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ENFANT

Ail fond de riiôtel de la rue de Grenelle, dans cette demeure où Marcelle et Pierre Porhouët vivaient aux côtés de M'"*' de La Jarrie, le tîls de Marianne demeurait caché à tous les yeux, ne voyant guère chaque jour que les deux domestiques, qui le servaient respectueusement en l'appelant monscigneu)\ et la comtesse Régine, qui venait le saluer et causer parfois longuement avec lui.

Cette étrange M""^^ de La Jarrie ne pouvait se défendre d'un sentiment non pas maternel — elle n'avait pas des entrailles de mère — mais protecteur, lorsqu'elle se trouvait en présence de cet enfant. Elle voulait bien en faire 1 instrument de sa convoitise — instrument qu'elle eût brisé si elle eut deviné en lui quelques dangers pour elle — mais elle se sent-iit aussi portée à prendre en pitié ce pauvre être abandonné qu'elle avait façonné et pétri pour en faire un roi.

(juelque froide et implacable qu'elle fut, Régine de La Jarrie considérait parlois avec des réllexions poignantes cet enfant qui n'avait pas onze ans, et qui semblait porter sur son front la marque des déceptions de l'homme qui a éj)rouvé Il vie. Toute dépourvue de sensibilité qu'elle se sentît, cette femme avait des frissons de tristesse lorsqu'elle plongeait son regard hautain dans les grandes prunelles tristes de l'en-

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l'aiil. II y avait, cùl-on dit, un monde de douleurs dans ces yeux d'enfant.

Ces douleurs semblaient d'autant plus profondes qu'elles étaient plus muettes. Celui qu'on appelait monseigneur ne sa plaignait, ne se livrait jamais. Le petit dauphin était comme: voué au ï^ilcnce. Il songeait. A quoi songeait-il? que se pas-; sait-il dans cette jeune tête, dans ce front dont les tempes, battaient parfois si fort, dans cet être débile que paraissait consumer une fièvre lerite? Régine elle-même ne l'avait pas deviné.

Les enfants — certains enfants, et en particulier ceux que Il vie a le plus frappés, ceux que leur naissance condamne à une existence plus âpre, ceux qui sopt nés d'un amour maudit, ou d'une folie, ou d'un crime, les bâtards — résument dans leur frêle personnalité toute la passion humaine, et, leurs réflexions se doublant de la sincérité de la nature, un enfant qui songe est parfois plus troublant qu'un homme qui pense. Le rôve inconscient se fait plus étrange et plus pénétrant sous ces jeunes fronts. La divination remplace pour eux la science que donne la vie. L'enfant voit tout, non à la lumière vraie de l'existence, mais à la clarté étrange de ses songeries, comme on aperçoit les objets en pleine nuit, à la lueur d'un éclair. 11 en résulte que les réflexions, que les impressions de l'enfant sont à la fois vives et confuses, aiguës et mystérieuses, et qu'on s'arrête devant une de ses questions, qui trouble et déconcerte, comme devant un goulfre et devant linlini.

Kégine de La Jarrie avait recueilli le petit Jacques lorsque la maladie de langueur avait emporté la pauvre Marianne. La comtesse s'était trouvée sur le chemin de la fille de Pierre Porhouët, quand la malheureuse, éplorée, abandonnée, [)rès de devenir mère, voulait en finir avec la vie. Catholique ardente, Régine regardait le suicide comme une lâcheté. Dans une de ces courses achevai, où elle laissait le vent de la mer soulever et imprégner ses cheveux roux flottant sur ses épaules, la comtesse avait rencontre Marianne accroupie sur la grève et attendant que la marée vînt en montant la soulever comme une algue et l'emporter comme un de ces brins d'herbe. Régine avait eu raison, non de ce

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dcscs[)oir, mais de ce projet. La pauvre abandonnée avait accepté de vivre non pour elle, mais pour le petit être dont Texistence ne lui appartenait pas. La vie à laquelle s'était résignée Marianne n'était au surplus qu'une lente agonie. Le lâche abandon de Jacques de Favrol l'avait tuée. VAlc se disait parfois : « S'il m'eût dit (jue, iille dun paysan, je ne pouvais devenir sa femme ni prendre une part de sa vie; s'il m'eut fait comprendre qu'en me délaissant il n'obéissait qu'à une de ces fatalités aussi cruelles, aussi douloureuses pour l'èlre qui partque pourccduiqui demeure, j'aurais été résignée et calme. Je sais que la vie et ce qu'on appelle le monde ont de tristes exigences. J'aurais plaint Jacques, et je lui aurais gardé ce souvenir doux, tendre, ti'iste et fidèle, ([ue se doivent deux êtres qui se sont rencontrés dans la vie, se sont compris, aimés, et qui, sur ce dur chemin de la nécessité, ont fait un bout de chemin côte à côte et la main dans la main. Mais me trahir, mais tromper, mais disparaître, mais ne me laisser ni un mot ni un souvenir, comme si cette rupture ne lui avait pas coûté une larme ! C'était accablant, c'était mortel. Le coup m'a frappée au cœur. »

Marianne disait vrai. Seulement le râle dura quatre ans. Après quoi, devant Porhouët accablé, Régine de La Jarrie jeta dans la fosse de la pauvi'c fille cette croix d'immortelles noires qui revenait si souvent, comme une marque funèbre, dans le souvenir et la pensée du vieux chouau. Marianne avait eu du moins une consolation supi'ème : elle savait que son enfant, celui qu'elle appelait aussi Jaccjues, et qu'elle faisait élever secrètement dans une j'erme des environs de Morlaix, n'aurait pas à souIVrir de l'abandon du comte. Le sort de l'orphelin était fixé : M""' de La Jarrie avait promis de le recueillir et de l'élever.

M""" de La Jarrie avait tenu parole, sauf sur un point. Marianne mourante lui répétait :

— Vous lui apprendrez à bénir ma mémoire, et, s'il connaît jamais le nom de son père, vous lui direz bien de ne pas le maudire.

Kégine avait promis, et maintenanl elle voulait faire croire à tous, et à l'enfant lui-même, qu'il était le lils de Louis XVI mort.

LViilant ne répondait pas et songeait.

OuancI on l'appelait inonscir/neur , il recevait ce litre comme si c'eût été celui dont il se sentait digne. 11 portait haut la tète, il plongeait ses regards sur ceux d'autrui, il contemplait sans étonnement ces fronts courbés devant lui, il analysait curieusement ces génuflexions dont on l'entourait ; il laissait dire et laissait faire, et continuait son rêve.

Il pensait aux jours d'autrefois.

Il savait bien qu'il avait jadis vécu d'une autre vie. Il se rappelait qu'il avait respiré ailleurs que sous des lambris ou des rideaux fleurdelisés. 11 avait parfois encore dans les narines le parfum salé de la brise qui vient de la mer. Il se rappelait, comme des visions, de grandes falaises noires, et des cabanes de pécheurs, et des chants de matelots, et des grondements d'orage avec des sifflements au dehors et des prières dans le logis ébranlé par la tempête.

Lorsqu'en Bretagne, dans le château de M'"" de La Jarrie, où la comtesse, aidée d'un vieux prêtre qui était mort, lui donnait des leçons d'écriture, de lecture, de latin, l'enfant demandait :

— Où suis-je né?

— A Versailles, monseigneur, lui répondait-on.

Et, chose étrange, ce nom de Versailles n'évoquait pas pour lui l'image de la petite bourgade dont l'espèce de fantôme apparaissait à sa mémoire enfantine à peu près comme ces silhouettes fantastiques de ville qu'on aperçoit en voyage, quand la nuit tombe, et se détachant sur le crépuscule.

— Est-ce que je le verrai, Versailles? demandait l'enfant.

— Oui^ monseigneur, plus tard.

— Est-ce dans bien longtemps plus tard?

— C'est le secret de Dieu, monseigneur.

Alors l'enfant se mettait encore à rêves ; il revoyait l'intérieur de paysans bretons où il avait vécu, les grandes armoires de chêne toutes luisantes, et le lit enfoncé dans la muraille, et les assiettes de faïence avec des couleurs qui l'amusaient, et des coqs peints dont il suivait les contours avec ses doigts, lorsqu'après avoir été « bien sage », il rece-

.vait cette assiette pour jouer un moment. 11 revoyait les deux vieilles gens dont la physionomie indistincte se fondait pour lui comme dans un brouillard; mais ce qu'il apercevait distinctement, l'apparition qui lavait le plus frappé, c'était une femme pâle qui venait souvent le voir là-bas, qui le prenait dans ses bras, qui le baisait et qui l'appelait Jacques. Ce nom de Jacques lui était resté dans l'oreille comme une musique. Qu'il était doux et caressant, ce nom, sur les lèvres de cette femme, qui avait les yeux rouges parce qu'elle pleurait, et que l'enfant aimait tant 1 11 demanda un jour à M'"^ de La Jarrie :

— Je ne m'appelle pas Jacques, moi, madame?

— Non, monseigneur; votre nom est Louis.

— Ah!

Puis il ajouta :

— Ce n'est pas laid, Louis ; mais j'aimerais mieux Jacques.

— Et pourquoi?

Mais cette fois l'enfant ne répondit plus.

Lorsqu'il pensait à cette femme pâle, blonde, [)areille à ces madones qu'il avait vues dans la chapelle du château, il lui semblait qu'il la reconnaîtrait entre toutes, s'il la rencontrait jamais. Pourtant elle n'était peut-être plus vivante, puisqu'elle n'avait jamais reparu, jamais plus depuis tant de jours, tant de mois. 11 la revoyait encore, toute frissonnante, se traînant avec peine autour de lui, la dernière fois qu'elle était venue le voir. L'enfant ne savait pas encore ce que c'était que la mort; mais plus tard, lorsqu'on lui dit qu'une voisine venait de mourir, il songea instinctivement à celle dont il ne savait pas le nom, qu'il aimait, et il se dit tout bas :

— Elle aussi est morte !

11 avait d'ailleurs tout à fait présente à la pensée cette dernière scène, cette suprême entrevue où la dame, plus pâle ^ue d'ordinaire, avait tant pleuré! Gomme il avait voulu la serrer dans ses bras en lui disant : « Ne pleure pas, cela fait mal », il avait senti qu'elle était toute maigre sous ses vêtements, et cette impression lui était demeurée vive et profonde. Quand il y pensait, le pauvre enfant avait inévitablement à son tour le frisson.

Elle poiiait ce j(jur-Iii au cou quelque chose de curré^ suspendu au bout d'un ruban noir, avec des dessins bizarresj et Tentant, en prenant cela dans ses mains, demanda et que c'était.

— C'est un scapulaire, mon petit Jacques. L'enfanl n'avait jamais oublié ce mot, qui lui avait paru

singulier, et, lorsqu'il le prononçait mentalement, il revoyait en même temps l'apparition d'autrefois avec ses yeux rouges i de pleurs.

Le (lauplùn, comme l'appelait M""' de La Jarrie, avait j^ardé encore de cette dernière visite un souvenir palpable, qu'iL^ avait jusque-là dérobé à tous les regards, c'était un livre, un vicHix livre, Vhnitafion de Jésits-Chrisl, traduite par Corneille, recouvert dune de ces reliures de cuir des anciens ouvrages. En quittant l'enfant, cette femme avait laisse tomber, sans aucun doute par mégarde, ce livre, que l'enlant avait aussitôt instinctivement ramasse et caché. Il lui semblait que ce souvenir de la femme pâle lui porterait bonheur. Elle avait disparu, atlaissée, courbée; elle ne reparut plus.

L'enfant alors avait trouvé dans la ferme bretonne un coin où il avait blotti, loin de tous les youx, ce livre qui était à elle, qui lui venait d'elle. Il le regardait parfois lorsqu'il était seul, mais il ne savait pas lire, et ces caractères noirs sur le papier blanc, ces grandes lettres du titre et ces petites lettres des pages ne lui disaient rien. Il soupirait et remettait le livre dans sa cache.

Lorsque M""^ de La Jarrie vint chercher l'enfant et l'emmena au château, le petit Jacques dissimula son vieux livre sous ses bardes et l'emporta avec lui. C'était son compagnon, son ami.

Ouand on lui demanda s'il voulait apprendre à lire, il répondit avec explosion :

— Ohl oui.

il songeait au vieux Iîm-c tout brun, aux coins usés, (jui lui paraissait plus beau (jiie toutes les bagues que la comtesse portait aux doigts.

11 sut lire rapidement. L'avidité de connaître ce qui! y avait dans son livre allinait encore, électrisait cette inlclli-

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