‹ Les muscadinsChapitre 13 sur 26 · L HOMME D ACTION · texte numérisé non relu

L HOMME D ACTION

La véritable audace ne consiste pas à se jeter tète baissée sur l'obstacle sans en avoir calculé la force de résistance ; certains audacieux sont et savent être prudents. Tel était le comte Jacques de Favrol. Au Luxembourg, pendant celte fêle où Barras et les directeurs semblaient livrés à qui voudrait les attaquer, Favrol avait mesuré les dangers, et, en pareil cas, les mesurer, c'était les éviter. Mais si l'ancien officier de l'armée de Gondé, le faux baron de Porly, le pseudo-marchand d'huiles d'Aix, s'était imposé une inaction qui convenait mal à son tempérament résolu, il ne devait pas du moins demeurer longtemps sans laisser libres et comme déchaînés ses instincts militants. Après avoir un moment courbé un moment le front devant une nécessité de prudence, il devait avoir hâte de relever la tète pour marcher au combat.

Le lendemain même du jour où le malheureux Picoulet

2t6 ŒUVRES COMPLÈTES DE JULES CLARETIE

croyait avoir mis la rnain sur le prétendu < onnnissairr royal, Jacques de Favrol déclarait tout haut, dans l-e salon de M"'^ de La Jarrie, que l'heure était venue de tout oser.

Les partisans de Louis XVII pouvaient compter dans Paris sur environ dix mille hommes résolus. Le club de Clichy, (;omj)Osé de discoureurs, ne manquerait pas de suivre le mouvement dès que le signal serait donné. Pichegru, qui logeait rue du Raincy, rJOr}, dans le quartier de la Petilr- Pologne, recevait chez lui chaque jour un certain nombre d'avis le poussant à l'action ; Favrol se chargerait, au besoin, d'avertir lui-même le général que la cause monarchique aurait sans doule besoin bientôt de ses elVorts.

Le plan proposé par Favrol aux conjurés était celui-ci : Barras, La Reveillère-Lepeanx et Rewbell, le triumvirat redoutable parmi les membres du Directoire, seraient, la nuil, dans le Luxembourg même, arrêtés et tenus en respect par quelques hommes décidés à jouer leur vie. Il suffirait, pour pénétrer dans le Luxembourg, d'acheter quelques huissiers, de promettre un grade supérieur à un ou deux ofhciers de la gai'de directoriale.

— De ce côté, disait Favrol en manière d'aparté,, nous n'avons rien à redouter; l'or a déjà fait son ofhce.

On écoutait avec une certaine admiration stupéfaite, dans le salon de M™' de La Jarrie, cet homme qui semblait se jouer des difficultés ou les briser. Favrol avait l'air parfaitement sur d'un complet succès, et il faisait passer son assurance dans l'esprit de ses auditeurs.

Barras et ses deux collègues au pouvoir des conjurés, on présentait à tous les chefs mililaiies ou civils des ordres revêtus de signatures nouvelles, et on leur enjoignait d'obéir au pouvoir né de ce coup d'audace. Même sans Pichegru, on pouvait s'imposer à Paris stupéfait.

Le Corps législatif reconnaîtrait sans nul doute la légalité de l'entreprise, si l'entreprise réussissait. Restait l'opinion publique. Favrol avait sur elle les idées d'un philosophe pratique; il la connaissait mobile, excessive, toute disposée aux surprises, et naturellement préparée aux changements à vue, aux cllets de théâtre.

— L'o|)inion publi(jue se croira au spectacle, disait-il ir()ni(]uemeirt ; (die aj)plaudira.

LliS .MISi'ADINS 247

bois-David lui lit alors observer (jiie rcspril républicain avait profonde ment pénétré dans la niasse et que Paris n'était pas si opposé qu'on pouvait le penser au gouvernement du Directoire. Les frondeurs répétaient volontiers les épigrammes royalistes, mais il aimaient la Répui)lique et portaient en somme un bout de ruban tricolore à leur chapeau. Favrol répliqua à cela que toute la partie républicaine de Paris serait en quelque sorte noyée dans un grand courant d'enthousiasme et de joie qu'il se chargeait de faire passer à travers la foule.

Paris, et la France aussi, étaient alors alfamés de paix et de repos. Les guerres glorieuses succédant aux guerres cruelles, la victoire vengeant la patrie de l'invasion, ne laissaient pas que de semer bien des vides à travers les foyers. La réquisition enlevait aux mères et aux fiancées la lleur de la jeunesse française. Tant de drapeaux ennemis suspendus aux voûtes de l'enceinte législative ne faisaient pas qu'il n'y eût bien des êtres en deuil dans la nation. On fêtait la victoire, on acclamait les soldats glorieux ; mais on voulait, on souhaitait, on demandait la paix. On avait fait naguère une espèce de réputation à un certain Guichard, qui publiait une médiocre Itivocation à la paix, reproduite avec éloges dans les Se/nai/ies rri/'ujues ou Gestes de l'an V :

L'impitoyable Mars a trop, de rang- en rang, Foudroyé de mortels et ravagé la terre. Rends le bronze muet, qu'il ne soit plus de guerre ; Sur tout le globe entier a coulé trop de sang.

De nos cœurs oppressés, toi, l'unique e.spérance ! 0 Pai.v! ô douce Paix! viens donc sauver la France !

C'était ce pacifique sentiment que Jacques de Favrol était bien décidé à exploit<M\

— Messieurs, conclut-il avec une entière assurance, laissez-moi faire, je vous prie. Nous avons jusqu'ici compté par jours ; dès à présent c'est par heures que nous compterons jusqu'à la réalisation de nos espérances. Ce que je vous demande, c'est de vous trouver tous ici demain, attendant les ordres supérieurs, groupés autour de notre roi et jurant de lui rendre son troue !

11 promena sur l'assistance un regard plein de llammc.

— C'est bien, lui dit tout bas Régine de La Jarrie, nous n'avons plus qu'à agir.

On se sépara en se donnant rendez-vous pour le lendemain. Cette fois, nul ne devait manquer à cette sorte de convocation. Sainte-Hermine ne put sempècher d'être frappé du trouble de Renaudière et il lui glissa à l'oreille ce simple; mot :

— Pourquoi vous gâter le teint, cher ami? 11 est si facile de ne pas lisquer sa peau.

Favrol avait pris par le bras le petit Espagnol José Marchena.

— A quel journal, demanda-t-il, me conseilleriez-vous daller si j'y voulais faire insérer une nouvelle destinée à faire sensation ?

— Cela dépend, dit Marchena. Chaque journal a son public. V Accusateur public, de Richer-Sérizy, a le boudoir ; le Pcli/ Gau/if'/' a le salon ; les Acles //es Apôti^es auraient pour eux les beaux esprits, s'il en existait encore...

— Et la rue? dit encore Favrol.

— Aucun de ceux-là n'y est populaire, pas plus que le Thé, pas plus que V Antiterroriste... Ce qui est la coqueluche des femmes et des ugréables est la haine des carmagnoles et même des simples passants.

— Je voudrais pourtant, oui, je voudrais, en quelques heures, en une nuit, inonder Paris dune nouvelle qui ferait son chemin comme un ileuve débordé. Une traînée de poudre qui incendierait les âmes. Notre succès tient à cela. D'un mot, je puis désarmer l'opinion; mieux encore, la tourner décidément de notre côté et contre le Directoire.

— Eh bien ! fit le journaliste, rédigez un placard, aflichezle partout, ou encore tirez une feuille de papier et la distribuez, et qu'elle soit dans toutes les mains !

— Soit! dit Eavrol. Allons dans une imprimerie.

11 sortit alors, suivi du petit Espagnol, qui fredonnait, lout en marchant, un refrain andalou. Favrol rélléchissait cependant aux difficultés qu'allait rencontrer non le tirage, mais la distribution de ces papiers, dont il voulait, selon son expression « inonder Paris ».

Marchena le conduisit dans une des ruelles qui avoisi-

LES MUSCADINS 2i-'.)

naient la riio Saint-Honorc. On y pônotrait en poussant une grille qui criait sur ses gonds rouilles; un ruisseau fétide croupissait au milieu de la ruelle, dans le creux formé par les pavés pointus. 11 fallait longer une voûte obscure oii fumait nuit et jour un réverbère à demi phtisique,

— L'endroit est peu parfumé, dit en riant Marchena, mais on se loge oi^i l'on peut, et les Muses, voire même celle de la politique, si elle existe, ne dédaignent pas les taudis.

Jacques de Favrol fit un mouvement comme pour dire : « J'en ai vu bien d'autres », et pénétra, sur les talons de l'Espagnol, dans une maison dont l'escalier tournant était gras et comme visqueux. En s'appuyant à la rampe, on sentait une humidité malsaine, et les murailles suintaient. Marchena, arrivé au premier étage, poussa une petite porte, et Favrol aperçut, groupés autour d'une table de bois blanc chargée de papiers, quatre individus dont l'un écrivait, tandis que les autres, les coudes sur la table ou le menton dans la main, semblaient causer.

Deux ou trois chaises de paille à demi crevées paraissaient attendre des visiteurs : leurs barreaux étaient couverts de la boue que les souliers venus du dehors y laissaient chaque jour. Rien n'attirait les regards sur les murs nus, excepté quelques feuillets de papier jaune ou quelques affiches à demi déchirées collées contre la muraille avec des pains à cacheter.

Cette pièce était le bureau de rédaction du Thr, journal qui comptait parmi les ennemis les plus acharnés du Directoire, et les hommes assemblés là étaient les défenseurs du trône et de l'autel.

Ils parurent surpris lors(jue, derrière la figure basanée do Marchena, ils aperçurent le visage de Favrol ; mais l'Andalou ne leur laissa pas le temps d'être inquiets ni celui d'interroger :

— M. de La Girardière, dit-il en présentant le comte — M. de La Girardière, un de nos amis.

Et désignant à Favrol un des trois personnages qui causaient tout à l'heure :

— M. Berlin d'Antilly, dit-il.

Favrol salua le rédacteur du Thé et les autres journalistes, qui s'étaient légèrement inclinés.

— Peiit-on parlor libronieni ici ? demanda lo comte.

— Eq toute liberté, répondit Bertin d'Antilly, nous sommes tous du môme avis.

Et il présenta l'un a[)rès l'autre ses compagnons à Jacques de Favrol.

Le comte ignorait à peu près les noms qu'on lui citait, mais il fit à chacun d'eux un signe de tête — par politesse ; puis, lorsque le jortrnaliste eut fini :

— Vous avez une imprimerie à votre disposition? fit-il.

— Certes, nous avons la nôtre.

— Vos ouvriers sont-ils des gens surs?

— Absolument sûrs. On les a choisis et, je puis dire, triés. Placés comme nous le sommes entre les menaces des jacobins et les lois de nos trissotins — ce sont les directeurs que j'appelle ainsi — nous sommes condamnés à la prudence.

— Un écrit imprimé par vous ne serait point divulgué avant qu'il n'ait produit son efl'et?

— Personne n'en connaîtrait une ligne au dehors avant sa publication !

— Eh bien, donc, dit Favrol, voici ce dont il s'agit, .lai demandé à notre ami Marchena de me désigner une imprimerie qui, en une nuit, pourrait brusquement répandre dans Paris un écrit de ma façon, quelques lignes à peine, mais concluantes.

— Diable ! fit Bertin d'Antilly, répandre ! répandre ! Je vous réponds bien d'imprimer, puisque je vois, je devine, qu'il s'agit de la bonne cause ; mais distribuer est une autre affaire !.,. Notre j)ersonnel suffit à ])eiiu' à nos numéros du Thr.

— l']ncore vos colporteurs, interrompit Marchena, s'enrouent-ils à crier par les rues : « Le Thi' ! Demandez le Thé! Prenez votre T/u- ! Il est fort, le Thé! »

— N'est-ce que le manque de personnel qui vous arrête? fit Jacques de Favrol. J'ai des hommes à moi qui se chargeront de ce soin.

Il s'était assis devant la table, et, cherchant du geste un objet qu'il n'apercevait pas :

— Une plume, je vous prie, dit-il.

On lui tendit la pliunc ; il écrivit (juchjues mots rapide-

LES MUSCADINS 2ol

iiicnl sur un pjqiicr ([iTil plia, cl le nioiilriiul à Hciilii d'An- Ully :

— Auriez-vous quelque pei'soiine q\ii pût porter ce billet à son adi'esse ?

— Quelque offkicu.i, comme disent MM. les républicains, lit le rédacteur du Tht'. Appelez un appi-enli, ajoutat-il.

L'homm(> qui écrivait se leva, ouvrit une porte au fond d(> la salle, et Favrol entendit par cette porte ouvei-te mouler un bruit sourd (le machines.

— I^ublicola ! cria l'homme qui s'élail levé.

Un ^amin de quinze à seize ans répondit à ce nom et monta, coille d'un chapeau de papier sale, qu'il (Ma en apercevant Berlin d'Antilly et des étrangers.

— Publicola, dit h' rédacteur du 77/r', tu vois ce papier... tu vas le remet Ire à l'endioit que va l'indiquer monsieur. — Il montra Favrol,

— Oui, citoyen, fit le «amin.

Berlin et ses compagnons laissèrent paraître sur leur visage une grimace.

— Ne m'appelle pas ci/oi/ni, dit Bertin en souriant, c'est inutile. C'est bien trop déjà qu'on t'ait laissé ton nom de sectionnaire; tu devrais fappeler Lalleur, ou Bourgogne, ou Champagne, petit misérable ! Allons, va, Publicola !

Publicola regardait sur le papier l'adresse écrite par Favrol.

— Tu remettras cette lettre, ajouta le comte, en insistant pour qu'on vienne ici sur-le-champ.

— Bien ! fit Publicola. Et il disparut d'un air pressé.

— Je prends la permission, fit Favrol, lorsque Publicola fut parti, de mander ici les gens dont je me servirai ; il est utile que vous les voyiez pour n'être saisis par aucun soupçon. Ce sont de hardis chenapans, je l'avoue, hommes de sac et de corde, mais capables d'un rude coup de collier.

— Nos presses sont à vous, monsieur, fit Bertin d'Antilly d'un ton qui surprit Favrol, car l'écrivain y mettait plus de condescendance et de politesse que n'en admettait la situation.

Et puis 1(^ rédacteur du Thr regardait le comte avec une attention si grande, ([uoiqu'il voulut la rendrez d(''tournée,

cjiio Favrol dovinait qno Berlin n'(Uait pas dupe de ce nom de l^a Girard ière donné par Marchena.

— Après tout, songeait-il, en supposant que celui-là me connaisse, ce n'est pas lui qui me trahira. Mais les antres?.,. se demandail-il encore en regardant les journalistes, au milieu desquels maintenant Marchena était assis.

Favrol voulut en avoir le cœur net. 11 se rapprocha assez brusquement de Berlin d'Antilly, qui se retenait debout un peu éloigné de ses compagnons; puis il dit :

— Me connaissez-vous donc, monsieur?

— Oui, monsieur le comte, répondit Bertin. Je vous ai vu déjà, sans que vous m'ayez remarqué sans doute, chez M""' de La Jarrie. Oh ! ne craigniez rien. Je ne suis pas des vôtres pour l'action, quoique je risque ici tous les jous un peu de ma liberté ; mais j'en suis par le cœur, et sur ma foi! croyez-vous que j'eusse mis les presses du Thr à la disposition du premier venu, José l'Andalou l'eùt-il recommandé cent fois?

— Merci, fit le comte.

Puis, désignant d'un geste de tète les autres personnes présentes :

— Ceux-ci :

— Royalistes comme vous et moi. Des complices! fit Bertin d'Antilly en riant.

Et se retournant vers ses compagnons :

— Messieurs, dit-il, M. de La Girardière — il appuyait sur ce nom — me demande qui vous êtes et si ses sentiments, qui sont blancs comme neige et comme lis, ne blessent pas les vôtres.

— Ah ! sur l'honneur, fit un des journalistes, monsieur ne pourrait trouver plus blanc que nous.

— Pure farine, dit un autre.

— Ennemis de la Bépublique à préférer je ne sais quoi, les Visigoths, le Grand-Turc, le diable d'enfer, aux Louvct et aux (^hénicr !

— (>e Ghénier, qui se promène toujours avec deux pistolets chargés... pour tenir tétc aux royalistes.

— Je crains moins ses pistolets que ses tragédies.

— lis sont en effet moins mortels.

LKS MUSCADINS 2.)0

— A propos de Louvet, on lui a donne un assez joli charivari, l'autre jour...

— Je sais... (Test Sainte-Hermine qui dirigeait l'expédition...

— Un héros, ce Sainte-Hermine !

— Un Bonaparte muscadin !

— Ne me parlez pas de Bonaparte. Fi ! le jacobin ! Avezvous vu comme on l'a traité l'autre jour, dans les Actes des Apôtres ?

— Non.

— On lui a fort bien dit que ce prétendu Mars n'était autre chose qu'un poltron et un bourreau, et que, pour le remplacer, il n'était besoin que de nommer Sanson à sa place. Voici du reste l'article môme des Actes des Apôtres. Ecoutez : « Buonaparte n'est pas seulement général, il est « président du comité révolutionnaire et serait, au besoin, « exécuteur de la haute justice. Si ce républicain terminait « sa carrière, je ne verrais que Sanson qui piit le rem- '< placer. Au reste, que lîuonaparte soit César ou Sanson, on « assure qu'il vient d'écrire au Directoire : Veui, vidi., « fngi... »

— Ah! charmant! bravo!

— C'est que ce diable d'homme est républicain dans l'âme ; il a été l'ami de Bobespierre jeune. Il serait capable de nous jouer quelque tour de sa façon.

— Un roulement de tambour et un feu de file, ce sont ses arguments.

— L'argument patriotique !

— Ce M. Bonaparte est un rustre !

— En fait de républicains, d'ailleurs, je n'aime, moi, que les républicaines !

— La petite Fanny?

— Fanny ou une autre, peu m'importe, pourvu qu'elle ne s'enveloppe pas de châle rouge ; le chrde rouge m'est odieux !

— M"° Lange en avait un fort joli, l'autre soir, en sortant de Feydeau !

— J'aime mieux ses bras... Ah! les bras de M"'' Lange! Des chefs-d'œuvre, ces bras!. . du pur grec!... Que la mode est charmante !...

— Cela rendrait républicain... pour un soir!

l'avrol (''coiitail, assez surpris, celle conversation d'un ton frivole, qui conlrastail si étrangement avec ses propres préoccupations, ses orages intérieurs. Le comte n'avait plus à perdre des naïvetés de jeunesse qu'il n'avait jamais connues, même adolescent : il éprouvait cependant une certaine désillusion à voir de près ces gens qui tenaient chaque jour l'opinion en éveil. Ces propos légers, où le nom de la femme à la mode se mêlait aux nouvelles de la politique, lui paraissait d'autant plus étranges qu'il se sentait, lui, dévoré de deux désirs également violents : l'envie de réussir, de réussir, vite, de donner la suprême puissance à cet enfant de l'amour, au fils ouLdié de Marianne, et l'envie de conquérir Marcelle par un de ses éclatants succès auxquels rien ne résiste et qui s'imposent comme un coup de tondre. Et pendant que, malgré sa confiance en lui-même, il se sentait agité de tant de doutes, de tant d'espoirs contradictoires, il rencontrait ainsi des gens qui, jetés en pleine lutte, semblaient inconscients de leur rùle et ne voyaient dans le rude devoir quotidien que l'occasion de propos plus oii moins gais et le prétexte d'un plaisir.

Favrol n'en était plus, il est vrai, à s'étonner longtemps de quelque chose, et bientôt il sourit lui-même aux paroles de ces chevaliers du royalisme, qui se mirent, abandonnant le terrain politique, à causer des adaires du jour, du dernier souper fait cbez Méot, du frimas parfumé goûté chez Garchy, de la tendre Hermance, de la douce Elmire, des nymphes du Palais Egalité et du discours du député Dumolard sur les nonnes et les nonnains. L'un deux même se mit alors à fredonner les couplets du (diansonnier Villers :

De ces épouses de Jésus,

Dumolard ne nous parlez plus.

Que ces filles Iravaillent, Kh bien !

Ou bien que d'autres aillent...

^'ous m entendez bien !

Et Berlin et ses amis riaient ensuite bravement, faisant, comme se disait Favrol, de l'opposition sans mélancolie.

— Voilà, cependant, songeait le comte, ceux qui défendent devant tous la cause du roi et la cause de Dieu! Etranges

LES MUSiCAIUXS 25.-)

sorviloiirs et bizarres grands prêtres! Mais, bastc ! ajoulaitil en lui-même, ils anraienl bien lorl de se gêner. Le monde les croit snr parole ; c'est tant pis ponr lui. Le monde est un sot bypocrite ! Si on lui sacrifiait vraiment cjnelque eboe, il ne vous en saurait aucun gré. Autant vaut donc tout exiger de lui et ne lui demander rien.

Favrol avait envoyé Publicola avei'tir trois de ses anciens compagnons d'exil ou d'aventure qui se tenaient, depuis quelques jours, à sa disposition dans Paris, où ils erraient alîamés et aigris par des cliutes successives. Ci-devant ou anciens soldats, spadassins, chevaliers de brelan, on ne savait trop, Favrol les avait connus autrefois dans sa vie d'aventure et il les avait gardés suspendus à lui comme des taches de boue demeurent collées aux vêtements après un orage. Favrol n'était pas homme d'ailleurs à se priver de ces relations qui peuvent être utiles à de certains moments. Vil homme qui n'a rien à perdre n'est pas à négliger pour un homme qui veut tout gagner. En retrouvant dans les rues de Paris un seul de ces bohémiens qui peut-être jadis avaient été riches, Favrol avait retrouvé les trois autres. Ces gens semblent habiter des nids. A travers les tei'ribles aventures de la Révolution, ils ne s'étaient pas quittés; ils se tenaient coude à coude, essayant de faire leur trouée dans le monde. Jadis ils avaient un peu émigré, mais ils s'en étaient repentis. Ils sentaient bien que leur place était à Paris. C'est à Paris donc qu'ils vivaient — si c'était vivre — à la disposition de la fortune et du luisard.

Favrol savait qu'il pouvait compter sur eux ; il les tenait en réserve. Depuis quelque temps, depuis sa dernière apparition à Paris, il les nourrissait, et ces trois êtres étaient 5, lui, corps et àme ; encore l'àme était-elle de trop. Favrol se connaissait assez en hommes pour avoir déjà mesuré ce qu'il pouvait aïtendre de ceux-là.

Lorsque Publicola revint dire qu'il avait remis le billet à son adresse, le comte sourit, et se tournant vers Berlin dAntilly :

— Maintenant, mous Cadenet ne doit pas être loin !

— Il était au cabaret, lit Publicola, et buvait bouteille avec deux amis.

— Fontange et Matagrin, dit Favrol. Tout est bien.

11 tcndiUlii bout dos doigts quelques assignats h l'apprenti imprimeur, et, prêtant roreille :

— Je parie que voilà Gadenet !

Des pas loui'ds comnu^ ceux de gens avinés retentissaient en ellet dans l'escalier.

— Ils sont ivres tous les trois, dit Favrol à Marchena.

La porte s'ouvrit, et celui que Jacques de Favrol appelait Gadenet parut sur le seuil, suivi de deux acolytes. Le comte s'était trompé : Fontangc «t Matagrin seuls étaient ivres, Gadenet ne l'était pas. Les fumées du vin n'avaient pas d'ailleurs obscurci les idées de ses compagnons au point de les avorr rendus incapables de compréhension. Le Dieu qui empêche les ivrognes d'être écrasés par les chars leur accorde en outre cette faveur de pouvoir garder la mi^moire et la parole, même dans l'état d'ébriété. Bacchus est parfois clément pour ceux qui le fêtent.

Les trois hommes qui venaient d'entrer dans la salle de rédaction du J/^e formaient entre eux un curieux contraste. Grand et maigre, Gadenet était escorté de Matagrin, qui était énorme, et de Fontange, qui, les jambes arquées, avec des mouvements de danseur coquet, eût bien voulu dissimuler lagibbosité dessinée sous son habit, au milieu du dos. Vêtus, en plein été, du carrick à quadruple collet des jours d'hiver, ils portaient tous trois, sans étoulTer, cet ample vêtement qui leur servait de cache-mi sorr. De vastes chapeaux à claque leur couvraient le front, et leurs mains rudes ou nerveuses s'appuyaient sur d'énormes bâtons tordus, comme des racines. Leur aspect était à la fois comique et rébarbatif. Gadenet, haut et menaçant, l'œil sinistre, affectait des allures de maître d'armes; Matagrin avait l'air d'un buveur émérite, le nez rouge, l'œil allumé, la lèvre lippue; Fontange r^ïssemblait à un professeur de valse qui se serait fait procureur.

Ils saluèrent tous trois avec des cérémonies diverses, et Gadenet dit à Favrol en montrant les gazetiers :

— Présentez-nous, s'il vous plaît, à ces messieurs.

La présentation était facile; ce trio suait le vice. Il suffirait de voir ces figures, l'une menaçante, l'autre bourgeonnante, la troisième déplorablement musquée, pour deviner des gens à [)endre. On pouvait lordre à plaisir Gadenet,

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Foîitangc et Malagrin, sans parvenir à en exprimer nne goutte d'honnêteté.

Favrol les nomma, non sans une ironie cachée, l'un après l'autre, à Bertin d'Andilly et à ses amis, puis s'adressant à Cadenet :

— Vous me paraissez le plus capable de me com})rendre, dit-il en montrant Fontange etMontagrin, qui s'appuyaient luu contre l'autre, le gros Matagrin se reposant sur Fontange comme une maison qui menace ruine est soutenue par un étai. Ecoute/.-moi !

— Ces messieurs, lit Cadenet en parlant de ses compagnons, ont en etTet légèrement goûté aux liqueurs des Iles. >lais ils ont l'habitude de leur état présent. Vous pouvez parler, ils saisiront tout?

— Absolument tout, dit le duo Fontange et Matagrin.

— ■ Voici ce dont il s'agit, reprit Favrol. Il faut nous déterrer dans Paris un certain nombre de colporteurs qui puissent, en une nuit, distribuer cent mille numéros d'un même journal, cent mille exemplaires d'un placard. Us les glisseront sous les portes, il les feront pénétrer par la fenêtre, il les donneront de la main à la main à ceux qu'ils rencontreront. Bref, ils sèmeront ces cent mille feuilles de papier à travers les quartiers de Paris. Avez-vous ces genslà à votre disposition"^

Cadenet regarda tour à tour les rédacteurs du Th('\ le comte etMarchena, comme s'il eût voulu demander à Favrol si l'on pouvait librement })arler devant ces messieurs, mais un signe de tête de Jacques l'eut bientôt rassuré.

— Ce que vous nous demandez là, dit-il alors, est une chose absolument simple. Dussions-nous, mes amis et moi — Fontange et Matagrin s'inclinèrent au risque de choir, le nez en avant, sur la table de rédaction — dussions-nous, de nos propres mains, distribuer les placards en question, ils tomberont sur Paris comme une grêle. J'avais espéré cependant — et Cadenet poussa un soupir — que vous nous aviez fait rechercher pour une toute autre mission que celle-là.

— Quelle mission ?

— Une sais-je? ditCardenet.

Et, se campant comme un ferrailleur qui va faire assaut,

il porta dans le vide (|uelqiies bottes à un adversaire imaginaire.

Favrol ne put s'empêcher de sourire en pensant à André. Il lui semblait que Cadenet était quelqu'un de ces hiavi qui soulageaient prestement les gens de leurs ennemis, au temps jadis, à Venise ou à Florence. Et, tout compte fait, Jacques de Favrol ne se trompait pas beaucoup.

— Ces clioses-là, dit-il, viendront peut-être plus tard, mais pour le moment il ne s'agit que de cette distribution d'imprimés. Vous en chargez-vous?

— On travaille co'mme on peut, lit Cadenet avec un sou-

Matagrin s'était penché à l'oreille de Fontange et tout bas lui disait :

— Distribuer des bouts de papier, c'est une besogne sans émotions. F^i ! jaime les émotions...

— Oui, fortes comme les liqueurs! répondit Fontange. (Jue veux-tu? Les temps sont durs, on prend ce qu'on trouve

Favrol se tourna vers Berlin d Antilly, ({ui ne pouvait s'empêcher, avec son humeur d'auteur dramatique, de contempler avec une certaine admiration les carricks vert, jaune et gris, de ces trois hommes, carricks usés, fripés, et qui prenaient sur les épaules maigres ou grasses de ces rôdeurs de carrefours des aspects de draperies des bohémiens de Callot.

— Maintenant, dit Favrol, voici ce qu'il s'agit d'imprimer demain et de répandre dans Paris après-demain avant le jour !

11 traça rapidement sur le papier, au milieu du silence général, quelques lignes d'une écriture fine, serrée, presque féminine, qui contrastait étrangement avec sa nature hardie et rnàle; puis, les tendant à José Marchena, fort curieux de connaître le plan combiné par Favrol :

— Lisez, dit-il.

Marchena lut tout haut, avec son accent espagnol, la nouvelle que Favrol imaginait pour frapper les esprits, si mobiles alors, comme dans toutes les grandes crises politiques :

VrX PARISIENS

Xuuvelle positive. — Les tonditioiis de la [taix.

« Lu nation a soif de vérité. Trop longtemps on lui a >< menti. Trop longtemps on a continué, en se servant de " son or et de son sang, une guerre inutile. Aujourd'hui la « France doit tout savoir.

« Citoyens,

« La paix, cette paix si longtemps désirée, est enfin pos- « sible, et une paix complète. Les préliminaires signés à « Léoben peuvent être définitifs, si les pourparlers engagés « avec la Grande-Bretagne aboutissent enfin. Cette paix « bienfaisante, l'Angleterre la propose, les puissances du « continent l'acceptent ; l'empereur et le roi de Prusse (( s'engagent à ne plus la troubler, mais à une condition, (( condition absolue, c'est que l'Europe aura, de son côté, « des garanties d'ordre et de repos, grâce au retour sur le « trône de France du descendant des rois légitimes.

« Cet héritier existe, c'est le fils de Louis XM, c'est l'in- « fortuné Louis XYII, que ses geôliers ont faussement fait X passer pour mort. La nation n'a qu à faire un signe, et « l'enfant royal renaîtra de son tombeau mal scellé. Il ne « repose pas au cimetière Sainte-Marguerite. 11 est ici, il « est à Paris, il est au milieu de nous, il ne demande qu'à « être porté aux Tuileries par les bras de ce peuple qu'il n'a (' cessé daimer.

« Français,

« Voulez-vous la guerre sans merci, la guerre implacable, « la guerre éternelle, la coalition plus forte et l'invasion " plus cruelle? Gardez la République, gardez le Directoire, « gardez les fêtes de Barras et les exécutions de la plaine " de Grenelle.

« Voulez-vous la paix, le calme, la prospérité, la liberté, « la fortune? Prenez l'enfant innocent du souverain que «des scélérats ont frappé. L'Europe attend, l'Angleterre « espère, tout est prêt à désarmer. Ci'iez : Vive le roi ! vive « Louis XVII ! »

— Et signez, ajouta Favrol lorsque José Marchcna eut fini de lire, signez : Le Comité roijaliste.

Puis, avec une superbe expression d'audace :

— Vous le voyez, dit-il, on ressuscite les morts lorsque l'on ne peut rien faire avec les vivants.

Les gazetiers du The ^(i regardaient les uns les autres, un peu siu'pris de la résolution absoliie-de Favrol. L'assurance de cet homme évoquant un spectre et lui promettant un trône les frappait tous d'étonnement.

— Bravo ! s'écria Cadenet, je commence à comprendre. Les écrits d abord, les coups ensuite; il y aura de l'occupation pour tout le monde.

— Je suis enchanté, dit Fontange en esquissant une pirouette qui ressemblait fort à une chute.

— Comprenez-vous? reprit Favrol en s'adressant à Marchena et à Bertin d'Antilly, Paris s'éveillera après-demain sous l'impression de cet écrit. Les cervelles échauffées se monteront encore à ces bruits de paix, à cette certitude de traiter définitivement avec les puissances. Grâce au trouble, tout sera possible ; il suffira de ne point craindre de se faire fendre la tète.

— La mienne est solide, dit Cadenet.

— Je n'ai pas besoin, continua le comte en se tournant vers les rédacteurs du Thé, de yous recommander, messieurs, la discrétion la plus absolue. Il s'agit d'une cause qui nous est chère à tous, et aucun d'entre vous ne la voudrait, je gage, compromettre par un propos imprudent.

Bertin d'Antilly sourit encore, et ses amis s'inclinèrent comme pour protester de leurs' habitudes discrètes.

— Nous ne vous souhaitons qu'une chose, monsieur, dit Bertin, c'est de réussir...

— Et de nous donner, ajouta en riant un des rédacteurs du pamphlet royaliste, une part du gâteau lorsque vous aurez réussi.

— Louis XVll aura la fève, fit un autre ; moi, je me contenterai des miettes.

— Louis XVir? demanda Bertin dAntilly, qui depuis la lecture de cette proclamation, regardait Jacques de Favrol avec une expression de défiance. Louis XVII exisle-t-il donc ?

— H existe, dit Favrol.

— Je l'ai vu, ajouta José Maichona avec une assurance ((ui nadmetlait point de réplique.

— Le roi est mort, vive le roi! murmura entre deux iiocjnets INIatagrin, à qui Cadenet envoya sévèrement un jude coup de coude.

— Le dauphin sera bientôt roi de France, messieurs, reprit Jacques de Favrol. Nous touchons à la fin de l'orgie.

— Et, je Fespèrc bien, au commencement d'une autre, dit tout bas un des ga/eliers, qui avait de l'appétit.

Favrol demanda alors à Bertin d'Antilly si l'on pouvait imprimer sur-le-champ la proclamation que Marchena ve-» nait de lire ; il eût désiré en corriger et en emporter une rpreuve. Le rédacteur du T/u- hésita un moment. Le document était d'une im})ortance telle qu'il valart peut-être mieux le faire, comme on dit en termes du métier, compose)- plus secrètement encore. On" était bien sûr, sans nul doute, de tous les imprimeurs; mais il suffisait d'une parole légère, d'un indiscret, de Publicola, par exemple, pour faire naître au dehors des soupçons. Le secret le plus absolu était nécessaire. Bertin d'Antilly proposa donc à M. de Favrol de garder la proclamation, de la faire composer luimême sous ses yeux, et de la faire aussitôt tirer^ de façon que le surlendemain on pût en mettre le plus grand nombre possible d'exemplaires en circulation. Quant à pouvoir distribuer, comme le voulait Favrol, cent mille exemplaires du placard, l'entreprise était impossible ; on ne pouvait môme, avec les moyens dont disposait l'imprimeur du Thé, tirer qu'une quantité minime de placards. Bertin conseillait de reculer d'un jour — ce qui était une cruelle perte de temps, sans doute — l'apparition de cette proclamation destinée à effarer Paris. 11 fallait, en effet, en jeter partout, et, encore une fois, comment y parvenir? S'adresser à l'imprimerie d'un antre journal, on n'avait pas à y songer. Le secret d'une telle manœuvre était une des conditions de son succès, et on devait mettre le moins de gens qu'on pouvait dans la confidence.

— Messieurs, dit Bertin d'Antilly, voilà ce qu'il faut faire. En des temps comme ceux-ci, un écrivain doit savoir être aussi un imprimeur: habits bas et mettons-nous à l'œuvre!

Nous viendrons en aide à nos ouvriers. C'est nous-mêmes qui composerons Xa placard du comité royaliste.

— Et à ru'uvrc, ru/f/anif Dius! s'écria Marciiena. Vous parlez d'or, mon cher dAntilly.

Le rédacteur du Thé s'était déjà mis, selon l'expression populaire, en « manches de chemise », et, retroussant ses manchettes, il se dirigea vers la porte par laquelle avait disparu Publicola.

Ses collaboraleurs l'imitèrent, laissant apercevoir sur leurs jabots plus d'une tache de vin des derniers soupers, et Cadenet, un peu confus, regardait Jacques de Favrol comme 'pour lui dire :

— Et nous, à quoi nous emploie-t-on ?

— Messieurs, dit Favrol, avant toute chose, donnons tous notre parole d'honneur do tenir secret tout ce qui se passe

— Foi de gentilhomme ! fit iJcrtin d'Antilly.

Nous le jurons volontiers, ajoutèrent les rédacteurs du Tlu'.

— Au t'ait, pensait le comte, à qui nuiraient-ils, si ce n'est à eux-mêmes, en dévoilant quoi que ce soit? Ce sont des confidents depuis un moment, mais depuis longtemps ils étaient nos complices.

Cadenet, F'ontange et JMatugrin avaient juré comme les autres ; le premier d'assez méchante humeur, les autres avec un sentiment assez vague de la situation. Cadenet se sentait humilié de devenir imprimeur.

— Comte, dit-il à Favrol d'un ton oîi l'on retrouvait l'ancien roué d'autrefois, vous savez que lorsque je me sers du plomb, ce n'est pas sous- la forme de caractères d'imprimerie, mais de balles de pistolet. J'ajoute même que j'aime mieux utiliser le fer. Mais aligner des lettres les unes à côté des autres...

— Et qui te demande cela, Cadenet? répondit Faviol. Va. A ton aise! Recrute tes hommes! Des drôles aux longues jambes et aux mains habiles, capables de fourrer ces imprimés dans des poches, sans trop y recueillir de tabatières ou de monchoirs. Plus de dextérité que de scrupules. Des gens, en un mot, dignes de Fontange et de Matagrin !

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— Clmix-Iù sont dos oiilros, lit Cinleiiel avec mépris. Los autres seront vils coinmedes coureurs !

— Je m'en rapporte à loi.

— Mais voilà, ces gens-là auront soif, dit Cadenet on donnant un pli calant aux collets do son carrick.

— C'est juste, j'oubliais.

Favrol laissa tomber dans les deux mains de Cadenet une poignée d'assignats froissés parmi lesquels comme dos boutons d'or dans un pré, il fit reluire quelques jaunes louis.

Los yeux vitreux de Matagrin et de Lontango s'allumaient visiblement à l'aspect de ces pièces d'or.

— A demain, surtout ! dit Favrol.

— A demain, sur ma parole de Cadenet ! fit lautro. Mais, on vérité, comte, lorsque vous voudrez me faire plaisir, me causer une grande joie, donnez-moi donc Foccasion de me dérouillcM- le poignet. Je deviens apathique. Avec quelle satisfaction je vous trouerais une poitrine, il faut me connaître pour le deviner. Poitrine de républicain ou d'émigré, en somme, peu im porto, mais je percerais, je l'avoue, l'émigré par amour de l'art, et le républicain par haine de la République. On a dos opinions bien portées.

— Soit! conclut Jac([uos île Favrol ; Foccasion que tu demandes pourra se rencontrer. Mais il faut auparavant de la prudence et bien préparer le terrain de la lutte. Distribuer ces placards incendiaires, ce n'est pas un jeu, crois-le bien. I*uis-je compter sur le zèle complet des gens qui en seront chargés?

— Comptez sur eux comme sur moi-même. Vertudiou ! le premier qui broncherait, je lui brûlerais la cervelle.

— A demain donc 1

Cadenet s'inclina, salua les gazetiers qui attendaient avant de descendre à rimprimeri(^, et poussant devant lui Fontange et Matagrin qui soupiraient, le maigre personiuigo disparut, enfonçant son vaste chapeau sur ses yeux et dissimulant à demi son visage dans les collets de son carrick.

Favrol les regardait s'éloigner, et sa pensée allait invinciblement, par une pente fatale, de Cadenet à André Lafrosnaie et du spadassin au capitaine. 11 se félicitait intérieure-

ment de la bonne idée qu'il avait eue de mander ce Cadenet. Lorsque le bruit des pas alourdis des trois hommes se fut perdu dans rescalier, l'avrol se retourna vers lesgazetiers et leur dit d'un ton résolu :

— A l'œuvre donc, et passons la nuit s'il le faut.

Puis il suivit Berlin d'Antilly, qui descendait à l'imprimerie.

Tout en mettant le pied avec précaution sur les marches mal éclairées, JVlarchena disait tout bas au comte :

— Eh bien! ètes-vous satisfait du rédacteur du Thé? N'at-il pas mis ses presses à votre disposition sans difficulté?

— Absolument. C'est un galant homme, répondit Favrol, Et maintenant, oubliant André, le passionné faisant en lui

place à l'ambitieux, Favrol se disait :

— Dans quelques jours, dans quelques heures, le fils de Marianne sera roi de France, et deux êtres au monde, deux êtres seuls, savent que le comte de Favrol est le père d'Un roi !

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