‹ Les muscadinsChapitre 19 sur 26 · DEUX II < ) M M E S · texte numérisé non relu

DEUX II < ) M M E S

Le (liroctoiir Barras avait donné, pondant cetto soiréo du 19 thermidor, un thé, comme c'était la mode, à quelques intimes. Son maître d'hôtel, Petit-Pont, s'était même surpassé dans la confection des brioches, qui représentaient l'Europe domptée par le Directoire. Barras, après ces quelques heures de causerie, et ne voulant pas remettre au len- (lemain les affaires sérieuses, avait résolu d'aller discuter chez Rewbell, en compagnie d'Augereau, les mesures à prendre devant l'évidente réaction qui emplissait Paris. Les rapports de police ne tarissaient pas sur la peinture des dangers qui menaçaient la République. 11 ne s'agissait même pas seulement des complots cachés, mais de conspirations en plein jour. Les comaiissaires du bureau central, chargés d'étudier Y esprit public^ racontaient que la malveillance excitait et dirigeait les plaintes contre les directeurs en répétant qu'eux seuls étaient la cause des maux qu'on endurait; les ouvriers des ateliers se plaignaient de manquer d'ouvrage, les habitués du café Valois maugréaient tout haut contre la République; au café Corazza, on chantait sans façon les couplets les plus audacieux ; (hms plusieurs spectacles, on remarquait beaucoup de femmes qui avaient des croix de Malte sur leurs éventails, et même des profils, des

silhoiiPlfcs noires de Louis XVI ot Marie-Antoinette. Les cadeuptfes se montraient partout, on en remarquait plus qu'à l'ordinaire. Des femmes — ivres, il est vrai — avaient, à la Halle, crié devant tous : « Vive le roi ! »

Ces petits symptômes, joints aux agitations des assemblées, étaient bien faits pour donner à rélléchir à ceux des directeurs qui défendaient résolument la République. Barras, Hewbell et La Réveillère-Lepeaux avaient donc résolu de tenir, loin du Lxembourg, où l'on pouvait les épier, une conférence nocturne, et le thé de Barras avait peut-être servi à faire croire aux huissiers et habitués du palais que le directeur demeurerait sans nul doute la nuit au Luxembourg. Les complices de Jacques de Favrol comptaient, ils l'avaient déclaré, sur le départ de Barras, et ils devaient, dans le trajet du Luxembourg au domicile privé de Rewbell, s'emparer du plus puissant des trois directeurs prêts à agir. La trahison avait ouvert aux partisans de la royauté les portes du palais, et Porhouët, armé, des pistolets dans ses larges baies bretonnes, avait pu occuper, comme un factionnaire qu'on pose à son poste, le seuil sur lequel il était chargé de veiller.

Le vieux chouan était venu sans nulle crainte, comme il eût marché au feu ou au supplice, et là, droit et fier, redressant sa haute taille, il était demeuré, semblable à une statue, à la place qu'on lui avait ordonné de défendre.

11 savait que de son dévouement dépendait un peu la réussite des projets qu'il était venu seconder à Paris. En entrant au Luxembourg, il avait fait le sacrifice de sa vie.

Lorsqu'il s'était éloigné de l'hôtel de la rue de Grenelle, le vieux Porhouët avait à la fois pris congé de M"" de Kermadio et de celui qu'il appelait /e roi.

Devant l'enfant endormi, il s'était lentement agenouillé, sans bruit, pour ne point troubler le sommeil du pauvre être frêle et pâle, puis il était sorti, décidé à mourir pour le dauphin.

Devant M'"" de Kermadio, le paysan avait incliné ses cheveux gris et il avait dit à l'héritière de ses maîtres :

— Mademoiselle, si je meurs, souvenez-vous que je n'ai aimé comme je vous aime qu'un autre être en ce monde, ma pauvre fille ISlarianne. et pleurez-moi un peu, car j'au-

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rais donne pour vous C(^ltc oxistonco quo jo vais avec joie risquer pour mon roi.

Et Marcelle, tremblante et tour à tour menacée dans ce qu'elle avait de plus cher, embrassant le bon serviteur, l'avait, lui aussi, conjuré de vivre.

Tous ces dangers courus faisaient peur maintenant à la jeune fille, non pour elle, mais pour ceux qu'elle aimait, et elle ne se sentait plus contre la République cette haine ardente qu'elle avait ressentie autrefois en Bretagne, lorsque les siens luttaient contre les bleus.

Elle n'avait plus horreur que du carnage, du sang versé, et de ces pièges qui menaçaient tantôt le capitaine André Lafresnaie, tantôt ce vaillant Pierre Porhouët.

— Dieu vous garde, Porhouët ! lui dit-elle.

El le paysan était parti, content d'aUer faire son devoir.

On lui avait dit d'empêcher toute personne venue du dehors de pénétrer jusqu'à Barras. La porte qu'il défendait ainsi conduisait par un long corridor aux appartements particuliers de Barras. Le directeur, en sortant du Luxembourg, descendrait sans nul doute par les grands escaliers qui donnaient sur la cour intérieure. Là, les huissiers et officiers convertis par Favrol ne permettraient pas qu'on pût s'approcher de la voiture du directeur, si Barras sortait en équipage, ou de sa personne, si, pour moins attirer l'attention, il se rendait à pied chez Rewbell,

Porhouët avait été introduit dans le Luxembourg par l'homme qui, au carrefour de Buci, lui avait dit les mots de passe convenus. Il avait suivi aveuglément ce guide et, sans connaître, du rôle qu'on lui faisait remplir, autre chose que sa consigne et le danger couru, il était demeuré au seuil des appartements de Barras, le dos contre la muraille, les jambes croisées, et les mains appuyées sur ses pistolets. Encore une fois, on l'eut cru pétrilié, cloué au parquet comme à son devoir.

— Nul n'entrera là, se disait le Breton en regardant la porte close, nul ne fera un pas de ce côté, à moins qu'il ne m'ait étendu ici, frappé à mort. Il faudra enjamber mon corps pour toucher à cette serrure.

Il redressait sa taille hairte et robuste. Il se sentait fier de

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sa mission. Lui, pauvre paysan d'un bourg inconnu, i| collaborait à cette œuvre immense: la réédilication d'uri trône ! Cette pensée qui le hantait le rendait plus heureux, que si on lui eut donné, avec le tilre, le château des Kermadio. Se dévouer pour son souverain, c'était son rêve ; succomber pour sa foi, c'était son espérance. Il y avait chez le vieillard de singuliers et sublimes appétits de martyre. Depuis que sa fille était morte, il n'avait eu qu'vm grand amour, le dévouement à cette chose invisible, insaisissable, la royauté, qui lui semblait, à lui, l'incarnation de la" divinité sur terre. Et voilà qu'il touchait à l'heure oii sa soif de sacrifice allait être élanchée ! Pieux et croyant, le vieux Breton avait envie de remercier le souverain maître (jui faisait de lui son élu.

Le capitaine André Lafresnaie ne se doutait point de l'obstacle inattendu qu'il allait rencontrer devant lui.

Hâtant le pas, marchant vers le Luxembourg avec une in(iuiéludo qui faisait son allure plus rapide, oubliant les dangers qu'il avait courus tout à l'heure, ne songeant qu'à arriver jusqu'à Barras, André sentait son sang bouillir à cette idée que peut-être déjà le Directoire était frappé dans l'un de ses membres.

Il ne savait rien de précis ; pour mieux dire, il ignorait tout, car l'adieu du mourant ne lui avait point permis même de deviner quel piège on tendait aux chefs du pouvoir exécutif. Mais il était pris d'une sourde rage à cette pensée que tout ce qui lui arrivait de terrible, tout ce qui menaçait la République, était en partie l'oeuvre de son père, et il songeait à maudire ce nom de Lafresnaie qu'il portait et qui était celui d'un traître.

Tout en se dirigeant vers le Luxembourg par les rues désertes où il eût souhaité cette fois rencontrer le poignard de Favrol, André se demandait ce qu'il ferait si, à la porte (lu palais, la sentinelle lui refusait l'entrée.

— Allons, se dit-il, je suis fou ! N"ai-je pas le mot d'ordre de l'état-major? N'ai-je pas cent fois, dans les petits appartements même, porté des dépêches au directeur? J'entrerai. D'ailleurs ce nom de Lafresnaie ouvrirait toutes les portes. Le fils du secrétaire général de la police, comment donc!

Un fonctionnaire si dévoué à la République. On outro partout.

Il serrait avec rage, tout en marchant, la poignée de son sabre.

De loin, lorsqu'il apercent, du fond de la rue de Tournon, la masse sombre et la coupole du Luxembourg, il eut du moins une pensée d'espoir.

Les environs du palais était vides. Il ne s'était donc rien passé de tragique, car tout événement attire la foule. Le palais dormait.

Tne sentinelle cria :

— Qui vive?

André répondit en donnant le mot d'ordre. On le prit pour un officier de service; on le laissa passer.

Aide-de-camp du général Dammartin, André connaissait encore le mot d'ordre intérieur du palais. Il pénétra facilement dans la cour intérieure et un lieutenant lui demanda ce qu'il venait faire.

— Parler au directeur Barras.

Le lieutenant salua. André fut satisfait. Si le directeur eût été absent, l'officier l'en eût averti. Il se précipita, par un des grands escaliers, vers les petits appartements du directeur.

Son cœur battait : il lui semblait que dans quelque coin du palais, il allait rencontrer Barras, assassiné, sanglant et pâle, comme il venait de voir le pauvre Bois-David.

Il gravissait hâtivement les marches des escaliers, un peu surpris de ne rencontrer que des couloirs vides, et ne sachant point que l'or de d'Entraigues et des Anglais, répandu par Favrol, avait éloigné de son poste plus d'un serviteur du Luxembourg.

Les lampes d'albâtre éclairaient les corridors déserts ; André traversait des salons où il ne rencontrait personne. La vague lueur de la nuit claire entrait par les hautes fenêtres dont elle dessinait les silhouettes sur les tapis ornés d'attributs romains. Ces appartements muets prenaient ainsi des aspects étranges, comme les cloîtres des romans d'Ann RadclifFe.

André connaissait à peu près les détours du Luxembourg;

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il se dirigeait comme s'il eût guidé une troupe contre lonnemi, vers les appartements privés de Barras, certain du moins que là il trouverait quelqu'un à qui parler, un huissier ou un officier de garde, à défaut de Barras lui-même. Un moment, André eut un mouvement de crainte. Il crut s'être perdu à travers les appartements, et, chaque minute étant précieuse, il se dit avec effroi que peut-être ce retard causerait la perte de celui qu'il venait sauver. Fort heureusement, il se retrouva vite dans son chemin. Il suivit un petit couloir donnant dans une bibliothèque qu'il connaissait pour y avoir attendu plus d'une fois les missions <le Barras à Tétat-major général.

En sortant de cette bibliothèque, on rencontrait une longue galerie donnant sur une petite porte qui conduisait aux appartements mômes du directeur.

— Cette fois, se dit André, j'arriverai à temps!

Le capitaine traversa la bibliothèque, franchit l'entrée, et se trouva dans la longue galerie au bout de laquelle il allait enfin retrouver Barras.

Deux fenêtres éclairaient celte galerie, et là encore la lumière du dehors donnait aux objets cet aspect fantastique qu'ont les choses par les belles nuits.

André s'engagea rapidement dans la galerie, lorsque du fond de cette sorte de couloir, une voix rude lui cria d'un ton bref :

— Ne faites plus un pas!

Et le capitaine entendit le bruit sec des batteries d'armes à feu qu'on apprête.

En même temps, il apercevait, se détachant sur le fond blanc de la porte, une forme humaine, immobile et droite.

Un homme de haute stature était là. André, le prenant pour une sentinelle, répondit par le mot d'ordre de la journée; mais il fut étonné d'entendre cette étrange sentinelle répondre aussitôt :

— Je ne connais pas vos mots d'ordre. N'avancez pas ou je fais feu.

— Si vous ne savez point les mots d'ordre de la place, lit André, qui êtes-vons donc? Je suis, moi, le capitaine André Lafresnaif.

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L'ombro iioiro fit un mouvement rapide, et André entendit riionime s'écrier, étonné à son tour:

— Vous?

— Puisque vous me connaissez, répliqua André, rangezvous. Il faut que je parle au directeur à l'instant même!

— C'est pour que nul ne parle à Barras qu'on m'a mis ici, répondit fermement Ihomme qui était là.

André, stupéfait, s'avança, espérant reconnaître, grâce à la lueur du dehors, le visage de l'inconnu.

— Qui ètes-vous? lui dit-il encore.

— Un soldat comme vous, et qui obéit à sa consigne.

— Il n'y a pas de consigne qui puisse empêcher un républicain dévoué de conjurer le plus grand des périls! 11 faut que je parle à Barras !

— Qui vous a dit que je suis républicain? fit l'inconnu avec une expression de bravade.

— Si vous n'êtes pas des nôtres, que faites-vous ici?

— Ici est mon poste de combat. Visage découvert, capitaine. Vous m'avez dit votre nom, je vous dirai le mien. Moi, je m'appelle Pierre Porhouët.

— Porhouët! s'écria André en reculant effaré.

Ce seul nom était une révélation. La présence du Breton dans le Luxembourg prouvait à André combien, cette fois, les conspirateurs étaient puissants et audacieux.

— Porhouët ! répéta le capitaine avec une sorte d'égarement. Et, dans une même vision, il apercevait à la fois son père, et Favrol et leurs complices se ruant à l'assaut du Directoire, tandis que la figure pâle de Marcelle lui apparaissait toute mouillée de larmes.

— Oui, moi, reprit le chouan avec fermeté. Moi qui ai juré de le défendre jusqu'à la mort, ce seuil que personne ne doit franchir; moi qui veille, comme le chien de garde, sur la proie qui va être à nous, et qui vous dis : « Capitaine, éloignez-vous sur votre salut, car il y va de la vie de l'un de nous deux. »

André voyait qu'il allait se heurter là contre un eftrayant obstacle. Il n'avait plus devant lui un de ces batteurs d'estrade comme ceux qui venaient de lui disputer passage rue de Nevers, ni un de ces conspirateurs habiles, prêts aux

transactions, comme il y en avait tant autour de Favrol. Il avait depuis longtemps reconnu dans le vieux Porhoiiet une âme fière, et le Breton n'eût-il pas touché de si près à M"'' de Kermadio que le capitaine Lafresnaie lui eût encore gardé un viril sentiment d'estime. André saluait partout le courage.

Le jeune homme reculait donc devant la nécessite épouvantable où il se trouvait tout à coup. S'il eût rencontré en face de lui un autre adversaire que Porhouët, l'hésitation n'eût pas été longue. Tirant son sabre, il se fût précipité sur lui, quitte à tomber sous ses balles. Les détonations, du moins, eussent, en répandant l'alarme dans le palais, servi le projet d'André et averti Barras. Mais Ihomme qui était là, c'était Porhouët, c'est-à-dire, en même temps que l'être que Marcelle aimait le plus au monde, un honneur vivant, une conscience droite, un de ces ennemis qu'on salue en les combattant.

André pouvait-il risquer de tuer cet homme? Devait-il le livrer, en appelant aux jugements d'une commission militaire? L'hésitation était terrible, et André s'enfonçait les ongles dans la paume de ses mains en se répétant avec rage :

— Le temps passe ! le danger presse I 11 va être trop tard !

Mais, par un phénomène de magnétisme moral facilement compréhensible, les mêmes tempêtes de la pensée grondaient chez Porhouët autant que chez André. Les mêmes questions douloureuses se posaient devant l'esprit du chouan. L'ennemi que le sort envoyait à Pierre Porhouët, c'était justement l'officier républicain qui s'était interposé entre le pcnhas breton du paysan et les menaces de la foule; c'était ce jeune homme (bjnt la loyauté éclatait dans sa voix, dans ses gestes, dans chacune de ses paroles. Et voilà celui contre lequel Porhouët dirigeait les canons de ses pistolets, voilà l'adversaire qu'il fallait sacrifier à l'œuvre commune! Le vieux Porhouët en avait déjà comme un frisson plein de courroux, et il hochait la tête tout en demeurant fixé au seuil qu'il devait défendre.

— Monsieur, dit-il alors d'une voix bourrue, je vous en jii'ic, monsieur, retirez-vous... .!(» vous dis que j'ai juré de

ne laisser entrer personne... Je serais capable de vous tuer, vous qui m'avez défendu et qui avez pris la défense de -M"*^ de Kermadio... On n'oublie pas ces choses-là; mais quand on a un devoir, vous le savez bien, on le remplit... rs'avancez pas, ne cherchez pas à venir à moi, je vous répète que j'ai juré... Tenez, je suis prêt à vous supplier de reprendre le cheuiin par lequel vous êtes venu. Ah! si je vous tuais, moi, je serais un malheureux, voyez-vous! N'avancez pas ! n'avancez pas!

André se sentait frémir à cet accent* ému, profond, un peu brutal et d'autant plus sincère, et il sentait que rien, aucune menace, ne pouvait avoir d'action sur un homme aussi résolu que Porhouét.

Le chien de garde se ferait écraser plutôt que de ne pas obéir à son maître.

Les idées du capitaine s'entre-choquaient dans son cerveau. 11 se tpouvait en quelque sorte face à face avec l'Impossible. Un seul espoir lui restait; il y avait dans l'accent dont Porhouët avait parlé une telle émotion contenue, une telle conviction de douleur mâle, que le jeune homme crut avoir trouvé le moyen d'attendrir le vieux chouan. Ce n'était ni par la force ni par la menace qu'on pouvait avoir raison de Porhouët; il fallait s'adresser en quelque sorte non à sa tète dure de Breton, mais à son cœur qui, sans nul doute, était accessible.

— Porhouët, dit le capitaine André, vous savez bien que ce que vous me demandez, me retirer, faire bon marché. de ma mission et de mon devoir, est impossible. Vous avez dit la vérité : il faut que je meure, tué de votre main, ou que je franchisse cette porte. Vous avez juré de ne laisser pénétrer personne; j'ai juré, moi, de parler à l'instant au directeur Barras. Laissez-moi passer !

— Jamais ! répondit fermement Porhouët.

— C'est donc un duel entre nous, fit André. Cette main dhonnête homme qui est la vôtre, je voudrais la serrer dans hi mienne, et il faut qu'elle tienne l'arme dont vous allez me frapper !

— J'ai juré ! répéta Porhouët.

— Vous avez juré de tuer un homme qui vous estime et vous aime, soit. Vous le tuerez donc, car le sabre que j'ai

au côté restera 'dans le fourreau, et c'est un adversaire désarmé'qui marche vers vous^

— Non, non, s'écria le paysan avec une sorte de terreur ; ne venez pas, ne venez pas, monsieur !

Et convulsivement il serrait entre ses doigts ses pistolets, comme s'il eût eu peur de faire feu malgré lui et d'un mouvement involontaire.

A mesure que le chouan se troublait, André reprenait son sang-froid, et il était maintenant bien décidé à donner sa vie.

— Ce n'est pas Pierre Porhouët qui me tuera, pensait-il; c'est mon père. 11 saura du moins ce que coûte à laver l'honneur d'un nom.

Porhouët se dressait contre la porte et se reculait comme pour fuir l'approche d'André, qui avançait. Il semblait maintenant au vieux Breton qu'il allait commettre un crime. Que de fois pourtant, àPatTût, il avait attendu jadis les bleus au passage ! Mais ce n'était pas, comme aujourd'hui, une voix connue qu'il entendait à son oreille, ce n'était pas un homme tel qu'André qu'il fallait abattre. Porhouët souhaitait que le capitaine, tirant son sabre, le lui enfonçât dans la gorge. Il avait peur de tuer; il se disait qu'en mourant il ne manquerait pas à son serment, et, d'un ton rauque, éperdu, il répétait, comme eût rugi une bcte fauve acculée :

— N'avancez pas, au nom du Dieu vivant et de Notre- Dame, n'avancez pas?

— Vous direz, répondit froidement André, vous direz à iM"' de Kermadio que le capitaine Lafresnaie est tombé en lui envoyant un dernier adieu.

Et il fit un pas vers Porhouët dont les mains tremblaient.

— Je vous dis que je vais vous tuer, fit le paysan. Allezvous-en !

— \^ous ferez feu sur moi, et vos pistolets avertiront les gens du palais, dit le capitaine ; voilà pourquoi je veux mourir. Allons, feu !

— Ah ! sainte Vierge ! c'est de la folie ! Vous ne passerez pas, vous ne passerez pas !

La douleur du robuste vieillard était telle, et si vraie, et si éloquente, que le capitaine même, eu ce terrible moment, en fut touché.

Il s'arrêta, passa brusquement sa main sur son front, et, comme illuminé d'une résolution soudaine :

— Voyons, dit-il, oui, c'est de la folie. Je ne veux pas avoir pour meurtrier un homme tel que vous. Sommes-nous faits pour nous entr'égorger ? Je vous estime et je vous aime !

— On m'a dit de garder cette porte, je la garderai !

— Mais, derrière cette porte, il y a un homme qu'on va assassiner peut-être !

— Cet homme, c'est Barras. Il est de ceux qui ont assassiné mon roi.

— Ah ! c'est le roi que vous croyez servir?

— Oui, mon souverain et mon maître!

— -Qui vous le dit?

— Ma conscience.

— L'homme qui vous a envoyé là est un traître et un lâche! Traître à son pays, comme il serait traître à ce roi dont il vous parle !

— Traître et lâche? Et qui donc!

— Le comte de Favrol.

— Vous savez que c'est M. de Favrol?

— Je sais tout; je sais que mon père est des vôtres, je pouvais vous livrer, j'ai préféré vous combattre. Je pouvais vous jeter à la justice, j'ai mieux aimé mourir. Qu'en ditesvous?

Il se faisait une sorte de révolution terrible dans les pensées de Pierre Porhouët. On ne lui avait jamais parlé ainsi. Jamais il ne s'était trouvé en lutte avec un pareil sacrifice. La loyauté d'accent, la mâle vigueur des sentiments généreux d'André, désarmaient le chouan éperdu.

André comprit qu'il fallait agir fortement, par les mots d'honneur, de vertu, tirés de sa propre conscience, sur l'àme en ce moment hésitante de Porhouët.

Résolu à ne pas poursuivre, le jeune homme voulait pourtant essayer de sauver le vieux Porhouët, en lui arrachant en même temps des mains une existence qui pouvait servir à venger Bois-David.

— C'est Favrol qui vous a commandé de frapper. Feu ! vous dis-je encore, feu ! Porhouët, répéta André en avançant toujours.

— Ce n'est pas M. de Favrol, c'est l'ordre du roi !

— Quel est le roi qui vous ordonne d'allumer la guerre dans le pays? Vous n'aimez donc pas votre patrie?

— Le salut de la patrie est dans le retour de ses anciens maîtres. C'est sous le drapeau du roi que, marin, j'ai servi sous le Grand Dailii; c'est le drapeau du roi que je veux voir replanté au faîte des Tuileries !

Perhouët se dit que, si le capitaine faisait un pas, les pistolets le couchaient par terre. Mais, par une inspiration nouvelle, tirant de sa conviction et de son cœur des accents inattendus, André jeta de nouveau le paysan dans un inexprimable trouble, où Porhouët ne distinguait plus ni le droit, ni le mal, ni le devoir, ni la haine.

— Mais c'est impossible, Porhouët, écoutez-moi! lui ditil d'an ton déchirant. Non, vous ne savez pas ce que vous faites ! Non, vous ne servez pas votre roi ! Non, votre œuvre n'est pas utile à la patrie ! Cette France que vous aimez, cette France que vous avez défendue autrefois, en mer, vous ne la rendez pas aux héritiers de votre souverain, vous la livrez à l'étranger, à l'étranger, entendez-vous ! à l'ennemi, à ceux qui voulaient partager notre sol, à ceux que vous avezcombattus, à ceux que vous avez vaincus!

— (îe n'est pas vrai ! dit Porhouët avec la colère aveugle de quelqu'un qu'on force à voir clair.

— L'ennemi de votre pays, vous le détestez comme moi^ Porhouët, reprit André, vous avez été soldat, vous savez que cela est infâme de verser le sang de ses frères. Eh bien ! ce que vous n'auriez jamais fait, à bord de votre navire, en veut vous le faire faire ici, en France, ce radeau qui se débat contre la tempête, et que les éléments et les étrangers assiègent à la fois! Porhouët, voyons, Porhouët, ce pays, ce pays qui n'est pas seulement la Bretagne, mais la France, vous l'aimez, n'est-ce pas, vous l'adorez?

— Comme j'adore mon roi !

— Votre roi n'était que le serviteur de la nation! Votre roi eut-il livré la patrie aux Anglais?

— L'Anglais! s'écria Porhouët éperdu, avec un rugissement.

— Eh bien! oui, l'Anglais, l'Anglais qui paye de son or les complots contre la République; l'Anglais, qui jette ses

guiiiéesà ceux qui couspironl coutre la putrie; rAiiglais qui vous a armé, vous, contre moi, el qui fait agir ceux qui vous ont envoyé ici pour aider à assassiner Bai'ras!

— Assassiner?... Je vous ai dit qu'on faisait justice !

— Comment appelez-vous Facle d'un homme qui en arrête un autre dans un piège, qui le garrotte et l'égorgé? On a' voulu me tuer, moi, tout à l'heure, et c'est un des vôtres qui a donné son sang pour moi : Bois-David...

— Monsieur le chavalier?

— !Mort, tué par votre comte de Favrol !

— Ah mais ! dit Porhouët avec une expression de douleur profonde, je deviens fou, moi, je deviens fou!

Sa tète, en elfet, s'égarait. Tout ce que lui disait André, cette langue inconnue que parlait le capitaine, lui brûlait en quelque sorte le cerveau. La patrie qu'il avait servie, la France, qu'il avait aimée, l'Anglais, la haine de tout marin de la côte française; tout allumait à la fois dans cette àme fruste, naïve et vierge, une tlamme inattendue qui, pour Porhouët lui-même, éclairait sa conscience et le faisait, stupéfait, se rendre compte, pour la première fois, de ce qu'il était lui-même.

Il se rappelait avec ellroi tout ce que Favrol avait dit dans l'hôtel de la rue de Grenelle, et le nom de Pitt et celui de l'Angleterre et ces alliances qui lui avaient déjà fait, là-bas, monter la rougeur au front.

Il sentait maintenant une sueur froide perler à la racine de ses cheveux gris, son cœur battait à se rompre sous le scapulaire qu'il portait sur la poitrine.

11 avait abaissé les armes qu'il tenait tout à l'heure dirigées contre le capitaine André, et, semblable à un lion dompté, il regardait, avec des yeux farouches le visage de ce jeune homme qu'il n'apercevait que dans une pénombre vagiR^, à la pâle lumière du dehors.

André fit brus(|uement les derniers pas vers Porhouèt. 11 était si rapproché de lui maintenant, que sa main pouvait toucher les mains du chouan; il semblait que, malgré l'obscurité, les prunelles de ces deux hommes se rencontrassent brûlantes d'une même flamme.

Emporté par la conviction qui débordait de son âme, An-

dré tendit à Pierre Porhoiiët des bras à la fois persuasifs et| suppliants, et lui montrant la porte devajit laquelle le pay-" san dressait (oujours sa haute taille :

— Ecoute, Porhouët, dit-il d'une voix entraînante.-j L'homme qui est là, qu'il soit républicain ou royaliste, aj servi la ])atrie comme toi, il a combattu l'Anglais comme[ toi, il a couru comme toi les dangers de la tempête et del l'abordage. Alors que tu étais marin dans l'escadre de Sufi'ren, il était capitaine de vaisseau à tes côtés, et les mêmes balles siftlaient autour de ses cheveux et de ses épaulettes. Il a troue de son épée les habits rouges des marins de l'amiral Hugues comme tu les as déchirés de ta hache. 11 était à Praya, il était à Sadra, il était partout, et lui en haut, toi en bas, égaux parle dévouement, vous êtes des compagnons de péril. L'homme que tu veux tuer est un frère d'armes, Porhouët : il a aimé ce que tu as aimé, la patrie; il a combattu ce que tu as combattu, l'étranger. A l'heure qu'il est, il tient encore dans ses mains le renom et le drapeau de la France! 11 a les mêmes haines qu'autrefois, et il donnerait sa vie, tout-puissant et fortuné qu'il est, pour combattre les ennemis que tu sers. Veux-tu t'allier à Pitt et à l'i^nglais? Veux-tu mettre ta vie en jeu dans la partie de l'étranger? Veux-tu qu'on dise que, pour défendre son roi, Porhouët a })lacé sa main généreuse dans la main de l'ennemi de son pays ? Fais feu sur moi, ne me laisse point passer et va aider les amis à tuer l'ancien capitaine de vaisseau Paul Barras, directeur du pouvoir exécutif de la République française.

C'en était trop pour l'âme troublée et si profondément remuée de Porhouët. Tout ce qu'il entendait l'inondait comme d'une lumière intense. 11 poussa un cri de douleur atroce et se précipita comme un fou au devant d'André; tout ce qu'il refoulait en lui, depuis un moment, d'émotions farouches éclata comme s'ouvre un cratère; il jeta loin de lui les pistolets qu'il tenait, et, portant ses mains à son front brûlant, douloureux comme s'il allait se briser :

— Laissez-moi! laissez-moi! dit-il.

Et d'un geste insensé, frappant du pied la porte qu'il était chargé de défendre :

— A moi! à moi ! 11 y a un assassin de ce côté ! cria-t-il, comme pris brusquement d'un accès de folie.

André était stupéfait.

Le malheureux l*orhouët haletait comme un taureau blessé.

— L'Anglais! l'Anglais! répétait-il avec rage. L'or des habits rouges! Eh bien! Non, non! les marins du grand Bailli ne servent pas la cause de l'Anglais !

La vieux Breton, le combattant des croisières des Indes, se redressait sous la veste du chouan.

La rude voix de Porhouët avait retenti, comme un appel, dans les corridors du Luxembourg, et son pied, en enfon- «;ant la porte qui commandait l'entrée des appartements de Barras, avait empli toutes les salles vides et sombres d'un formidable bruit inattendu.

André entendait déjà, au fond des appartements, les pas pressés de gens qui accouraient en hâte, attirés par les cris.

— Il est perdu ! se dit-il en songeant à Porhouët.

Le chouan, immobile, croisant les bras comme un martyr qui eût attendu le supplice, répétait machinalement :

— Qu'on me tue, j'ai trahi le serment, mais j'en avais prêté un autre, celui de n'être jamais l'allié de l'Anglais !

— Fuyez, Porhouët, lui cria André — car on accourait vers la galerie oii se teuaient les deux hommes.

Le chouan ne bougeait pas.

— Venez donc, dit encore André en prenant Porhouët à bras-le-corps et en l'entraînant vers la bibliothèque oîi il le poussa brusquement, en lui répétant en hâte les mots de passe.

— Partez, et tout droit devant vous, je vous en conjure à mon tour, dit le capitaine.

— Oui... fuir... oui... J'avais juré pourtant...

— Sur mon honneur, Porhouët, c'est la patrie même que vous sauvez !

— J'avais juré... '

André lui redisait les mots d'ordre, que le vieux chouan répétait machinalement, tout en s'éloignant comme poussé par une autre volonté que la sienne. Lorsque Porhouët eut traversé la bibliothèque, André referma sur lui la petite porte, longea en hâte la galerie, et se précipita vers les appartements de Barras au moulent oîi un (lot d'huissiers,

(lolliciers, do soldats et de valets, accouraient, quelquesuns à demi velus et demandant d'oii venait tout ce bruit.

— C'est moi, répondit André. Il me fallait parler au directeur, et la porte était verrouillée. Où est Barras? demanda-t-il avec angoisse.

— Le directeur s'éloigne à l'instant.

— Âh ! tonnerre, dit André, il est trop tard 1

— Non, peut-être la voiture est-elle entrée dans la cour d honneur.

André se précipita, suivi de la plupart des ofliciers, dans l'escalier qui conduisait à la grande cour du palais.

— Pour quelques instants, tout serait-il perdu? songeaitil avec colère.

La voiture de Barras était encore dans le palais. Le directeur avait fort heureusement passé un assez long temps à défaire sa toilette. André courut au cocher et lui fit signe d'attendre au moment où il touchait déjà ses chevaux.

Barras, un peu étonné, passa la tète hors de la portière. "*

— Oui va là? demanda-t-il.

— Moi, citoyen directeur.

— Qui, vous?

— Le capitaine André Lafresnaie. All'aire importante. N'allez pas seul, cette nuit, sans escorte, chez le citoyen Rewbell.

— En vérité ?

— On veut s'emparer de votre personne. La conspiration est bien ourdie, citoyen directeur; je vous en conjure, prenez une escorte.

— C'est un soldat qui me conseille la prudence? fit Barras souriant.

— Oui, citoyen directeur, un soldat justement, car il s'agit dune all'aire de guerre. Vous serez attaqué, si vous êtes seul ; on vous respectera, vos collègues et vous, si l'on aperçoit autour de votre voiture les sabres de vos gardes.

— L'avis est absolu, capitaine?

— Absolu, citoyen.

— Marbeaux! appela Barras.

Un aide de camp se détacha d'un groupe assez nombreux (jui s'était formé autour d'André Lafresnaie.

LES MUSCADINS 3l)l

— Commando;? vingl hommes à cheval, dit Barras. L'aide de camp salua et s'éloigna en hàtc. On entendit

bientôt au loin un appel de trompette.

— Si vous avez rendu service au directe^ir, citoyen, fit Barras au moment oii les gardes à cheval vinrent se ranger autour de la voiture, les fers de leurs montures frappant le pavé, qui jetait des étincelles, vous avez bien servi la République et je m'en souviendrai !

U salua de la main André, qui s'inclina.

— Le sort a été pour nous, pensait le capitaine. Le fils aura cette fois vaincu le père.

Puis, songeant à la face livide et à la poitrine sanglante du chevalier :

— Mon pauvre Bois-David, dit André presque tout haut, c'était donc toi qui devais payer pour le capitaine La- Iresnaie ?

'M)2 ŒUVIŒS COMPLÈTES DE JULES CLAI'.ETIE

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