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LA VEILLE DU C03IBAT

Jacques de Favrol avait raison de dire qu'il fallait se liàter dans la lutte entreprise. Depuis l'affaire Dunan, Brottier et La Villeurnoy, le Directoire veillait. Les exploits des muscadins, dont l'équipée du Palais Egalité, le pugilat devant la boutique de Louvet, n'était qu'un exemple entre mille, mettaient décidément Augereau en fort méchante humeur. Les hussards et les dragons se divertissaient de plus en plus à couper les cadenettes des agréables qui paradaient dans les rues. Une sorte de fermentation plus accentuée commençait. A n'en pas douter, l'heure d'une action décisive était arrivée.

Le comte avait donné rendez-vous aux conjurés dans l'hôtel de la rué de Grenelle-Saint-Germain. Presque tous les serviteurs de la cause du dauphin se trouvaient donc réunis, à l'heure dite, dans le salon de M'"" de La Jarrie. La comtesse, Marcelle, Porhouët, le chevalier de Bois-David, le gazetier Marchena, Sainte-Hermine, Château-Ponsac, la vieille majquise de Kerven, les élégantes et les émigrés déguisés, se pressaient autour de Jacques de Favrol, dont les yeux ardents, enlhimmés d'un éclat nouveau, semblaient enlever toute expression de lassitude à son visage fatigué.

On attendait encore Lanrent Lafresnaie, qui, mis au fait (les projets précis de Favrol, y avait absolument adhéré, et laissait les conjurés prendre sans lui les dispositions qu'il • ■tait prêt à exécuter.

Favrol jetait, de temps à autre, à Marcelle, pâle et troublée, des regards que la jeune fille évitait sans affectation, mais avec une absolue persistance. Debout, aux côtés de M"" de Kermadio, Pierre Porhouët, les bras croisés, sem- Idait veiller sur elle coinme un loyal serviteur sur un dépôt conlié à sa garde. Il avait revêtu pour cette fois son costume de paysan breton, comme un chevalier son armure de bataille. Droit et fier, malgré l'expression de bonté de son visage, le paysan gardait l'air grave, confiant et triste d'un homme qui prie avant de marcher au combat.

Régine de La Jarrie était rayonnante. Elle aussi, la taille serrée dans un costume damazonne vendéenne, elle avait repris l'uniforme des jours de bataille, et elle portait, comme Porhouët, un cœur enflammé sur la poitrine. Tête nue, elle relevait par un peigne en acier ses cheveux roux, et son profil de médaille -syracusaine semblait plus sévère encore et plus hardi.

Tous ces gens assemblés comprenaient bien qu'ils touchaient à une heure décisive. Ce qui avait été un jeu jusqu'alors devenait déjà le prologue d'une tragédie. L'odeur (h^ l'ambre allait faire place à l'odeur du sang. Bois-David songeait tout bas philosophiquement aux étrangetés de la vie, et, par contenance, il était prêt à mourir pour une foi qu'il sentait, à dire vrai, fort entamée en lui, et il en enviait naïvement la conviction profonde, mais héroïqueuient stupide, de la vieille marquise de Kerven, qui marmottait tout bas des patenôtres où elle mêlait avec ferveur le nom de son roi vivant et retrouvé aux noms de ses deux propres fils morts en Vendée.

— Croire, après tout, se disait le chevalier, c'est le chemin qui conduit à espérer, et ceux-là sont heureux qui gardent encore en ce monde un brin d'espoir et la plume de l'aile d'une illusion !

Favrol, droit, altier, le torse développé, dominant l'assemblée de sa haute taille, semblable à un de ces corsaires épiques des légendes de la mer au moment du branle-bas de

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combat, avait déjà pris la parole et faisait pratiquement connaître maintenant quelles dispositions il avait choisies et coiiibinres. 11 s'agissait, afin de frapper un grand coup, de stupétier Paris. La nouvelle à produire un tel efl'et serait publiée, à l'heure convenue entre Favrol et Bertin d'Antilly. par un placard sorti de Timprimerie du Tlir. A Fimprimerio, les ouvriers, consignés, ne sortaient plus. Il falhiit éviter toute indiscrétion et toute surprise. La ville entière allait connaître, à son lever, la nouvelle si subitement forgée. Voilà pour le côté moral. Quant au plan d'instructions matérielles, on devait poser des corps de gardes de gens sûrs à toutes les barrières de Paris, même aux brèches des murs de la clôture; ne laisser entrer que les approvisionnements et les JKU'Jf'^i ; un mot d'ordre servirait de mot de passe; nul ne sortirait de Paris dans les premières vingt-quatre heures, sauf les porteurs d'ordres expédiés par les dépositaires de lautorité royale.

— Messieurs, dit Favrol en s'interrompant dans la lecture du plan d'instruction qu'il venait de tirer de sa poche, j'ai simplement, dans les dis[)ositions prises, suivi les indications excellentes que nous a fournies la Gazelle nationale elle-même en publiant les pièces relatives à l'affaire de La Villeurnoy. On ne saurait être trop reconnaissant à l'organe officiel du gouvernement républicain de donner des armes aux serviteurs de Sa Majesté. Mais où La Villeurnoy vient d'écliouer, nous réussirons, sur ma parole, et tout ce que nos amis imprudents n'ont pu faire en pluviôse, nous le ferons aujourd'hui.

Et Favrol, au milieu d'un murmure d'approbation, continua sa lecture, que Sainte-Hermine et Chàleau-Ponsac écoutaient, l'un en jouant avec son lorgnon, l'autre en faisant tourner ses breloques entre ses doigts.

Le complot nouveau se modelait en efi'ct sur le complot récemment avorté. La tactique n'était même pas sans une habileté profonde. Les agents ne dépisteraient pas un gibier inattendu sur la piste d'un gibier tombé dans un piège. On devait donc s'emparer au même instant des Invalides, de l'Ecole Militaire, de l'Arsenal, de la Monnaie, de tous les magasins des Feuillants et du Temple, de la poste aux

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It'lLres, (le la poste aux clievaiix, des voilures puMi([ues, des télégraphes de Paris et de Montmartre, du Luxembourg enfin, et des maisons des ministres. Il fallait s'assurer du libre cours de la Seine, occuper en toute hâte Meudon, où se trouvait le dépôt des munitions des pièces qui étaient à Paris.

Trois cents hommes venant de Sèvres — Si'vrs, comme on disait alors — se chargeraient de l'expédition. Les magasins à poudre d'Essonnes, les moulins à farine de Corbeil, devaient être occupes aussi. Du Donjon de Vincennes, on ferait une prison, et de l'enceinte isolée du Temple, facile à défendre, on ferait le quartier général des représentants du roi. Louis XVll rentrerait en maître dans ces murailles qui l'avaient vu si longtemps captif. On contiendrait les faubourgs Saint-Antoine et Saint-iMarceau par la force.

— Une batterie, dit Favrol, sera installée à Montmartre; La Villeurnoy le voulait aussi. Les canons, en dominant Paris, éclaireront et assureront les routes du Nord.

On mettrait à prix la tète des directeurs, si l'on ne parvenait pas à les arrêter; on empêcherait la réunion des Cinq- Cents et des Anciens. On s'assurerait des municipalités, des jacobins, des terroristes. On avait déjà dressé la liste des fuJHea qui devaient ou garder à vue les députés ou brûler les presses des journaux jacobins, la Senthidle^ \ Ami des' Lois, le BonJwmme Richard, le Journal dos Jiommes libres, etc. Tout en jetant en prison les terroristes, on proclamerait une amnistie générale au nom du roi. On ordonnerait à tous les fonctionnaires et agents de continuer leur service, chacun dans sa partie, sous peine d'être responsables de ce qui serait en souffrance. On ferait circuler dans les rues de nombreuses patrouilles; la crainte est chose salutaire. Ordre serait donné de fermer les boutiques : le silence es.t bienfaisant. On publierait une proclamation honorable pour les armées — elle était toute prête — en même temps qu'amicale pour les puissances étrangères. On aurait, précaution utile, un approvisionnement de grenades pour dissiper les attroupements. Les Parisiens devraient illuminer tous les premiers étages pendant une ou deux nuits, afin de témoigner de leur allégresse. On veillerait au moins à ce que les lanternes fussent garnies de bonne huile, et en sufMsante

quantité pour aller jusqu'au jour. Les conjurés redoutaient que la résistance ne s'organisât plus facilement flans les rues sombres.

— Voilà nos projets, messieurs, dit Favrol, dont les lèvres étaient sèches, et qui s'eflorçait en vain de dompter une sorte de fièvre. Je crois que nos amis du dehors, qui sont nombreux, répandus dans la 'ville, et qui n'attendent plus que nos ordres, exécuteront ces instructions avec une prompte audace qui fera leur succès. Tous nos fidèles sont ici représentés — et il regardait tour à tour les cinquante ou soixante personnes qui se trouvaient autour de lui. — (^c qu'il faut maintenant, c'est bien distribuer nos rôles et les bien remplir.

— Que de sang tout cela va coûter! songeait tristement Marcelle.

— Une seult^ main au monde, interrompit Régine de La Jarrie, peut donner à Fun de nous le pouvoir, môme pour une lieure, et cette main est celle du roi ! Sa Majesté a déjà choisi ceux de ses serviteurs qu'elle juge dignes du commandement.

— Oii donc est le roi ? demanda la voix sépulcrale de M"'" de Kerven.

Comme s'il eût répondu à la question de la vieille marquise, ensevelie dans ses A^êtements de deuil, un valet, soulevant la draperie du fond de la salle, jetait en ce moment ce nom retentissant :

— Le roi !

Et tout le monde fut subitement debout, comme si ce nom eût produit l'elfet d'un ordre.

Le fils de Marianne s'avança lentement vers la table surchargée (h' papiers devant laquelle Favrol se tenait debout, et l'on s'inclinait sur son passage. L'enfant, très pâle et les prunelles plus brûlantes encore que de coutume, avait un air profondément triste, et ses cheveux roux, tremblant le h)ng de ses joues maigres, lui donnaient un air d'extrême souffrance. Son cou sortait, frôle et parfois contracté par une toux à demi étoufiee, d'une collerette de dentelle, et le cordon bleu, ce cordon pour lequel les grands faisaient tant

de bassesses, tranchait seul, par sa note claire, sur le fond sombre de ses vêtements.

Un rouleau de parchemins, d'oîi pendaient des sceaux de cire rouge, à la main, le fils de Marianne marchait comme mù par un mouvement automatique, les yeux un peu hagards et fixés sur Favrol. Lorsqu'il fut arrivé près du comte, il s'assit dans un fauteuil an dossier et aux bras dorés, devant la table, et il déroula les parchemins qu'il avait apportés.

Le silence le plus solennel avait succédé, dans le salon de M'""" de La Jarrie, à l'animation fébrile qu'y avait entretenue la parole de Favrol.

— Messievn-s, dit alors l'enfant d'une voix un peu sourde, triste, et dont les cordes semblaient usées déjà, mais qu'il s'efforçait de rendre nette et résolue — messieurs, je sais quelles résolutions vous devez prendre aujourd'hui ; mes amis les plus dévoués m'en ont averti, et c'est d'eux aussi que nous avons pris conseil pour conférer à ceux qui me servent l'autorité qui doit assurer le triomphe de notre cause.

Le petit Jacques répétait avec une étonnante précision les paroles que M'"'' de La Jarrie lui avait apprises. Docile instrument, il se pliait aux combinaisons de ces ambitieux, qu'il jugeait cependant à leur valeur dans son étrange coijscieuce d'enfant.

11 jeta les yeux sur les parchemins qu'il avait apportés, et machinalement, ne comprenant point la valeur des titres qu'il distribuait ainsi :

— Nous avons nommé, dit-il, le comte Jacques de Favrol, commissaire général royal, avec pleins pouvoirs civils et militaires, jusqu'à ratîermissement de notre trône.

Favrol s'inclina et reçut des mains de l'enfant le parchemin revêtu du sceau royal ; il baissa le front, il joua, devant ce petit être revêtu du costume d'un enfant royal, la comédie du respect et de l'obéissance, et ce père humilia son front devant celui qu'il savait être le iils de la pauvre morte.

Le comte fut d'ailleurs étonné, troublé, lui que rien ne pouvait émouvoir, lorsqu'en se relevant, ses yeux rencontrèrent les veux ardents de l'enfant. 11 y avait une telle

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hioiir (le pénrl ration, de divination, une telle intensité de vie dans ce regard, pénétrant et brûlant comme une vrille rougic au feu, que Jacques do Favrol recula d'un pas, sans (jue le mouvement fût remarqué de personne, et se demanda un moment quelle pensée de haine ou de bravade pouvait bien avoir germé contre lui dans cette tète d'enfant. 11 essaya même, pour s'en bien rendre compte, de retrouver les pi'unelles du petit Jacques; mais le dauphin^ les paupières baissées, continuait à dislribiier autour de lui les parchemins que la comtesse Régine avait présentés à sa signature.

Le roi Louis XVII, sous le bénéfice de la sanction de Monsieur, le comte de Provence, son oncle, distribuait des faveurs et commençait déjà les réformes. La gendarmerie, reprenant son ancien nom de maréchaussée, passait sous le commandement du vicomte de Clers ; M. de Beauvilliers était nommé directeur général des ap|)rovisionnements de Paris ! un certain Deslantles, qui avait autrefois figuré dans les bureaux de M. de Sartines, devenait chef absolu de la police; M, Lafresnaie devenait ministre, M. de La Morlière reprenait sur-le-champ la direction générale des ponts et chaussées. La garde royale, la garde du corps, étaient rétablies, sous le commandement de M. de Vaubar. Le général Pichegru, député du Jura, ayant sous ses ordres le général Willot, était mis actuellement à la tète de toutes les armées françaises.

C'était un spectacle étrange que cette scène éclairée par la lumière des bougies, cette distribution de postes et de grades faite par un enfant de onze ans, dans un salon doré et illuminé comme pour une fcte. On se pressait, avide, l'œil enllammé, autour de la table où se tenait h roi, comme des joueurs s'entassent autour de la table de jeu. On coulait entendre de sa bouche tomber ces noms qui devenaient, d'une minute à l'autre, des noms de puissants devant lesquels il fallait s'incliner. Tous les appétits de pouvoir et de fortune entouraient cet enfant, qui, seul peut-être avec Porhouët et Marcelle, demeurait absolument calme dans cette atmosphère fiévreuse.

Bois-David, qui était demeuré assis à sa place, contemplait

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ce tableau avec un pclll sourire sceptique et uu mouvement de tète très désilluiiionné.

Ces avidités enuemies assiéo^eant cet enfant maladif lui rappelaient ces scènes atroces de curée où des chiens, les dents saignantes, déchirent leur proi(% qui parfois ne se défend pas et se contente de se plaindre.

— C'esl la chasse au pouvoir, songeait-il.

VA maintenant ce pâle enfant, impassii)le au milieu des remerciements, des prières, des louanges, des flatteries, des supplications, cet enfant étrange, au front creusé et énigmatique, prenait à ses yeux les proportions et l'aspect d'une véritable apparition, d'un spectre, dont des vivants, Apres à la fortune, imploraient bassement la puissance.

Et ce qui se passait dans l'esprit du chevalier venait troubltM' en même temps l'ànu^ haute de M"'' de Kermadio. Cette noble jeune fille, élevée loin de toute intrigue, comprenait ou plutôt sentait vaguement qu'il y avait, sous la réalité de ce complot, quelque machination vile. Elle avait déjà percé Favrol à jour. Cet homme lui faisait peur. Elle aussi contemplait l'enfant royal comme elle eût regardé un fantôme ; tout ce qui se passait là était-il possible? Elle tremblait d'entrevoir quelque comédie ignoble, et de trouver, sous ce qui lui apparaissait visible, quelque ('cliafaudagc d'infamie cachée.

Les natures droites ont l'ignorance des vilenies, mais elles savent aussi les deviner; un magnétisme secret les avertit de l'existence du mal. Elles sentent, à on ne sait quoi de louche, que quelque chose de bas est caché là, comme, diton, certains hommes, découvrent une source inconnue, à l'aide d'une baguette de coudrier.

La curée dura longtemps, et le daupJùn dut s'apercevoir bien vite que le monde est peuplé de courtisans. L'enfant se sentait d'ailleurs mal à l'aise au milieu de cette foule ; il souffrait matériellement. Il avait envie de se lever tout droit et de crier que tout cela était un mensonge. Puis il regardait Favrol et se disait tout bas : « Non, certes; restons le roi, puisque je suis le roi ! »

Et le pauvre F^orhouèt, contemplant de loin, avec une expression d'admiration fervente, l'enfant, qui était — ne le lui avait-on pas dit? — le fils de Louis XVI, l'humble et

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brave PorhoïK't, l'iiommodu poupin vaillant cl crtMliilo, pensait on lui-même et répétai l :

— Tous ceux-là, monseigneur, vous demandent quelque chose, mais, si j'osais, je aous dirais : Ecouloz ceux qui no vous demandent rien. Je suis de ceux-là. Je combattrai pour vous demain, je me ferai broyer le crâne ou casser le bras, el je serai contoni, et vous ne lo saurez jamais, monseigneur, et vous ignorerez toujours qu'il y a au monde quoiqu'un qui s'appelle Porliouël, et ces beaux seigneurs auront dos pensions, et des croix, et des places que nous ot bien d'autres gars comme moi leur auront achetées, lour auront conquises. Prenez garde aux mendiants de puissance, monseigneur, los mendiants en haillons valent encore mieux.

Lorsque l'enfant eut distribué les parchemins qu'il avait apportés, lorsque, çà et là, les appétits furent repus — beaucoup étaient déçus en mémo temps — la comtesse Régine s'approcha doucement du fils de Marianne et lui dit d'une voix respectueuse :

— Vous devez être las ; ne voudriez-vous pas vous retirer, monseigneur?

— En effet, dit l'enfant, je suis bien fatigué. Il se leva.

Tout le monde fut de nouveau debout, et le dauphin salua d'un geste un peu froid l'assistance, en gardant toujours ])Our Porhouët le sourire enfantin et confiant qu'il avait instinctivement adressé au vieux ciiouan, la première fois ([u'il l'avait vu.

Le futur roi de h'rance se retira ensuite avec la mémo lenteur, tandis que le murmure de respectueuse Oattorio qui l'avait salué à, son entrée l'accompagnait encore à sa sortie.

Le salon parut vide lorsque le roi ne fut plus là. La roi, c'était le centre de ce cercle d'ambitieux ; il était le prétexte de leur réunicm, le but de leur dévouement, leur raison d'être et de conspirer.

Le roi avait d'ailleurs trouvé le moyen Ai' faire des mécontents avant de régner.

Chàteau-Ponsac faisait grise mine.

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— Tu attendais donc quelque chose? lui dit Saint-Hermine.

— Peu! Et toi?

— Moi! Rien. J'aime la muscmlc ponr le plaisir, ji- complote par amour du tapazi' !

— Le goût du tapazc n'empêche pas l'amour des cordon^ bleus !

— Ah! Chàteau-Ponsac, mon ami, je vois clair dans ton zcu! Tu n'es amoureux ni d'Acte ni d'Elodie, quoique tu les adores toutes deux ; tu n'es amoureux que du poîivui!

— J'ai un grand-oncle mestre de camp.

— Le diable t'emporte ! On ne pourra donc pas cire Irzc/dix ans de suite avec toi !

Seule la marquise de Kerven,. oubliant ses hls, s'oubliant elle-même, priait pour son roi.

Jacques de Favrol, après avoir échangé, avec une certciin." joie, quelques mots rapides avec Régine deLaJarrie, s'était approché de Marcelle, et, d'une voix qu'il adoucissait soigneusement, il l'avait avertie que ce qui allait se passer maintenant ne pouvait intéresser beaucoup les femmes, el qu'il engageait M"*^ de Kermadio à se retirer dans ses appailements.

Marcelle eut tout d'abord l'envie de lui répondre sim[)lement :

— Ne suis-je donc pas une Kermadio, et ne saurais-je, en fait de danger, tout apprendre et tout all'ronter?

Mais elle se contint. Elle sentait vaguement encore une fois qu'il se tramait autour d'elle quel([ue chose de plus coupable qu'une conspiration politique, et qu'il s'agissait d'autre chose que d'abolir la décade et le comput républicain. Pourquoi, par exemple, pensait-elle à André, à cett(; heure? Elle ne le savait pas, mais, pendant que Favrol avait parlé, constamment une image lui était apparue, bien pri'sente, bien vivante, celle de ce beau et loyal jeune homme, en uniforme, dont les paroles franches et pénétrantes, comme une harmonie, lui revenaient à l'oreille et pour ainsi dire au cu'ur, depuis l'entretien pendant le bal chez Barras.

Quels changements s'étaient donc faits en elle depuis son

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arrivée k Paris? Naguère elle eût répondu à M. de Favrul quelle était lillc de preux, hardie Bretonne et bonne catholique, et qu'elle n'entendait pas seulement servir la cause royale de ses deniers, mais de son sang. Elle avait donné une partie de sa fortune si considérable pour entretenir dan^ Paris l'espèce d'armée composée de réfractaircs, d'émigrés, de faux sauniers, qui s'y trouvait. C'était avec son or que Favrol avait pu séduire un certain nombre de petits fonctionnaires du Directoire. Marcelle eût jeté jusqu'à son dei"nier louis d'or dans le creuset pour venir en aide à la fortunci de son roi, mais on l'eût humiliée jadis en ne considérant la fille de Kermadio que comme la caissière d'un complot et en quelque sorte la commanditaire dune opération ayant pour but de rétablir à Paris le trône de France.

Aujourd'hui, chose élrange, Marcelle ne deuiandait ])as sa place au combat. Elle n'eût pas voulu directement agir, remplir dans l'affaire engagée, le rôle actif que Régine de La Jarrie, par exemple, revendiquait en véritable chasseresse vendéenne. Lorsqu'elle s interrogeait, Marcelle de Kermadio ne se sentait naïvement plus au cœur les mêmes passions qu'autrefois. Elle aimait toujours autant son roi, ses souvenirs, ses traditions, sans détester autant la République et ceux qui la servaient. Elle ne comprenait plus qu'on éternisât des haines, et, sans oser le dire, elle trouvait lugubre et presque coupable qu'on attisât la guerre civile. Quel étonnement lorsqu'elle s'étudiait elle-même 1 Etait-ce bien vraiment la Marcelle d'autrefois? Etait-ce cette M"*^ de Kermadio qui arrivait à Paris, appuyée sur le bras robuste de Pierre Porhouët, comme elle fût partie pour une croisade? Marcelle avait parfois réellement peur de comprendre ce qui se passait dans son âme.

Elle ne répondit donc pas à Favrol ce qu'autrefois elle eût certes répondu.

— Bien 1 dit-elle simplement, je vais me retirer.

— C'est à nous de combattre, continua l'aventurier, à vous de prier pour nous!

— Vous avez raison, dit-elle encore.

— Et nous combattrons vaillamment, reprit Jac(|ues. Savoir (juon peut être pleuré, c'est se sentir plus vaillant et plus sûr de soi-même!

Marcelle ne dit pas un mot.

— Me regretterez-vous un peu si je succombe? demanda le comte. '

— Monsieur..., fit Marcelle un peu pâle. 11 liulerronipit :

— Ne me répondez pas, dit-il ; si vous me disiez non, vous tueriez en moi tout mon espoir!

— De quel espoir parlez-vous, monsieur le comte? demanda fièrement M"*^ de Kermadio.

— De l'espoir que j'ai de rétablir le fils de nos rois sur le trône de ses pères.

— Vous avez raison d'espérer, en ce cas, fit Marcelle, Elle s'était levée et se dirigeait vers la porte du salon, justement du coté oi!i s'était éloigné le faux Louis XVII.

— Vous me fuyez? dit Favrol.

— Moi ! non; je vous laisse à votre oeuvre.

— Au moins un souhait de bon combat, mademoiselle.

— Eh bien ! faites votre devoir, monsieur, et c'est tout ! Marcelle rendit au comte le salut qu'il lui adressait et disparut, laissant Favrol un peu interdit.

— Bah! fil-il au bout d'un moment, réussissons d'abord et nous verrons ensuite.

Et il revint au milieu de ses compagnons.

Marcelle s'éloignait, regagnant lentement son appartement, la tète penchée, songeuse, lorsqu'un secret pressentiment qu'on allait agiter quelque chose de grave qui touchait à sa vie l'arrêta tout à coup et la fit revenir sur ses pas. 11 lui semblait qu'elle avait mal fait de se retirer, et que sa place était dans ce salon qu'elle venait de quitter. La vie a de ces heures décisives oîi le hasard seul vous dicte ce qu'il fa.ut faire, et Marcelle était certaine maintenant qu'elle avait un intérêt à savoir ce qu'on allait tenter. Elle se dirigea de nouveau vers le salon, lorsqu'en mettant la main sur le bouton de la porte, elle fut tout à coup frappée par un nom prononcé à haute voix : André Lafresnaie. Il lui sembla qu'on venait de la frapper brusquement; elle sentit, elle eut l'instinct que cet André dont on parlait courait un danger. Ecouter semblait à Marcelle une action vile, et pourtant la

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(HaVlŒ.S CO.MFLKTES DE JI.LES CLARETIE

jeune fille savait que, si elle franchissait le seuil de la porte contre latjuelle elle était appuyée, on se tairait sans aucun doute dans le salon, et elle ne saurait rien.

Elle demeura donc comme clouée au parquet, l'oreille attentive, suivant avec une angoisse croissante les propos qui se croisaient dans ce salon oii, sous les lumières des lustres, hommes et femmes, en habits de fête, préparaient une guerre civile.

C'était encore Favrol qui parlait, c'était lui qui venait de prononcer le nom du capitaine André.

— Oui, disait-il, cet homme aura été l'espion le plus redoutable de nos projets ; je l'ai constamment trouvé sur mon chemin, menaçant, résolu à nous disputer le succès. Hier encore, en me rendant ici, j'ai vu plus d'une fois son ombre s'allonger derrière la mienne, comme s'il n'eût pas voulu me perdre d'un pas. J'ai eu plus d'une fois la tentation d'en finir avec lui sui-le-champ. Si je ne l'ai point fait, c'est à cause du nom qu'il porte et des services que nous a rendus son père. Mais à présent, ce serait duperie de se laisser traquer plus longtemps. Quel que soit le lien qui attache cet ennemi à notre fidèle allié, il faut que le capitaine André Lafresnaie disparaisse, et je le signale à votre justice. Notre adversaire 11' plus terrible, messieurs, c'est ce soldat, et, sur mon honneur, il iuiporte qu'il ne se rencontre plus sur notre route.

— Ainsi? dit Bois-David.

— Ainsi il faut qu'il meure, répondit froidement le comte.

— Voulez-vous donc l'assassiner ? demanda le chevalier.

— Je veux qu'il disparaisse, répéta Jacques de Favrol.

— La vie d'un homme n'est rien, ajouta M""^ de La Jarrie, lorsqu'il s'agit du salut d'un roi.

— Mais encore faut il se défaire loyalement d'adversaires loyaux, dit Bois-David avec fermeté. Nous sommes ici pour faire office de combattants et non de bourreaux.

— M. lechevalier a raison, dit lentement Pierre Porhouèt qui se trouvait derrière Bois-David.

— Toujours est-il, reprit Favrol, qu'une sentimentalité fausse peut nous perdre tous, et que je ne saurais com-

prendre qu'on hésitât lorsqne je vous montre dans nn pl;:teau do la balance la sécurité de notre entreprise et dans l'autre l'existence d'un soldat. Je pourrais certes, moi seul, faire justice et nous défendre tous en me défendant. Mais il s'agit d'atteindre le fils de l'un d<'s nôtres, et je veux avoir, dans cette œuvre de châtiment comme dans notre œuvre de restauration légitime, vous tous à la fois pour complices. Vous m'entendez, messieurs! Quelle que soit la main qui frappe André Lafresnaie, j'exige que vous ayez tous reconnu ici que sa mort est utile ; c'est un pacte comme un autre, et je vous demande votre vole et votre serment.

Le cœur de Marcelle battait à se rompre, pendant que Favrol prononçait ses sinistres paroles : elle fermait les yeux et elle apercevait, comme dans un cauchemar horrible, André sanglant, tombant frappé de tous côtés. LUe avait peur et elle eût voulu jeter à ce Favrol des paroles de malédiction et de mépris.

Un silence de mort s'était fait dans le salon après que Jacques avait ainsi parlé. Les moins timides sentaient leur cu;ur battre. Le vieux Porhouët avait comme une sourde révolte intérieure, et Bois-David, pâle, les sourcils froncés, avec une expression assez menaçante, bien différente de son sourire habituel, s'était avancé auprès de M. de Favrol et lui dit à haute voix :

— Condamnez les gens tout à votre aise, monsieur le comte, il y aura du moins parmi les vôtres quelqu un qui ne se chargera pas de les exécuter.

Favrol ne répondit pas et jeta sur les conjurés un regard circulaire et qui quêtait la mort. Les bras s'étendirent, menaçants et roidis, comme pour un serment, et, sans dire un mot, tous donnèrent eu quelque sorte, d'un geste lugubre, un terrible blanc-seing au comte de Favrol.

— (Jue justice soit faite ! dit lentement la vieille marquise de Kerven, de sa voix d'outre-tombe. ,

Marcelle n'avait rien vu, mais elle avait deviné celte scène.

— Ce sont des lâches ! murmurait-elle avec angoisse et dégoût.

Elle avait honte maintenant d'avoir tendu la main à tous

ces liouimcs qui nu lui apparaissaient plus que comme des meurtriers.

Favrol élait satisfait d'avoir entraîné ainsi tous ceux qui l'entouraient vers un même but, vers un même crime. Tous partageaient du moins la responsabilité de l'œuvre de mort; André était non seulement condamné par lui, niais par tous les conjuiés qui étaient là. 11 eût répugné à Favrol, quoiqu'il fût, on le sait, sans scrupules, de sacrifier la vie d'un homme à un intérêt trop purement personnel. « De cette façon, se disait-il avec ironie, si l'on égorge le muguet, chacun aura sa part de l'exploit ! »

Les mains qui, du geste, venaient de vouer un homme à la mort, étaient encore étendues, lorsque, dans l'encadrement de la porte qui donnait sur la pièce d'entrée, un homme apparut, froid, vêtu de noir et le visage de marbre, et, en l'apercevant, chacun des assistants éprouva un indicible sentiment de terreur glacée.

Le nouveau venu était Laurent Lafresnaie, qui entra silencieux et grave, inclinant avec une mélancolie sévère son front ridé et assombri. 11 avait maigri, ses joues s'étaient creusées. On eût dit le spectre même de cet homme jadis beau et élégant encore. Rien n'était plus etlrayant d'ailleurs que de voir ce père entrer tout à coup, au moment même où l'on venait, en quelque sorte, de voter la mort de son lils. Favrol lui-même trembla que Lafresnaie n'eût entendu; mais, semblable à une statue qui marcherait, le secrétaire général s'avança, impassibh', salua M""" de La Jarrie, tendit la main à Favrol, et, s'asseyant dans un fauteuil que Chàteau-Punsac lui avança instinctivement, comme on le ferait à un malade ou à un homme que vient de frapper un grand malheur :

— Continuez, messieurs, dit-il. Où en sommes-nous?

Evidemment Laurent Lafresnaie ne savait rien de la sombre détermination que venaient de prendre les conjurés, mais il régnait dans ce salon comme une odeur de meurtre. Marcelle se rendit compte, sans en connaître la cause, de l'oppression qui devait étreindre toutes les poitrines. Quant à elle, elle étoullait. 11 lui semblait qu'elle venait d'assister, témoin désarmé, à un assassinat.

Ce fut Ri'ginc (lo La Jarrio qui liabilcmont doloiiriia les esprits des réflexions où venait de les jeter lapparition de Laurent Lafresnaie. Elle prit la parole et amena les propos sur le côté absolument pratique du complot, sur les moyens immédiats à employer pour enlever le Directoire. C'était là, en elîel, le point important, et c'était pour en arriver à conclure qu'on était accouru. La fameuse nouvelle répandue par les placards sortis de l'imprimerie du T/zr devait être mise en circulation dans la maliiu''e du surlendemain, au petit jour du 19 thermidor (9 août). Dans la nuit du 18 au 19 thermidor. Barras devait se rendre chez son collèjj;iie Kewbell, qui avait convié ses collègues à une soirée tout intime, destiriée, disait-on, à projeter aussi quelque affaire politique, peut-être un coup d'Etat au profit de la République. Ce qui accréditait cette pensée chez Favrol et ses amis, c'est que le général Augereau, le bras droit des directeurs républicains, devait se trouver chez Rewbell. 11 s'agissait donc de laisser Barras aller chez son collègue et de cerner le logis de Rewbell, où l'on ferait à la fois prisonniers La Réveillère-Lepeaux et Augereau, deux chefs républicains populaires. Pour arriver à ce résultat, des hommes sûrs, depuis longtemps aux gages de Favrol, seraient apostés, dès le soir du lendemain liS thermidor, aux environs du Luxembourg, alin d'empêcher quiconque d'approcher de Barras et de donner l'éveil.

Pierre Porhouët serait chargé de défendre, coûte que coûte, de sa poitrine et de son bras, une des portes du Luxembourg, la porte commandant le corridor qui donnait dans le cabinet particulier de Barras. Un ne pouvait en elfet confier une telle mission à un conjuré d'un courage vulgaire. 11 fallait un homme brave, résolu et fort, et Porhouët 'était ainsi. Le Breton fut satisfait d'ailleurs qu'on l'eût choisi pour une telle entreprise ; il avait hâte d'en finir avec des temporisations qui lui semblaient inutiles. Fallait-il donc si longtemps pour risquer sa vie, dùt-on même la sacrifier?. Le vieux chouan avait soif d'action; comme un chien de chasse bondit, joyeux, en voyant décrocher le fusil, il se sentait intérieurement pris d'une ardeur nouvelle, et, ainsi qu'aux jours des luttes en Vendée, il était prêt à donner son existence à son roi.

— Votre tâche, lui dit Favrol, sera facile en apparence, mais en réalité décisive, mon vienx Porhouët. Il faudra empêcher qui que ce soit d'arriver jusqu'au directeur pour donner un avis ou semer l'alarme. Vous serez la sentinelle qui veille sur le sakit de tous. De votre attitude dépendra peut-être le succès absolu de notre entreprise ;- vous comprenez ce que nous attendons de vous ?

— Oui, monsieur le comte, répondit gravement Porhouët.

— Nul ne pénétrera jusque dans le cabinet de Barras?

— F*ersonne, monsieur le comte, à moins qu'on ne me tue !

— C'est bien. Vous irez donc demain soir, à neuf heures, au carrefour Buci ; un homme qui est des nôtres vous y attendra ; il vous connaît et vous dira pour mot de ralliement : « Dieu et Louis ». Vous le suivrez. 11 vous conduira au Luxembourg et vous postera au seuil que vous devez défendre. Cet homme est un des huissiers du Directoire.

— Un traître, pensa Porhouët.

— Vous jurez d'obéir fidèlement, Porhouët?

— Si l'œuvre que j'ai à faire, répondit lentement le paysan, est utile à mon souverain et à mon pays, je jure Dieu que je l'accomplirai, à moins que l'on ne m'arrache la vie.

— Nous comptons sur vous, conclut Jacques.

Le chouan salua et regagna un coin du salon, où il se tint désormais silencieux, debout et les bras croisés.

Alors, Jacques de Favrol prit, avec une assurance joyeuse, les dernières mesures pour l'accomplissement des projets de guerre civile. Il distribua de l'argent à ceux des conjurés qui devaient solder les partisans sur lesquels on pouvait compter ; il promit, après cet or, des fortunes encore. 11 fit souner bien haut que Pitt, dans sa haine contre la France, ne demandait qu'à prendre une éclatante revanche de l'affaire de Quiberon, où l'honneur, sinon le sang anglais, avait, scdon le mot de Sheridan à la tribune, coulé par tous les pores. Pitt et ses ageïïts étaient donc tout prêts à seconder l'entreprise qu'on allait, dès le lendemain, mettre à exécution, et la plupart des hôtes de i\l'"*= de La Jarric applaudirent à cette alliance décisive qu'on leur promettait comme certaine.

LES MUSCADIXS 313

Le vieux Porhouët écoutait, et, en enteiulaiit nomni(>r Filt et les Anglais, il se sentit pris d'une vague inquiétude. Pourquoi \ Anglais — comme il disait — se trouvait-il mêlé à la cause du roi de France? Pourquoi lui, Porhouët, avaitil besoin de l'appui de ceux qu'il avait si vaillamment combattus autrefois, du temps de JM. de Sulï'ren?

Les canonnades de la baie de Praya, le terrible combat contre l'amiral Hugues, en 81, à la hauteur de Sadra, étaient-ils donc tout à fait oubliés qu'on cherchait aujour- \ d'hui un appui chez l'ennemi? Instinctivement, Pierre Porhouët hochait la tête et, pour la première fois, sentait un doute lui entrer au cœur; mais cette impression était bien dissipée par la réalité de la situation, qui confiait au paysan un poste d'honneur.

— Que m'importe ce que (W^Qnicrux-là ? pensait Porhouët en regardant les complices de Favrol. La vérité est que j'ai un devoir à remplir et une consigne à exécuter.

Le marin, le soldat, réapparaissait en quelque sorte sous le chouan, et l^orhouët allait obéir à Jacques de Favrol, comme, au temps de la guei're des Indes, il eût obéi au Grand Bailli.

Marcelle, toujours aux écoutes sur le seuil de la porte, n'entendait plus maintenant que des paroles confuses au milieu du bruit où les éclats de voix se mêlaient au tintement de l'or; elle éprouvait une angoisse indicible, et elle se demandait sérieusement si le brouhaha de ce salon, peuplé de conjurés, ne ressemblait pas plutôt aux échos d'un tripot. Elle n'avait qu'une pensée, une seule, absorbante et ellrayée : « Ils ont voué un homme à la mort! )> Et quel homme ! un lier et loyal combattant, dont le père était là, ignorant sans doute qu'on allait égorger son fils.

— Si j'entrais brusquement dans ce salon? se disait Marcelle ; si j'allais droit à M. Lafresnaie? si je lui disais qu'on va tuer André ?

Elle l'appelait « André », lorsqu'elle pensait à lui.

— Il est impossible que M. Lafresnaie sache ce qui se passe. Eh bien, c'est moi qui le lui apprendrai ! Est-ce qu'on peut laisser assassiner quelqu'un?

314 ŒUVRES CO.MI'i.ÈTIiS DE JULES CI.AIJKTIK

l'uis elle s'arrèlail. N'étail-il pas imprudent, au coutryirc, de se déclarer ainsi la prolectrice des jours d'André? Ne valait-il pas mieux essayer de faire avertir le capitaini' luimême? Ne pouvait-il pas échapper à ses ennemis?

Toutes ces i)ensées confuses se heurtaient dans la tète de la jeune lille. Elle cherchait, elle s'inlerrog(!ait et ne concluait pas. Elle se sentait faihle et désarmée; elle n'avait plus confiance qu'en Dieu, comme une autre se fût abandonnée au destin.

Marcelle, qui se tenait appuyée contre la porte, recula d'ailleurs hrusquemenl en sentant qu'on tounuiit intérieurement le bouton de la serrure.

Elle se rejeta en arrière, redoutant que ce fût Jacques: mais lorsque la porte s'ouvrit et se referma d(;rrière la personne qui sortait du salon, elle poussa instinctivement un soupir de joie et lendit les mains à celui qui apparaissait ainsi, dans un moment si douloureux, comme un ami.

C'était Bois-David, et, lorsqu'il aperçut Marcelle :

— Que faisiez-vous ici? dit-il. Vous êtes pâle et vos mains sont glacées.

— J'ai la fièvre pourtant. J'écoutais. J'ai tout entendu. - — Tout? demanda le chevalier.

— Oui... Et c'est horrible!... Cela est donc vrai, chevalier, qu'on va, comme cela, pour le roi, pour Dieu, pour une cause qui devrait être pure comme elle est sacrée, commettre un meurtre, sacrifier un homme, assassiner?

— Ils sont tout prêts à immoler André, dit Bois-David avec un sourire amer. Voilà où la passion et la haine entraînent les hommes. Pouah ! Qu'allons-nous faire dans cette galère? Il faut que mademoiselle de Kermadio en sorte la conscience nette comme son blason.

— Il ne s'agit pas de moi, dit Marcelle, il s'agit de M. Lafresnaic, dont ils ont juré la mort. Je veux le sauver, vous m'y aiderez.

Bois-David regarda fixement la jeune fille, dont les grands yeux noirs, d'ordinaire si doux, lançaient vraiment des flammes, et il se sentit remué jusqu'au cœur par cette émotion vraie et ardente que l'héritière des Kermadio ne prenait point la peiue de dissimuler.

LES MLSCADI.XS ^Mo

— Mademoiselle, lui dit-il, je savais que vous étiez bonne, mais je suis heureux de voir que votre cœur sait comprendre aussi les âmes hautes. Celui que vous voulez sauver donnerait sa vie pour vous, Vous avez raison, il ne faut pas qu'il meure.

Marcelle était à la lois troublée et rassurée par les paroles du chevalier : André donnerait sa vie pour elle ! Elle avait légèrement roui^i en entendant ces mots, sa joue s'était adorablement em[>ourprée ; mais, à cette émotion en quelque sorte caressante, avait rai)idement succédé une autre émotion plus sévère : il fallait sauver André Lafresnaie.

— Avez-vous un moyen pour déjouer la trame de M. de Favrol? dit-elle.

— - J'aime André, C(uume j'eusse aimé un Irère, répondit Bois-David. C'est à moi qu'il a|)partient de le détendre?, et j'engage ma parole (ju'il ne sera pas touché à un cheveu de sa tète, tant que je pourrai agir. Rassurez-vous, mademoiselle : ce meurtre projeté ne s'accomplira point, cette infamie n'aura pas lieu. Ce que votre dévouement et votre courage essayeraient vainement de faire, je le ferai, moi : André ne mourra pas.

— Il me semble, dit Marcelle, que je revis en vous entendant parler ainsi.

— J(> m'échappais déjà pour aller avertir André. Vous voyez que je prends mes précautions. Un n'a pas deux amis de cette trempe dans le monde : André sera sauvé.

— Sauvé ?

— Foi (,1e chevalier! ou j'y laisserai mes jours inutiles.

— Votre main, chevalier, dit M"'' de Kermadio de sa voix profonde et charmante.

Bois-David tendit sa main droite à Marcelle, qui la serra presque convulsivement ; puis, portant à ses lèvres la douce main fie la jeune fille :

— 11 peut m'arriver maintenant tous les désastres, dit-il avec un sourire ; je n'aurai pas à me plaindre. Je suis payé au centuple !

— Sauvez-le, chevalier ! répéta Marcelle.

— Et à bientôt, s'il plaît à Dieu ! fit Bois-David en saluant.

Il enfonça son chapeau sur sa tète et s'esquiva rapidement, tandis que Jacques de Favrol faisait connaître encoi*e à chacun des conjurés quel rôle exact lui était assigné, et pendant que Porhouét, dans l'angle du salon^ pensait à la fois à la journée à venir et à toutes ses batailles passées, combats qui n'étaient rien auprès de celui qu'on allait livrer pour donner un trône à l'enfant d'un roi.

Marcelle remonta dans son a})partcment et se mit à prier. Mais tous, sauf le chevalier de Bois-David, eussent été bien surpris de rencontrer dans les oraisons de la Bretonne et sur les lèvres de la lille des Kerniadio un nom inattendu, bien des fois répété avec une ferveur suppliante, le nom de celui qu'on menaçait, de l'homme que Bois-David allait défendre, le nom du soldat de la République, André Lafresnaie.

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