‹ Les muscadinsChapitre 18 sur 26 · I.KS MUSCADINS -hro · texte numérisé non relu

I.KS MUSCADINS -hro

Bois-David, eoiiler sur ses mains, et il sccria alors, plein d'un oll'roi qu'il n'avail point rossonti pour lui-même :

— Tu es blessé, Bois-Davitl?

— Une bagatelle, fit le chevalier en essayant de sourire. Favrol et Fon lange avait déjà disparu par l'angle obscur

de la rue d'Anjou; mais, vers le cjuai Conli, une dizaine d'hommes arrivaient maintenant et s'arrêtaient devant le cadavre de JMatagrin, qui barrait, comme eût pu le l'aire une barrique, l'entrée de la rue de Nevers.

André était certain que le malhem'eux Bois-David était grièvement atteint. Le coi'ps du chevalier s'alourdissait, et, si le capitaine ne l'eût pas maintenu debout, Bois-David lût eerta inement lonil)é.

— Les lâches ont joué du couteau, disait le clievalier. Mon pauvre André, j'ai eu beau faire, je suis arrivé bien tard, mais non pas trop lard, puisque tu es là, sain et sauf... Ah ! les bandits !

André avait tiré son mouchoir de sa poche et, le roulant comme un tampon, s'efforçait d'arrêter le sang qui ruisselait de la blessure que Bois-David avait re<vue. Tout à coup, une voix partie du groupe d'hommes engagés dans l'étroite rue demanda au capitaine :

— Oui va là ?

— Le capitaine André Lafresnaie, répondit André d'un ton assuré, voyant bien que c'était là quelque ronde de policiers ou de soldats.

Un homme se détacha du gronpe, et s'avançant vers André :

— Est-ce sur vous, citoyen, demanda-t-il, qu'oii a tiré les coups de feu que nous avons entendus ?

— Sur moi et sur les coquins qui m'ont attaqué. Mais aidez-moi à transporter quelque })art mon ami.

— Blessé ?

— Oui, dit André.

L'homme fit un signe à deux ou trois acolytes, comme lui agents de la police générale, qui prirent doucement Bois- David par les jambes, tandis que le capitaine le soulevait sous les aisselles, et on emporta le chevalier du côté du quai. En passant sous le réverbère, x\ndré fut frappé de la

pùlear de Bois-Duvid. Le blessé étail livide. André cint s'apercevoir encore qu'une coulée de sang partait du gilet du chevalier. A l'angle du quai, on ramassait le corps du gros Matagrin, et un des agents accourus disait en riant :

— Celui-là du moins a été arrangé comme il faut. Une balle en plein cœur !

André détourna la tète.

L'agent qui s'était approché du capitaine, et qui n'était autre que lloberjot, avait dit à ses hommes de transporter le blessé au café des Patriotes, à l'endroit môme oîi le jour de l'entrée des troupes du général Damnuirtin, les muscadins s'étaient réunis. Il n'y avait point de pharmacie dans le voisinage, et l'état de Bois-David paraissait inquiétant. Quoiqu'il dût terriblement soullrir, le chevalier continuait à suui'ire.

Machinalement, tandis qu on le transportait, il avait porté la main à son gousset et, d'un ton ironique et presque satisfait :

— Ah! dit-il, ces messieurs sont aussi des collectionneurs. Ils ont du goût, ils m'ont pris ma montre.

— Excellent moyen de se faire retrouver, murmura Uoberjot, le lieutenant de Picoulet.

H fallut cogner aux volets du café des Patriotes pour en faire ouvrir la porte. Les officieux du café, ayant entendu des coups de feu et croyant à quelque échauffourée politique, se tenaient blottis derrière leurs comptoirs. Le patron, qui venait à peine de fermer boutique, traînait déjà des matelas devant ses fenêtres pour amortir les balles. Lorsque Roberjot et ses agents frappèrent contre les volets, il crut entendre battre le rappel et, levant les mains au plafond, s'écria que le 9 thermidor et le P'' pi-airial allaient recommencer.

Il ne voulait pas ouvrir, mais l'ordre au nom de la loi l'y décida. Les matelas servirent à coucher, dans la salle bassse, sur une grande table qu'il fallut débarrasser des verres et des bouteilles, le pauvre Bois-David, tout sanglant. On alluma des chandelles, et André, tout en ordonnant à Uoberjot d'envoyer chercher, de trouver un médecin, se mit à examiner les blessures du chevalier.

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Le capitaine ne s'était point trompé : Bois-David avait ]ion seulement reçu par-derrière une blessure de la main de Fontange, mais Favrol Tavait encore frappé d'un poignard, dans le côté gauche, au-dessous du cœur. La blessure était béante et profonde. Dans le trajet de la rue de Nevcrs au café des Patriotes, le chevalier avait perdu beaucoup de sang.

André le contemplait à la luelir fumeuse de ces chandelles, qui brûlaient autour de lui comme les cierges autour d'un mort, ce visage élégant et charmant était déjà marqué par la griffe de la mort. Les vêtements du chevalier, son habit mordoré et son gilet à Heurs étaient horriblement souillés de taches rouges. 11 portait la main à son coté et, d'un mouvement instinctif, il déchirait lui-même et déchiquetait les dentelles de ses manchettes pour s'en faire de la charpie.

Les agents de Uoberjol, habitués à ces lugubres scènes, setforgaient de panser les plaies du blessé; mais, quand on soulevait à demi Bois-David pour étancher la blessure du cou, la souffrance que le malheureux éprouvait dans le côté était horrible. Une écume rougeàtre lui montait aux lèvres et il l'essuyait en hâte.

Boberjot cependant, prévoyant bien que les blessures étaient mortelles, et ne voulant pas laisser échapper les renseignements destinés à le mettre sur la trace des meurtriers, s'était approché du matelas où gisait Bois-David, et, méthodiquement, avec la froideur d'un homme qui fait son métier :

— Connaissez-vous, citoyen, les noms de ceux qui vous ont frappé?

Bois-David regarda fLxement Roberjot et, à la rapide inspection du costume boutonné, devina la profession de l'homme.

— Non, dit-il nettement.

— Vous n'avez aucun indice, aucun renseignement à fournir?

— Non, dit encore Bois-David.

Il se tourna vers André et lui prit la main, qu'il serra avec force comme pour lui dire :

— J'ai pu agir, mais je ne dois point parler!

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André baissa la lète, comme s'il eût répondu qu'il comprenait la raison de ce silence.

Le capitaine était pale, ému, et sell'orçait d'arrêter les larmes qui lui montaient aux yeux. Il prit à part Roberjot et le supplia de ne point fatiguer le chevalier.

— Il est mourant, dit-il, je le vois bien. Laissez-le en paix. Ce qu'il peut savoir, je le sais. Ses meurtriers sont des rôdeurs de carrefours, comme celui sur lequel j'ai fait feu et que vos hommes ont ramassé dans le ruisseau. Tous les renseignements nécessaires, je vous les fournirai, car c'est contre moi que le guet-apens avait été dirigé, et M. de Bois- David n'est tombé ({ue pour me défendre. Mais, à cette heure, il ne lui faut ni interrogatoire ni fatigue, il ne lui faut qu'un médecin.

Roberjot s'inclina et se retira, faisant également signe à ses hommes de s'éloigner du blessé ; tandis qu'André, S3 penchant sur le corps du chevalier, lui disait tout bas avec une voix profonde et pleine de pleurs étouffés:

— Mon pauvre Bois-David, pourquoi ne m'as-tu point laissé tomber à ta place?

— Es-tu fou? dit le chevalier en se relevant légèrement pour s'appuyer sur son coude, aiin de regarder André bien en face. Pour qui me prends-tu? Je savais qu'on en voulait à ta vie... Ne devais-je pas t'aider à la défendre?... Et, parbleu, sans moi, ces deux misérables... Ah ! ils connaissent l'endroit où il faut frapper... Je soulfre... A boire!

— De l'eau, demanda André.

Roberjot prit des mains d'un officieux et tendit à André, qui l'approcha des lèvres de son ami, un verre rempli d'eau fraîche.

Bois-David but avec avidité.

— Cela soulage, dit-il... Du diable si je croyais que ce soir je serais couché dans un cabaret, sur un lit improvisé, comme un roué qui a trop bu de Champagne !

11 continuait encore à sourire. Le chevalier voulait mou- I ir comme il avait vécu, impertinent pour la douleur comme pour 1 existence, et tombant avec grâce, à la française.

Il avait cependant des accents d'une mélancolie qui pénétraient André jusqu'au [)rorund du cœur:

— L'important, vois-tu? tlisait-il, c'est que tu sois là, loi, utile à quelque chose, debout, sain et sauf, moi, déçu et ennuyé, couché et gracié de la viel... Je pouvais plus mal finir...

— xMais tu es fou, lu ne mourras pas, tu vivras, répétait André avec elTusion.

— Bagatelle! Tu sais le cas que je fais de mes jours. Un zeste de citron m'est aussi indilférent. J'ai étudié de trop, près les hommes de ma foi et je n'ai pas comme toi un prétexte pour vivre. Dieu nous préserve des royalistes que j'ai vus à l'œuvre! Quelle folie!... Ah! j'aurais dû tomber en Vendée ou sur le Rhin, contre l'ennemi... Mais je meurs pour un ami... Cela vaut mieux peut-être encore... Ta main, André !

André lui prit la main : elle brûlait.

— Au moins, continua le chevalier, que mon escapade ne soit pas inutile... Veille sur toi... On veut t'assassiner, je te l'avais dit, tu l'as vu... Défends-toi... Vis, André^ vis, toi qui peux être heureux, qui peux être aimé.

André frisonna et songea à Marcelle.

— Elle t'aime, dit tout bas Bois-David avec un beau sourire transfiguré... Elle aussi, comme moi, doit être dégoûtée des basses intrigues auxquelles on a mêlé son nom... Pouah ! Les coquins!... Si tu savais...

11 s'arrêta court, effrayé de l'idée qu'il pouvait trahir un secret, ce secret fût-il celui de ses meurtriers.

Bois-David regarda André, qui, silencieux, ne lui adressa aucune question, ne lui demanda d'ajouter aucune parole. Le soldat savait trop comment on meurt pour son devoir.

André se sentait d'ailleurs un peu énervé et absorbé par une autre inquiétude. Le médecin attendu ne venait pas, et Bois-David s'affaiblissait visiblement de minute en minute.

André jetait autour de lui des yeux inquiets et se sentait pénétré d'émotion par le triste spectacle de ce café tout en désordre, envahi par des agents de police pressés autour d'un mourant.

Les chandelles fumeuses jetaient leur clarté tremblotante sur les faces rudes des agents; dans un coin, Roberjot écri-

vait, SOUS la dictée (Tim de ses hommes, les renseignements pris sur la levée du cadavre de Matagrin. On voyait sur la table les pistolets du gros homme et l'épée de Cadenet ramassée dans la boue. Les gens du café allaient et venaient eiïarés, tandis que Bois-David s'était comme assoupi, évanoui peut-être, tandis que le capitaine, frappant du pied, répétait entre ses dents :

— Et le secours qui ne vient pas !

Le tableau était à la fois vulgaire et terrible. Ce jeune homme élégant couché sur une table vineuse, ces mouchards groupés autour de leur chef, ce cafetier effrayé et ennuyé, ce moribond et ces indilTérents rassemblés dans la même salle, tout paraissait à André fantastique et ironique.

— Le chevalier, se disait-il, était-il donc fait pour mourir au coin d'un carrefour et de la main d'un royaliste?

Il s'entendit brusquement appeler par Bois-David et se tourna vers son ami, qui avait rouvert les yeux et se tenait à demi levé, les prunelles égarées, avec une expression de visage toute différente de son caractère habituel.

— André, André, répétait-il ; viens, André. Il faut fuir, vois-tu... Ce serait folie de lutter avec de pareilles gens. André... André...

Le capitaine saisit les mains du chevalier et le regarda bien en face ; mais les yeux de Bois-David étaient fixes, vagues, et sans cette lumière de l'entendement qui est comme l'éclair où se lit la pensée.

André sentit un frisson le saisir. II avait vu mourir tant de gens autour de lui, qu'il connaissait ces signes avant-coureurs de l'agonie.

— Mon ami, dit-il au chevalier; Bois-David... Tu m'appelles... C'est moi !

— Veux-tu que je t'avoue, continuait le chevalier, secoué j)ur le délire; je n'ai plus la foi... Ils l'ont usée en moi par

leurs mensonges... La politique? Comédie!... Le dauphin? Un enfant trouvé... Régine? Une aventurière!... Favrol? Lu traîh-e!... Et ils la gouverneraient, notre France!... Est-ce possible?. . Ils sont insensés!... Je te le dis, insensés... Seulement il faut l'éloigner... En Italie, va en Italie... Paris,

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c'est un coupe-gorge... J'aurais donné ma vie pour mon souverain!... Oui, foi de chevalier !... Mais des histrions qui mettent à un enfant le masque d'un roi... Ce qu'ils veulent, ce sont des honneurs... Ah! l'abnégation, voilà une vertu qui est rare !... Je tê jure qu'ils t'attendent là, au coin de la rue... dans l'ombre... Es-tu armé au moins? Quand ils me tueraient, la perte ne serait pas bien grande ; je ne crois plus à rien, à rien, tu entends... Laisse-moi croire encore à l'amitié et prouver que j'y crois !

André n'avait jamais éprouvé une douleur semblable à celle qui lui tordait le cœur. Il se penchait sur le corps de Bois-David qui laissait tomber ou jetait ces paroles d'une voix tantôt basse, tantôt saccadée, entrecoupée de soupirs. Le délire du malheureux torturait son ami, qui lui pressait les mains ou qui s'etTorgait d'arrêter Fhémorrhagie des blessures.

Tout à coup Bois-David, d'un geste saccadé, repoussa le capitaine et fit un mouvement comme pour se jeter hors du matelas sur lequel il était couché.

André l'y maintint avec force, s'écriant d'un ton plein d'angoisse :

— Où vas-tu? que fais-tu?

— Laisse-moi, dit Bois-David, qui répondait moins à cette question qu'aux suggestions de son délire, tu sais bien qu'il ne faut pas qu'on enlève Barras... Barras enlevé, c'est la France aux mains de ces oiseaux de proie... Mon pays ! La France de Bayard et de Turcnne livrée à un Favrol !... Non, non, je l'en empocherai... Cela t'étonne?... Je suis le chevalier de Bois-David... Mon oncle est mort à Fontenoy, et mon grand-père àDenain... Je te dis qu'ils faisaient de la patrie un tripot !... Laisse-moi ! laisse-moi !

Et, se débattant contre l'étreinte d'André, le mourant voulait se précipiter en bas de la table qui lui servait de lit. Il regardait, de ses yeux fixes, les agents groupés autour de Roberjot, et, baissant tout à coup la voix :

— Ne le leur dis pas à ceux-là, fit-il en étendant la main vers les policiers; ils sont peut-être vendus au complot... Mais qu'on n'enlève pas Barras !... O^i on protège Barras, ou, dès cette nuit, la République est morte.

Une sueur glacée perlait maintenant aux tempes d'André,

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qui enirc voyait, sous les paroles délirantes du chevalier, quelque vérité'atroce, la révélation de quelque machination épouvantable : « Qu'on protège Barras ! » Ce cri du mourant, que Dois-David n'eût jamais laissé échapper si l'agonie n'eût amené, en des mots désordonnés, sa pensée à ses lèvres, cet avertissement lugubre, André était certain qu'il n'était pas seulement dicté au malheureux par la fièvre, mais par la vérité : Barras était menacé. Les complices du comte d'Entraigues avaient creusé autour du directeur quelque piège profond. Peut-être Laurent Lafresnaie avait-il luimême conduit toute cette partie du complot? André redoutait tout, excepté un attentat direct contre la vie des chefs de l'Etat. Mais l'égarement de Bois-David laissait tout entendre et livrait le secret véritable. Barras menacé, André avait pour devoir de le défendre. Il essaya cette fois d'arracher encore à son ami des lambeaux de révélations, suppliant le moribond, lui parlant, l'appelant, lui prodiguant les mots all'ectueux d'autrefois. Tout était vain. Le chevalier n'entendait pas. Il continuait à répéter ses phrases incohérentes, à désigner à André des adversaires imaginaires, à lui redire encore qu'il fallait fuir.

André était désolé. Il ne saurait rien, il n'obtiendrait rien de cette intelligence dont la mort prenait déjà possession.

Le capitaine se sentait doublement inquiet; il voyait, sans le pouvoir sauver, son ami mourir sous ses yeux, et il savait que cet être qui emportait une partie de sa vie, cet ami cher et dévoué, emportait en même temps un terrible secret, d'où dépendait peut-être le salut d'un peuple.

Vainement André essayait-il de remettre maintenant Bois-David sur la voie en lui répétant le nom de Barras, que le chevalier avait prononcé tout à l'heure, le mourant n'entendait pas, il ne répondait plus que par monosyllabes incompréhensibles. Cette fois, la vie s'en allait.

— Misère! disait André en se frappant le front. Je ne saurai rien, et il y a là un danger terrible.

H sentit que la main de Bois-David étreignait puissamment la sienne et que les doigts du chevalier entraient en quelque sorte dans sa chair, qu'ils pétrissaient. Il se pencha plus avant sur lui, pour lui répéter tout bas à l'oreille :

— Barras! Qui menace Barras?

Le chevalier, sans dire un mot, tourna alors vers son ami des yeux d'où le délire avait soudain disparu et qui semblaient rassérénés et calmes, comme un ciel d'été après un orage. André ne devait plus oublier ce regard profond, tendre, plein d'atîection et de loyauté, dernier regard de ce vaillant jeune homme, à qui le sort laissait du moins lajoie de mourir en apercevant une dernière fois l'homme pour lequel il donnait sa vie.

Bois-David contempla un moment André, dont il serrait toujours la main à la briser; puis, d'une voix qui n'avait déjà plus rien de vivant, une voix douce, apaisée, semblable à un murmure :

— Au Luxembourg, dit-il, va au Luxembourg!

11 baissa légèrement la tète et demeura étendu sur le matelas qui lui avait servi de lit mortuaire. André le regardait toujours, vraiment beau avec son charmant sourire, les yeux hxes maintenant, immobile, et il eût été tenté de lui parler encore, mais peu à peu il sentit dans sa main se glacer la main de son ami, et lorsqu'après un effort il se dégagea de l'étreinte suprême, le bras roidi de Bois-David retomba, pendant à terre, au moment oi^i le médecin attendu franchissait le seuil du café des Patriotes.

Le médecin arrivait trop tard. 11 hocha la tète après avoir examiné les blessures et déclara qu'il eût été d'ailleurs inutile de soigner la blessure reçue au côté par Bois-David.

André, écrasé, demeurait debout et immobile auprès de ce noble jeune homme qui venait de mourir pour lui. Il songeait. Tout le passé d'une amitié profonde lui revenait, amer maintenant et sombre. Ainsi, de cet esprit, de cette àtne, de ce cœur, qui avaient été Bois-David, il ne restait rien, rien qu'un cadavre!...

— Et peut-être, se disait André en songeant maintenant à son père, peut-être le chevalier est-il encore le plus heureux de nous deux.

— Entin, dit une voix derrière lui, si le pauvre diable est mort, vous l'avez vengé, capitaine!

Et Roberjot, qui s'était approché, montrait l'épée de Cadenet et les pistolets de Matagrin.

— Non, répondit André froidement, je ne l'ai point vengé, mais je le vengerai !

Kobei'jot venait au surplus de le rendre à la réalité de la dure situation. « Va au Luxembourg », avait laissé échapper Bois-David mourant. Le capitaine, tète nue, déposa sur le front du chevalier le baiser d'adieu du compagnon au compagnon; il se redressa, enfonça, d'un brusque mouvement, son tricorne sur sa tète, et, après avoir donné au médecin l'adresse du chevalier de Bois-David, essuyant une dernière larme, il sortit du café des Patriotes, et remonta vivement vers le Luxembourg.

Une horloge sonnait justement une heure du matin. Tout ce drame épouvantable s'était passé en quelques heures rapides.

— Quel mauvais rêve ! songeait André.

Et la terrible nuit n'était point finie.

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