‹ Les muscadinsChapitre 15 sur 26 · I.IvS MLSCADI.XS · texte numérisé non relu

I.IvS MLSCADI.XS

-iiice précoce et singulière. Lorsqu'il put comprendre une phrase, il se prit à étudier, à déchifTrer ce livre avec pas- >?ion. Cette philosophie dn renoncement, ce traité de la consolation où l'humble sentiment qu'on doit avoir de soimême, la joie de l'obéissance, la soumission à Tautorité, l'àpre voliiplé du malheur, sont présentés comme les vertus suprêmes; sans doute le pauvre enfant ne renteinlait pas toul à fait, mais il en sentait vaguement la puissance, il s'exaltait en lisant ces vers qui relenlissaient confus au dedans de lui, comme s'ils eussent été la voix nunne de cette femme qui l'appelait Jacques autrefois.

11 s'enfermait avec ce livre, il le lisait la nuit, en été, près du sa fenêtre, à la lueur de la lune, il le cachait comme on enfouirait un trésor. Nul n'avait jamais su qu'il le possédait, et un jour que M'"" de La Jarrie lui parlait des honneurs qui l'attendaient un jour, de la vie large et haute qui s'ouvrirait, sans nul doute, devant lui, elle fut toute surprise de l'entendre répéter, avec un sentiment presque fébrile qui transfigurait la figure de l'enfant, ces vers de X-ACoiirersation tnlrv'icuve ;

Apprends à mépriser les pompes inconstantes

De ces douceurs flottantes

Dont le dehors brille à tes yeux ; Apprends à recueillir ce qu'une sainte flamme

Dans un intérieur verse de précieux !

— (Jui vous a appris ces vers, mon enfant l demanda M'"*^ de La Jarrie.

Pour la première oil la dernière fois de sa vie peut-être lenfant mentit :

— C'est l'abbé Gerbe, répondit-il.

L'abbé Gerbe était le vieux prêtre qui lui avait servi de précepteur et qui venait de mourir.

L'enfant grandissait ainsi, étudiant ce qu'on lui enseignait, puis retournant avec une sorte d'amour violent à ce livre qui lui venait d'une morte. Il préférait son hïiitatlon à toute chose, à une partie de jeu, à une promenade à cheval, ù des sorties que les coups de feu et des dangers de la guerre civile rendaient d'ailleurs non seulement périlleuses, mais difficiles

11 avait peur parfois qu'on no lui arrachât cet ami, ce consolateur, ce guide.

11 le baisait, le tournait, le retournait, le relisait. Il ne 1( connaissait pas cependant tout entier. Un jour — il y avaijj un an de cela déjà — en regardant encore son vieux livre,^ l'enfant fut tout étonné de sentir, sous le papier marbré dc'l bleu et de rouge collé sur la reliure, quelque chose de saillant qu'il n'avait pas remarqué jusqu'ici. 11 appuya le doigt et crut deviner qu'il y avait là un papier plié et caché ; il déchira légèrement la couverture du bout de l'ongle et aperçut en effet, dans une sorte de pochette que dissimulait un papier collé par-dessus, des lettres couvertes d'une écriture line et serrée, difficile à lire pour lui, mais qu'il parvint cependant à saisir assez couramment.

C'étaient des lettres d'amour signées, les unes, de ce nom de Jacques prononcé autrefois par la femme disparue ; les autres du nom de « comte de Favrol », que l'enfant ne connaissait pas alors.

Ces lettres étranges, le petit dauphin les lut tout d'abord sans les comprendre. Le cœur lui battait bien fort. C'était un soir de décembre, le 17, il s'en souvenait, M""" de La Jarrie était absente ; l'enfant se trouvait seul au château, et, tandis que le feu crépitait dans la cheminée, qu'on entendait les pas des serviteurs allant et venant, lui, seul dans sa petite chambre, approchant de la lumière les morceaux de papier jauni qu'il venait de trouver, il lisait ces lettres vieillies, il s'efforçait de deviner tout ce qu'elles contenaient de secret et d'effrayant.

11 avait le pressentiment que ces lettres tenaient à sa propre vie, que tout ce qu'avaient de mystérieux ses premiers souvenirs, opposés aux prédictions de M'"'' de La Jarrie, à ses mirages de puissance et de richesse, ces billets à demi effacés allaient le lui expliquer.

Aux protestations d'amour, aux serments, aux promesses, que faisait l'houime qui signait tantôt Jacques, tantôt Favrol, l'enfant ne comprenait rien, il lui semblait pourtant qu'en répétant ces mots : Je Caime^ cet homme mentait toujours. Mais ce qui caj)livait le petit Jacques, €'était un nom, un même nom, Marianne^ qui revenait presque à chaque ligne, et qu'il ne pouvait jamais rencontrer sous ses yeux

sans so rappeler instinellvoment la pauvre femme qui pleurait et portait un scapulaire.

11 y avait quatre lettres de ce Favrol, et clans la dernière le comte écrivait à Marianne qu'il partait pour un longvoyage, quelle ne le reverrait que plus tard, un jour, et qu'il fallait « prendre patience ». Une lettre sèche, nette, acérée, sans larmes, sans cœur, et qui fit — il ne savait pourquoi — mal au pauvre enfant, dont les lèvres répétaient presque machinalement ces deux noms :

— Jacques ! Marianne !

Le pauvre petit avait la fièvre, il se sentait emporté par un tourbillon. Ces lettres l'attiraient. Il était impossible qu'il n"y en eût pas d'autres. Et il y en avait une autre en effet, une lettre de Marianne, une lettre inachevée, une triste lettre, mais non de celles où les mots sont souvent illisibles et noyés sous les pleurs, non pas une de ces lettres que ceux qui les écrivent, hommes ou femmes, embrassent avant de les envoyer, comme si les baisers pouvaient demeurer attachés au papier qui les emporte ; une de ces lettres lugubres qu'on trace en sanglotant, et que ceux qui les reçoivent, lorsqu'ils aiment, relisent cent fois, à travers leurs larmes, comme on se retournerait un couteau dans une plaie béante. Non, cette lettre était nette, sombre comme une malédiction, terrible comme une sentence.

L'enfant, lui, la relut deux fois et comprit.

La lettre était datée du \o jui/ief^ dimanche.

« Jacques,

« Il y a cinq ans, à pareil jour, tu me disais que tu m'aimais, et la pauvre lille, qui ne demandait qu'à te croire, cédait à tes désirs et se rendait à tes mensonges. Tu ne m'aimais pas, Jacques. Tu m'avais prise comme un jouet, tu m'as délaissée comme une servante qu'on renvoie; sois maudit, Jacques !

« Je te maudis, quoique je n'aie point de haine pour personne, parce que l'amour que j'ai pour mon fils — le tien — et l'amour qu'il aurait eu pour moi me rendent folle. Je ne le verrai pas grandir. Je sens que je meurs, que je meurs, tuée par ton abandon. La mort me tient, et je ne verrai plus

mon polit .lacquos, qui cùl étô ma réliabilitatioii ot mon Ijonhour.

« Il sera nn liommo et il no connaîtra jamais mon nom ! Il m'eût aimée et je n'aurai pas le temps do jouir de ses baisers î C'est toi qui me tues, c'est toi qui me sépares de lui. Jacques, sois maudit !

« Vue autre me vengera, la vie se chargera de te punir. On ne commet pas le mal impunément. Tu le sauras, tu le verras. Moi, je m'en vais. Je n'ai plus de forces, je suis perdue... J'avais bien besoin de vouloir me tuer! A quoi bon? Je n'avais qu'à attendre. J'ai attendu, et c'est fmi.

« Je te mail...

(( Mar... »

Los derniers mots, le coin de la lettre, étaient déchirés, et l'enfant no lut pas la malédiction suprême. Marianne avait écrit ce billet, qui n'avait jamais été envoyé, dans un moment d'exaltation et de douleurs atroces, on songeant à son fils, que la mort lui arrachait; puis, au lieu de le faire parvenir à Jacques, elle avait fait grâce ou elle avait attendu. La malédiction était demeurée dans la pochette du vieux livre, enfermée là avec les lettres d'amour. Les premières pages et la dernière du roman.

xMarianne devait mourir, disparaître peu d'heures après sa dernière visite au petit Jacques — effort surhumain, elle s'était comme traînée jusqu'à son enfant — mais, en rendant le dernier soupir, elle avait pardonné.

L'enfant ne le savait pas.

Il ne savait que cette lettre, et cette lettre venait de lui tout apprendre. L'homme qui avait tué sa mère s'appelait Jacques Favrol. u C'est toi qui me tues; sois maudit, Jacques ! » Ces mots revenaient sans cesse à la mémoire de l'enfant et sonnaient à ses oreilles comme un glas. Ainsi cette femme pâle, mourante, qui souffrait et pleurait, c'était sa mère! Elle s'appelait Marianne. Et l'enfant répétait doucement, t(Midromont, avec des larmes dans les yeux, ces deux mots réunis :

— Marianne ! Maman ! Marianne, Marianne, Marianne !

l*uis ensuite il redevait la tète, il songeait à Jacques, à ce M. (b^ P'avrol, qui l'avait tiu''o. Il n'éprouvait pour lui in-

LKS .\li SCAUI.NS 2/.)

sliiictivoiiioiit aiiCLiQ autre stMitiaiL'iit que celui de la haine. (Jue ce fût sou père, il semblait ne pas le savoir; mais il savait cjuil avait fait mourir sa mèr(\ et il disait encore et toujours : u C'est toi qui me tues; sois uuiudit, Jacques ! »

A partir de ce jour, l'enfant se mit à décliner, comme une plante dont un ver rongerait la racine. Il devint plus pâle encore et plus triste. Les songeries devinrent des mélancolies. 11 cacha plus soigneusement encore son vieux livre dans le château de M""^ de La Jarrie. Lorsqu'on lui annonça ensuite qu'il allait quitter la Bretagne, partir pour Paris, sans savoir ce qu'on devait y faire, il dit : « Oui, partons », et il déroba encore à tous les regards Vl)nitation , qu'il avait blottie à Paris, dans le matelas même sur lequel il couchait.

A partir de ce jour encore, l'enfant se laissa bercer, s'abandonna à tous les rêves fous d'ambition que faisait devant lui ^I""" de La Jarrio- Hno velléité étrange lui était venue ; il voulait être puissant, pour agir selon le sentiment (le sa propre justice. Le pauvre petit était cependant enfant encore, par les naïvetés de pensées, s'il était vieilli par les malheurs devinés. A Paris, lorsqu'on lui présenta Jacques de Favrol, il faillit se trahir. 11 déclara tout d'abord qu'il ne voulait point le voir, il })leura. Ce fut comme un dernier caprice enfantin. Un matin, M'"" de La Jarrie le trouva calme, tout pâle, mais résolu, et l'enfant'lui dit :

— Je suis mécontent de ce que j'ai fait jusqu'ici. Je veux bien voir M. de Favrol.

On lui présenta le comte, qui s'inclina devant lui, comme se courbaient tous les autres. Le petit Jacques plongea son regard dans les grands yeux noirs de cet homme et il ne se sentit pas désarmé. Il trouvait que ce Favrol était bien tel qu'il se l'était figuré dans ses longues songeries, depuis qu'il avait lu la lettre de Marianne.

Ce singulier caractère d'enfant, cette volonté étonnante logée dans un corps si frêle, devaient à la longue avoir une influence profonde sur la santé du dauphin. Une fièvre lente et continue dévorait le pauvre enfant. On apercevait dans ses prunelles une flamme de mauvais augure. Ses jolies lèvres, bien arquées mais immobiles, ét;iient pâles,

et de petits mouvements saccadés trahissaient parfois sa souffrance.

Lorsqu'on lui demandait s'il se sentait mal, l'enfant pâle répondait pourtant :

— Non, ce n'est rien; je suis très bien. Ne vous inquiétezpas de moi,

Il s'efforçait de sourire à M'"'' de La Jarrie, lorsque la comtesse, retrouvant sous sa froideur quelques vagues instincts maternels, lui demandait s'il voulait être plus soigné, si sa poitrine le faisait souffrir :

— Vous toussez, monseigneur, vous êtes malade ?

— Non, madame, non, je vous assure, disait-il. Et il soupirait :

— Si je mourais, j'irais rejoindre ma mère. Ce serait le bonheur, après tout !

Le pauvre enfant ne se sentait un peu renaître et ne se prenait à souhaiter de vivre que lorsqu'il se trouvait en présence du vieux Porhouët. Un secret instinct le poussait vers cet homme aux cheveux gris, à l'air si robuste et si bon. Il aimait à parler avec Pierre, à lui parler du pays, de tout ce qu'on avait laissé là-bas.

Le chouan répondait toujours avec une expression de profond respect qui fâchait un peu le petit momeigneur.

— Pourquoi ne me parlez-vous pas avec plus d'assurance, Porhouët ? demandait l'enfant. Est-ce que vous ne m'aimez pas?

— Oh! monseigneur!...

— Est-ce que je suis méchant avec vous ?

— Monseigneur, disait alors le vieux chouan enjoignant les mains comme devant Notre-Dame, vous êtes au contraire trop bon pour un humble serviteur tel que moi.

— On n'est jamais trop bon pour ceux qu'on aime bien, Porhouët. Je sais comment vous vous êtes battu, vous, comment vous avez risqué d'être tué. Ce n'est pas comme tous ces beaux jeunes gens qui viennent ici, en habits de soie, et qui n'ont pas l'air d'avoir beaucoup défendu le roi. N'estce pas que c'est bien elTrayantla guerre?

— Ce n'est pas effrayant, monseigneur; c'est laid. On tue son prochain sans pitié, on assomme sans merci, on a les

lèvres noires de poudre et les mains rouges de sang. La Vierge et les saints nous pardonnent ! Ce que nous avons fait était pour le bien de la royauté. Je recommencerai demain, quand vous l'ordonneriez, monseigneur.

— El, diles-moi, Porlimu'l, demaiidail rciilaiil, vous n'avez jamais eu j)eur? Moi, j'aurais peur... Je ne voudrais pas tuer quelqu'uu... et pourtaul...

Il s'arrôla et attendit la l'éponse de Poi'houël.

— Peur? non, dit Porhouët ; on n'a pas peur. 11 faut bif^n faire sou devoir. D'ailleurs, ceux-là seuls qui ont cucore quelque chose à chérir au monde peuvent Iremijler (ju'une balle ne les sépare de ceux qu'ils aiment. Moi, sauf M"*" de Kermadio, qui vous est si dévouée^ monseigneur, je n'avais plus rien, je ne connaissais plus personne au monde. Quand on eût retrouvé mon chapeau, et mes braies, et moi, au coin d'un buisson, la perte n'eût pas été bien grande. J'avais perdu une bile que j'aimais... Voilà quand on a peur, monseigneur, c'est quand un être bon, doux, faible, adoré, est là devant vous, ne comprenant plus, ne respirant plus, prêt à passer...

Porhouët détournait la tète comme pour essuyer une larme.

— Cela, fit-il, est autrement épouvantable que la guerre. Et il demeura muet, songeant à sa fille morte, tandis

que le petit Jacques — le dauphin Louis — respectant cette douleur muette, se sentait reporté par la ponsée vers cette femme pâle, triste, faible aussi, mourante, adorée, et que, maintenant, il appelait tout bas : « Ma mère ».

Lorsque le vieux Pierre et l'enfant avaient ainsi de ces conversations poignantes, c'(''tait le petit Jacques qui détournait lui-même le propos vers d'autres sujets. Il affectait alors de redevenir enfant, ou plutôt son enfance étouffée se réveillait soudain en lui avec ses curiosités, ses avidités, sa soif d'infini.

Il demandait à Porhouët d'oublier ce lugubre passé en le priant de lui conter quelque conte du pays breton, de lui fredonner quelque !>ône plaintif, de lui parler de tous ces êtres fantastiques des récits de la veillée dont l'enfant avait entendu parler tant de fois.

Pierre Porhouët recevait ces prières comme des ordres.

21iS ŒUVRES COMPLÈTES DE JULES CLARETIE

11 recherchait dans sa mémoire les vieilles histoires de sa jeunesse, et c'était touchant de voir cet homme aux longs cheveux grisonnants, tombant des deux cùtés d'un visage las et ridé, essayer de faire relleurir en lui ces fleurs embaumées des contes de l'enfance. 11 disait tour à tour les légendes de la Cornouaille, les histoires de sorciers du bourg do Batz, les korrigans amassant des trésors dans la terre; les lavandières de nuit tendant au voyageur leur linge à tordre, à l'heure de minuit, et l'imprudent sentant ses bras tordus avec le ling(» par une force irrésistible ; et les fanatiques évocations des grottes où l'on rencontre lo trésor de Merlin, et les enchantements de Viviane et les larmes des penru'roz sacj'ifiées, les lamentations des cloarcchs traversant la Innde couverte de genèls d'or pour se rendre au couvent et dire adi(>u au monde. VA les soupii's du matelot de la côte partant pour l'inconnu, et laissant au rivage la fiancée en pleurs. El les étranges voix (|u'on entend, en novembre, dans la baie des Trépassés; et toute cette poésie d'Armorique enfin, si pénétrante, si charmante et si tragique à la fois, mystérii'use, inoubliable, et qui donne à tout Breton qui l'entend loin de la terre natale quelque chose du mal du pays.

L'enfant se laissait alors doucement bercer par tous ces récils, et il lui semblait entendre par-dessus la voix de Pierre Porhouët la grande voix d(^ la mer déferlant contre les rochei's. 11 fermait les yeux, il écoutait, il revoyait la petite maison bretonne, les deux nourrices de son enfance et la malh<'ureuse Marianne, et il disait à Poi'houët, lorsque Porhouët avait hni :

— Encore, encore, mon bon Porhouët. Cela est si bon ! cela est si beau !

Chose étrange, cel enfant ne s'était jamais trahi, jamais n'avait laissé devinei- à personne, même à l*orhouët qu'il aimait tant, une parcelle de son secret. Il n'était pas dupe des inventioiLs de M""' de La Jarrie, et, sans li'op savoir de qui il était rinsli'umenl et pourquoi on voulait le faire asseoir sur un trône, il se laissait faire, regardant avec une impassibilité bien au-dessus de son âge toute la ccunédie (|ui se jouait autour de lui.

Roi? être roi? Cette idée lui |)araissait en même temps confuse et altii-anle. Il se disait qm' ceux-là seuls sont lieu-

LES MUSCADINS 27!l

reux qui sonl les maîlros et j)ûiivenl faire lout plier sous leur volonté.

Un jour. Favrol entra dans Tappartement de l'enfant, suivi de M""" de La Jarrie. C'était le lendemain de l'entretien où la comtesse Régine avait dévoilé au comte le secret de la naissance du faux dauphin de hVance. L'enfant, malade la veille, était maintenant reposé, calme et presque sans fièvre. Un docteur, que M""' de La Jarrie faisait venir de temps à autj'e, et (ju'elle avait endoctriné [)our l'attirer dans le complot, avait déclaré tout à l'heure que le malade était fort hien portant.

Favrol vint saluer le petit Jacques, mais en l'examinant cette fois de jilus j)rès. Ot homme, si impénétrahle et si dédaigneux qu'il fût, ne pouvait s'empêcher de se sentir un peu ému — fort peu — en voyant devant lui le fils de Marianne. Il lui sembla, en etïet, retrouver dans le dauphin quelques traits du visage de la pauvre fille ou plutôt quelque chose de son expression rêveuse et grave. Il ne s'en montra aucunement troublé. Cependant, lors((ue l'enfant leva sur lui ses yeux bleus et tristes, si brillants dans un visage pâli, lorsqu'il vit dans ces prunelles, dans ce front intelligent, creusé aux tempes et à demi caché sous des cheveux d'un blond roux, la poésie même et la séduction qui l'avaient autrefois charmé dans Marianne, il éprouva un petit frisson intérieur qu'il dissimula bientôt sous un de ces sourires un peu ainers qui allaient si bien à ses lèvres sensuelles.

— Monseigneur, dit M'"'' de La Jarrie, le comte de Favrol tenait à vous présenter ses respects, et à vous avertir luimême, vous avant tous, que l'heure décisive n'est pas éloignée.

— Ah ! fit l'enfant. Je vais être roi?

— Nous sommes prêts à risquer notre vie pour cela, monseigneur, répondit Favrol.

— Vous aimez donc la guerre, vous aussi? Porhouët me dit que c'est hien triste.

— Nous vous porterons aux Tuileries, monseigneur, dussions-nous marcher sur dix mille cadavres!

L'enfant, instinctivement, fit un mouvement d'horreur qu'il réprima bientôt.

— Je vous remercie, dit-il. Vous m'aimez bien.

— Comment n'aimerait-on pas son roi? fit le comte. L'entretien en demeura là ou à peu près. On n'échangea

plus que quelques paroles banales. Favrol avait vu de près son fils, c'était tout ce qu'il souhaitait. Il se leva, prit congé de monsf'u/ncur, salua, et, tandis que M'"" de Là Jarrie le reconduisait hors du salon, tenant la portière soulevée et lui parlant tout bas :

— 11 est bien tel que je l'attendais, dit-il, faible, et ce roi improvisé sera entre nos mains comme de la cire molle. Vous êtes une femme supérieurement ingénieuse, chère comtesse.

— Et vous êtes un père fortuné, mon cher comte, répondit Régine sur le même ton un peu railleur.

Favrol s'éloigna et M""" de La Jarrie revint s'asseoir aux côtés du prétendu Louis XVIL

L'enfant se tenait assis dans un grand fauteuil à dossier haut et droit, garni, ainsi que les bras, d'une riche tapisserie sombre, et sa tète rêveuse se détachait, froide, le regard interrogateur, sur ce fond d'une tonalité grave.

Un sourire indistinct et difficile à deviner errait sur la bouche du petit Jacques. Ce sourire inaccoutumé frappa tellement la comtesse qu'elle démanda :

— Vous paraissez bien satisfait, monseigneur?

— Moi? fit-il. Eh bien, non ! je suis inquiet, madame, au contraire.

— Inquiet? Et qui peut vous causer, monseigneur, la moindre inquiétude?

— Je ne sais pas.

II se tut un moment, puis reprit :

— Quand*on est roi, est-on bien heureux, madame?

— Si l'on est heureux? fit la comtesse étonnée.

— Oui.

— On est très heureux, monseigneur.

— Un roi, cela peut tout faire, n'est-ce pas?

— Tout.

— Vous en êtes sûre, madame?

— J'en suis sûre.

— Alors, (juand je serai roi, moi aussi je pourrai tout?

— Certainement, monseigneur.

— Si j'aime quelqu'un, je pourrai lui l'aire du bien?

— Oui, monseigneur; le bien que vous voudrez.

— Ah ! Et si je n'aime pas quelqu'un?

— Vous, monseigneur? Qui donc a pu vous faire du mal?

— J(> ne dis pas qu'on m'ait fait du mal ; je dis que, si je n'aime pas quelqu'un, aurai-je le droit de le lui montrer?

— Mais, oui, monseigneur, répondit la comtesse Régine avec surprise.

— Alors, je vois, un roi est maître du bien et du mal. C'est un peu le bon Dieu.

— C'est l'instrument de Dieu, monseigneur.

— Même quand il se trompe et fait des fautes? demanda le dauphin, lentement.

Régine de La Jarrie deuieura un moment muette devant cette question si profonde, faite d'une voix si douce.

Elle ne trouva rien à répondre et dit simplement avec un sourire :

— Lorsque vous serez roi, monseigneur, vous ne commettrez jamais de faute,

— J'en commets bien quelquefois cependant à présent. Et qui m'empêchera d'y retomber plus tard?

— Vos amis.

— Oui, s'ils m'aiment.

— Us donneraient tous leur sang pour vous, ils vous l'ont dit.

— C'est vrai; mais, si parmi eux il y en avait un qui fût mon ennemi, je pourrais, étant roi, en faire ce que je voudrais?

— Sa vie et sa libi;rté vous appartiennent, monseigneur.

— Alors, se venger, ce qui est si mal pour un homme, cela est donc bien pour un roi ?

— Je ne sais pas si cela est bien ou mal, monseigneur, je sais que cela est permis.

— Et Dieu peut peruiettre aux rois ce qui est mal?

La comtesse était maintenant stupéfaite et contemplait cet enfant avec une expression étrange. Lui, toujours immobile, plongé dans son grand fauteuil, laissail tomber ces questions"

siiij;uliôres et hardies tout en tenant ses yeux levés sur Régine. On eût dit qu'il ne comprenait pas bien le sens de ses propres paroles ; mais ce que le sourire de cet enfant avait de saisissant, dinquiélant, d'au r/e/à, pour ainsi dire, prouvait bien qu'il se livrait, dans ce petit être, un combat moral, profond et grave.

— Un roi peut toutes choses, songeait-il.

11 répétait tout bas, mais assez haut pour que M""^^ de La Jarrie pût saisir ses paroles :

— Il peut tout, tout!

Maintenant, pensant à Favrol, les derniers mots de la lettre de Marianne lui revenaient à la mémoire : Sois^ maudit, J Cliques!

Et, ne disant plus un mot dès lors, il parut en quelque sorte s'assoupir. Ses grands yeux rêveurs, immobiles, avecleur air contemplatif, se fermèrent doucement, et, après l'avoir étudié un moment encore sans pouvoir le comprendre, la comtesse Régine laissa l'enfant royal endormi ou rêvant, les yeux clos, dans le grand fauteuil sombre.

LES MUSCADINS 2Ho

LE MAia DE JEANNE

Favrol, en quittant la maison où se rédigeait le T/ié, avait fait avertir Laurent Lafrcsnaie qu'il eût à se tenir prêt pour l'action, qui était proche.

Lafresnaie reçut cet avis avec une sorte de rage joyeuse :

— A la bonne heure! dit-il, je commençais à me lasser au jeu !

Il avait trop sou(T(U't cruellement depuis quelque temps pour ne point avoir hâte d'en finir avec une situation qiîi l'exaspérait. Le soupçon, né de son entretien avec Favrol et de ses propres réilexions, avait tellement empoisonné son bonheur qu'il n'avait plus d'espoir réel que dans la satisfaction (le ses appétits de pouvoir; il avait [)ris en haine son foyer et il ne voyait plus son lils. Il sentait, il devinait vaguement autour de lui, fixé sur lui et sur ses actions, l'œil vigilant d'André; il se prenait à maudire le jeune homme. La jalousie, âpre et violente, avait transformé cette homme froid, qui, l'air jeune encore quelques semaines auparavant, semblait maintenant avoir dépassé depuis longtemps la cinquantaine qu'il venait à peine d'atteindre. Il fuyait Jeanne à présent, cette Jeanne qu'il adorait; il se demandait même s'il ne la haïssait pas comme il haïssait André. Parfois, doublement torturé, doublement malheureux, il avait des

284 œuvRES complètes de jules.claretie

renioitls soudains et de folles envies d'abandonner le complot dans lequel il était entré; il se rappelait ce qu'il avait été autrefois, le Laurent Lafresnaie des premières assemblées populaires, l'adversaire de l'ancien régime, le républicain qu'on acclamait.

— Quelle folie! servir les grands! Moi, me mettre à la remorque des clichyens ci des muscadins ! Lafresnaie, le fils de fermiers, le petit Laurent, comme ils l'appelaient autrefois avec dédain; moi, l'ennemi des gentillàtres et l'enfant des manants de Bretagne! Mais, quoi! la République est morte; elle a son agonie au son de la musique et des valses, et cette agonie, c'est le Directoire. Pourquoi sacrifier l'avenir, mes ambitions, ma puissance future, aux haines du passé? Avant d'être républicain ou royaliste, ne suis-je pas inoi^ c'est-à-dire une pensée, une force, une vigueur cérébrale à utiliser?

— Allons, ajoutait-il, suivons la fortune de Favrol et de d'Entraigues et servons ce spectre de roi qu'on évoque et qui nous donnera le pouvoir! Peut-être oublierai-je ensuite ce que je soulfre de tortures en reportant mon regard vers cette femme que j'aimais!

Le spectacle de son foyer désert, sa maison silencieuse; André se condamnant, à ses yeux, par son absence; Jeanne, pâle, inquiète, songeuse : tout cela était la plaie profonde qui rongeait Lafresnaie. Il avait mis toute sa vie, tout ce qui lui restait de passion et de cœur, dans l'alfeclion suprême vouée à Jeanne; le père était devenu avant tout un mari, Jeanne lui avait fait oublier André. Et maintenant voilà que cette affection lui manquait! Jeanne ne l'aimait pas, Jeanne le trompait, et le trompait avec qui? avec ce lils dont il était fier autrefois et qui était devenu à la fois son juge et son rival.

l^e secrétaire général avait alors souvent des pensées féroces, dont il pâlissait lui-même; il se surprit un jour à penser que peut-être eùt-il mieux valu qu'André tombât, en Italii', un jour de bataille.

— Je l'eusse pleuré, songeait-il.

A vrai dire, d('|mis le jour où André l'avait forcé à baisser le front devant lui, Laurent Lafresnaie, cet homme froid, (jui ne i)ard(nine rien, n'avait jamais regardé son enfant en

LES MUSCADINS 2So

face ; André était son remords vivant. Effrayé d'abord et troublé par les paroles du capitaine, qui promettait de risquer et de sacrifier au besoin sa vie pour déjouer les projets des complices du comte d'Entraigues et des commissain's rui/aud, Lafresnaie en était arrivé à souhaiter de se trouver dans la lutte face à face avec son fils.

Les époques sinistres des guerres civiles ont vu de ces atroces duels : le frère contre le frère, le père contre Tenfant.

Le secrétaire général n'avait pourtant aucune preuve de la réalité des soupçons qu'il nourrissait contre son fils, mais tout accusait André. Le capitaine apparaissait rarement au logis paternel et toujours glacé et contraint. Plus d'une fois d'ailleurs, André, iinjiiiet des dangers que courait son père, inquiet aussi de l'état d'exaltation dans lequel il avait vu Jeanne au bal de Barras, entre autres occasions, avait cherché à obtenir de celle qui était sa belle-mère un entretien secret où il put lui demander la cause vraie de ses souffrances et la conjurer encore de veiller sur Laurent Lafresnaie.

Le père s'était bien aperçu de ces manèges innocents et qu'il regardait comme coupables; pour lui, dans son âme et conscience, le comte de Favrol avait dit vrai en accusant André et Jeanne. Ces jeunes gens s'aimaient : il en était certain, il le voyait; nul autre obstacle ne s'élevait entre eux que lui-même, et encore était-il persuadé que leur amour s'en souciait peu et qu'ils le trompaient. 11 en éprouvait de sourdes rages, de ces rages impuissantes, non pas de vieillard, mais d'homme désarmé. Car pouvait-il frapper quelqu'un? (Jui avait-il devant lui? Son fils, et ce iils tenait luimême et la liberté et l'honneur paternel dans sa main.

Laurent Lafresnaie soutirait donc cruellement, d'autant plus qu'il voulait dompter cette souffrance et la rendre invisible. Il l'étoullait dans son cœur, comme s'il l'eût pris et tordu à pleines mains, au risque de le briser; et puis il se contraignait à ne plus songer qu'à son ambition satisfaite, à ses rêves d'autorité, à la joie qu il aurait à écraser de sa toute-puissance ce monde infâme où tout était trahison. L'ancien disciple de Jean-Jacques Rousseau se retrouvait en lui pour maudire l'humanité.

11 se sentait d'ailleurs atteint mènu^ physiquement par

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celle douleur cuisanlc. Ses tempes batlaient la fièvre conslamment, il se plong'eait la tète dans l'eau pour chasser des congestions continuelles. La vie lui pesait. Il leùt donnée pour le plaisir de la donner, par colère ou par lassitude.

— El pourtant la vie, songeait-il, c'est quelque chose! (Juel usage un homme qui ose peut faire du quart d'heure d'existence que lui accorde la nature ! 11 peut en faire une éternité de satisfactions égoïstes. Vivre, respirer, jouir, et le luxe et le pouvoir ! De beaux rêves ! Mais tout est empoisonné par une pensée unique : André, toujours André !

Lorsqu'il apprit par Jacques de Favrol que cette fois, demain peut-être, il fallait jouer sa tète, Lafresnaie fut donc satisfait. Ce danger net, précis, lui importait UK^ins que ses angoisses et ses doutes quotidiens. 11 se sentit soulagé par celte nécessité qui venait s'imposer ainsi dans sa vie et allait peut-être ou la modifier ou la trancher.

— Maintennnt, se dit-il, que mon fils se dresse devant moi, s'il le veut; nous verrons s'il tient parole.

Ce n'était point Favrol lui-même qui avait averti Lafresnaie ; c'était le petit Fontange, avec ses allures de maître de ballets, qui était venu auprès du secrétaire général de la part de Favrol. Le hasard avait voulu que Fontange, qui sacriliait volontiers à la fois à Bacchus et à Vénus, se fut tout d'abord adressé à Eglé pour demander le citoyen secrétaire, et il avait ajouté qu'il venait le trouver de la part du citoyen Hennequin. Jeanne avait donc été promplement avertie de la démarche par son offiticiisc^ et, à ce nom d'IIennequin, elle avait deviné une nouvelle complication, un nouveau [)as fait en avant par Lafresnaie, dans la tcirible voie du complot.

Jeanne avait promis à André de tout essayer pour détourner Laurent Lafresnaie de cette entreprise, où il risquait son honneur. I^^lle avait attendu jusqu'alors, ne voyant point autour d'elle un danger immédiat; et vaguement informée des démarches de son mari par Picoulet, qui ne parlait plus maintenant que d(.' choses étranges, où bonne (imic ai l'infi-, dédite des femmes tenaient plus de place que Barras et le Directoire. Jeanne espérait peut-être que Laurent s'arrêterail, pris de l'emords, dans la voie suivie. Elle s'était donc tue, redoutant d'ailleurs, presque honteuse, de s'ériger en

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conseillère d\i\\ lionime ([u'elle avait, se ilisail-elle, et elle en rougissait, lâchement trahi.

Cependant, puisque Lafresnaie persistait dans ses complots, puisque Hennequin, ou plutôt Favrol poussait le secrétaire général à un acte dont l'accomplissement devait être proche, Jeanne n'avait plus à hésiter. Il fallait qu'elle tînt parole. Elle avait promis à André de sauver Laurent: elle alla droit à Laurent, résolue et forte.

Mais, quelle (|ue fût la profondeur de. la. passion de cet homme, Lafresnaie n'avnit plus pour Jeanne l'ahsolue allectiou qu il lui avait si longtemps vouée. Il aimait toujours Jeanne de cet amour ardent qui est le dernier amour. Il se sentait encore frissonner en touchant sa main. 11 éprouvait les désirs de poser ses lèvres sur les lèvres de Jeanne; mais sa femme n'était plus pour lui la créature parfaite d'autrefois, que le soupçon n'avait jamais outragée.

La croyant coupahle, il croyait en même temps que tout ce qu'il y avait d'amour pour elle s'était aigri et changé en sentiment haineux. La démarche de Jeanne ne pouvait plus avoir l'elfet qu'en attendait André. Lorsque le (ils avait supplié son père, l'affection du mari éloull'ait l'affection paternelle ; maintenant Jeanne allait supplier son mari, et la fureur du jaloux avait déjà éto u(Té l'alfection de l'époux.

Jeanne était bien changée, elle aussi, depuis ses dernières épreuves. Pâle, les yeux cernés ou gonflés, comme ceux des êtres qui ont pleuré le deuil d'un vivant ou d'une illusion, elle était devenue [)lus nerveuse, presque fébrile. Ses mouvements étaient saccadés, sa bouche relevée par un sourire cruel et souffrant. Elle demeurait de longues journées seule, pensant, rêvant, ou se promenant dans sa chambre, avec des mouvements rapides, comme une lionne prisonnière. Sa tète alors se perdait. Elle sentait qu'elle aimait toujours Favrol, et que sa vie était perdue, et qu'elle avait tout sacrifié,, et elle se disait qu'elle voulait mourir. Ses yeux étranges et glauques avaient parfois des expressions égarées qui eussent donné le frisson, qui laissaient deviner dans cette tête exaltée quelque drame insensé, quelque résolution farouche, qui éclaterait un jour ou l'autre, connue un coup de foudre.

b]l puis Jeanne se calmait, essayait de chasser de sa

pensée tout ce qu'il y avait de iloiiloureux et de cruel ; elle s'eflorçuil de reprendre la vie d'autrefois, mais vainement; le lil (Hait brisé, quelque chose d'irréparable avait amèrement transformé son existence.

l/espoir de réparer, s'il se pouvait, en partie, ce qu'elle n'essayait pas d'appeler d'un autre nom que le nom de crime, cet espoir secret la soutenait cependant encore.

Elle se sentait irrémédiablement coupable devant Lafresnaie, mais elle se disait en môme temps que, si elle pouvait l'arracher aux gens qui l'entraînaient, elle aurait fait son devoir d'épouse.

Elle se décida donc enfin à tenir la parole qu'elle avait donnée à André. Elle s'arma de tout son courage, de toute cette étonnante énergie qu'on n'eut point soupçonnée en elle, et elle se présenta, pâle, mais confiante, devant Lafresnaie.

Le secrétaire général était assis, le front dans ses mains, dans ce cabinet où André l'avait menacé d'une guerre intime. Lorsipie Jeanne i)Oussa la porte qui donnait sur le corridor menant aux appartements, cette porte qu'elle avait franchie le jour où elle s'était présentée, à cette place même, au comte de Favrol, Laurent Lafresnaie releva la tète, et sa femme fut frappée de l'expression de son regard. Cette expression n'était pas triste, elle était farouche. Les l)aupières de ses yeux étaient rouges et la conjonctive en- 11a m niée, comme sanguinolente.

Lafresnaie, lui aussi, devait beaucoup souiïrir,

— C'est vous? dit-il d'un ton brusque, en regardant Jeanne avec amertume,

Elle était décidée à tout braver, son courroux ou ses dénégations.

— C'est moi, répondit-elle d'une voix ferme. Je viens vous parler, en toute franchise, d'une chose grave !

— Grave pour moi ? demanda-t-il. .

— (irave pour vous, oui.

— il y a donc des choses graves pour moi qui vous iult'-rf'ssenl ? dit-il avec une lenteur peut-être calculée.

Jeanne sembla ne pas comprendre le reproche amer contenu dans ces mots. Elle n'élait pas hi pour se défendre, mais pour arracher Lalresnaie à des mains fatales.

El puis n'éproiivait-elle pas lu honte delle-mèaïc' ? Pourquoi eùt-olle relevé le ton Je reproche qu'avait donne Laurent à cette question.

— Tout ce qui vous intéresse m'est cher, répondit-elle simplement.

Lafresnaie se recula dans sou fauteuil, et, le visage immobile, attendit que Jeanne voulut bien lui expliquer le but de sa visite.

— J'ai été informée, dit Jeanne, que vous couriez un grand danger, et je viens vous en avertir. *

— Quel danger? dit Lafresnaie.

— Que diriez-vous d'un homme qui serait entraîné vers un gouffre par une poignée de lâches? demanda Jeanne avec une vivacité singulière.

Lafresnaie se sentit involontairement troublé, quoiqu'il cherchât à laisser à son regard son expression de froideur habituelle.

— De quels lâches parlez-vous? dit-il.

— Voulez- vous que je sois franche?

— Certes, et je vous dirais volontiers que je l'exige après un tel début.

— Eh bien ! un des hommes dont je veux parler s'appelle Jacques Favrol.

— Favrol ! s'écria Lafresnaie. Et qui vous fait croire que le comte de Favrol m'entraîne... où, dites-vous?

— A votre perte, à votre ruine, à votre mort. Je ne crois pas seulement cela, j'en suis sûre.

— Vous êtes bien informée, Jeanne, dit Lafresnaie devenu livide. 11 y a un traître dans ma maison, et ce traître vous a tout dit.

— Je ne connais d'autre traître ici que Favrol, fit Jeanne avec élan. Croyez-moi, Laurent, sur votre vie, croyez-moi! Ce que n'a pu obtenir de vous votre fils, je l'obtiendrai, moi, et je viens vous supplier, vous supplier, entendezvous, de retourner en arrière, de renoncer à des projets insensés qui vous jetteront à l'échafaud ou sous les balles des soldats. Concevez donc, Laurent, quelle épouvantable chose pour André, pour moi, de vous savoir livré à des agitateurs, compromis dans je ne sais quelle vile intrigue. Votre fils en a le cœur broyé, et moi, moi, qui n'entends rien à

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290 oiavuEs complètes de jules clauetie

vos machinations politiques, j'ai peur, j'ai peur pour vous, car je comprends et je sais que vous abandonnez votre poste, et que, pour le fonctionnaire comme pour le soldat, il y a forfaiture dans un tel acte.

— Vraiment? dit Lafresnaie, Et qui vous a instruite ainsi de ces devoirs?

— Vous-même, votre vie passée, Laurent, vos actions si nettes et votre existence à ciel ouvert d'autreibis. Quand vous m'avez épousée, quand je me suis comme réfugiée dans cette union contre tant de dangers, vous étiez Tctre le plus loyal elle plus droit. J'avais foi en vous. Votre froideur ordinaire me paraissait quelque chose de plus digne et de plus résolu. Je vous estimais et vous vénérais. 11 y a des hommes qui ne sont pas nés pour les choses tortueuses. Que se passe-t-il en vous? je n'en sais rien; mais ces complots, pour lesquels sont créés des gens comme ce Favrol, les gens comme vous n'y collaborent pas ; ils les déjouent,

Laurent, malgré sa résolution et ses préventions contre Jeanne, ne pouvait s'empêcher d'écouter cette voix honnête, qui était comme le dernier écho de sa conscience. Celte femme, cette femme qu'il avait tant adorée, elle venait d'éveiller en lui tous les souvenirs confus du passé, tous les remords d'hier. 11 fermait les yeux, il s'efforçait d'oublier ces soupçons, d'étoutfer sa haine. Il trouvait cette voix pénétrante et douce. Elle le beiçait. En portant sa main à ses yeux, Laurent y sentit tout à coup comme une larme : ce fut trop; il en eut honte. Cette larme lui brûla les doigts. c( Quelle faiblesse! » pensa-t-il. 11 l'écrasa sous sa paupière et se redressa brusquement.

— Madame, dit-il, je n'ai de conseils ni d'ordres à recevoir de ceux qui m'entourent. Que savez-vous? que vous at-on appris? Que je conspirais. Cela est vrai. Ne suis-je pas libre de risquer mes jours comme il me plaît, et de vouer ma tête au bourreau, si c'est ma volonté? Je n'ai de compte à rendre à personne et je suis le seul juge, le seul, vous entendez, le seul juge de mon honneur.

— Ainsi... commença Jeanne.

11 l'interrompit d'un ton bref:

— Ainsi, gardez pour vous vos récriminations ou vos supplications, et que cet honneur dont vous me parlez tant

LES AILSCADINS 291

\oiis soit aussi cher qu'à moi, c'est iiiie dernière prière que j(> vous adresse.

— Que voulez-vous dire? Je ne comprends pas dit Jeanne que ces mots à double entente venaient tout à coup de trou- ])ler.

Elle eu éprouvait au cieur comme l'impression d'une morsure.

— Je vous ai priée d'être franche, reprit le secrétaire général avec une voix qui devenait ])lus amère à mesuj'e qu'il parlait; — je serai fj'anc à mon tour. Je soutire, Jeanne, je soutire profondément et cruellement. De quel ardent amour je vous ai aimée, vous le savez. Vous dites que vous me respectiez autrefois ; moi, je vous vénérais." Jamais adolescent n'éprouva pour une femme la passion c[ui s'agitait en moi. Plus âgé que vous, je voulais vous faire oublier cette disproportion d'âge par un dévouement de tous les instants, par un amour incessant' et absolu. Eh bien ! ce que je devais recueillir pour fruit de ce dévouement, ce que je devrais trouver au bout de ces longues années d'allection, c'était la déception la plus cruelle et la plus navrante de nia vie!

— Vous?

— Vous ne m'avez jamais aimé, Jeanne, vous ne m'aimez pas... vous m'avez trompé !

— Moi ? s'écria-t elle en reculant effarée devant Laurent, qui venait de prononcer ces mots d une voix étranglée par la douleur.

Elle était tellement ell'rayée, elle se sentait tellement coupable, qu'elle était près de se jeter aux pieds de son mari et, dans un de ces mouvements égarés des femmes, elle allait lui tout avouer, lui tout confesser, en criant et en pleurant, et en demandant grâce à cet homme qu'elle accusait tout à l'heure.

Les soupçons de Lafresnaie arrêtèrent net sur les lèvres les cris et les aveux qui s'y pressaient et qu'elle n'eût pas étouffés longtemps.

Au lieu d'attendre que la malheureuse, qu'il venait de frapper ainsi moralement, réponelît à l'accu^sation et se défendît contre lui, Laurent continua:

— Regardez-moi. Ce n'est pas un homme fou de colère

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qui vous répond, c'est l'homme résolu que vous avez toujours connu en moi. Je vous ai bien étudiée, bien devinée, Jeanne. Vous êtes vous-même l'instrument d'un être qui m'était cher et dont je retrouve en vous linfluence. C'est encore lui qm me frappe par vous; c'est lui qui vous a poussée à cette démarche, à cet entretien que je regarde comme un des plus tristes de mon existence. Faible femme, qui écoule les paroles de ce fils que je pourrais briser comme verre! Pauvre folle, qui vient se jeter, entre mon but et moi, parce que mon but, c'est l'écrasement de tous ceux qui servent la République, comme la sert celui qu'elle aime!

Jeanne était bien émue, et cette nature nerveuse, agitée d'un tremblement convulsif, semblait brisée ; mais, en entendant les paroles de Laurent, elle se redrossa avec une vivacité ardente, subitement transformée et comme élcctrisée par une douleur nouvelle.

Lorsque Lafresnaie avait lancé, avec une profonde sûreté de main, l'accusation de trahison, Jeanne instinctivement s'était sentie devenir froide comme un marbre. Un frisson lui courait par tout le corps, ses dents se mirent à claquer tout à coup comme la fièvre. Elle avait peur.

A mesure que Laurent parlait, elle s'attendait à entendre tomber un nom de ses lèvres ; ce nom maintenant abhorré de Jacques de Favrol, Laurent l'eût prononcé, qu'elle fût tombée à ses genoux en criant grâce. Elle pressait sa poitrine (le ses mains croisées pour y étouft'er ses sanglots. Elle était haletante, elle courbait la tète sous les paroles de cet homme ; elle se répétait tout bas avec rage qu'elle l'avait trompé, qu'elle était une misérable, qu'elle méritait tous ces outrages. Mais, lorsque Lafresnaie, au lieu de nommer Favrol, désigna amèrement un autre homme, lorsqu'elle ])ût comprendre quel était celui que son mari soupçonnait, elle bondit, elle releva le front, elle redevint, devant Ténor mité de cette accusation, la femme hardie de tout à l'heure Ses longs cheveux blonds s'étaient dénoués, et elle avciil . maintenant quelque chose de menaçant dans ses étranges \ prunelles d'un bleu pâle.

— De qui parlez-vous? s'écria-t-elle. Qui soupçonnez-^ vous? qui accusez- vous?

— L'homme qui m'a pris mon bonheur en me prenaiïl

votre amour, celui qui m'a bravé, ici, ici môme, qui m'a souftleté, lui aussi, des mêmes accusations, des mêmes supplications que vous : l'èlre né de mon sang et que je hais comme un ennemi, mon fils I

— André?

— André, oui, André; André qui vous aime, x\ndré que vous aimez, André qui t*a arrachée à moi, Jeanne ; qui ma volé ton amour, qui a fait que tu me méprises et que tu m'accuses, et qui t'a dit que je conspirais, ce qui est vrai, et que j'étais perdu, ce dont je me soucie comme du temps qu'il fera demain...

— Laurent, écoutez-moi; Laurent, dit Jeanne, ce que vous dites là est fou, si ce n'est infâme. André, lui ! J'aimerais André ! Avez-vous songé à ce que vous dites là? André est mon frère. Je serai assez coupable pour aimer André, moi? Mais cela est hideux ce soupçon, cela est méchant, atroce, vil! Quel homme êtes-vous donc?

— In homme à qui l'on a broyé le cœur, Jeanne. Un homme trahi, un homme qui hait. Et c'est à moi que vous venez, au nom d'André, demander de désarmer et d'abdiquer ? Je tiens le Directoire dans ma main ; je peux l'émietter comme un peu de terre sèche et le jeter au vent, et, quand j'ai cette puissance à ma portée, cette vengeance eu mon pouvoir, vous me suppliez? — ce n'est pas même vous, c'est lui, c'est André — il me supplie d'y renoncer? Allons donc ! Oui, puisque cette République est sa chimère, je l'égoi-gerai, comme il a égorgé ma (kM-nière foi, mon dernier amour, mon dernier rêve. Je l'atteindrai en elle, je montrerai ce que peut un homme qui ose et ((ui déteste. Tenez, Jeanne, ne me parlez plus, ne me suppliez plus, chacune de vos paroles me répète d'achever mon œuvre. Cela est lâche, dites-vous? Soit. Je me déshonore. Tant mieux. Si l'on fusille le traître, il s'appellera du moins Lafiesnaic comme lui. Ah! que je soutire! Laissez-moi, je n'aurais jamais cru tant souffrir!

— Je vous jure, s'écria Jeanne avec un suprême élan; je vous jure, sur ce qu'il y a de plus sacré, qu'André ne m'aime pas, que je n'aime pas André et que vos soupçons outrageants sont insensés !

— Je l'ai cru un moment, répondit Lafresnaie en passant

la main sur son front el en taisant un violent elfort de volonté pour maîtriser son émotion.

Il avait maintenant honte de sa faiblesse ; il venait de laisser échapper une parole qu'il eût voulu racheter : « Je soulfre ! » Cet homme implacable et froid s'était un moment oublié, el il était près d'en rougir.

— Oui, reprit-il en se ''nnlraigiiant, j'ai cru que mes soupçons étaient de la folie. Mais le soupçon, aujourd'hui, n'est plus seulement dans mon imagination et dans ma tète, il est dans le plus profond de mon cœur : nul ne le déracinera.

Jeanne fit un geste où la supplication tenait moins de place que la franchise outragée.

— (Juant à reculer dans l'accomplissement de mon œuvre, continua le secrétaire général, ne l'espérez pas, madame ; je me suis aussi profondément voué à ma tâche que je m'étais donné à vous. Ce que j'ai commencé sera achevé, malgré vous et malgré mon lils; et si je succombe dans une lutte })rochaine, ce qui est possible, eh bien! j'aurai du moins celte amère consolation de savoir que je vous rends votre liberté, et, si je meurs, de savoir que votre veuvage ne sera pas long.

Cette fois, Laurent Lafresnaie avait donné à ses paroles un ton de cruauté si })arfaile, les ciselant pour ainsi dire, lune après l'autre, comme il eût entaillé un poignard dont il eût voulu rendre la lame plus meurtrière, il avait parlé avec une telle âpreté, dissimulée sous un air glacé, que Jeanne demeura muette et comme pétrifiée devant lui. Oue j)ouvait-clle dire? (Ju'avait-elle à répondre? Elle regardait Laurent, dont le visage était livide et les lèvres blcmies. Il lui semblait réellement effrayant. Une haine et une souffrance profondes, tragiques, devaient se combattre en lui. Quant à elle, la conception exacte de l'état où elle se trouvait disparaissait; l'infâme accusation portée contre André laissait maintenant la pauvre femme sans force pour la combattre. Elle s'attendait si peu à cet atroce soupçon !

Elle avait envie de dire à son mari la vérité tout entière, afin de lui montrer combien il s'égarait et quel était le nom de celui qu'il devait haïr; mais elle eût frappé Laurent en pleine poitrine. D'ailleurs, ce père pouvait-il longtemps

LES ML^^CADINS 2:1.)

accuser son lils ? X'allail-il pas bientôt se rendre compte de la folie de cette accusation ? Jeanne sentait toutes ses pensées à la fois se presser dans sa cervelle. Elle aussi faisait sur elle-même un prodigieux effort pour ne point se livrer, éperdue, à toutes les douleurs qu'elle étouITait d'une énergie suprême.

(les deux êtres, après un tel entretien, n'avaient plus rien à se dire. Laurent venait de déclarer qu'il jouait sa vie avec une sorte de volupté sinistre ; Jeanne ne pouvait parler sans se trahir. Le secrétaire général sortit du cabinet en jetant sur sa femme un dernier regard plein de passion contenue, infinie, et plein de douleur. Jeanne essaya alors de tendre vers lui ses mains jointes, comme pour le supplier encore de s'arrêter dans la voie du complot; mais elle, tout à l'heure si violejiiment résolue, elle n'acheva point son geste et laissa ses bras tomber le long de son corps, tandis que Lafresnaie disparaissait en laissant la porte à demi entr'ou verte.

Jeanne courut alors vers lui, voulant l'appeler; elle le vit qui s'éloignait, portant ses mains à ses yeux rougis; elle voulu crier, la voix lui manqua.

— Ah ! c'est André qu'il accuse, dit-elle... André, la probité, l'honneur, le dévouement !... Et c'est avec-ce misérable Favrol qu'il complote. Ce n'est donc pas lui que je supplierai, ce n'est point par lui que j'empêcherai le complot daboutir;. c'est par Favrol lui-même. On verra du moins ce que peut et ce que sait vouloir une femme qui se venge !

Lafresnaie, seul dans sa chambre, dont il venait de tirer le verrou, versait alors des larmes de rage — les larmes d'un homme déjà vieux et pleurant son dernier amour.

2l)(i CHaVUES COMPLETES DE JULES CLARETIE

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