JEANNE ET ANDRE
André venait de passer par une série d'épreuves vraiment écrasantes. Depuis son départ d'Italie et son arrivée à Paris, dans l'espace d'un long mois, il avait éprouvé plus de serrements de cœur et de déceptions, supporté plus de malheurs que dans sa vie tout entière. La plus cruelle de ses souffrances était peut-être la mort du malheureux chevalier ; elle lui semblait atroce et injuste. Bois-David s'était presque inutilement sacrifié pour son ami. Il succombait, lui innocent, sous le poids de la haine de Favrol.
L'immense joie qu'eût éprouvé André de l'eutretien furtif qu'il avait eu avec Marcelle disparaissait devant l'elTroyable réalité de ce crime : l'assassinat de Bois-David. Il ne songeait plus qu'à son ami.
Absorbé dans cette pensée unique, le capitaine passa le reste de la nuit dans sa chambre, accoudé à la fenêtre ouverte et regardant, sans voir, dans la nuit.
Le jour le surprit, pâle et brisé, dans cette attitude accablée et songeuse.
11 fut d'ailleurs bien vite averti par une ordonnance. Toutes les troupes étaient consignées. Le général Augereau avait pris pour la journée des mesures graves. André enten dit les officiers, ses camarades, parler d'un complot formidable qui devait éclater. Les agents de la police avaient saisi, chez un distributeur d'imprimés, plusieurs milliers
ilarficlios portant une proclamation du Comité roijaliste, (jiii faisait connaître à la population les Conditions de la paix.
C'était l'afliche rédigée par Favrol et imprimée par les compositeurs du journal le Thé. Mais l'imprimeur n'avait eu garde de la contre-signer, et le distributeur chez lequel on l'avait saisie soutenait jusqu'ici qu'elle sortait d'une imprimerie clandestine, dont il ignorait lui-même remplacement.
Le bruit se répandit en outre que Barras avait couru, la nuit précédente; un grand danger et que, sans le dévouement d'un officier qu'on ne nommait pas, le directeur fût probablement tombé cette fois entre les mains des royalistes.
En outre, les ofliciers parlaient d'un drame sanglant dont la rue de Nevers avait été le théâtre. On y avait ramassé deux hommes morts, dont l'un, reconnu pour un émigré du nom de Matagrin, était très certainement un agent subalterne du roi de Blackenhouif/.
André écoutait sans dire un mot les propos divers de ses collègues.
Toutes ces nouvelles étaient graves et expliquaient facilement les mesures prises par le commandant en chef de l'armée de Paris.
André dut se résigner donc à faire tout d'abord son devoir de soldat. Mais, durant la journée, il fut mandé devant le juge instructeur de la section du Pont-Neuf, pour expliquer <i la justice l'attentat dont il avait été victime.
André se trouvait dans la chambre du général Dammarlin lorsqu'on vint le quérir ainsi.
— Comment, fit le général, c'est donc vous, capitaine, (|ue ces coquins ont attaqué ?
— C'était moi, mon général.
— Et vous ne le disiez pas?
— La chose est trop triste. Je voudrais effacer de ma pensée toutes les images de cette nuit.
Il fallut bien cependant qu'André fît au général, comme au juge de la section, le récit de cette lutte atroce dans la petite rue sombre. 11 le lit simplement, sans parler de luimême, ne donnant un rôle courageux dans ce drame qu'au chevalier de Bois-David.
'^6i- OKUVlJES CO.MI>LÈTi:s DE JULES CLAUETIE
— Un nom de muscadin? lit un des officiers présents.
— Un nom de héros! dit André avec fermeté.
Le général Dammartin félicita le capitaine et lui laissa la journée libre. La citation du juge instructeur était d'ailleurs plus pressante que l'ordre même du général Augereau.
André répondit à l'instruction comme un homme qui n'entend pas dire tout ce qu'il sait. 11 ne voulait point, par exemple, déclarer qu'il avait reconnu parmi les meurtriers de Bois-David le comte de Favrol. Livrer ou accuser Favrol, c'était accuser ou livrer Laurent Lafresnaie.
Il voulut laisser croire à la justice que le guet-apens avait été ourdi par des malfaiteurs vulgaires. La présence de Malagrin, qui possédait un dossier plus criminel encore que politique, ne contredisait nullement l'assertion.
Le vol commis par le petit Fontange, la disparition de la montre que portait Bois-David, constatée par le rapport de Boberjot, donnaient absolument raison au capitaine.
Sa déposition terminée, il s'achemina rapidement vers la police générale, voulant avant tout parler à son père.
Après avoir tout fait pour lui épargner une poursuite, un soupçon, il avait hâte de lui crier en face tout ce qui grondait en lui de courroux et de mépris.
André entra cette fois, tète haute et presque menaçant, dans le cabinet de Laurent Lafresnaie ; mais quelle que fût la résolution qui le poussait, il ne pût s'empêcher de s'arrêter, le cœur serré, en apercevant le visage assombri, creusé, émacié, livide de cet homme qui était son père. i
Laurent Lafresnaie avait l'air d'un vieillard. L'œil éteint, la lèvre pendante, comme écrasé sous une obsession terrible, il regardait fixement les papiers entassés devant lui et au milieu desquels ses yeux ne distinguaient que des lignes noires sur du blanc. Sa pensée était ailleurs, bien loin, vers; Jeanne ou vers André.
Il releva rapidement le front et parut surpris en aperce vant justement son fils..
Un éclair passa dans ses prunelles sans flamme. âH
11 ne dit rien et se leva comme s'il eût voulu sortir. ''^™ André l'arrêta d'un geste bref qui étonna un peu le secrétaire général.
LKS MUSCADINS 305
Le jeune homme avait un air impératif qui ne lui était pas luibituel.
— Vous avez donc à me parler? demanda Laurent Lafresnaie d'une voix lente.
— Oui, répondit André avec autorité.
Il regarda autour de lui, comme pour dire : Sommesnous écoutés ?
— Vous pouvez tout dire, fit le secrétaire général en répondant tout haut à la question muette.
— Eh bien, dit André, vos complices ont donc commencé leur œuvre?
— Après?... répondit Laurent Lafresnaie froidement.
— Ils ont tué un homme, un ami, quelqu'un qui serrait hier votre main et qui s'est jeté entre ma poitrine et leurs poignards.
— Bois-David!
— C'est pour moi que Bois-David est mort. L'homme qui la tué et qui voulait me frapper, c'est Favrol. Ah ! la pente est fatale, et tout est logique ici. Il y a un mois, vous conspiriez; aujourd'hui, vous assassinez!
— Sur ma parole...
André interrompit brusquement son père :
— Sans le chevalier, ce n'est pas à son logis qu'on eût rapporté un cadavre; c'est chez vous, et ce cadavre eût été le mien. Je vous l'avais pourtant dit que je voulais donner ma vie pour vous épargner un crime ! Vous ne le croyiez pas... Maintenant il y a un mort, et, foi de soldat, je regretterai toujours que ce ne soit pas moi!
Le secrétaire général s'efforçait de demeurer froid et de garder, même devant son fils, une attitude glaciale, presque ironique, comme si tout eût glissé sur lui comme l'eau de pluie sur un marbre.
Il semblait répondre à André, qui lui parlait de Bois- David : « Qu'est-ce que la vie d'un homme au temps où nous vivons ? »
— Que vous plaigniez ou non le chevalier, dit-il alors, ce qui est certain, c'est que sa mort doit être vengée.
— La justice suivra probablement son cours, fit Laurent Lafresnaie.
— La justice croit à un assassinat commis par des ban-
.'11)6 (ii:UVRES COMPLÈTES DE JLLES CLARETIE
dits, elle ne devinera point que c'était le lils du secrétaire général de la police qu'on voulait égorger. Mais ce que la justice ne sait pas, je le sais, et vous le savez. Il faut que l'avrol soit châtié, châtié par moi !
— Favrol?
— Je l'ai tenu dans cette ruelle au bout de mon sabre I Ah 1 le misérable, avec quelle joie je lui payerais, le fer à la main, la dette de Bois-David!
— Eh bien ! dit Lafresnaie, à votre aise. Faites-vous justice vous-même.
— Où demeure cet homme? demanda André.
— Croyez-vous donc que je vais vous livrer son secret?
— Dussé-je passer toutes mes nuits à la porte de la rue de Grenelle, je le retrouverai, je vous le jure.
— Encore une fois, ne serait-il pas plus simple de faire entourer l'hôtel par un piquet de soldats? Une poignée de hussards suffirait pour escorter Favrol et moi et nos complices.
— Je vous ai dit que je voulais faire justice, je ne vous ai pas dit que je voulais dénoncer.
— Ce sont là des mots, et nous reprenons, je crois, un entretien épuisé, fit Lafresnaie avec une certaine hauteur. Vous venez vous plaindre de M. de Favrol? Prétendez- vous que je vous aide à le jeter au bourreau? Que m'importe cet homme! Mais il sert mes projets. A ce titre, il m'est sacré, el, de par Dieu! j'espère bien que notre entreprise, qui échoue aujourd'hui, réussira demain.
— Demain comme hier, vous rencontrerez les mêmes obstacles.
— Barras ne sera pas toujours averti de nos projets !
— Barras a été prévenu par moi, et pourquoi, si vos assassins me manquent encore, ne pourrai-je pas toujours être présent et debout contre vous ?
— Soit, dit le secrétaire général. C'est tout ce que vous avez à m'apprendre ?
— Tout.
Lafresnaie ht un geste comme pour dire à son fils qu'il était temps de prendre congé.
— Ainsi, s'écria André avec colère, ce que je vous dis là, le danger que j'ai couru, le crime qu'on a commis, tout ce qui
LES MISCAUINS . 367
se passe, tout ce qui nous entoure et nous menace, rien ne ^ous émeut. Ouel homme ètes-vous donc?
Je suis, répondit Lafresnaie en rendant chacune de jes paroles coupante comme une lame d'acier, je suis un lomnie qu'on a blessé, outragé, un homme qui souffre et se fenge !
— Vous venger de qui?
— De toi !
— Et que vous ai-je fait? dit André avec un cri de douleur profonde.
— Ce que tu m'as fait?
Lafresnaie eut dans les yeux un échiir menaçant, mais qui s'éteignit. Il s'interrompit et, regardant André en face :
— Demande à la femme qui porte mon nom ! dit-il froidement avec une expression sinistre.
— Jeanne ! fit André.
Ce nom de Jeanne sur les lèvres d'André, fit à Lafresnaie l'etïetd'un coup de couteau. Le malheureux chancela, mordu et tordu par la jalousie, et il brisait entre ses doigts une plume qu'il ébarbait avec colère, tout en marchant à travers son cabinet.
— Oue pourrait donc m'apprendre Jeanne que vous ne puissiez me dire vous-même? demanda le jeune homme.
Lafresnaie frappa du pied, et brutalement, comme un homme qui porte un coup droit :
— Est-ce donc pour son amant qu'une femme a des secrets? dit-il.
Cette fois André chancela, étourdi. Cette insulte inattendue, ce soupçon vil, cette foudre tombant, l'anéantissaient plus que tout ce qu'il avait supporté et bravé depuis la veille.
Jusqu'à présent, quelle que fut la succession rapide des épreuves, il avait gardé la perception nette des situations et des choses. A présent il lui semblait qu'il rêvait.
— C'est Jeanne que vous soupçonnez? dit-il lorsqu'il fut un peu revenu à lui-même.
Il ne disait môme pas : « C'est moi que votre haine soupçonne. » 11 songeait tout d'abord à innocenter la pauvre Jeanne, qu'il aimait d'une fraternelle affection, si dévouée et si profonde.
368 (tLVKliS CO-MPLÈTES DE JULES CLARETIE
Laurent Lafresnaie avait passé sa main sous son gilet et comprimait, en pressant sa poitrine, les palpitations douloureuses de son cœur. Douleur morale et douleur physique, cet homme souffrait horriblemenl.
Il contemplait avec une colère intestine le visage de son fils, se disant, amer et mauvais, comment des traits si purs pouvaient cacher des trahisons si noires. Alors il fermait les yeux avec rage et domptait la colère folle qui l'eût fait, pour un peu, se précipiter sur André comme sur un ennemi.
Jaloux et haineux, Laurent Lafresnaie devenait comme pris de folie.
11 ne répondait pas à André, et le lils avait beau prier, aller au-devant d'une explication qui eût dissipé peut-être cet horrible malentendu, impass-ible et glacé, Lafresnaie ne semblait pas écouter : il ne sentait que d'atroces réponses lui venir aux lèvres, tandis que son fils parlait.
André était à bout de supplications. Le Secrétaire général lui fit signe, encore une fois, de se retirer, et le capitaine, qui était entré menaçant dans le cabinet, en sortit comme écrasé sous un soupçon qui lui faisait l'effet d'une hideuse tache d'huile. 11 s'en trouvait souillé à ses propres yeux, tant l'accusation était atroce et la trahison vile.
— Mon père est fou ! répétait André en s'éloignant. Quelle pensée a pu lui venir? Sa tète s'égare.
11 aimait mieux croire à un pareil malheur qu'à la réalité d'un soupçon chez Lafresnaie. L'égarement de son père expliquait aussi, pour son malheureux fils, la conduite que tenait M. Lafresnaie dans le complot ourdi par Favrol.
— Notre nom est maudit, pensait encore André. Pauvre Jeanne !
C'était vers Jeanne qu'il se sentait maintenant attire. Il avait besoin de la voir, de lui demander par quelle aberration d'esprit Laurent Lafresnaie avait pu croire à l'infamie dont il venait de parler.
Jeanne était malade, couchée sur une chaise longue à dossier en forme de lyre.
Elle eut un sourire triste et profond lorsque Eglé eut introduit auprès d'elle le capitaine André.
LES MU!=;rADiNs 369
Le visago boiilovorsô du joiino honinio Tout (railleurs iivorli bien vite qu'ollc allait trouver une nonveilo douleur ,sans doute dans un entretien qui lui apportait d'ordinaire une consolation.
— Mon Dieu! dit-elle en se soulevant légèrement, qu'y a-t-il?
— Je viens de voir mon père, répondit André d'un ton muer, où il y avait à la fois un rire convulsif et des larmes éloiiffées. Il est insensé. Perdu d'ambition, entraîné par des misérables, c'est nous maintenant, c'est vous, Jeanne qu'il accuse !
— Je le sais, répondit Jeanne doucement.
Le Ion de résignation dont cette parole fut dite surprit profondément André.
Il semblait que Jeanne, cette Jeanne exaltée, fébrile, des derniers jours, n'était plus la même. Un calme soudain l'avait apaisée ; mais cet apaisement maladif parut plus redoutable à André que l'exaltation précédente.
I^es yeux étranges de Jeanne conservaient seuls, dans son visage pâle dont le teinl mat était devenu presque livide, une tiamme intérieure, une ardeur qui décelait, malgré le calme apparent de la femme, quelque orage cacbé.
— Je le sais, dit-elle encore de sa voix adoucie. Votre père m'a tout dit; il m'a frappée au cœur, mais je le méritais. Je suis une misérable !
— Vous, Jeanne? fit André avec une compassion profonde et comme si, devinant quelque secret all'reux, il en absolvait d'avance la malheureuse.
— H y a une sanction à toutes les choses de ce monde, André, dit-elle en hochant la tôte. L'ignoble soupçon de votre père, qui vous atteint, vous, la loyauté, l'honneur, la vertu, tout ce que j'estime et vénère, ce soupçon, oui, je méritais qu'il vint ainsi s'abattre sur ma joue.
— Jeanne... murmura doucement André, comme pour arrêter sur les lèvres de la jeune femme quelque douloureuse confidence.
Mais elle éprouvait, elle aussi, l'àpre volupté de confes- >er une trahison qui l'étouffait, un crime dont elle n'était pas la seule coupable. Elle avait soif d'un confident qui l'allégeât de son remords et de ses tourments en les partageant ;
ollo était au surplus dans une de ces heures où les paroles vous montent du cœur aux lèvres, comme si la poitrine humaine était trop étroite pour contenir certaines immenses douleurs.
— C'est mon châtiment, voyez-vous, André, continua Jeanne avec un accent apaisé de malade, et tout ce que je souffre, je ne dois pas me plaindre de le soulTrir.
Il semblait qu'il se fût fait une transformation dans cette femme. Les nerfs étaient tombés, comme on dit, et, sans la flamme verdàtre de ses prunelles, on n'eût jamais pris cette sorte d'enfant pale et blonde pour la malheureuse affolée de la soirée du Luxembourg.
— Oui, reprenait-elle. Je suis une misérable, André, j'ai commis cette chose infâme, une trahison. J'ai trompé, j'ai menti, moi qui trouve le mensonge odieux et bas. Oh ! il faut me pardonner; je saurai me punir, je vous le jure ! El s'i vous saviez ce que j'ai souffert! On devrait mourir avant de supporter de pareilles douleurs. Je ne sais pas comment ce corps frêle a pu résister à tant de nuits passées dans les larmes, à tant de mornes journées désespérées et sans consolation.
— Pauvre femme! dit André en lui prenant les mains. Pauvre Jeanne!
— Oui, pauvre Jeanne, oui, car, si coupable que je puisse être, André, le soupçon qui m'atteint en vous atteignant aussi est trop hideux. Je vous le dis, j'ai failli. Je me suis laissé entraîner par le plus audacieux et le plus menteur des ; hommes. Un comédien, un aventurier, un lâche ! Mais, si votre père avait droit de me punir, du moins ne devait-il pas croire à l'infamie dont il prétend que nous sommes coupables.
Fille s'était soulevée et assise sur sa chaise, hochant la tête, les mains croisées, et, entrecoupant ses paroles de petits éclats de rire convulsifs, elle redevenait peu à peu la femme nerveuse et exaltée qu'elle était naguère.
— Vous avez raison, disait-elle, il faut qu'un homme soit fou pour croire à de telles bassesses ! Quelle ironie ! Je lui crierais la vérité, la vérité absolue, il ne la croirait pas. Et il croit à cette honte? Un fou, oui, c'est un fou. Mais le plus horrible, c'est que l'être vil qui a fait germer — je le jure-
rais, je le sens — ce soupçon en lui; celui, qui nous a désignés, l'un et l'autre à sa haine, c'est le misérable à qui, insensée que j'étais, jo me suis donnée. Oh! celui-là, vous le connaissez, vous le haïssez, André; mais, sur ce qu'il y a de vrai ici-bas, vous ne le haïssez pas autant que je le hais.
— Favrol ! dit André ! c'est Favrol !
Il laissa échapper un rire amer. Il devait donc retrouver partout le nom de cet infâme !
— Parbleu ! oui, c'est Favrol, continua Jeanne. Et quel autre que Favrol serait assez lâche pour accuser une femme après l'avoir trompée ? quel autre que lui aurait combiné celte vilenie, de vous séparer de votre père en excitant sa jalousie contre vous ? Car il a fait cela, .le reconnais son (l'uvre dans ce qui nous accable. 11 y a des gens qui signent tout ce qu'ils font.
— Favrol ! murmura André en serrant les poings ; il faudra pourtant bien que j'aie mon heure contre lui !
Jeanne regarda le capitaine avec un sourire bizarre, énigmatique et profond, dont l'intensité menaçante échappa à André; ce ne fut là d'ailleurs qu'une sorte d'éclair fugitif, et le visage de la jeune femme reprit son expression de tristesse sombre.
— Il ne faut pas me maudire, André, reprit-elle; le crime dont je m'accuse, je l'ai expié. Entraînée vers ce misérable par la pitié, le voyant proscrit, me laissant aller à le plaindre, je me suis bien vite éveillée de ce songe ; mais dans quel bourbier ! Vous m'avez vue parfois préoccupée devant vous? Qu'était-ce donc quand j'étais seule et que je I)Ouvais librement crier ma douleur, comme une recluse la confierait aux murs de sa cellule ? x\h ! si c'est par moi et pour moi que vous souffriez, André, il faut me pardonner; car tout cela, et quel que soit le sort qui m'attende, dès à présent je l'ai expié !
— Je vous crois et je le sais, répondit André avec cette expression de compassion maie et forte qui lui était habituelle.
H se sentait maintenant désarmé par cette douleur sincère et qu'il devinait inconsolable, par cette sorte d'écrasement qui courbait devant lui la pauvre Jeanne, à bout de forces <'l de sanglots.
372 ollUVRES COMPLÈTES DE JULES CLARETIE
Il songeait seulement à l'homme qui était pour lui le mauvais génie de sa famille et de sa patrie, et il répétait, non sans menaces, un môme mot:
— Le misérable !
— Vous pouvez tout dire à mon mari, dit Jeanne avec n^niieté, si vous croyez que mon secret puisse désarmer ses soupçons. Je n'ai plus la force de rien cacher, je n'aurais plus l'audace de trahir. Sourire quand j'ai la mort dans l'Ame, épier moi-même les paroles imprudentes qui peuvent s'échapper de mes lèvres ; tout cela, je l'ai fait, je ne sais comment; mais cela est honteux, ignoble et bas. J'aimerais mieux mourir à l'instant que de vivre encore d'une pareille vie. Quant h votre père, j'ai vainement cherché à le convaincre, à l'arracher à l'engrenage où il va se faire broyer. Peine inutile! Il ne croit plus en moi, il lie croit plus en rien. Ah ! mon pauvre André, je vous le demande, n'auraisje pas dû me jeter depuis longtemps dans la Seine, que j'ai tant de fois regardée de cette fenêtre en disant: Le repos serait là !
André était pénétré jusqu'au cœur par l'accent vrai de la malheureuse. 11 essaya de la consoler, lui faisant comprendre qu'il ne pouvait aller révéler un tel secret à son père. D'ailleurs Laurent Lafresnaie ajouterait-il foi à ses paroles? 11 fallait se résigner, attendre, laisser au lendemain le soin de couper la trame dans laquelle tant d'êtres à la fois se 1 trouvaient pour le moment enveloppés, et se confier au • sort, qui parfois vient en aide à tant de douleurs.
— Le sort ? répondit Jeanne en hochant la tête. J'ai ^ compté sur lui et sur Dieu. Je ne compte plus que sur moi !
En quittant Jeanne, André alla au logis de Bois-David, et il trouva le corps déjà enseveli. Le chevalier avait des serviteurs dont il était vraiment aimé et qui, mort, ne le quittaient pas. Ils saluèrent le capitaine, comme on salue l'ami le plus cher de celui qui n'est plus. André demeura là jusqu'au soir, regardant le grand drap blanc qui recouvrait de ses plis rigides le corps de ce compagnon de route qu'il avait tant aimé.
Sous ce suaire reposait le confident de ses pensées, celui à qui il pnrhiit naguère du plus intime secret qu'il eiit en
LKS MUSCADINS 373
co monde : son amour. Et c'était fini ! Les lèvres étaient muettes, le cœur ne battait plus. Une âme envolée !
— Et je l'envie, parce qu'il repose, murmurait machinalement André, se rappelant invinciblement devant ce cadavre la grande parole de Luther.
Il devait accompagner Bois-David jusqu'au bord de ce trou profond où les individus et les générations entières disparaissent tour à tour. Quoi que la vie dût lui garder désormais, André sentait qu'à partir de cette heure une moitié de son cœur était morte.
On n'a, dans une existence, ni deux grandes amitiés ni deux grands amours.
Ecrasé et assombri depuis son entretien avec son père, André avait cependant consolé, en lui montrant qu'il la plaignait et l'absolvait peut-être, Jeanne Lafresnaie. La parole d'André avait produit sur la pauvre femme l'effet d'un baume. Contrainte d'étouffer en elle-même tout ce qu'elle éprouvait de remords et d'angoisses, Jeanne croyait parfois devenir folle ; courbant le front sous le poids de sa douleur, elle passait des journées entières absorbée et rêvant. Elle se plaisait à sa solitude amère ; elle avait fait de son boudoir comme une cellule, où la présence même de sa femme de chambre l'obsédait.
— Je ne compte plus que sur moi ! avait-elle dit à André.
En effet, elle espérait bien trouver dans sa propre nature, à la fois si frêle et si liardie, le moyen d'en finir avec une situation épouvantable.
— On verra," disait-elle, parfois, comme si elle eût répété ces mots à l'adresse d'un être invisible, on verra ce que c'est qu'une femme qui se venge !
Sa pensée constante se reportait, maintenant, mais avec toute la fureur nerveuse de la haine, sur l'homme qu'elle avait aimé, sur Jacques de Favrol, dont elle ne prononçait plus le nom qu'avec une sorte de dégoût. Elle ne l'avait plus revu. Le comte n'était point revenu chez Lafresnaie, ou, du moins, en dépit de sa vigilance, Jeanne n'avait pu parvenir à s'assurer que M. (b^ Favrol eût reparu sous son toit.
Elle voulait, pourtant, savoir où elle pourrait, dans Paris, retrouver cet homme.
L'infortuné Jean-Baptiste Picoulet, depuis l'aventure de la rue de la Loi, n'était plus bon h donner beaucoup de renseignements. Ce n'élait plus qu'un pauvre diable inutile, qui allait et venait dans Paris, semblable à un vieillard qui prendrait l'air. Il n'en paraissait, il est vrai, que mieux surveiller toutes choses; mais, en réalité, il ne songeait qu'à lui-même, à ses propres malheurs, au clerc de notaire Paul Gérard et aux perfidies de bonne amie.
De Favrol, il avait dit à Jeanne Lafresnaie tout ce qu'il en savait. Le comte, encore une fois, se faisait passer pour un marchand d'huiles, se donnait pour un nommé Migayroux, et habitait près du Palais Egalité.
— Quant à l'arrêter, ajoutait Picoulet entre ses dents, c'est l'affaire du Directoire... Chacun son lot... J'ai, malheureusement, bien d'autres chats à fouetter! Encore, ajoutait-il, si je les fouettais, les misérables!
Et il retombait aussitôt dans un état de vague somnolence, qui ne l'empêchait point de courir çà et là, et qui ressemblait à une sorte de somnambulisme.
Jeanne avait bien vite compris qu'elle ne pourrait rien tirer de ce malheureux.
Il fallait donc chercher un autre moyen pour connaître l'adresse de Favrol.
Cette adresse, il est vrai, Laurent Lafresnaie la connaissait. Mais l'eùt-il apprise à Jeanne? Non, sans nul doute. Elle redoutait, d'ailleurs, d'affronter le regard de son mari. Elle avait la tentation de pénétrer un jour dans le cabinet du secrétaire général, et de fouiller dans les papiers; mais elle renonçait à ce projet aussitôt qu'elle le concevait. Quelle folie ! Lafresnaie était-il homme à laisser dans ses tiroirs une preuve matérielle de sa culpabilité ?
Il est un dieu pour ceux qui haïssent comme pour ceux qui aiment. Ce fut Eglé qui apprit à Jeanne oîi habitait Favrol, qu'elle appelait le citoyen Hennequin. La femme de chambre l'avait rencontré un jour par hasard du côté du Palais Egalité, et elle l'avait suivi, poussée par cette curiosité rusée qui ferait des femmes les meilleurs limiers de police. Eglé était étonnée de savoir que le citoyen Henné-
LES MUSCADINS 'n.")
quin, so trouvant à Paris, ne se présentait pas chez Laurent Lafresnaie.
Vofficinise n'était pas au surplus sans avoir remarqué la joie ou le trouble de la citoyenne Lafresnaie, lorsque cet Hennequin se présentait chez le secrétaire général. Elle était même persuadée qiie ce personnage était pour quelque chose dans la tristesse présente de Jeanne. Moitié donc par besoin de bavardage, moitié pour juger de l'elï'et que ce nom produirait sur la citoyenne Lafresnaie, Eglé fit part, dès le lendemain de cette rencontre, à Jeanne, qui bondit, et d'un ton brusque :
— Tu l'as vu ? demanda-t-elle, lui ? Hennequin ?
— Comme je vous vois, citoyenne.
— Et tu pourrais le retrouver?
— S'il habite la maison où je l'ai vu entrer, certes, je vous l'aurai retrouvé dans une heure, citoyenne.
— Ah! tu ne sais pas la joie que tu me causes, dit Jeanne avec une expression à la fois joyeuse et menaçante, qui iit passer comme une flamme livide dans ses beaux yeux bleus.
Eglé hochait la tète et se disait à elle-même : « J'avais bien deviné ».
— Il faut que je sache si la demeure dont tu parles est bien la sienne, reprit Jeanne. Tu passeras tes journées dans les environs jusqu'à ce que tu l'aies revu, pour le suivre cette fois, et savoir sur lui tout ce que je veux connaître.
— Ce sera peut-être long, dit Vof/icieuse, avec un léger sourire.
Jeanne ne s'aperçut point du ton un peu ironique d'Eglé :
— Va, dit-elle. Ah ! mon sang bout !
Elle ne put rester en place dans son appartement, lorsque l'officieuse fut partie. Elle marchait, s'asseyait, allait à la fenêtre, regardait le quai, interrogeait la pendule, dont les aiguilles, en forme de serpents, lui semblaient se traîner tristement sur le cadran d'émail.
Quels que fussent et son inquiétude et le sentiment de hâte qui la poussait, elle avait cependant le pressentiment qu'elle allait connaître bientôt l'adresse cherchée.
— 11 ne m'échappera donc pas ! disait-elle en frappant
'iTG . a:uvRES complètes de jules clauetie
quolqiio marche impossible sur les vitres de la fenôtre. 11 y a donc une justice?
Eglé revint, toute rouge et triomphante. Elle ne s'était point trompée. La maison où elle avait vu, la veille, pénétrer le citoyen Honnequin, était bien colle qu'il habitait.
— Mais, ajouta rolïicieuse, ce nom dllennequin est inconnu là. J'ai dépeint la physionomie du citoyen llenncquin au portier, les vêtements qu'il portait, sa taille, sa démarche, tout, et le portier m'a dit:
— Qu'est-ce que vous me chantez donc là? C'est du citoyen Migayroux que vous me parlez.
— Migayroux ! oui, pensa Jeanne, c'est bien là le nom dont m'avait parlé Picoulet.
— Je n'ai pas hésité, continua Eglé; j'ai répondu : « Migayroux ou llennequin, est-ce que le citoyen demeure chez vous? — Parfaitement. Au troisième. — C'est bien. Est-il chez lui? — Non ! Il sort très souvent; c'est un homme très affaire, il vend des huiles «^. Qu'il vende ce qu'il voudra, citoyenne, la vérité est que j'ai eu la main heureuse et que le citoyen Hennequin est retrouvé. J'ai envie, foi de patriote ! de demander au citoyen Lafresnaie de m'enrôler dans la police, tant il me semble que j'ai de dispositions pour le métier. Eh bien, non ! dit elle en se reprenant, je fais bien cela pour vous, citoyenne, mais je déteste les mouches, et il n'y a rien qui me répugnerait davantage que d'espionner les gens.
Jeanne n'écoutait plus. Elle avait déjà pris dans son « bureau pour dames >;, sorte de cJiiff'onitwr, du papier, et, assise (knant sa table, elle écrivait rapidement ces lignes :
« Il faut que je vous parle à tout prix. Il y va de ma sé- « curité et de la vôtre.
« Jkannr. »
Elle tendit à Eglé le billet cacheté.
— Que le citoyen llennequin ait ce billet ce soir mémo, dit-elle.
Deux heures après, l']glé remettait à Jeanne la réponse de l'avrol :
< Vous le voulez? Impossible de vous recevoir cIkîz moi. |< Je serai ce soir à TElysée. On est plus isolé au milieu de la foule. Venez. »
Jeanne lut et relut dix fois avec la même avidité ces lignes le Favrol. x\utrefois celte écriture de Jacques l'eût fait ressaillir de joie et de crainte. Aujourd'hui elle lui apportait on ne savait quel espoir effrayant, que peut-être on iût pu lire au fond de son regard.
— Isolé ! répétait Jeanne avec un étrange sourire... Oui, tète-à-tète au milieu de la cohue ! Ce n'est pas cela que veux; mais l'autre, celui que je cherche, il faudra bien [ue je l'obtienne !
Elle se regarda brusquement dans une glace posée entre Icux corbeilles de fleurs, deux jardins portatifs, comme on lisait alors.
- Que j'ai vieilli! que j'ai maigri ! dit la pauvre femme |n hochant la tète et en regardant avec amertume son visage lire et jauni. A vingt-quatre ans, j'ai l'air d'en avoir trente !
Elle donna, d'un geste prompt, une tournure coquette àles magnifiques cheveux blonds, et son visage s'en trouva )lus charmant; puis, souriant encore et laissant monter à ^es lèvres un petit rire sec et douloureux :
- Allons, soit, monsieur le comte, dit-elle tout en se Pegardant encore, on se parera pour vous ! 11 faut que je sois belle, belle — et elle hochait la tète encore — admirablement belle, fût-ce pour la dernière fois !
37S UaVRES COMPLÈTES DE JULES CLARETIE