des jets d'eau, et ce cirque où l'on avait re<ju, en 1788, les ambassadeurs du Nabab ïipou. C'était tout près de là encore que, le 9 avril 1791, la foule avait brûlé le manne([uin du pape. Un s'asseyait là, on regardait l'eau monter en un jet et relomber en cent cascades; on regardait la rotonde du cirque, bâtie dix ans auparavant, et l'on admirait, comme on disait alors, les belles de ce charmant srjour.

Le long des galeries, un invalide montait la garde. jMais, malgré sa surveillance, on était libre de toutes choses, libre de discuter, de pérorer, d'échanger, même à coups de canne, de ces arguments probants qui avancent parfois beaucoup les discussions politiques.

Aux vitrines des marchands de gravures, ou riait en regardant les Merveilleuses, <\^ Carie Vernet, longues, ridicules, les vêtements collants et les çlieveux emmêlés sur le front; ou encore les deux fantaisies de Debucoûrt : Vent devant^' Vent derrière, où le zéphir dessinait indiscrètement les for-

22 i ŒUVRES COMPLÈTES DE JULES CLAHETIK

mes féniininos. Les caricatures pleuvaienl. C'était les Cfoyables avec la culotte vert-jaune, et le sabre à poignée Hgurantune tète de coq, comme les élèves de l'Ecole de Mars. C'étaient deux muscadins bien campés, se mesurant du regard, et séparés par une muscadine qui leur disait : « Faites ui paix! » C'étaient les dessins des jeux, la Roulette^ de Desrais, la Bouillot/e et le Trent-et-im, de Guérain ; puis le Ttié parisien^ de l'.-S. Harrat, avec ses gâteaux et son urne pour théière ; et la Lanterne magique^ de Bosio, et cette jolie scène de danse qui s'appelait la Folie du jour. Cette iolie, c'était la valse. Mains levées, bras enlacés, pieds quittant le sol, deux valseurs se baisaient sur les lèvres, tout en dansant. Une gravure, eniin, attirait les regards et portait ce titre : les Amours dit Palais-Égalité. On y voyait un amour tendant un arc et visant un sac d'écus.

Le Palais-Egalité avait aussi ses théâtres, dont le plus illustre, depuis que M"'' Montansier avait fermé le sien, était le théâtre légendaire de Séraphin,

Les ombres chinoises, le Pont cassé, ce chef-d'œuvre de Dorvigny, attiraient chez Séraphin une foule compacte, et le n° 121 de la Galerie de pierre, du coté de la rue des Bons-Enfants, était célèbre, avec son bossu appuyé sur un bâton et son distributeur de prospectus, rédigés par Dominique Séraphin lui-même :

St ! Ht ! En paKSiiit, lisez^iiioi ;

Je \om offre encore une afficlio,

J'it Voici d'aUord le pourquoi :

C'est pour empêcher qu'on youm triche.

Séraphin, qui représentait naguère sur son petit théâtre, la Dénwnseigneurisation, la Fédération nationale et r Apothicaire patriote, en était revenu, en 1707, à ses ombres chinoises non politiques, et, pour parer à une concurrence qui venait de s'établir, cette année même, dans la (îalerie vitrée, il y ajoutait des pantins, des marionnettes ; il allait luimême monter sur la petite scène.

Le théâtre de la Montansier attirait aussi la foule. Le foyer de la Montansier, éclairé par des lustres, était une sorte de ba/ar oîi, sur les sophas moelleux et les meubles Pompadour, que M"" ]Montausier avait pu sauver des apparte-

LES MUSCADINS 22o

ments qu'elle avait eus à Versailles, s'étalaient et se prélassaient les beautés du jour.

Dans la longueur du foyer, à la hauteur des premières loges, sur un balcon découpé à jour — il existe encore aujourd'hui, tel qu'autrefois — s'appuyaient les odalisques ?,\\rveillées par le commissaire de police Robillard, les poches pleines de bonbons qu'il distribuait à ses administrées quand, elles étaient bien sages.

Isabey, Carie Vernet, Eugène Bauharnais, rôdaient habituellement dans ce foyer.

Naguère le joli théâtre était fermé: une nouvelle direction venait de rouvrir, depuis quelques mois, ce théâtre de la Montansier, sous le nom de Montansier-Variétés.^ et, comme la République, le théâtre avait cinq directeurs : les citoyens Césars, Amiel et Crétu, anciens acteurs, et Simon et Poignet, anciens musiciens. M"*' Flore, dans ses Souvenirs, a donné les noms des actrices alors en vogue — oubliées aujourd'hui— la jolie Caroline, si applaudie dans le Diable couleur de rose, musique de Gaveau, et morte en 1807; M""" Mengozzi, qui avait débuté dans les rôles d'enfant, alors que le théâtre de M"" Montansier n'était encore que celui (les Petits-Comédiens du comte de Beaujolais; enfin. M'"" Baroyer, qui devait vivre quatre-vingts ans. 11 y avait 1;\ aussi, Brunet, qui faisait déjà courir tout Paris.

Le Palais-Egalité, outre ses théâtres, avait ses cafés.

Le café de Foy, où Desmoulins avait parlé et rencontrait jadis le marquis de Saint-Hurugue. Le café Valois, le café de Chartres, le futur restaurant Véfour, où, dans une même soirée, on avait vu, dit-on, rassemblés, Robespierre et le duc d'Orléans, Barras et Hébert, Danton et le. duc de Lauzun, Tallien, Collot d'Herbois, Saint-Just, tant d'autres, et dans la maison duquel Barras, avant d'habiter le Luxembourg, occupait sous les toits deux petites chambres dont il payait le loyer à M"*' Montansier.

Le l*alais-Egalité avait ses libraires, étalant sur leurs planches les livres erotiques des boudoirs de la royauté. Chez le libraire Mercier (de Compiègne), où parfois se rendait Sébastien Mercier, son homonyme, on politiquait. Quelle honte ! On faisait, à la lettre, des vœux pour les Autrichiens. « L'armée de l'empereur va repasser le Rhin, reprendre en

« passant la Belgique et le Luxembourg, et se rabattant sur (' la Lorraine, la Flandre et l'Alsace, réduire la France, au « nord, aux limites existantes du temps des Valois. La « femme, la fille, la tanle et la cousine du libraire ne dou- (' tent point de la victoire des trois rois coalisés, laquelle « doit leur donner pour leur déjeuner du café, du sucre et - de la canelle à très bon marché. » Qui dit cela? L'auteur du Tableau de Paris, en jetant sur le papier,. toute chaude encore, la conversation entendue, saisie au vol chez ce libraire. 0 France ! on souhaite, on ose souhaiter tout haut le Iriomplie de l'étranger. Les haines de partis, les lâches terreurs, les lassitudes morales, les appétits, étouffent le patriotisme.

Mais il y a d'autres libraires au Palais-Kgalité; il y a, à côté de Mercier, l'ancien girondin Louvot.

Dans les Galeries de hois, Louvet avait ouvert un magasin de librairie, où il vivait assez pauvrement avec la compagne (le sa vie, sa femme, celle qu'il avait appelée Lodo'isha, du nom d'une héroïne de Faiihlas. Aux élections du mois de mai de cette année 4797, la réaction l'ayant remporté sur la liépublique, Louvet, accablé de dégoût, las de lutter, écrasé d'injustices, avait quitté le Corps législatif. L'ancien conventionnel n'était plus maintenant que libraire. Il se consolait des hommes avec les livres. Pâle, abattu, chauve, plus vieux à trente-sept ans'quun homme de soixante, Louvet repassait dans sa tète tout ce qu'il avait tenté autrefois pour le bonheur des hommes et l'aflranchissemenf de sa patrie, et il se demandait maintenant si, en rêvant ainsi et donnant son repos et sa vie, il n'aurait pas, comme tant d'autres, été dupe.

Il revoyait les tumultueuses journées d'autrefois, les luttes de la Gironde. contre la Montagne, les scènes violentes où, lui frêle et doux, il avait franchi sans pâlir la tribune où l'on trouvait la mort; et les heures sinistres de la proscription, la fuite, les journées passées à Saint-Emilion dans une catacombe où conduisait un puits de trente pieds ! Quels songes terribles ! quels souvenirs I Puis la rentrée à la Convention, la reprise ardente de la lutte contre le royalisme, dont il signalait les assassinats commis dans le Midi ! Et il hochait la tèle : — Compagnons dr Jrhu ou /riro/euses,

LES MUSCADIXi? 227

hommes et femmes, quelles bètcs farouches sont doue h^s lin mains?

— Peut-être, disait alors à Marie-Joseph Chénier, son ami, peut-être aurais-je mieux fait de continuer, rue Saint- Denis, à l'enseigne du Bra<i (VOr, le commerce de papeterie que tenait mon père. Je serais moins calomnié, je serais plus heureux.

La réaction royaliste, en elTet, avait surtout Louvet en haine ; elle ne pardonnait point à ce républicain honnête de n'être pas mort.

A cela, Marie-Joseph Chénier répondait mélancoliquement :

— Prends-en ton parti, Louvet ; les réactionnaires te calomnient, Isidore Langlois t'insulte. Laisse passer cette pluie de boue. 11 y a des heures où les plus déshonorés preunent plaisir à déshonorer. La loi des révolutions et des réactions le veut ainsi. De quoi le plains-tu? iN 'ont-ils pas inventé que c'était moi, moi, entends-tu? qui avais envoyé mon frère André à l'échafaud!

Et la pauvre Lodoïska ajoutait :

— Tu as fait ton devoir, Louvet, cela doit te suffire; et, d'ailleurs, tu le referais encore si tu redevenais jeune et vaillant.

— Peut-être, disait alors le proscrit.

Puis il ajoutait en regardant son pauvre corps maigre :

— La République est frappée au cœur; mais ce qui me console, c'est que je mourrai avant elle et que je ne verrai pas sa fin !

C'était cet homme, ce malade, c(^ mourant, que les compagnons de Sainte-Hermine allaient insulter et attaquer dans ce qu'il appelait son autre.

Par ce beau soleil, le Palais-légalité rayonnait; les arcades semblaient blanches comme les marbres d'un palais génois, les arbres verdoyaient, et les passereaux parisiens voletaient gaiement, hardiment, à travers les groupes.

Des promeneurs vêtus à la dernière mode, des muscadins cravatés de la cravate i'rronriiqiip, des boucles aux oreilles, larges et en fornu^ de croissant, le ventre chargé de bijoux, de breloques figurant des lleurs de lis; des nu>rveillcuses,

le bas de leurs roLes retroussé, dos croissants aux oreilles, de larges cravates écossaises au cou. paradaient, zézayaient, ricanaient, et étalaient, les uns leurs habits roses doublés de bleu, leurs culottes violettes, les autres leurs coiffures — soigneusement conformes aux décrets de Ja Corrospondance (les dames on de /'A/'/equin^ ces arbitres de la mode — leurs réticules à paillettes, leurs fichus dit canezous, leurs robeschemises, leurs spencers et leurs ceintures nacarat. Plus d'une traînait après elle, par la main, un enfant halnllé à la turque. Ce vêtement enfantin était alors aussi la « folie du jour ».

On voyait, à travers le jardin, des femmes aux tournures charmantes, en jupe de mousseline avec chemise de linonbatiste; par-dessus, spencer de tafiVtas couleur bleu de roi; schall des Indes couleur de paille, avec bordure étrusque orange <i larges bandes noires; le bonnet négligé à la folle, enjolivé d'un nœud de ruban rose ou vert; des bas blancs avec coins brodés en couleur ; des souliers violets, pointus, à cothurne agrafé par un gland sur le milieu de la jambe.

On prenait plaisir à analyser ces costumes portés avec la délicieuse désinvolture qu'ont les seules Parisiennes, ces coiffures à Iresses assujetties avec un bandeau; ces robes de mousseline frangées de comètes à losanges, avec un schall ample et transparent; ces cornettes de crêpe rose, bordées d'une comète garnie d'un tulle jdié et plissé rond, avec une moitié de guirlande du coté gauche; ces cheveux ral»attus sur le front, avec une longue natte sur les épaules, un nœud et lin ruban rose sous le menton; ces robes transparentes sur jupon de taffetas bleu clair; ces manches ou sortes et plissées; ces tabliers de linon bordés de couleur rose et noués par-derrière; ces fichus roses assujettis sur le côté; ces souliers roses; toutes ces séductions gaies, sémillantes à I'omI; ces modes printanières, ces toilettes eharmantcs parmi lesquelles apparaissaient demi nues les nymphes et les odalisques, Acte, Elodie et leurs compagnies, avec leurs cheveux rasés, remplacés par cette blonde perruque contre laquelle s'élevait la comédie de Picard.

La chanson alors à la mode, de Despréaux, l'ex-nnui de la Guimard : Grâce à la ruode ou la Sans-Onie, donuail .ilj(''grement la desrriplion do ces déshabillés ridicules :

Grâce à la mode, On n'a plus d' cheveux.

Ah ! qu' c'est commode ; On dit qu" c'est mieux !

On n'a plus ilo chovciix, plus de jupon, plus do fichu, plus do pocho au vùtcmont — ot plus dargont — on n'a plus do corset, c'est plus tôt fait; on n'a.plus qu'un vêtement « qu'est transparent ».

Grâce à la mode,

On n'a rien d'caclic ;

J'en suis fâché !

Acte et l^]lodio, (outos doux, coHo fois, vôlucs à la grecque, étalaient insoloninient aux baisers du grand air et aux regards des hommes, leurs opulentes épaules et leurs jambes marmoréennes. Elles n'étaient pas les seules à abuser du nu. Les muscadins se montraient çà el là quelques fillettes on renom : la brune Alison, la douce (Corinne, la petite Babet, dos célébrités; mieux que cela, dos déités du Dieu.

— Si vous les lorgnez ainsi, disait languissammont Aclé à Chàteau-Ponsac, je vous pince jusqu'au sang; je suis forl jalouse.

Sainte-Hermine fredonnait le couplet fait contre Babet, Y Ih'i'O'inc (In janlin Ef/(iIi/<'\ sur l'air : On compte rail <Irs (haniaii/s :

Jadis la petite Bal)et,

Avec des sabots, une hotte,

Criait des pois, vendait du lait,

Traînait son jupon dans la crotte.

Aujourd'hui, brillante d'attrails.

Mise à la mode et sur la hanche,

Elle est très élé.uante : mais

Sa vertu l)ranle dans le manche.

— Savez-vous, disait Acte, qu'il est fort désagréable do se rencontrer, quand on est comédienne, avec de pareilles lilles !

— Ah! zannani! ;^//wrt/z/.' répondit Sainto-lTcn^nine. Acte se coinpomef, Acte est divine, paole panachée!

La vérité, c'est que le Palais-Egalité appartenait à Vénus.

Paris tout entier était d'ailleurs la proie d'Aphrodite. Au

commencement i\o hi ses'^ion. le r)iroctoir(^ avait demandi'

une loi contre les catins — c'était le mot dont se servait la pièce onicielle, — Une commission fut nommée, mais il n'y eut pas de rapport présenté, on n'en parla même pas : le ministère de la police et la Salpêtrière suffirent. C'était le député Dumolard qui menait la campag^ne contre les filles, absolument comme Talot la menait, aux Cinq-Cents, contre les journalistes, qu'il comparaît — 18 pluviôse, an V — aux prostituées.

Le Palais-Egalité continuait donc à demeurer quelque chose comme la Suburre romaine, une Suburre luxueuse, capricieuse, étrange, pétillante, oii la soie du sofa de Crébillon remplaçait la paille du temps de Juvénal.

Au milieu de cette atmosphère, Sainte-Hermine et ses compagnons se sentaient dans leur élément.

Vêtu d'un habit noir avec parements et collet de velours violet, le gilet blanc bordé de noir laissant apercevoir un gilet de satin bleu, la chemise de batiste plissée ; le chapeau rond à haute forme, presque pointu; la culotte longue, couleur chamois, avec de petites bottes rondes; les naf/coires blondes des deux cotés du visage, Sainte-Hermine se carrait et prenait des poses triomphantes en jouant avec sa petite canne de dix-huit pouces, assez semblable au bâton d'un escamoteur. 11 avait passé trois quarts d'heure ù étudier devant sa glace jusqu'au moindre pli de sa cravate, et pour arriver à rendre sa culotte chamois plus collante, il usait chaque matin du procédé du comte d'Artois : il se faisait soulever sous les aisselles par deux laquais, qui le laissaient ensuite littéralement retomber droit dans la culotte tendue.

— H n'y a que ce diable de Siiinic-Hc/ut/i/tc pour se culotter ainsi, pensait Ponvaliii.

Quand il eurent passé et repassé dans le jardin, arquant la jambe, cambrant leur torse, et redressant la tôte, les muscadins trouvèrent qu'il étail temps d'aller donner une leçon à Louvet.

— Sonnons l'hallali, dit gaiement Sainte-Hermine. La hèle est à nous.

Et fredonnant un couplet du Ri'vcil du peuple, il se dii'igea, suivi de sa bande, vers la boutique de l'ancien convention n(d.

Les muscadins ne se doutaient pas d'ailleurs qu'ils élaient

surveillés, non par uno autorité quelconquo, mais par ce vieux patriote enragé, Gracchus Heurteloup, avec lequel ils avaient eu déjà maille à partir, au Pont-Neuf, le jour de l'entrée des soldats de Dammartiu. Gracchus en passant avait bien vite reconnu les visages des/>^/?V.v fti/nu's, et l'idée lui était venue que ces beaux fils rôdaient encore de ce côté pour faire un « mauvais coup ».

— Ça empeste la contre-révolution, s'était-il dit.

Et il avait cru devoir avertir quelques compagnons maçons qui recrépissaient une maison voisine.

Les muscadins s'attroupèrent bruyamment, dès qu'ils aperçurent la boutique de Louvet, devant la porte de la librairie. La porte était fermée ; on apercevait vaguement, à travers les vitres, derrière l'étalage de livres en montre, un homme et une femme assis devant une table et lisant.

Sainte-Hermine s'avança le premier et se mit à déchiffrer, le lorgnon à lœil, les titres des ouvrages mis en vente.

— Oh ! mais, dit-il ensuite en reculant d'un air comiquement effaré, c'est un scandale ! Mais ce n'est pas une boutique de Hbaiie cela, c'est une officine d'empoisonneur. Je ne vois là que des ouvazes suhve.nfs : h Vie^tx codelior, de Camille Desmoulins, h Tableau de Fespil Intnutin, de Conflocef. Ah ! ça, mais mous Louvet pHend donc donner la nausée à tous les honnêtes zens ?

— C'est un scandale ! répétèrent les muscadins en applaudissant leur orateur.

Elodie et Acte paraissaient, comme toujours, enchantées de ces tapages.

— Eh ! nions Louvet, cria Sainte-Hermine en ouvrant la porte de la librairie et en se campant sur le seuil... mous Louvet ! on veut vous pa/er !

Louvet était devenu rouge de colère en s'entendant apostropher ainsi et il s'était levé brusquement.

— Où vas-tu, lui dit Lodoïska en le retenant par la main.

— Souffleter l'insolent...

— Est-tu fou? Regarde. Ils sont vingt ou trente !

— Les lâches ! fit Louvet avec colère. Leurs gazettes ne leur suffisent plus, ils ameutent encore une foule contre un seul homme. M 'outrager chez moi!

— C-itovt'u, criait Saint-Hermine, vous resle-t-il un

exemplaire de Fauhlas? (^est un mauvais livre, mais je veux le faire lire au peuple !

— Eh 1 ii^irondin. ajoutait Chàteau-Ponsac, comment va Barbaroux?

— Tu n'as donc pas encore rejoint Marat. régicide ! reprenait Sainte-Hermine.

Et les quuliljets, les injures, les rires, les calomnies pleuvaii'nt comme une grêle irritante, comme une pluie visqueuse, comme un déluge d'éclaboussures. Louvel se mordait les poings avec rage, et Lodoïska lui mettait ses douces mains de femme sur les oreilles pour qu'il n'entendît pas. Mais les voix railleuses, cruelles, haineuses, atroces, arrivaient jusqu'au malheureux. Ce qu'il ne saisissait pas, ce (jue les mains de I.oduïska étonnaient,, il le comprenait, il le devinait.

— Rejoindre Marat, disait-il. Imbéciles ! Oui donc l'a combattu quand vous trembliez?

Maintenant, aux grands éclats de rire des femmes et dune foule ameutée qui venait voir — spectacle comnu^ un autre — comment on traque un homme tombé, comment on insulte au vaincu, Sainte-Hermine s'amusait à casser, du bout de sa canne, les carreaux de la boutique. Louvet se dégagea de l'étreinte de sa femme en entendant le bruit que fit le verre en se brisant. Lodoïska voulut l'implorer, l'arrêter; il la repoussa avec une vigueur inattendue.

— Toi, demeure, dit-il. J'y vais ! . ,. ,'

— Ils vont t'assassiner, Louvet !

— Eh bien ! c'est assez qu'ils en frappent un seul. Ueste là !

— A la potence, Louvet! Einbar([uez-le 1... Tu n'es pas encore déporté, Louvet?... A la guillotine !... Aux enfers, le girondin ! A la Seine, le régicide !,.. A bas le conventionnel! A bas Louvet î A bas Fauhlas! répétaient les muscadins, et juaintenant, comme des chieiis à la curée, ils frappaient à tort ou à travers les vitrf^ de la boutique, qui volaient en éclats, tandis que la foule, stupidc et amusée, criait : Bravo!

Tout à coup, sur le sfuil de cette porte que, par une sorte de honte dernière, les assaillants n'osaient franchir. Louvet parut, le front nu, redressant sa ])etite taille, les bras croisés sur sa maigre poitrine, mais le visage sans peur et

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