LE CHEVALIER
Le capitaine André était certain, maintenant, que l'œuvre H laquelle s'était associé son père touchait à l'accomplisseuient. Il pressentait que les conjurés de la rue de Grenelle allaient passer des paroles aux actes el de l'hésitation ou plutôt de la préparation à l'action. Sans avoir sa police particulière, comme chacun des directeurs, iVndré avait, d'ailleurs, fait surveiller la [)etite maison où les Morin l'avaient un jour accueilli. Il connaissait vaguement aussi les faits et gestes de son père. Jeanne venait de lui dire, en outre, combien elle avait- élé déçue dans l'espoir si longtemps nourri de faire renoncer le secrétaire général à ses projets, à son crime. Tout concourait donc à pousser André à agir, cest-à-dire à ne pas perdre de vue les actions de Laurent Lafresnaie.
— Ce que je veux, disait André à Jeanne, c'est empocher mon père de faire une dernière folie — il n'osait dire une dernière infamie — ou, s'il la commet, c'est racheter sa mémoire par mon dévouement à la patrie et sa trahison par mon sacrifice.
Jeanne ne pouvait pas alors s'empêcher de t(''moigner à. ce jeune homme le sentiment d'admiration profonde qu'elle
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cprouvait pour lui, et, quand elle lui répétait quil (Hait noble et qu'elle était fière de porter le môme nom que lui :
— Je ne fais rien, disait-il, que ce que tous les hommes devraient faire : mon devoir !
— Alors, reprenait Jeanne, si je vous admire, André'J c'est que je n'ai pas été gâtée par le spectacle de la grail-3j deur morale de ceux que j'ai trouvés autour de moi.
Elle songeait à Favrol, pour lequel elle n'avait plus présent qu'un mépris amer et une haine qui devenait vio^ lente, exaspérée, presque folle, lorsque livrée à ses propre^ réflexions elle songeait à tout ce quelle avait trouvé dans son amour de déception et de douleur.
Les conversations entre Jeanne et André étaient rares, au surplus; André ne faisait qu'apparaître et ne quittait guère son logis de l'état-major que pour faire cette espèce de métier de limier auquel il s'était volontairement condamné.
En quittant l'hôtel de M'"*" de la Jarrie, Bois-David eut pour premier soin de courir place Vendôme, où il comptai trouver André. Le général Dammartin avait justenien"ii cliargé le capitaine de porter un ordre au Luxembourg et de régler certaines dispositions à prendre pour des changements de casernements projetés depuis quelques jours. André devait être absent durant un lemps assez long. Le chevalier se promena un moment sur la place, regardant tour à tour, sans les voir, les étoiles qui brillaient dans un beau ciel d'août, et l'herbe qui croissait épaisse entre les pavés de biplace; il réfléchit, d'ailleurs, que la nuit présente ne pouvait pas être dangereuse pour André, et que l'important était d'avertir le capitaine dès l'aube.
— Allons dormir, se dit Bois-David, et demain, on ne m'éveillera pas, comme Alexandre au matin d'Arbelles et Condé à l'aurore de Rocroi : je serai sur pied avant le jour.
Le chevalier avait raison de ne pas attendre le retour de son ami : André devait passer une partie de la nuit au Luxembourg. Il rentra ensuite à l'état-major et il se mit au lit. Au moment où il s'habillait, le lendemain, on frappa à sa porte et il vit entrer Bois-David.
— Salut, citoyen, dit le chevalier, afl'ectant évidemment une gaieté qu'il n'avait pas.
Anilié lui tondit lu main.
— Par quel hasard?... couimenoa-t-il.
— Ce n'est pas un hasard, c'est parbleu bien une cause dune gravité exceptionnelle qui m'amène. Oui, j'ai dit gravité, et je ne me reprends pas, quoique le mot — je t'entends d'ici — ne rime pas beaucoup avec mon caractère habituel.
— (Jue se passe-t-il .** dit André sérieux. Es-tu menacé? as-tu besoin de moi.
— Je te remercie de ton ollre, fit Bois-David, et, à l'occasion, je n'attendrais pas moins de toi ; mais je vais bien t'étonner : c'est moi qui accours pour te protéger.
— En vérité? Et comment? Qu'y a-t-il donc?
Le chevalier regardait, tout en parlant, avec curiosité une petite commode qui ornait la chambre d'André, et qui représentait, incrustée en ivoire dans le bois, une scène curieuse : le Jugement de la Royauté. La Royauté comparaissait, piteuse, devant un tribunal composé de juges municipaux. Elle avait pour défenseur un singe en costume d'avocat.
— Vois-lu ce meuble? dit Bois-David ; il doit dater d'il y a trois ou quatre ans. En ce temps-là, on jugeait en ellet la royauté; aujourdiiui j'ai bien peur qu'on ne se dispose à juger la République. Dans tous les cas, elle est attaquée et menacée. Si j'étais républicain, moucher André, je t'avoue que je serais prudent et que je ne croirais pas pour cela être pusillanime.
Le chevalier connaissait le caractère résolu d'André; il suffisait de signaler au capitaine un obstacle, un danger, pour que froidement et sans fanfaronnade, André voulût franchir l'un et braver l'autre. Bois-David tenait donc à avertir André, sans exciter son audace.
— Bois-David, ritlecapitaine,jen'entendsrienaux énigmes. Que veux-tu dire? As-tu à me signaler un danger quelconque? En veut-on à mes jours? Quels que soient les ennemis que je puis rencontrer à Paris, j'en ai, ceci soit dit entre nous, vu bien d'autres ailleurs. Mais encore voudraisje que tu ne fusses pas un Sphinx; car, sur ma foi ! je n'ai rien d'un Œdipe, et je te l'avoue, je n'ai de ma vie deviné une charade.
— 11 n'y a rien que de très simple dans ce que je te dis, reprit le chevalier.
— La République est menacée?
— Les républicains d'abord, et parmi les républicains...
— Moi, sans doute ?
'— Toi.
— C'est-à-dire?...
— G'esl-à-dire que tu dois veiller absolument sur toi, et te bien persuader que les rues de Paris sont parfois plus dangereuses que les routes d'Italie et les embuscades autrichiennes.
— Vraiment?
— Absolument.
— C'est tout ce que tu venais m'annoncer?
— Tout.
— Quelle heure est-il? demanda André.
Bois-David tira de son gousset une montre au cadran entouré de jargons qui brillaient comme des diamants, et enjolivée d'un charmant émail où deux paysans, lui culotté de blanc, elle juponnée de rouge, marchaient, entrelacés, vers un petit temple de l'Amour, où brûlait sur un autel également bleu une douce flamme. Maciiinalement André jetait les yeux sur cette montre.
— 11 est sept heures, dit Bois-David.
— Eh bien, lorsque tes aiguilles auront fait le tour du cadran, je n'aurai plus de danger à courir, mon cher chevalier.
Le ton dont André prononça ces paroles surprit et émut le chevalier plus qu'il ne le laissa paraître, Bois-David comprenait que son ami avait pris quelque résolution suprême et il en était plus troublé encore. Sce|)tiqiie comme un vrai hls du xvni' siècle, le chevalier avait cependant ses superstitions. Il lui semblait donc un p(Hi inquiétant qu'à l'heure môme où il s'avisait d'avertir André, André touchât précisément à un parti-pris décisif.
Bois-David était d'ailleurs trop discret pour rien demander à André, quelle que fût la pensée du capitaine. Le chevalier se serait cru en outre parfaitement déshonoré s'il eut confié quoi que ce fût, môme à André, des résolutions, des
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projols lies conjurés do la rue de Grenelle. Il pouvait trouver infâme qu'on résolût dans ces conciliabules de sacrifier la vie d'un homme, mais il eilt donné son sang avant de rien faire connaître des espoirs et du plan de campagne de Favrol et de ses amis.
— J'ai fait fausse route en venant ici, pensait Bois-David. Je ne puis rien dire à André que les choses les plus vagues. Le mieux était de veiller sur lui à distance et de me contenter de le défendre.
Il boutonna rapidement son habit de petit drap léger, d'un ton café au lait, et se disposa à partii*.
— Ainsi, fit André, tu n'as pas d'autre chose à m'annoncer? Au moins la Gassandre antique était à peu près précise lorsqu'elle annonçait des malheurs.
— Eh bien ! la Gassandre moderne est incompréhensible, voilà tout, fit Bois-David. L'important seulement est de croire à ce qu'elle dit. Tu m'entends?
— Parfaitement. Je vais me cuirasser et mettre une cotte de mailles pour éviter le poignard des royalistes.
— Eh! eh! dit Bois-David en riant, ne nous moquons pas de la cotte de mailles ; la cotte de mailles avait du bon !
— AfTairo d'archéologie. Elle te plaît, parce qu'elle te rappelle le passé et les preux d'autrefois.
Le chevalier haussa les épaules,
— Raille à ton aise, dit-il. Adieu. Sois persuadé seulement que je t'ai donné un bon avis.
— Je suis persuadé, répondit André, que tu es l'ami le plus sûr et le plus dévoué, et je te remercie de ton dévouement, que je connais, et de ton alTection, que je te rends avec une force égale. Lorsque deux hommes comme nous, divisés par la caste et le parti, demeurent unis en des temps pareils, c'est que leur amitié était bâtie sur le roc et forte à défier les tempêtes. Embrassons-nous, Bois-David! Tu ne m'as rien dit et je t'ai compris.
Le capitaine ouvrit ses bras à son ami, qui s'y précipita sans dire un mot. Les deux jeunes gens demeurèrent ainsi, serrés, silencieux et émus ; se dégageant enfin de l'étreinte commune, ils se pressèrent la main ; puis, essayant de sourire, Bois-David s'éloigna, tandis qu'André, s'asseyant, de-
meiirait pensif, corlain maintenant que l'heure était proche où il allait avoir à lutter contre son père.
— Ainsi, se dit André, c'en est fait! Songes, espoirs, journées de gloire, tout est effacé par cette réalité somhre : la trahison va faire son œuvre, et c'est à toi de la déjouer.
Le malheureux se trouvait dans un de ces états psychologiques où, pareil à l'homme qui se noie ou an condamné qui gravit les marches de l'échafaud, on revoit, comme d'un seul coup d'(eil, toute sa vie passée, toute sa vie présente. 11 fermait les yeux et il apercevait, à côté du visage pâle et froid, résolu, implacahle, de son père, le doux profil de Marcelle, ces yeux noirs et veloutés, cette grâce et cette beauté. Etre aimé d'une telle jeune fille! L'aimer, c'était l'idéal de toute sa jeunesse vouée à des labeurs virils, aux tâches les plus rudes! S'endormir, roulé dans son manteau, sur la terre lombarde, au bruit du qui vive? des sentinelles, et s'éveiller aui)rès de celte femme, toute de charme et de bonté, quelle ivresse c'eût été pour André, si la vie permettait la réalisation de toutes ces espérances, et s'il n'y avait, à cùté des chères illusions, les déceptions et les nécessités.
— Adieu, le rôvc ! dit André en se redressant brusquement.
L'action, qui était sa vie, allait le ressaisir. Il se rendit auprès de son général, lui remit le travail demandé, déjeuna en compagnie de quelques camarades de l'état-major, et se rendit ensuite aux environs du petit hôtel de la rue de Grenelle. Rien n'y trahissait le moindre mouvement. Tout y était clos, comme d'habitude.
André réfléchit que les conciliabules ne pouvaient sans doute avoir lieu en plein jour, et il résolut d'attendre le soir pour venir rôder autour de la maison de M'"^ de La Jarrie, certain qu'il y verrait entrer Laurent Lafresnaie. Un moment, la tentation lui vint de prier un ou deux officiers de l'escorter ; mais pouvait-il confiera d'autres l'honneur même de son père? Ouoi que lui eût laissé entendre Bois-David, André se dit qu'il devait, seul, accomplir la tache qu'il s'était itnp(»sé(> à lui-même. Tout auxiliaire eût risqué d'élre un esj)i(jii.
f André croyait que la joiirnoo ne passerait pas vile, une Fbng-ue journée de thermidor, superbe, chaude, embaumée. Il fut tout surpris de voir tomber le crépuscule ; il avait lant )ensé et songé, que les heures avaient fui plus rapidement lu'il ne Teût espéré. La nuit venue, il boucla son ceinturon sur son long vêtement d'ordonnance, glissa dans ses larges poches deux pistolets dont il avait examiné les amorces, et s'achemina vers la rue de Grenelle.
— Bois-David au moins ne me reprochera pas de n'avoir point défendu ma vie, se disait-il, je suis armé.
La nuit était plus épaisse qu'on n'eût pu le croire après un beau jour. Une sorte de vapeur embrasée sortait de terre. Les boutiquiers, en manches de chemise, prenaient le frais sur le pas des portes; des commères, assises sur des tabourets de paille, discutaient et causaient politique. André saisissait en passant îles noms disparates : Bonaparte, Léoben, l'acteur Corsse, Pitt, Brunet, le Sauvage du Palais Egalité, Barras. La foule était grande au Pont-Neuf, où d(^s bateleurs attiraient le monde.
— Paris s'amuse, songeait André, ([ui ne pouvait s'empêcher de comparer l'insouciance heureuse de cette ville, à peine sortie des grandes tourmentes, à la prédiction du chevalier : « la Bépublique est condamnée ».
il avançait d'ailleurs rapidement, se rapprochant, par l'exi-ue des Saints-Pères, de la rue Guillaanip ; mais, au moment où il s'engageait dans l'aucienue rue Saint-Dominique, il s'arrêta tout à coup, apercevant devant lui un homme de haute taille, qui marchait vite et qui jeta un regard en arrière. André ne le reconnut pas, mais il le devina. C'était Favrol. Il le vit s'arrêter devant la petite porte qui s'ouvrait sur le jardin, puis disparaître en refermant sans bruit cette porte derrière lui. En quelques pas, André eut atteint le seuil de la porte; il essaya d'abord de la pousser, mais, solide et verrouillée intérieurement, elle ne s'ébranla même. pas. Si elle se fût ouverte, André était décidé à pénétrer dans l'hôtel et à forcer les conjurés, se voyant découverts, de renoncer à leur entreprise.
Le jeune homme était dans un de ces étals nerveux qui n'admettent plus l'attente et qui poussent aux actes extrêmes. 11 avait cependant encore la patience du soldat; calculant que
ce devait être évidemment par cette porte de sortie à demi secrète, faisant face à un ancien couvent non habité, que devaient s'éloigner les conjurés, il résolut d'attendre là, comme il eût guetté ronnemi, une nuit enliore, pour le mieux surprendre.
Ensuite, s'il se trouvait face à face avec Favrol, il avait des armes pour lui répondre, et s'il rencontrait son père, il, le forcerait bien enlin de reculer devant le sacrifice de son iils.
André s'assit sur un banc, dans une sorte d'encoignure, près de la porte des .Jacobins, et là, à demi caché dans la, pénombre, il attendit, croisant les bras, 'et regardant, pardessus la muraille basse, la silhouette de l'hôtel qui se dessinait vaguement, comme un fantôme de bâtiment, à travers les arbres ; et, chose étrange, tandis qu'il regardait ce logis, ce n'était plus à la conjuration qui s'y abritait que le^ capitaine songeait maintenant, c'était à cette jeune fille, qu'il avait vue un jour, quelques semaines auparavant, et^ il évoquait cette image, et il répétait ce nom : Marcelle ; et, venu pour disputer le triomphe à des aventuriers royalistes,; il oubliait tout pour se rappeler son entrevue avec M^'^ de't Kermadio, derrière ces mêmes murailles, à cette place; môme, là, dans cet hôtel qui paraissait endormi et où Marcelle habitait encore.
André éprouvait celte sorte d'hallucination qui surprend parfois la sentinelle isolée, et, songeant, l'o'il fixé sur l'ombre indistincte, il regardait et rêvait ; il laissait passer les heures, immobile, entendant vaguement au loin le bruit des roues d'un wisky, la rumeur confuse de Paris, un soir d'élé; laissant passer les promeneurs, qui ne se détournaient même pas pour regarder cet officier arrêté là. Il était tard, et la rue se faisait de plus en plus vide, lorsque le capitaine se leva, et s'en alla, par la rue des Rosiers, interroger l'entrée de l'hôlei, la demeure des iMorin donnant sur la rue de Grenelle.
Le silence était le même de ce côté que vers la rue Saint- Dominique. André n'eût pas vu entrer Kavrol, qu'il eût pu croire que la demeure était vide, morte.
Il allait revenir à son poste, lorsqu'il lui sembla que les contrevents de la petite maison s'ouvraient doucement, sous
une pression intérieure. Il s'arrêta, voulant s'assurer qu'il ne se trompait pas et, derrière la grille de la fenêtre, il aperçut une ombre, une silhouette féminine, apparaissant comme une novia espagnole h. son balcon. André s'approcha alors instinctivement, ému, attiré par cette sorte de vision à laquelle il osait donner un nom tout bas, et, lorsqu'il fut prés de la fenêtre à hauteur d'appui, il vit, avec une joie profonde, qu'il ne s'était point trompé. C'était Marcelle qui était là, Marcelle émue, tremblante, et dont le jeune homme ne pouvait apercevoir la pâleur.
— Vous, mademoiselle, dit-il, vous ici?...
— Oui, répondit Marcelle ; je me suis glissée jusqu'ici, épiant, à travers les volets, votre venue, car je savais que vous viendriez, j'en avais pour. Fuyez, monsieur Lafrcsnaie, fuyez, je vous en supplie ; il y va de votre vie. On vous redoute, on sait que vous vous êtes attaché aux pas des gens qui sont ici, on a juré de vous frapper à mort. Ne demeurez pas 'un moment de plus autour de cet hôtel, partez, et laissez-moi cette joie de vous avoir sauvé la vie peutêtre !...
— Ce n'est pas vous qui me 4ites cela, mademoiselle, ht André d'un ton calme et avec un sourire un peu triste. Mademoiselle de Kermadio ne peut conseiller à un soldat d'abandonner son poste, sous prétexte qu'il y court un danger.
— Sans doute, dit Marcelle, si le danger couru était de ceux qu'on peut braver et combattre ; mais je vous dis qu'on veut vous tuer, qu'il s'agit d'un guet-apens, et que de cette ombre qui est là, autour de vous, peut sortir, d'un moment à l'autre, quelque meurtrier. Votre courage pousserait-il donc la fierté jusqu'à courir, de gaieté de cœur, au devant des embûches? Capitaine, encore une fois, croyez-moi, si je suis là, cachée, attendant votre venue, c'est qu'il y a pour vous tianger de mort. .Je vous ai bien aperçu tout à l'heure, à travers les arbres, blotti contre la porte du couvent, dans la rue Saint-Dominique. J'ai hésité à aller droit avons pour vous dire de vous éloigner de ce coin plein de pièges. Lorsque je vous ai vu revenir de ce côté, j'ai attendu que vous fussiez à portée de ma voix pour qu'elle vous criât du moins, pour qu'elle vous répétât de fuir. Pas de fausse
honle, pas de sacrifice inutile. Ici l'on tue. Eloignez-vous, monsieur Lafresnaie, je vous en conjure !
André se sentait troublé et profonde ment heureux, heureux jusqu'à râmc, du ton vraiment inquiet que M"'' de Kerniadio donnait à ses paroles. On voyait que la noble jeune fille était prise d'une terreur sincère sous laquelle apparaissait une évidente sympathie pour l'homme qu'elle voulait sauver. André eût volontiers couru tous les dangers du niDnde pour avoir la joie un peu égoïste de jouir de l'eflroi de Marcelle. Elle comptait donc pour quelque chose la vie de l'oCficier républicain? Elle songeait donc à lui? Elle désertait donc les siens pour l'arracher au piège tendu ! André écoutait ravi, et se disait tout bas qu'il y a, même pour les malheureux, des lieures bénies en ce monde.
Ainsi le rêve enfui, le rêve sacrifié, lirréalisable rêve, le rêve d'amour, il le rencontrait sous cette fenêtre banale», derrière la vilre oi!i lui avait apparu la hgure riih''e de Morin. La parole d'espoir, d'encouragement et <le pitié lui tombait, comme une manne, tle cette demeure où il venait traquer des aventuriers. André n'était pas de ceux que la vie a favorisés : ses honheurs se composaient de peu de choses, et il se trouvait déjà satisfait de l'émotion touchante qu'il trouvait dans la voix de Marcelle.
— O'ie vous êtes bonne, mademoiselle, lui dit-il d'un ton pénétré, et qu'on est heureux de vous inspirer une seule l)r>nsée d'intérêt! Quoi qu'il puisse m'arriver maintenant, ce moment inattendu m'est doux et sacré, car j'ai rencontré votre aide, votre main tendue. Les vôtres peuvent essayer de ni'arracher la vie, peu m'importe ! Vous avez illuminé du moins, vous, un de mes jours d'une immense joie. Je suis content, car si je meurs, il y aura quelqu'un qui aura pour moi une parole de regret.
— André ! s'écria Marcelle.
l']t, interdite d'avoir prononcé ou plutcVl laissé échapper comme un cri ce nom qu'elle ne disait qu'à elle-même, elle s'arrêta; tandis que le capitaine, se rapprochant de la fenêtre et cflleurant de sa nuiin les doigts que la jeune fille appuyait contr*^ la grille, répétait avec un accent d'une tendresse uiàlc cl profonde :
— t)ui, jesuis heureux, Marcelle; heureux, parce que je
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serai pleure ; lieurenx, parce que j'ai pu mériter que voire eauir aous poussât vers moi, afin de marraclier au péril ; heureux, parce que j'ai compris, aux hésitations de votre voix, toute hi honte (h^ v(^)(re âme ; heureux, parce (|ue je vous aie revue; heureux, parce que je vous ainu^.
Marcelle roidit son hras en serrant la Itarre do fer de la fenêtre, et pencha légèrement la tète en arrière, comme si on venait de lui porter un coup au cœur. La nuit empêchait de voir à la fois la pâleur de son visage et le sourire de ses lèvres. Elle n'avait ni la force de répondre ni le courage de fuir, ('e mot, que nul ne lui avait jamais dit, cet inelVahle aveu : « Je vous aime ! » elle le recevait avec une sorte de douleur et en même temps avec une infinie volujjté.
11 y avait tant de loyauté, tant de franchise dans les accents d'André Lafresnaie ! Cet homme respirait, en quelque sorte, la droiture. Il était menacé, condamné par les conjurés, près de mourir sans doute; el cependant, sa pensée tout entière était pour ]\larcel1e, il ne songeai! (|u';i elle, il la remerciait. S'il osait lui parler d'amour, c'est qu'elle-même venait de lui dire qu'on eu voulait à sa vie el (ju'il allait mourir. Mais quel uniforme portait cet homme? L'unitorme des hieus, contre lesquels avaient comhattu l'armée du Mans et les morts de Quiheron! Oui, INlarcelle le savait et le voyait, el pourtant elle était heureuse, elle aussi, d'avoir entendu des lèvres d'André cet aveu : « Je vous aime ! »
Il continuait, d'ailleurs, à lui parler de celle alfection qu'il lui avait vouée, du dévouement et de la passion qu'elle méritait d'inspirer, de toutes les pensées qu'il avait en lui, et qui se tournaient vers elle, et, tout en parlant, sa main pressait, à travers les harreaux, la main de Marcelle, qui demeurait immohile et comme charmée sous cette douce étreinte.
Elle retira, cependant, sa main tout à coup, sous l'inspiration d'une pensée soudaine :
— Au nom du ciel, dit-elle, vous vous attardez ici, et chaque minute perdue est comme un pas nouveau fait vers la mort. Adieu, monsieur Lafi'esnaie, adieu, el partez en hâte !
— Pourquoi partir? répétait André. Ai-je jamais trouvé une place meilleure, cnlendu sonner une heure jilus clé-
mente? Si vous saviez, Marcelle, tout ce qui se passe en moi ! Je risquerais cent fois ma vie pour une minute d'une telle joie !
— Ah ! vous me torturez, André, fit M"^ de Kerniadio aveC:; un cri profond... Mais vous ne savez donc pas que je souffre de vous savoir ici, de ne pas vous avoir déjà vu quitter cette rue, fuir, en un mot, oui, fuir! Mais vous n'entendez donc pas ce que je vous dis ?
— J'entends que votre voix me parle et j'écoute. Et tout ce que vous me dites me fait l'effet d'une harmonie qui me console de tout et me fait tout oublier.
— André, dans un instant peut-être, il sera trop tard..
— J'ai osé vous dire que je vous aimais, et vous êtes' demeurée là, à celte place, et vous ne m'avez point chassé!...
— Je vous ai dit de fuir... Je vous en prie... Je vous Tordonno !...
— Vous m'ordonnez donc de retourner à la vie triste et sombre, à tout ce qui est amer, atroce et bas? Vous m'ordonnez donc de m'éloigner de tout ce qu'il y a de consolant pour moi et de beau, et de fier, vous !
— Oui, car je ne veux pas que vous mouriez, André, parce que cette mort dont on vous menace, je la redoute, et je tremble de vous voir là... sanglant... Ah ! tenez — elle baissait la voix; elle laissait tomber ses paroles instinctivement, sans songer à qui elle parlait — j'ai peur qu'on ne vous arrache à ma pensée ! Voulez-vous que je vous le dise, André ? eh bien ! oui, j"ai peur de vous perdre !
— Marcelle ! Marcelle ! s'écria André éperdu.
Au cri de joie profonde du jeune homme, Marcelle, subitement éveillée de l'espèce do songe où elle se trouvait, comprit qu'elle venait de trahir son secret, de se livrer, et eHo se recula vivement de quelques pas; mais André, joignant les mains, la suppliant de ne pas regretter ce qu'elle avait dit, laissait maintenant déborder son allégresse ardente. Elle tremblait pour lui ! Elle l'aimait donc? Elle l'aimait! André était aimé !
— Que bénie soyez-vous, Marcelle, dit-il, pour m'avoir prouvé qu'il ne faut jamais désespérer de la vie! Vous avez peur de me perdre? Oui, vous l'avez dit. Oh ! vous l'avez
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dit, Marcelle; ne reprenez pas cette chère parole qui me l'ait tant de bien. Vous avez songé à moi, qui songe tant à vous ? Maintenant, ordonnez, je vais fuir, je vais partir, je veux vivre... Savez-vous bien que l'existence pour moi, c'était le fardeau, ce matin, et que, maintenant, ce sera la joie... Oui, je vais fuir, puisque vous le voulez... Ils ne me tueront point, puisque ma mort vous atteindrait. Mais, dites-le-moi, dites-le-moi encore, Marcelle, dites-moi que j'ai bien entendu, que mon cœur ne s'est point trompé, dites-moi que, si je mourais, il y aurait une larme dans vos yeux.
— Vivez, André, répondit lentement M"^ de Kermadio; vivez. Vous ne me reverrez jamais peut-être, car ma vie s'écoulera, désormais, loin d'ici, et je ne pourrais vous dire tout haut, sans manquer à mes serments de haine contre la cause que vous servez, ce que je vous dis tout bas; mais vivez. Je vous estime couime le plus loyal des hommes. Vivez, car votre uiort me frapperait moi-même; vivez, car, moi aussi, je vous aime !
André ne répondit pas ; il prit, à travers la grille, la main de Marcelle ; il la tint longtemps serrée, et silencieusement il l'approcha de ses lèvres, sans que l'éuiotion profonde de la jeune lille se trahit par autre chose qu'un frisson glacé ; puis, d'une voix assurée et comme on jette un serment éternel :
— Adieu, dit-il, ferme et grave dans la joie la plus vive qu'il eût éprouvée jamais ; adieu, Marcelle, et à toujours!
Dans la nuit profonde de thermidor, maintenant quelques claires étoiles brillaient au ciel. Un vent tiède apportait du lointain de vagues et touchants sons de cloches. Les cœurs des deux jeunes gens battaient et leurs lèvres ne trouvaient plus rien à dire. Les immenses joies, comme les grandes douleurs, ne savent plus parler.
Alors André partit ; il jeta un dernier regard à la fenêtre déjà refermée ; il prit la direction des quais, oubliant le but pour lequel il était venu rue de Grenelle, n'ayant plus qu'une pensée, qu'un désir, vivre^ puisqu'on pouvait être heureux, et, tout en marchant d'un pas rapide, il se répétait à lui-même toutes les paroles de Marcelle.
Il ne S'apercevait point, absorbé qu'il était par sa joie.
que derrière lui, hàtaiit le pas, des hommes le suivaient, deux grands gaillards au visage à demi caché par d'immenses chapeaux et les collets de leurs carricks relevés ; puis deux autres plus petits : l'un d'aspect chétif, mais de tournure vive et singulière; l'autre rond comme un tonneau. Ces quatre hommes ne quittaient point de vue le capitaine André et marchaient silencieusement vingt pas derrière lui. Ils semhlaient s'être détachés, au moment où il quittait Marcelle, des murailles de la rue des Rosiers, à l'angle de la rue de Grenelle; ils avaient, toujours derrière André, gagné la rue Taranne, puis l'ex-rue Sainte-Marguerite et le carrefour Buci, et, au moment où le capitaine s'engageait dans lancienne rue Dauphine, ils avaient paru tenir, au coin du carrefour, une sorte de conciliabule, puis ces quatre individus s'étaient séparés, le grand s'éloignant avec le plus gros par la rue Mazarinc, les deux autres continuant à suivre du même pas André Lafresnaie.
Le capitaine n'avait rien vu ; il avait seulement hâte de regagner l'état-major, pour y songer tout à son aise au grand bonheur qui venait de lui échoir. Lorsqu'il fut près de la petite rue d'Anjou, il fut étonné d'entendre derrière ses talons des pas rapides. 11 se retourna et aperçut deux hommes d'aspect assez bizarre, évidemment déguisés, et portant, en été, de longs carricks, ce qui était au moins original ; ces deux individus paraissaient si pressés que par un mouvement habile, en se rejetant un peu à droite, André les laissa passer devant lui, tout en portant instinctivement la main à ses poches, où il sentit la crosse de ses pistolets.
Les deux hommes, surpris de l'espèce de manœuvre du capitaine, le dépassèrent, firent quelques pas encore aussi rapidement qu'ils avaient marché jusque-là; puis ralentirent leur allure, et, après s'être évidemment parlé bas, changèrent do front, comme on dit, et se retournèrent du coté d'André.
— Allons, se dit le ca[)itaine, ce sont bien des ennemis, et c'est bien à moi qu'ils en veulent.
Il jeta un coup d'œil rapide au-tour de lui. La rue était absolument déserte. On apercevait vaguement au loin les lueurs des réverbères du l*onl-Neuf. Les doux hommes, arrêtés à (juelque distance de la rue d'Anjou, semblaient at-
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tendre que le capitaine marchât vers eux. Andr('', qui n'éUiil cependant pas fort prndent, réllécliit qu'en se rejetant brusquement dans la rue d'Anjou, puis en marchant rapidement jusqu'au quai Conti par la rue de Nevers, il pourrait éviter la rencontre de ces deux individus, ce qui après tout était chose agréable. 11 fit donc mine de s'avancer sur eux ; puis tout à coup, se jetant dans la rue d'Anjou, il eut, en effet, bientôt atteint l'étroite rue de Nevers.
André avait fait là une fausse manœuvre. La rue de Nevers, vrai boyau enfoncé entre des murailles hautes, avec des pavés disjoints, au milieu desquels croupit un ruisseau irisé de ces reflets d'arc-en-ciel pourri des eaux dormantes, cette ruelle, sinistre encore aujourd'hui, offrait un facile terrain aux exploits des malfaiteurs. On pouvait s'y abriter sous les portes basses, s'y blottir derrière les bornes hautes. En la parcourant avec rapidité, le capitaine pouvait cependant encore atteindre le quai sans danger ; mais il n'avait pas fait vingt pas dans la rue de Nevers, que déjà les hommes qui l'avaient suivi rue Dauphine le rejoignaient en toute hâte. André réfléchit que le peu de largeur de la rue était après tout favorable pour que les balles d'un pistolet portassent-à coup sûr. Mieux valait donc avoir quitté la rue Dauphine. Il s'arrêta et résolut de tirer.
Il arma rapidement ses pistolets, et, se tournant vers les deux hoQimes qu'il apercevait assez bien, grâce à l'unique réverbère de la rue, qui encadrait à la fois la haute taille de l'un, l'air difforme de l'autre, et le pavé boueux de la rue laissant fort heureuseuient le capitaine André dans une ombre protectrice :
— ■ Qui va là? dit-il à voix haute.
Las deux hommes s'arrêtèrent tout net, sans répondre.
— Amis ou ennemis? demanda André.
Les deux individus gardaient toujours le même silence.
— Si vous ne répondez pas, je fais feu ! dit le capitaine.
11 n'avait point parlé qu'une détonation retentissait au bout de la rue de Nevers, du côté du quai, et qu'une balle lui sifflait aux oreilles. 11 était traqué de deux côtés à la fois.
Les deux compagnons de ceux à qui André venait de
parler avaient gagné le quai Conti par la rue Mazarinc et la rue Guénégaud et se trouvaient prêts à combattre.
André songea à Marcelle et se vit perdu, mais sans en être fort ému.
11 se rejeta vivement contre la muraille, afin de ne plus offrir de point de mire aux assaillants, et ne brûlant pas ses amorces, il glissa rapidement dans sa main gauche le pistolet qu'il tenait dans sa main droite, tira son sabre, le prit entre ses dents, arma de nouveau sa main droite du pistolet chargé et, se collant le long du mur, essaya, en s'abritant de borne en borne, de se rapprocher du quai, oii il avait plus d'espoir de salut, tout en tenant ses deux pistolets prêts à faire feu.
Par la situation qu'il avait prise, André, d'ailleurs protégé par les demi-ténèbres, pouvait être difficilement atteint par ses adversaires, dont l'un, du côté du quai Conti, déchargea encore un coup de pistolet inutilement.
André entendit même une voix rude ajouter après la détonation :
— Maladroit d'ivrogne !
— Ce sont de piètres assaillants, songeait le capitaine; il est impossible que tout ce bruit n'attire pas une patrouille. L'important est d'être encore debout quand elle viendra.
Il continuait à se rapprocher du quai. De ce côté, la rue de Nevers était littéralement barrée par deux ennemis dont André apercevait les silhouettes, l'une maigre et sèche, l'autre rondo, se détachant, comme des ombres chinoises, sur le fond plus clair des quais et sur l'horizon. (Juantaux deux autres assaillants, maintenant sortis du cercle lumineux du réverbère, André ne distinguait plus où ils pouvaient se trouver. 11 savait seulement qu'il y avait là, près de lui, la mort qui le guettait dans la pénombre.
Habitué au combat, André se retrouvait au surplus dans son élément. Lors(|u'il fut assez près du quai, il crut qu'il était temps de se déban'assor du moins des adversaires qui le guettaient de ce côté. 11 visa bien les ileux ombres noires et, pressant en même temps les deux gâchettes, il fit feu. Les deux hommes tombèrent : l'un, le plus gros, comme
une masse, en reniUuit sur le })avé le bruit profond d'une outre pleine ; l'autre, en hurlant et jurant comme un possédé. Celui-ci se releva bientôt- d'ailleurs, mais le bras cassé, essayant de brantlir une épéc que sa main inerte laissa retomber le long de son corps. C'était le maître d'armes Cadenet, l'homme de conliance de Favrol, qui, n'étant pas gaucher, n'était plus dangereux. Quant au gros ivrogne, c'était Matagrin, et Matagrin frappé en pleine poitrine, ne devait plus s'enivrer désormais.
André, à peu près libre du côté du quai, se précipita le sabre haut sur Cadenet qui tenait sa lame de la main gauche et, malgré la douleur que lui causait son bras cassé, essayait de faire bonne contenance. Le capitaine eut bientôt, d'un coup solide, arraché au robuste poignet de Cadenet l'arme que le coquin s'etlorçait de brandir ; il eut un moment la tentation de fen(h*e la tête au drôle ; mais Cadenet avait déjà reculé de quelque pas, gagnant l'angle du quai, tout en maugréant de ne pas s'être muni d'un pistolet pour avoir plus facilement raison de son adversaire. Qui pouvait penser que Cadenet lut ainsi désarmé? André le laissa disparaître. 11 redoutait plus que lui les deux hommes qui s'étaient engagés sur ses pas dans la rue d'x\njou, puis dans la rue de Nevers. Mais, à peine André en avait-il fini avec Cadenet et Matagrin, que voulant se retourner vers les autres, il entendit, à quelques pas de lui, le bruit confus d'une lutte corps à corps, sans coups de feu cette fois, une lutte sourde, acharnée, où les jurons et les cris étouiîés alternaient avec les cliquetis du fer. André ne s'expliqua point tout d'abord comment un secours lui pouvait venir de ce côté, lorsqu'il frissonna des pieds à la tète et sentit lui courir une sueur froide le long du dos en distinguant, parmi ces clameurs irritées, ces chocs et ces halètements, le son de la voix de Bois-David.
Bois-David était là! André avait entendu comme un appel et comme une plainte. C'était contre Bois-David que portaient leurs coups ceux qui en voulaient à la vie d'André ! Le capitaine sentit son cueur étreint comme dans un étau, mais son émotion fut aussi courte qu'elle fut terrible. 11 s'élança d'un bond vers le groupe à peine visible qui s'agi-
.'{.')i- ŒUVRKS COJMPLÈTES DE JULES CLARETIE
luit dans ronibro devanl lui, et, le sabre haut, comme s'il eut chargé les hussards hongrois, il se précipita du côté du chevalier en criant :
— Courage! Hardi! Me voici, Bois-David!
Un rayon mourant dcï réverbère éclairait à ])eine les conibiiltants, et Anilré devina plutôt qu'il aperçut le chevalier, (|U(' teiuiit au c(jllet le plus grand des deux hommes, tandis ([U(; l'aulre étreignait et frappait Bois-David qui, le bras levé, mais ne [)Ouvant frapper, étant serré de trop près et son armi? étant trop longue pour en faire un poignard, tenait son épée haute, comme s'il se fût mesuré avec des preux.
André, baissant son sabre, envoya un terrible coup de lame au petit homme qui tenait Bois-David par derrière. Le misérable lâcha prise et recula vivement, tandis que sou compagnon se retournait pour tenir tète au nouveau venu. Le grand chapeau qui lui couvj'ait le front tomba dans le ruisseau, et, à ce mouvement, André reconnut ou crut reconnaître l'homme ([u'il avait arrêté en Piémont, le baron de Porly, le comte de Favrol.
— Vous assassinez donc à présent? s'écria André.
Favrol tenait son épée à la maiu et pouvait maintenant satisfaire sa haine. Légèrement blessé au cou par Bois-David, troublé par l'intervention sou"daine du chevalier, par une clameur grondante (jui venait du quai, l'aventurier n'osa cependant poiut pousser plus loin les choses ; il comprit rapidement qu'à son tour, s'il hésitait une minute encore, il allait se trouver cerné dans l'étroite rue de Nevers. André était debout; le guet-apcns avait échoué. Il n'y avait qu'à battre en retraite, tandis que la rue d'Anjou était libre. Fontange, malmené par André, mais à demi protégé contre le coup de sabre par les plis de son carrick, avait déjà pris les devants.
Le comte, furieux, abandonna le terrain, tandis que Bois- David, chancelant, tombait dans les bras d'André en murmurant :
— Il était temps !
Le capitaine, serrant son ami contre sa poitriiie, sentit avec terreur un iilet de sang chaud, tombant du cou de