‹ Les muscadinsChapitre 12 sur 26 · I.KS .MLSCAUI.NS · texte numérisé non relu

I.KS .MLSCAUI.NS

l'œil, un d'il [)ioiii (Ir lièvrt», clai\hiul des (''('Jairs. La maludic, rapproche de la mort, donnaient à sa figure, à sa voix, des aspects et des accents inouïs et superbes. On sentait chez cet homme quelque chose de cette snpc^rioritc »Hrange dont la niorl prochaine revêt ceux quelle atteint en les transfigurai! l.

Instinctivenienl celte IVnile se lui et recula.

— Qui êtes- vous ? dit avec fierté l'ancien adversaire de Hohcspierre. Que voulez-vous? D'où venez-vous? Vous voulez frapper un moribond, attaquer un cadavre, ruiner un pauvre ? La tâche est digne de vous ! Ces braves ! Ils brandissent des bâtons contre un homme qui meurt ! Ils donnent l'assaut à des bouquins! Ils viennent braver une femme !

Sainte-Hermine demeurait cambré, insolent, provoquant, devant Louvet ; mais Ponvalin et Chàteau-Ponsac battaient en retraite, à mesure que Louvet faisait un pas vers eux.

— - Que me reprochez-vous? disait le conventionnel. D'avoir servi mon pays? Oui, je lui ai tout donné avec joie, avec ivresse. D'avoir voulu la République? Elle survivra à vos coups, elle renaîtra de sa mort. De quel droit venezvous insulter un homme qui a risqué sa tèle lorsque vous dérobiez prudemment votre existence, non pas même au fer du bourreau, mais aux balles de l'étranger?

— Oui, reprit Louvet, dont l'attitude, le geste, la voix, rendaient muets ces muscadins forcenés, où étiez-vous quand nous lutlions, nous, pour la libellé' de la France? Où éliezvous quand nous })assions jours el nuits courbés sur notre tâche, quand le canon d'alarme grondait, quand la patrie n'avait pas de soldats et Paris n'avait pas de pain? Où étiezvous quand le doigt de la mort avait marqué nos fronts, quand une parole coûtait la vie, quand l'orateur tendait sa l)oitrine en rendant son vote, quand nous nous débattions, sages ou fous, probes ou traîtres, dans la fournaise? Où vous étiez? Voulez-vous que je vous le dise? Vous étiez loin, vous étiez cachés, blottis, tremblants, au fond des caves, partout où l'on se dérobe et s'abrite, blêmes, peureux, entendant siffler les balles et chanter le CJianf du départ^ mais soucieux surtout de sauver votre vie et de fuir, el de demander un asile à l'élranger, à l'Angleterre, à l'ilalie, partout

OÙ VOUS pensiez que la guerre, qui désolait votre pays, ne pouvait pas vous atteindre î

— Ah ! par exemple ! fit Sainte-Hcrniihe en s'avançant. Le regard de Louvet le cloua au sol de la galerie.

— (Jui, vous avez fait cela ; fuyant à l'heure du danger, VDUS reparaissez avec la réaction. Le courage vous revient contre tout ce qui est faible. La République vous a fait peur et c'est pour cela que vous la haïssez! Savez-vous le nom qu'on vous donne partout, conjurés de boudoirs, soldats de guerre civile, qui combattez cent contre un? On vous appelle des lâches !

Et l'ancien député de la Convention, le girondin Louvet attendit que quelqu'un d'entre ces efféminés osât lui répondre.

Il chantonnait entre ses dents les premiers vers d'un couplet de la Marseillaise :

Que veut cette horde d'esclaves, De traîtres, de rois conjurés ?

Immobiles devant ce mourant, les muscadins, honteux aussi de celte lâcheté dont on leur souflletait le visage, n'osaient plus maintenant dire un mot.

— Avez-vous peur? leur cria Sainte-Hermine en se tournant vers eux, et il releva son bâton lorsqu'une main robuste le saisit au poignet et lui arracha brutalement son arme.

C'était Gracchus Heurteloup, accouru en hâte avec ses maçons, devant qui s'ouvrait la foule, et qui, en manches de chemise, les bras nus, tombaient à coups de poing sur les muscadins pris d'épouvante. Un rustre aux muscles d'acier secouait comme un prunier le malheureux Ponvalin qui criait, pour se faire lâcher : Vive la République ! Chàleau-Ponsac se colletait avec un homme couvert de plâtre, et son habit carré bleu était déjà blanc comme s'il eût porté un sac de farine. A travers la mêlée. Acte et Elodie fuyaient, embarrassées dans les plis collants de leurs tuniques, en poussant des cris aigus, et Lodoïska entraînait Louvet au fond de la boutique, tandis que Sainte-Hermine ôtait ses gants pour se mesurer avec Gracchus.

Le bonhomme Gracchus avait jeté loin de lui le bàlonar-

raché au muscadin, et n'allait opposer que ses poings à son adversaire, mais d'un geste droit, avec une force de détente effrayante, il asséna tout d'abord un coup si rude à Sainte- Hermine, que l'incroyable, atteint en pleine poitrine, tournoya sur lui-même et dut s'appuyer contre un de ses compagnons pour ne point tomber.

Furieux d'ailleurs, Sainte-Hermine, revenu à lui, saisit le bâton d'un ami, et, le faisant tournoyer au-dessus de sa (ètc, fondit sur Heurteloup, qui, les poings en avant, l'attendait sans rompre d'un pas.

— Alors, c'est un duel? disait l'homme du peuple d'un Ion railleur.

— C'est une correction, maroufle ! répondit Sainte-Herm ine .

Lu bruit de crosses de fusil tombant tout à coup, avec leur son mat, sur le parquet de la galerie, interrompit brusquement une mêlée qui allait dégénérer en véritable bataille. Plus d'un muscadin défait gisait à terre, les vêtements en désordre; Renaudière avait une dent cassée, Chàteau-Ponsac, à demi étranglé, demandait merci. Trois muscadins à la fois; et des plus robustes s'étaient jetés sur un des ma- (ons, qu'ils avaient assommé à demi.

La voix rude du sergent Poupinel retentit au-dessus du fracas de cette lutte, et les adversaires se turent en entendant ce commandement :

— Quelques coups de crosse à ces gaillards-là ! En avant ! Les combattants furent bientôt dispersés. Sainte-Hermine

criait à Gracchus tout en se tàtant la poitrine :

— Si jamais je te rencontre, tu n'auras rien perdu pour avoir attendu !

— Bien, bien! Nous nous reverrons, répondit Gracchus, qui maugréait encore selon sa coutume : Et c'est la République, ça !

Au milieu des soldats, pâle, consterné, la tête basse, les lèvres pendantes, Jean-Baptiste Picoulet regardait, sans s'in- (juiéter de rien, toute celle foule qui s'éloignait en hâte devant les baïonnettes, en laissant la galerie presque vide.

Le sergent s'était déjà informé auprès de Louvet de la cause de tout ce tumulte et, s'adressant à Picoulet :

:230 ŒUVRES COAH'LÈTES DE JULES CLAIIETIE

Voyons, ciloyen agent, c'est k vous découtor, parce

(juc nous aurons, chacun de notre coté, à faire un rapport.

— Un rapport! un rap[)ort ! balt)utiail Picoulet d'un air liébété... Oui, en effel, j'aurai à rédiger un rapport!... Tenez, sergent, dit-il d'un ton accablé, inforniez-^ous voiisjnèmc de tout cela; je n'aurais plus la force d'écouter.

Et, cloué Contre un pan de mur, l'œil fixe, abattu, Picoulet demeura immobile, tandis que le sergent continuait son enquête.

— A qui se lier? à qui se lier? répétait tout haut et nuicliinalement Picoulet.

11 hochait la tète et se contraignait terriblement pour ne pas pleurer.

— Devant des guerriers, songeait-il, ce serait par trop ridicule.

Picoulet venait d'éprouver une des plus vives douleurs de sa vie, quelque chose en lui s'était écroulé tout à l'heure : sa confiance, cette confiance absolue qui lui faisait croire à toutes choses, au bonheur, à la fortune, à l'affection de sa femme, à tous les rêves d'avenir.

lUcoulet était arrivé devant la maison de la rue Neuvedes-Bons-Enfants et avait aussitôt donné au sergent l'ordre de placer deux hommes à toutes les issues du logis, tandis que, marchant en tète, Poupinel derrière lui et quatre hommes derrière le sergent, il avait gravi, pas à pas, tout doucement pour mieux surprendre son monde, le petit escaliei' qui conduisait au troisième étage de la maison suspecte.

C'était au troisième étage — le portier, gardé à vue et sommé de répondre, l'avait déclaré — que devait se trouver le comte de Favrol.

— Sergent, répétait Picoulet gaiement, apprètez-vous, sergent, à passer officier. Chaque marche que nous gravissons, l'un et l'autre, est un pas vers l'avancement.

— Alors donc je voudrais monter jusqu'au cinquième, disait le sergent.

Sur le palier du troisième étage, Picoulet s'était arrêté, collant son oreille à la serrure. On n'entendait qu'un bruit confus de voix entrecoupé de rires furtifs.

— Ils sont là, dit Picoulel. Apprêtez vos armes I

Los soldats firent jouor le chien de leurs fusils.

— Y êtes-vous, sergent? demanda Picoulet.

— Allez, allez ! fit Ponpinel.

Picoulet frappa lentement à la porte :

— Au nom de la loi, ouvrez! dit-il d'une voix grave. Dans la chambre, tout bruit s'était tu. Picoulet ne s'étonna

point de ce silence.

Il répéta :

— Ouvrez, au nom de la loi !

On entendit une sorte de colloque rapide et des bruits de pas ou des froissements d'étoffes, quelque chose d'inusité.

— Ouvrez ou nous enfonçons la porte !

On n'ouvrait pas ; mais, au premier'coup de crosse donné par le sergent, le pêne de la serrure joua rapidement et l'icoulet se précipita derrière Ponpinel, qui entrait, baion- Uft!.. '^n avant, dans la chambre.

En un clin d'œil, Picoulet eut interrogé et sondé le lieu où il entrait. L'homme qu'il avait suivi se tenait pâle, interdit, au milieu de la pièce, tandis qu'une autre personne se blotissait, eil'rayée, derrière les rideaux d'indienne d'un petit lit éclairé par le soleil.

Des papiers traînaient sur la commode, unique meuble du logis. Avant toute chose, Picoulet s'en empara, ce qui lit jeter au jeune homme un cri rapide :

— Les copies de mon patron! Rendez-moi cela! N'y touciiez pas !

Picoulet répondit simplement en donnant au sergent l'ordre de s'emparer de « cet homme >».

— Comte de P'avrol, dit-il, je vous arrête.

Le jeune homme le regardait d'un air etlaré, comme on regarderait un fou.

— Mais... lui dit-il.

— Ne répondez pas, lit Picoulet.

Et il marcha droit vers le lit, dont il écarta brusquement les rideaux.

Mais ici Jean-Baptiste Picoulet faillit tomber à la renverse.

Il devint blanc comme un linge, il se prit le nez entre ses doigts, d'un geste machinal, et il recula de deux pas, foudroyé.

— Paméla ! dit-il, etl'aré.

Paméla, la propre épouse de maître Picoulet, se tenait, à demi blottie encore, derrière les rideaux, le corsage doucement chiffonné, et toute rouge d'une colère qu'elle eût pu faire passer volontiers pour de la pudeur ; mais bonne (unie avait du moins le mérite de la franchise.

— Eh bien ! oui, dit-elle, c'est moi !

Et elle s'avança, en redressant sa taille, vers son mari.

— Paméla ici !.., Vous!... Ma femme, dit-il au sergent, qui regardait la scène sans y trop rien comprendre.

Mais, à ce mot, on entendit le bruit à demi étouffé du rire du soldat, et Poupinel laissa tomber son fusil et se caressa la moustache. Picoulet comprit qu'il fallait rester digne.

Le malheureux eut alors un mot sublime; il dit doucement à bonne amie :

— Et qui donc garde la boutique?

M""^ Picoulet haussa les épaules :

— Vous ne savez donc pas que je suis une femme d'ordre? Et Manon, ma voisine, pourquoi est-elle faite?

— C'est vrai, fit Picoulet, il y a Manon... Puis se retournant vers le prisonnier :

— Alors vous n'êtes pas le comte de Favrol ? dit- il avec la naïveté de l'écrasement.

— Paul Gérard, clerc de notaire, rue de la Loi, répondit le jeune homme. Rendez-moi les copies démon patron; il les attend. Je suis déjà en relard.

— Les copies I quelles copies?

Le clerc désigna du regard les papiers dont Picoulet avuil déjà rempli ses poches.

L'agent leur donna un coup d'uni. C'étaient des actes de ventes, des contrats de mariage, des pièces intimes et insignilianles.

— Et il y a des gens qui se marient! fit Picoulet, avec un soupir, en rendant les papiers au jeune homme.

M'"" Picoulet contemplait déjà son mari d'un air de supériorité superbe.

— Ainsi, voilà la proie que vous guettiez? dit-elle en désignant d'un geste le clerc de notaire. Voilà ce qui devait vous faire avoir de l'avancement?

Le pauvre Picoulet ('tait si écrasé qu'il eu demeurait timide. 11 ne répondit pas; mais il se disait pourtant que, tenant ainsi entre ses mains ce grand drOile et cette coquine, il pouvait du moins se venger en les traînant en prison. Puis il ajoutait en lui-même :

— A quoi bon? de qui rirait-on?

Il poussa un soupir navré, fit un signe au sergent, qui lâcha le clerc enchanté, et du ton d'un homme à bout de l'orce et d'espoir :

— Allons, il n'y a plus à croire à rien en ce monde, dit-

Le clerc descendait déjà eu toute hâte les escaliers de la maison; il retournait à son étude.

— Au moins, dit avec aplomb M""' Picoulet à Jean-Baptiste, rentrerez-vous de bonne heure ce soir?

Le sergent pensait que c'était là du moins une maîtresse femme.

— Ne vous occupez plus de moi, bonne... je ne m'occuperai plus de vous, murmura Picoulet en hochant la tête. Allons, sergent, ajouta-t-il, rentrons; ce n'est pas aujourd'hui que nous arrêterons le comte de Favrol 1

— Aujourd'hui ni jamais, dit bonne amie en haussant les épaules.

Le bruit de la rixe qui avait lieu devant la boutique de Louvet avait attire les soldats, et Picoulet s'était, cette fois, laissé guider, traîner par eux, jusqu'à l'endroit où grondait la petite émeute.

Lorsque le sergent eut obtenu de Louvet tous les détails, il remercia l'ex-conventionnel, lui tendit la main et dit :

— On remettra tous ces gens-là à la raison, un jour ou l'autre.

Et il frappa, de sa main droite, sur le canon de son fusil.

— Merci, dit Louvet ; mais, hélas ! l'ordre et la liberté ne se fondent pas avec des armes, mais avec des lois !

Et il regagna le fond obscur de sa boutique.

Picoulet et le sergent firent leur rapport au citoyen Lagrange.

Picoulet balbutiait, répondait oui à toutes les questions, et disait :

210 OEUVRES COMPLÈTES UE JULES CLAllËTIË

— Je croyais bien le tenir... Il y a comme cela des illusions en ce bas monde.

— Voyons, interrompit Lagrange en songeant à la bagarre du Palais Hlgalité, il est temps que ces désordres cessent. Venez ce soir, citoyen inspecteur; vous m'accompagnerez auprès du général Augereau. (Test à l'autorité militaire à prendre des mesui'es contre les clichyens de toutes sortes. A ce soir.

— A ce soir, dit Picoulet.

Il alla s'asseoir sur un banc des Tuileiies et demeura là jusqu'au crépuscule, absorbé et Songeant. Bonne amie l'avait trompé! Bonne gmie s'enfermait seule avec un clerc de notaire! Oui leùt dit? Elle, Paméla ! El Picoulet (|iii l'aimait tant!

— Je ne suis pas beau, se disait-il, mais je ne suis [yd> méchant. C'est peut-être parce que je n'arrive à rien. Les lemmes, c'est ainsi; cela aime le succès, les panaches. Si j'étais seulement chef d'un service!... Mais à quoi bou maintenant, |)iiisque c est fait, puisqu'elle ma trompé?

t^eux qui connaissaient de vue Picoulet, l'agent de police, se disaient tout bas en le voyant ainsi absorbé et immobile sur un banc :

— Il y a une anguille sous roche. Picoulet guette quelqu'un aux Tuileries! Il s'agit sans doute d'une conspiration !

Picoulet ne guettait personne et ne songeait m rien (ju'à ho une amie.

La nuit venue, et le sentiment du devoir subsistant chez l'agent, Picoulet se rendit chez le citoyen Lagrange. Le niîilheureux IMcoulet n'avait pas dîné.

— C'est au théâtre, dit Lagrange, que nous trouverons Augereau. Le général n'est pas à la Place.

Il donna ordre à Picoulet de le suivre. Picoulet se rendit ainsi, songeant toujours à bonne amie, au Thèdlie rlEnialalion — thé'i'itre de la <îaieté — oi^i l'on jouait, depuis de longs mois, une pièce du citoyen P^ve, dit Maillot, qui faisait courir toute la ville, Madame \n(jul on la, Poissarde parvenae.

Cette Madame A)igot, satire franche et gaie des prétentions de tous les enrictiis de la Révolution, trancliant du hobereau après être sortis d'une naissance obscure, amusnit profondément la foule, aux dépens des trahquants, des agioteurs, des fournisseurs, de tout ce monde interlope né de l'orage de la Révolution. Madame A/kjoI faisait chaque soir des recettes fabuleuses. L'acteur Gorsse, venu de Rordeaux, obtenait un éclatant succès de rire sous le travesti de la poissarde parvenue. L'affiche portait chaque soir ces mois : (( Spectacle demandé par le Directoire, ou Spectacle demandé par les andjassadeurs. — La salle sera éclairée de bougies. » Ce soir-là, on y lisait : « Spectacle demandé par le cjénéral Augereau et son état-major », et par extraordinaire l'annonce de l'affiche contenait une vérité.

Le second acte de la pièce était commencé lorsque Lagrange et Picoulet arrivèrent dans la salle. Il ne fallait pas déranger Augereau, qui, dans sa loge, riait de bon cu'ur, en l*arisien et en soldat, de la lutte à coups de langue entre la harengère M""' Angot, la parvenue, et ^L'^Rernard, sa cousine, demeurée dame de la Halle. Ce duo, bravement écrit à la gauloise, avec l'aplomb du cathéchisme poissard, était le grand succès de la soirée et comme Y air de bravoure entre Corsse et la citoyenne Corsse.

« — Madame Angot sait hen qualT n\i pas toujours eu des fauteuils pour se carrer, et, avant que son père défunt 71 ait reçu la succession de son grand-oncle, il était toujours prêt à tirer un liard avec les dents. C'est pas que je l'en blâinons, au moins, ben du contraire, car cest de ctte façon-là quil a amassé des noyaux; mais, dame! alors sa mère ne marchait pas la tète levée ! »

Et, à cette apostrophe, M""= Angot répondait tout à fait en poissarde :

« — Qu appelles- tu, satanée? Je ne marchais pas la tête levée? Sais-tu que la patience m'échappe, à la fin! Ai-je jamais dû un sou à quelqu'un ? Dis donc, eh ! langue de couleuvre, apprends que de ma vie vivante je nai reçu d'assi/jnalion, et qui que ce soit na pu me dire dans la rue : « Paye-moi ce que tu me dois! » V la-ti pas encore un biau fruit de nature,

LES MUSCADl.Nb. 11 233

pour venir 'mxolruti'r le monde l Apprends que loul ce que j ai est à iiio'i^ en ne doit rien à personne, et toutes les médisanees ne ni oteraicnt pus seulement un fétu. On te connaît , toi, pour ce que t'es. Cest la discorde en personne », etc., etc.

A ce soudain rcloiir do la haren^ère vers ses façons du carreau do la Halle, le public battait des mains, la salle trcpignail', les vendeuses de la marée, venues dix ou vingt fois de suite pour entendre la pièce, criaient à l'acteur Corssc :

— Bravo, mon fiston! ou : — Hardi, rname Angol ! Augereau faisait comme les dames de la Ilallo : il battait

des mains et riait.

L'acte achevé et le dernier couplet chanté, le général demanda à ses aides de camp si Ton jouait encore une pièce. Il voulut attendre le vaudevilh; final. Mais le citoyen Lagrange frappait à la porte de la loge.

— Qui est là? demanda Augereau. Voyez.

Lorsqu'il appi'it ce dont il s'agissait, le général sortit dans

le couloir et écouta le rapport verbal il(> Lagrangc.

— Encore une rixe ! lit Augereau avec colère ; et cela a été sérieux?

Lagrange fit signe à Picoulet de parler.

— Oui, général, répondit Picoulet au hasard, sans trop savoir ce qu'il disait.

— Pouvcz-vous m'adresser un rapport demain malin, <à rétat-major de la Place?

— Oui, général! fit Picoulet.

— Ah ! sacrebleu^ dit Augereau, les clichyens Uniront par ; nous échaulfer trop les oreilles! Un tas de clampius qui boivent des limonades, tandis que nos camarades mangent des cartouches, là-bas ! Ah ! ces messieurs rêvent plaies et bosses? Ah ! cela les amuse de jouer à la bataille ! Eh bien, 'i tonnerre! on leur en donnera; ils auront de quoi se divertir!

— .Mors, général, demanda le citoyen Lagrange, vous décidez... ?

— Ne vous occupez do rien, ça me regarde, fit Augereau ; mais avant deux mois, il ne rostei'a pas plus de muscadins dans Paris que dans le creux de ma main !

l^icoulet regardait d'un air hébété la main du général.

Auj^oreau congédia d'un goste les deux agents en disant à Picouli't :

— Je compte sur votre rapport !

Puis rentrant dans sa loge :

— Allons, dit-il à ses ofliciers, amusons-nous encore ; mais nous nous donnerons avant peu d'autres distractions que celle-ci, je vous réponds.

Et il se mit à regarder d'un air bourru la toile, qui n'était pas encore relevée.

Picoulet rentra chez lui sans savoir le chemin qu'il suivait. Paméla était couchée et, le nez dans la ruelle, faisait semblant de dormir. La veille, le pauvre Picoulet eut appelé ce repos « le sommeil de l'innocence ». Il alluma sa lampe, prit du papier, une plume, et rédigea le rapport qu'on lui demandait; mais sa main seule marchait et sa tète était ailleurs. Ses idées le fuyaient.

— Je me moque pas mal de tout cela, se disait-il. 11 s'agit bien des clichyens !

Et il regardait en soupirant le lit où, dans la pénombre, bonne amie sommeillait étendue.

— Des conspirations ! Favrol ! Louvet ! Les muscadins ! Qu'est-ce que cela me fait, à moi? ajoutait Picoulet en soupirant.

Pourtant il reprenait la plume; il écrivait, puis il s'arrêtait, songeait et laissait passer les lieui-es.

Il se rappelait maintenant ce dragon qu'il avait rencontré installé dans la boutique de bonne amie, quai des Morfondus, et il frissonnait.

— Je ne l'aurais jamais cru, se disait-il.

Le petit jour le surprit, travaillant et songeant tour à tour; sa lampe charbonna, fuma, s'éteignit. Alors Picoulet s'étendit dans l'unique fauteuil qu'il possédait et, la tète appuyée au dossier, il fit un somme. Paméla l'éveilla lorsqu'elle se leva pour s'habiller.

Picoulet lui sourit instinctivement, oubliantce qui s'était passe la veille, et il lui dit doucement :

— Bonjour, bonne amie.

Puis, songeant à la rue des Bons-Enfants, il soupira, se reprocha ce bonjour qu'il trouva lâche, et, glissant son rap-

2i4 ŒUVRES COMPLÈTES DE JULES CLARETIE

port dans sa poche, il descendit après s'être trempé la Icte dans l'eau et s'être un peu contraint pour manger son pain et son chocolat d'habitude. La migraine étreignait son front. Il eût souhaité être malade, se coucher et en finir.

Lorsqu'il remit à l'état-major le rapport à un lieutenant de service, l'oflicier crut devoir le féliciter de son zèle.

— Oh ! dit Picoulet, je fais mon métier, voilà tout !

Et, en se rendant à son poste, au ministère de la police, Jean-Baptiste répétait, comme un homme qu'une idée unique, absorbe, étreint, accable et va tuer peut-être :

— Maintenant les conspirateurs peuvent bien faire ce que bon leur semblera. Ce n'est pas moi qui les troublerai... Favrol peut bien aller et venir, ce n'est certainement pas Picoulet qui lui mettra la main au collet .. Le Directoire peut bien être menacé, ce n'est pas moi qui le sauverai. La politique? Les affaires? Le salut public?... Ah bien! s'il n'y avait que moi pour m'en occuper!... A quoi bon demanderais-je de l'avancement à présent? Pour faire plaisir à bonne amie ! Bonne amie m'a fait trop de peine ! Bonne amie m'a trompé ! J'aurais pu devenir je ne sais quoi, secrétaire général, ministre de la police, ministre... — et Picoulet souriait encore vaguement à ce rêve évanoui. — Je ne serai jamais rien qu'un pauvre diable. Voilà l'ouvrage des femmes : — je suis un homme fini !

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