I.ES MLSCADIXS
— So caHeutrer de la sorte... Cii étô? coiiliiiua Poiivalin.
— C'est malsain ! dit Renaiidière.
— C'est téméraire ! Les Ctiamps-Elysées sunt si verts!...
— Trop verts ! dit Renaiidière avec un soupir.
Acte, tout en marcliant au bras de Sainte-Hermine, s'était retournée vers les deux compagnons et, découvrant ses dents blanches dans un sourire, la jolie fille avait appelé Ponvalin.
— Chère belle? fit le muscadin en s'approchant.
— La clef de mon boudoir, la voulez-vous? dit Acte avec une nuance de raillerie.
— Voulez-vous de mon amour, Renaudière? soupira Elodie, qui s'était approchée et regardait Renaudière en roulant ses yeux bleus.
— La clef est ici au premier étage !
Et Acte montrait une maison haute, aux fenêtres ouvertes
— Eh bien? dit Ponvalin à Renaudière.
— Allons, venez-vous? demanda Elodie, en se retournant sur le pas de la porte.
— A la garde du sort ! fit Renaudière.
— Les femmes sont bètes! dit Ponvalin en hochant la tète.
— Et les hommes !
Puis il soupira longuement et entra sur les talons de son ami.
Les muscadins apparurent bientôt aux fenêtres de la maison qui formait l'angle de la place Dauphine et du quai des Orfèvres, et que Chàteau-Ponsac avait, depuis la veille, louées tout exprès. Sainte-Hermine était superbe de prestance et regardait la foule avec l'air impertinent d'un marquis de comédie. Elodie croquait des bonbons, tout en contemplant le ciel avec ses yeux bleus, et Acte étalait, sous le soleil, les plus magnifiques épaules qu'on pût voir, non pas seulenrent au feu de la rampe, mais en pleine lumière du jour.
Sur les quais, Saturnin, montrant les fenêtres au père Gracchus, fredonnait, en désignant la tunique à la Diane ou
à la Minerve des merveilleuses, un refrain qui courait Paris :
Grâce à la mode, Une chemise suffit !
Ali ! qu' c'est commode !
Cest tout profit !
Tout à coup, il se fit dans cette foule tapageuse massée sur le Pont-Neuf, sur les quais, dans les rues, une poussée formidable; une grande clameur joyeuse retentit. Toutes les tètes, d'un mouvement instinctif, se tournèrent à droite, vers la Grève, du côté où les soldats de Dammartin allaient venir; on entendaient déjà vaguement passer dans l'air comme un bruit lointain de fanfare. Ces milliers de curieux, mus électriquement par un môme désir, se dressaient sur leurs pieds, se bousculaient, cherchaient à gagner du terrain, jouaient des coudes et s'étouffaient. Les marchands essayaient vainement de défendre leurs éventaires ; entraînés ])ar Favidité du spectacle, ils montaient sur leurs bancs, louaient les places aux spectateurs, vendaient leurs chaises. Une mer houleuse de tètes aux yeux écarquillés s'agitait sous le grand soleil, tandis que la fanfare et le bruit des cuivres militaires se rapprochaient et faisaient déjà tressaillir toutes les fibres dans les poitrines.
Un grand cri s'éleva enlin du premier rang des curieux les plus rapprochés du quai :
— Les voilà ! les voilà !
On entendait distinctement la mâle sonnerie des cavaliers. Toutes les fenêtres des maisons étaient garnies de spectateurs qui se penchaient vers les quais, du côté de la Grève, et agitaient leurs chapeaux et leurs mouchoirs.
Au moment où l'avant-gardc des soldats d'Italie, hussards aux dolmans rouges, la longue llamme de leur colback llottant sur leurs épaules, sabre en main, débouchèrent près du Pont-Neuf, un grand cri, un immense cri se fit entendre :
— Vive la République!
Les coiffures s'agitaient au bout des bras tendus, les fleurs tombaient de tous côtés sur les hussards, qui souriaient dans leurs moustaches; les bouquets glissaient sur la croupe fuQianlc des chevaux.
LES MUSCADINS ;i7
— Vivent les patriotes! criait Graachus Heurteloup, grimpé sur une borne an bas de la fenêtre où so penchaient Sainte-Hermine et ses compagnons.
L'état-major du général Dammartin arrivait en vue do la foule et tournait sur le Pont-Neuf. Aux cris de « Vive la République! » le général se découvrit. et des acclamations retentirent.
Maintenant les fantassins défilaient. Le soleil i'aisait élinceler leurs baïonnettes, qui, ondulant au mouvement de la marche, semblaient un ruisseau d'acier qui s'écoulait. Les crinières rouges des grenadiers sur les feutres roussis par la poudre, les faces bronzées de ces soldats, leurs guêtres poudreuses, leurs habits tannés et usés ; tout, dans ces bataillons superbes, parlait de victoire à ce peuple, et il acclamait en eux leurs compagnons demeurés là-bas et les journées de gloire commune : Millesimo, Dego, Lodi, Castiglione, Porlo- Legnano, Bassano.
— Vive la République ! répétait la foule.
— Saluez, messieurs ; voici nos maîtres, disait ironiquement Sainte-Hermine en montrant les soldats.
Le vieux Graachus leva la tcto, et, apercevant les muscadins :
— Regardez donc là haut ces mirlinors ! dit-il ; est-ce qu'ils veulent aussi empêcher la musique comme tout à l'heure?
— Il y a une musique qu'on aimerait à jouer sur ton dos, citoyen, répondit Chàteau-Ponsac.
— Mais il y a un moyen de s'arranger, muscadin, dit Saturnin en se campant, tu n'as qu'à descendre !
Ces menaces se perdaient d'ailleurs dans le fracas joyeux du défilé; mais Ponvalin, livide, n'en murmurait pas moins à l'oreille de Renaudière :
— De tels spectacles sont barbares !
Tout à coup, parmi les clameurs enthousiastes, au-dessus des vivats, comme un sifflement dans une tempête, un bruit strident coupa violemment les acclamations de cette foule, et Graachus, relevant encore la tête, aperçut Sainte-Hermine, le pied sur l'appui de la fenêtre, le coude appuyé sur le genou et le sifflet encore sur les lèvres,
— Tonnerre! vous l'avez entendu? dit-il.
— A Inis les muscadins! cria Saturnin.
— A la porte les petits sucrés !
— Au diable les beaux messieurs de Fréron !
— Ah ! vous êtes bien difficiles, vous autres, criait Chàteau-Ponsac à la foule ameutée.
Et, versant sur ces gens les odeurs du flacon que tenait l']lodie pour ne pas s'évanouir :
— Tenez, dit-il en riant, je vous baptise muscadins !
— A bas ! à bas ! criait la foule.
Ponvalin et Renaudière purent croire un instant que la foule allait assiéger la maison, enfoncer la porte et précipiter les siffleurs du haut des fenêtres ou les traîner simplement jusqu'à la Seine; mais la foule, ce jour-là, était en humeur de gaieté et d'indulgence : elle eut une inspiration joyeuse. En un instant, les éventaires des marchands de légumes et de fruits furent dépouillés, et les pommes mûres, les cerises, les choux, les carottes, les tomates rouges se mirent à pleuvoir sur les muscadins aux fenêtres. C'était une grêle de projectiles bizarres qui, lorsqu'ils ne s'aplatissaient pas sur les murs de briques du logis, tachaient les robes, pochaient les yeux, meurtrissaient les épaules. Les rires fous répondaient aux cris des femmes. Elodie s'évanouissait entre les bras de Ponvalin, tombé en syncope ; Acte, furieuse, jetait à la tête des assaillants les morceaux de son éventail brisé ; et les fruits, les poires, les pommes, drus, pressés, tombaient, pleuvaient, décrivaient en l'air des paraboles amusantes. La halle répondait au boudoir : on eût dit la lutte entre Yadé et Parny. Vainement -battus, criblés, les muscadins, après avoir jeté leurs chapeaux, leurs cannes, leurs lorgnons, essayèrent-ils de fermer les fenêtres : les vitres, brisées par les choux, éclaboussées par les tomates, volèrent en éclats, et ce bombardement comique continuait, enragé, plein de cris, plein do rires, tandis que les soldats d'Italie disparaissaient au loin, de l'autre côté des quais, et que ce grand cri de Vive Ja Bt^jmhliquf ! les suivait, comme le salut lri<)mj)hal et l'acclamation populaire.
LES .MI'sr.VDIXS '")0
Bois-David n'avait pas ou tout à fait tort on parlant à André du « coup de foudre » de cette première rencontre avec M"^ de Kermadio. André en était demeuré pensif et un peu troublé. Plus d'une fois, durant cette journée qu'il passa avec le chevalier, et le soir, il se prit à répéter tout bas, comme à lui-même, ce nom de Marcelle qu'avait prononcé cet inconnu dont le visage et la voix semblaient avoiiévoqué en lui quelque confus souvenir. Mais André revenait d'Italie avec des pensées assez profondément tristes pour que l'émotion produite par cette rencontre avec une jeune fille fût bientôt effacée par un retour sur lui-même. Plus d'une fois Bois-David essaya, sans insister et en toute amitié, de chasser, en plaisantant, le nuage qui semblait planer sur le front de son ami. Le capitaine ne se laissa ni rasséréner ni deviner.
Bois-David était intimement persuadé que la tristesse d'André avait pour seule cause, ou la jalousie du jeune homme contre sa belle-mère ou, ce qui était plus grave peut-être, son amour pour elle. André Lafresnaie avait en effet une mamfre jeune, charmante, âgée d'un an ou deux do moins que lui, qu'il avait quittée jeune fille lors de son départ pour l'armée, et qu'il retrouvait assise au foyer avec le nom de son père. Pupille de M. Lafresnaie, Jeanne était depuis quatre ans sa femme. Mais Bois-David n'eût pas longtemps soupçonné André de haïr ou de trop aimer sa bellemère s'il avait pu suivre le jeune homme au logis paternel. Là, tout au contraire, André avait, à dire vrai, l'air parfaitement indifférent et préoccupé de choses extérieures. 11
avait salué, à son retour, colle qu'il devait appeler sa bellemère, avec une politesse doucement atïectueuse, et s'il avait paru légèrement froid et inquiet, c'était lorsqu'il avait, après plus de quatre ans d'absence, pressé son père dans ses bras.
M. Lafresnaie lui-même s'en était aperçu et, quoique ce fût un homme profondément réservé, maître de lui-même et assez volontiers silencieux, il n'avait cependant point manqué d'en montrer son ctonnement à son fils.
— Je vous suis dévoué jusqu'à la mort, avait alors répondu xVndré avec gravité, et je vous aime du plus profond de mon être.
M. Lafresnaie eût dû, sans aucun doute, être touché d'un tel aveu, mais il y avait, dans le ton même, triste et profond, dont André prononçait ces mots, une sorte de sousentendu qui laissa une certaine inquiétude et comme im doute à Lafresnaie. Le secrétaire général de la police avait d'ailleurs, à cette heure même, d'autres soucis en tête, et il oublia ou plutôt il écarta de sa pensée, pour y revenir peut-être, ce sentiment intime et inquiet.
Il se réservait au surplus d'avoir avec André une de ces conversations à cœur ouvert où les secrets les plus chers montent franchement et loyalement aux lèvres.
Le lendemain du jour où le général Dammartin avait fait son entrée à Paris, M. Lafresnaie, André et Jeanne, se trouvaient réunis dans une même salle à manger dont les fenêtres donnaient sur le quai et plongeaient sur le quai et la Seine. M. Lafresnaie habitait là, quai Voltaire, un des corps de logis affectés aux services du ministère de la police générale.
Le déjeuner finissait, et André, en costume bourgeois, s'était assis sur un pliant, regardant machinalement le parquet, tandis que M. Lafresnaie parcourait les gazettes du jour et décachetait quelques lettres avant de se rendre dans son bureau, situé au bout d'un long corridor qui conduisait à ses appartements. Jeanne, à demi étendue sur un sopha, et vêtue d'une délicieuse robe rayée de rose, qui découvrait ses bras nus et laissait deviner plutôt qu'elle ne montrait ses épaules, regardait André à travers ses yeux demi clos.
Elle était charaiante, le coude appuyé sur les coussins, ses deux pieds fort petits découverts et entre-croisés, et posée dans une sorte d'abandon de créole. Blonde, ses cheveux relevés derrière la nuque qui demeurait libre et duvetée comme dune soie légère, elle avait des traits d'une finesse charmante unie à une singulière expression d'énergie et de volonté. Les yeux, légèrement enfoncés sous une arcade sourcilière. nettement dessinée, brûlaient d'une sorte de feu intense, et leur flamme filtrait à travers de longs cils superbes. Le nez, régulier, busqué, aux narines ciselées et arquées avec grâce, semblait palpiter et battre vivement à toute émotion. La bouche était fine, un peu attristée, avec un sourire tantôt spirituel et mordant, tantôt indulgent. Cette physionomie tout entière, non pas rosée comme les visages des blondes, mais plutôt d'un ton mat comme les brunes, avait d'ailleurs un charme étrange ; ce n'était point la mélancolie, ce n'élait pas la grâce seule, c'était une séduction qui tenait de la rêverie et de la passion, mais dont l'attrait principal était en somme l'inconnu, un je ne sais quoi d'inquiétant, de non deviné, qui se laissait pourtant découvrir à demi dans un sourire, dans un soupir, dans un mot furtif, et jusque et surtout peut-être dans un silence. Jeanne regardait André. Fort élégant dans son uniforme d'officier, le jeune homme était bien pris, et tout aussi mâle et bien tourné dans le long vêtement qu'il avait endossé. On n'eût guère reconnu en lui le militaire qnh son teint bronzé, à ses moustaches, à ses cheveux ras; mais ses gestes, son langage, tout était d'un Parisien de bon ton qui n'eût jamais quitté le Palais-Royal ou les salons du Luxembourg. L'expression de mélancolie qui n'échappait à personne paraissait plus accentuée d'ailleurs sur les traits honnêtes et fiers d'André; ses grands yeux, pleins de franchise, demeuraient baissés et rêveurs.
— Décidément, dit Jeanne tout à coup en se levant h demi sur son coude, vous êtes triste, mon cher André, et je ne savais pas que le ciel d'Italie pût engendrer le sj)leen comme le ciel de Londres.
André leva la tête comme quelqu'un qu'on éveille et répondit en souriant :
— La mélancolie est de tous les pays.
— Soit, mais non pas do tons les Ages, dit Jeanne.
— Notre g<''iirration a vu tant do torrihlos eliosos qu'(>llo a Ition [)n on donionior assombrie, fitlo (apilaine en lioehant la tète.
Jeanne laissa un sourire lV)rl nuManeolique aussi, monter à ses lèvres.
— Mon beau ténébreux, dit-elle, vous me rappelez les Nui /s d'Young!
— Tout le monde ne saurait être de cette humeur agréable qui a le don de prendre la vie par ses côtés les moins graves.
— Dites les plus légers, fit Jeanne, et ajoutez que c'est pour moi que vous le (lites. Vous me détestez donc bien?
— Pourquoi vous détesterais-je?
— Mais parce que je suis — c'est à en frémir! — votre belle-mère, parce que cela est de tradition que la belle-mère est un être haïssable, farouche, quelque chose comme une bote fauve de salon...
— Vous rendez mon père heureux, madame, et c'est tout 00 que j'ai à désirer au monde, répondit André gravement.
Jeanne jusqu'ici avait essayé de sourire; elle devint tout à coup sérieuse.
— C'est juste, dit-elle, et votre père est digne do ce bonbour que vous lut souhaitez...
— Et que vous lui donnez, fit André.
Tout cola avait été dit presque à mi-voix, et Lafresnaie n'avait dû saisir que des bribes de ces propos. Il s'étaitleve d'ailleurs et passant entre Jeanne et André :
— Eh bien! dit-il, avez-vous fait votre paix?
— Quelle paix? demanda Jeanne.
— Je m'ontonds. Il y a cbez toi, mon cher André, un cortain sentiment de contrainte, de réserve, qui ne m'avait jamais autant frappé que depuis ton retour d'Italie et qui nraftligorait s'il pouvait durer plus longtemps.
— Vous vous méprenez, mon pèi-e, dit André, en vérité, et si je vous parais songeur, ce n'est point h cause do... madame... de Jeanne... je vous le jure sur ma parole!
— André, demanda Jeanne en essayant de sourire do nouveau, n'aurait-il point laissé là-bas, à Milan ou à Venise, une partie do son cœur?
LES AIUSCADINS fi3
— Non, ce n'ost point cela encore, dil André.
— On ne vous demande pas votre secret, ciipitain(\
— Toujours est-il, André, conlinua Lafresnaic, (|ue je te saurais gré de reporter sur celle (|ui garde aujourd'hui mon nom une partie de l'atTection que tu devais cl (jue tu conserves à ta sainte mère. Jeanne en est digne. Elle a bien voulu, jeune et belle, unir son sort au mien et nu^ faire croire encore qu'il pouvait y avoir pour moi des années heureuses. Tu ne saurais l'oublier, André, et tu lui dois et ton dévouement et ton respect.
— Je ne me suis jamais aperçue qu'André ne me gardât pas l'un et l'autre! interrompit Jeanne un peu troublée.
— L'un et l'autre sont à vous au contraire, Jeanne, fit André, et si j'ai pu vous paraître un peu sombre hier et ce matin, pardonnez-le moi !
Et il lui tendait la main.
— De grand cœur! dit Jeanne en lui tendant à son tomune main charmante.
— Et à la bonne heure, s'écria Lafresnaie avec une certaine gaieté qui contrastait avec sa froideur habituelle, il est grand temps qu'il n'y ait plus, même dans les logis, de guerre civile!
— De guerre fralicidel dit André lentement.
M. Lafresnaie remarqua bien que son fils l'avait regardé en prononçant ces mots, mais il n'y fit pas, à ce moment, grande attention.
11 était enchanté d'avoir pu écarter à demi le soupçon qu'il avait conçu — lui aussi comme Bois-David, et tout aussi faussement — d'une sorte d'antipathie contre Jeanne et André.
Laurent Lafresnaie avait à peine dépassé la cinquantaine, et, à vrai dire, on ne lui eût pas donné plus de quarante ans; il était admirablement conservé de corps et de visage, et fort soigné de sa personne, à la fois élégant et sévère dans sa mise, vêtu de noir, avec des cravates d'une blancheur parfaite, qui faisaient ressortir sa figure propre et rasée, son menton légèrement gras et bleui par une barbe qui eût été drue si on l'eût laisser pousser. M. Lafresnaie portait ses cheveux ras, et à peine étaient-ils, vers les tempes, striés de quelques fils d'argent. Une légère calvitie s'annonçait sur le
(>i ŒUVRES COMPLÈTES DE JULES CLARETIE
sommet do la tète; les yeux avaient, sous les paupières, ce goniïoment particulier aux hommes d'étude et qui veillent tard, mais à cela près, cet homme robuste, les cheveux noirs, les traits fins, un lu'/ droit tombant sur une bouche à la fois sévère et railleuse, pouvait encore prétendre à tous les succès mondains. (iClte sorte d'élégance particulière et cette espèce de séduction étaient corrigées d'ailleurs par la sévérité stricte des vêtements et l'attitude droite et un peu hautaine qu'avait d'ordinaire Laurent Lafresnaie. On se sentait légèrement troublé en face de cet homme grave et froid, et cepencUmt passionaé intérieurement, et agité — on le devinait bien vite — par de certaines ambitions mal étouffées, ou torturé par des souffrances secrètes, qui se faisaient jour dans les éclairs soudains de ses yeux ou dans les mouvements nerveux, mal dissimulés, de ses mains ou de ses lèvres.
Laurent Lafresnaie, qui, sous le ministère du citoyen Cochon, était le véritable chef de la police générale du Directoire, avait rempli, pendant la dévolution, plus d'un poste important dans les rangs secondaires et hors des regards de la renommée et de l'histoire. Fils de fermiers, enfant du peuple, élevé en Bretagne, son pays, par des moines, il était entré avec une sorte de violent fanatisme dans le mouvement rév(dulionnaire, mais il y avait apporté en réalité plus de haine contre l'ancien régime que d'amour et de dévouement pour les idées nouvelles. La Révolution devait recruter à la fois ces types divers : les uns armés en guerre contre le passé, les autres généreux, vaillants, ivres de rêves humanitaires, pionniers ardents de l'avenir. L'enfance de Laurent Lafresnaie avait été trop soulTrante pour que sa jeunesse ne fût pas militante. 11 joua donc son rôle modestement dans le grand drame qui affranchissait et renouvelait le monde. Mais, à mesure que les événements s'écoulaient et que les années succédaient aux années, Lafresnaie se demandait avec une déception profonde ce que lui avait rapporté à lui-même le mouvement auquel il avait pris part.
Les âmes d'élite seules savent se sacrifier sans faiblir au bonheur commun. Lafresnaie avait espéré sans nul doute que la Révolution le payerait un jour de son Apre d<>voue-
LES AlUSCAUhNfe !>;■)
ment de la première heure, et il atlenduit que son jour de pouvoir vînt enfin. 11 se lassait de végéter dans des sphères médiocres, d'où cependant il pouvait, sans risquer sa vie, suivre les péripéties poignantes d'une lutte où tous les coups étaient mortels. Il avait vu tour à tour, unis dans un même but, divisés sur les moyens et réunis dans le martyre, tomber ces frères ennemis, les girondins, les dantonistes, les jacobins, les compagnons de Chaumette et les derniers de la Montagne, et il attendait que chacune de ces révolutions intestines vînt, comme un flot, le soulever de la place qu'il occupait et le porter au sommet de l'Etat. Vain espoir; les jours, les mois, les années passaient, et Laurent Lafresnaie se sentait condamné aux emplois secondaires, où son ambition, où son intelligence et son talent peut-être, étoutl'aient.
Peu à peu, comme une écorce qui s'écaille, sa foi s'était pour ainsi dire détachée de lui-même, et une sorte de scepticisme ironique avait envahi cette âme ardente. Ou plutôt non, une misanthropie cruelle, née de Fambition déçue, avait fait place en lui à ces élans d'autrefois. Il doutait des autres et ne croyait plus qu'à lui-même; mais, après avoir souhaité la puissance pour le bien qu'elle permet de faire, il la désirait maintenant pour les jouissances d'orgueil qu'elle procure, pour la joie intime du commandement qu'elle donne.
Lafresnaie, veuf à quarante ans d'une femme qu'il n'avait pas beaucoup aimée, car il était tout entier livré à la politique lorsqu'il l'avait épousée, n'avait guère connu à son foyer le calme et la joie qui consolent. Son hls André l'avait quitté de bonne heure pour courir aux armées, et, seul à Paris, Lafresnaie ne s'était senti vraiment attiré et conquis que par une jeune fille, orpheline, dont on lui avait conhé la tutelle, et qui, triste, isolée, n'avait en ce monde d'autre appui que lui. C'était Jeanne. Fille d'un soldat tombé au loin pendant la guerre d'Amérique, au temps de Uochambeau, la pauvre enfant avait été confiée à Lafresnaie, dont la première femme vivait encore alors, et elle avait grandi auprès de lui, le respectant et l'aimant par reconnaissance. Devenu libre, Lafresnaie, malgré sa froideur, avait peu à peu été envahi par un sentiment inattendu, profond, pénétrant, un sentiment d'amour véritable pour celte enfant qu'il avait vu
liTundir. 11 aimait bien son fils; mais, dans la tendresse qu'il «'prouvait pour Jeanne, il mêlait étrangement un peu de eette all'eclion paternelle à nn autre sentiment plus violent, plus inattendu et eonime impérieux.
Il semblait en etl'et que l'amour, qu'il avait à peu près méconnu jusqu'ici, s'éveillât brusquement dans le cœur déjà vide et froissé de cet homme. Il s'en était d'abord accusé lui-même comme d'une faiblesse; puis, peu à peu, il avait pris comme une sorte de volupté cuisante à bc laisser envahir tout entier par ce sentiment inattendu. Un jour, il avait eu le courage de tout avouer à Jeanne. La pauvre enfant, ignorante de la vie, soumise tout entière à ce tuteur auquel l'avait conhée la volonté dernière de son père, avait accepté cet aveu comme elle eût reçu un ordre. Effrayée d'ailleurs par la tempête alors déchaînée, par tout ce qui se passait de terrible autour d'elle, seule, condamnée au devoir, elle avait accueilli les vœux de Laurent Lafresnaie, et, (juatre ans auparavant, en janvier 1793, elle était devenue sa femme.
Ce n'était pas le bonheur qui l'attendait. Tendre et passionnée, nerveuse, excessive, capable à la fois de folie et d héroïsme, Jeanne allait bientôt, instruite par la vie, se rendre compte de son erreur. Cet homme froid, implacable et dévoré d'ambition, ce Lafresnaie, dont toute l'ardeur se portait sur les rêves d'avenir et de pouvoir, n'était évidemment point fait pour cette jeune femme, douloureuse, repliée sur elle-même, mais toute prête à s'épancher et à se livrer à qui l'eût comprise. Laurent l'avait aimée sans la comprendre, il l'avait épousée sans la connaître ; sa passion, sans s'amoindrir, ne s'aflinail pas au point de rencontrer la libre secrète de cette femme, que le mariage avait laissée aussi seule, aussi triste qu'auparavant. Jeanne, ainsi abandonnée, livrée à tous ses rêves, devait profondément souffrir. Elle avait d'abord essayé de s'étourdir ou de s'assourdir en se donnant tout entière, cœur et àme, à son époux; mais elle s'était bientôt sentie instinctivement repoussée, elle avait bien vu qu'elle ne jouerait jamais dans la vie de son mari qu'un rôle secondaire. Elle s'était alors repliée sur elle-même : la sensitive froissée se refermait. Si Jeanne eût été douce, passive, elle se fût résignée ; mais une flamme
LES MUSCADINS (i7
iiitéiieiue couvait dans cette iVèle et charmante enveloppe. Blonde et mince, la jenne femme avait des énergies singulières ; et des éclairs étranges traversaient parfois les prunelles d'un bleu pâle, presque gris, à reflets verts, de ses grands yeux, parfois rêveurs, plus souvent passionnés. Lufresnaie eût dû se rendre compte de cet état d'âme, de ces transports refoulés, de cette exaltation étoutfée, de cette tendresse chaqne jour comprimée; s'il l'eût fait, jamais femme n'eût été plus entièrement à son époux (|ue ne l'eût été Jeanne. Mais, comme s'il eût voulu réagir contre lui-même ou comme s'il fût devenu aveugle, Laurent Lafresnaie paraissait abandonner à elle-même cette malheureuse jeune femme de vingt-quatre ans, dont le cœur battait et dont le cerveau, livré à tous les rêves, s'emplissait tour à tour de projets, de douleurs et de visions.
Lafresnaie, à dire vrai, avait bien d'autres préoccupations que celles de son foyer, et il devait lui-même amener auprès de Jeanne, il avait déjà depuis longtemps introduit sous son toit l'homme capable de glisser aux oreilles de la femme éperdue les paroles troublantes du tentateur.
11 causait encore avec André et Jeanne lorsque la porte s'ouvrit, et un domestique vint en saluant tendre au secrétaire général un papier cacheté.
Lafresnaie le déplia, lut rapidement, devint imperceptiblement pâle et fit un signe au valet.
— J'y vais, dit-il.
— Mes chers enfants, ajouta-t-il en s'adressant à André et à Jeanne, je suis forcé de vous quitter. Le secrétaire de la police reprend ses droits... ou ses devoirs. Affaire grave !
— Allez, mon ami, dit Jeanne avec une singulière expression, et comme si elle eût voulu lire dans les yeux de Lafresnaie le secret même de cette alTaire.
— J'allais moi-môme me retirer, dit André, mais pour peu d'instants.
— Qui vient là? se demandait Jeanne, à qui la pâleur presque invisible de son mari n'avait pourtant pas échappé.
André regagna sa chambre, où il allait mettre en ordre ses papiers, ses plans, ses cartes, tandis que Laurent Lafresnaie gagnait avec une certaine hâte son cabinet particulier; un homme l'y attendait, assis dans un fauteuil.
En entrant dans son cabinet, Lafresnaie jeta un coup d'œil rapide sur ce visiteur et courut s'assurer que les portes de cette pièce, aux murailles occupées par deux corps immenses de bibliothèques, étaient bien fermées ; puis, allant droit à l'homme assis :
— Personne n'a pu vous reconnaître? dit-il.
— Personne.
Lafresnaie examina de la tête aux pieds le visiteur. Il portait un costume élégant, strictement correct, mais sans affectation ; l'habit bleu foncé, les bas blancs à pois, le gilet de bazin, un chapeau à boucles et des gants de couleur claire.
— Nul agent, au surplus, dit Lafresnaie, ne viendrait vous chercher ou ne vous devinerait ici.
André, fort heureusement, n'était point présent, car, en dépit de Lafresnaie, il eût certainement reconnu sous ce costume nouveau l'homme qu'il avait vu, la veille, accourant pour offrir sa protection et son bras à Marcelle de Kermadio. C'était, sous un autre aspect, le même individu inquiétant et hautain, et cet homme, qui venait de faire passer à Laurent Lafresnaie une carte sur laquelle étaient écrits ces simples mots : Le citoyen Henneqnln veut vous parler^ cet inconnu, dont André croyait avoir déjà aperçu le visage, n'était autre que l'homme même dont Picoulet cherchait la piste à travers Paris, le comte Jacques de Favrol.
Jean-Baptiste Picoulet eût, à coup sûr, été profondément stupéfait s'il avait pu soupçonner, s'il avait du apprendre que ce M. de Favrol, tant cherché, était, pour le moment, paisiblement assis sur un fauteuil, dans le cabinet du secrétaire général de la police.
Lafresnaie, au contraire, en semblait enchanté.
— Vous savez comme moi, lui dit Favrol, qu'en certains cas la suprême prudence consiste à braver ouvertement le danger. Voilà pourquoi je suis ici. Je hais les conciliabules dont nos amis ont l'habitude, et je crois, sauf meilleur avis, qu'on gagne tout à mener ses affaires au grand jour.
— Peut-être, dit Lafresnaie. Mais agissez à votre aise et selon votre tempérament. L'audace est la grande collaboratrice en pareil cas.
Jacques de Favrol avait en eUet toute l'encolure d'un
audacieux de haule race. Il était grand et superbe, le front large, altier et volontaire. De ses yeux rapides et profonds, noirs comme le jais, s'élançaient de véritables llammes, pareilles à ces jets électriques des prunelles des chats. A voir cet homme pour la première fois, on devinait qu'il était vraiment né pour l'aventure. En lui, la bonté s'unissait à la force ; il pouvait charmer et s'imposer. Sa voix était tendre et son poing solide. Les tribulations diverses d'une vie toujours agitée avaient mis sur son front et à ses paupières plus d'une ride ; une sorte d'amertume cruelle plissait ses lèvres sensuelles ; il avait trente-six ans et parfois déjà semblait las, malgré son aspect robuste ; mais cette fatigue même donnait à sa physionomie un caractère attirant de tristesse. Souriant, il eût passé pour un bellâtre, avec sa haule taille bien prise, ses épaules larges, son cou solidement attaché, ses favoris dessinés avec netteté sur des joues légèrement sanguines ; pensif, il avait au contraire quelque chose d'un Titan foudroyé; ce je ne sais quoi de déchu, le rendait irrésistiblement beau. 11 le savait. Il all'ectait d'ordinaire ces allures d'Ajax luttant contre les dieux que la littérature allait mettre si fort à la mode, dix ou vingt ans plus tard.
En réalité, ce Favrol, noljle ruiné, qui, à vingt ans avait gaspillé déjà toute la fortune de sa famille, courant l'Opéra, les petites maisons, les soupers, les comédiennes ; ce comte déchu de Favrol était bien l'homme du xvni" siècle dans ce que jcette époque, si admirable en d'autres points, avait de pervers; sceptique, corrompu, impertinent dans sa bravoure, impatient du succès, absolument sans scrupule sur les moyens de l'obtenir, accessible à toutes les séductions, et rongé de la plus violente ambition, celle de l'argent à pleines mains, de la toute-puissance à plein vouloir et du plaisir à pleinc^s dents.
— Où en sommes-nous ? lui dit Lafresnaie brusquement.
Favrol sourit et hocha la tète.
— Mon cher Lafresnaie, à vrai dire nous en sommes arrivés à ce moment de la lutte où il faut ou vaincre ou mourir. Plus d'hésitalion possible. Il y a de ces instants décisifs dans toute bataille ; si l'on ne s'ouvre point un pas-
saj^e à travers IVniicnii ou si on ne l'écrase pas, on est prisonnier ou perdu.
— Perdu? fit Lafresnaie en regardant P'avrol en face. Le comte fit un signe de tète atïirniatit'.
— Nous le serons sûrement, dit-il, si nous ne savons pas agir. Vous savez que le comte d'Entraigucs a été arrêté à Venise?
— Par ordre du général Bonaparte.
— U'Entraigues avait la manie de paperasser et de garder |)ai' devers lui les listes qu'il devait consulter ou les plans qu'il devait réaliser. Loi'sque ses papiers seront revenus d'Italie et envoyés au Directoire, tonte notre. combinaison sera déjouée et notre campagne finira peut-être par une défaite absolue. Douze balles au coin d'un mur du camp de Grenelle !
— Nous n'en sommes pas là, dit Lafresnaie froidement, le Directoire ne sait rien, et d'ailleurs, si les papiers de ce maladroit de d'Entraigucs arrivaient à Paris, n'est-ce pas à moi qu'on les" confierait tout d'abord pour les examiner?
— Barras ou La Revellière n'auraient-ils pas envie de les étudier avant vous?
Lafresnaie haussa les épaules.
— Barras donne ses fêtes, La Revellière continue ses rêveries théophilanthropiques, le ministre est un fauiilier du Luxembourg, et, pour ne pas être accablé par les soucis des afi'aires, il s'en décharge volontiers sur moi ; de sorle qu<', simple secrétaire du ministère de la police, je suis la cheville ouvrière; de cette administration puissante qui tient Paris. Ne craignez rien. Nul objet ne peut m 'échapper, et d'Entraigucs arrêté, notre associalion n'est point découverte.
— N'importe, répondit Favrol d'un ton résolu. 11 faut agir. J'ai pris enfin mes mesures. Pichegru est maintenant des nôtres; l'Angleterre, qui ne nous fournira point d'iiommes, nous donnera du moins son or; la Vendée n'est point tellement [)acifiée, malgré le général Hoche, qu'on ne puisse la soulever encore, et j'ai fait venir à Paris même, pour s'entendre avec nous. M"" de Kermadio, dont l'infiucnce est grande en ces conlrées, et qui, aidée d'un homme d'action rude et hardi. Pierre Porhouët, peut nous ai(b'r à décidci" de la victoire !
— M"'^' (le Keriiiculiu? dil Lafrcsiiaio, j'ai connu son père autrefois...
— Il a émigré, tandis qu'un dos siens, son tVèrc tombait à Quiberon avec tant d'autres !
— C'est Kermadio ! dit Lafresnaie avec une expression singulière d'envie et de mépris. Je les ai tant haïs jadis, lorsqu'il les fallait combattre dans les assemblées populaires !... Et voilà maiiilenant que je m'unis à eux ! Cela ne vous semble pas étrange, Favrol, cet appui qui vous vient de moi, jacobin d'hier, et que tous, encore à celte heure, croient fidèle à son passé?
. Favrol regarda Lafresnaie et dit avec nu petit ricanement :
— Vous savez mieux que personne que rien ne peut m'étonner et que j'admets toutes les transformations humaines.
Lafresnaie, qui s'était assis, se leva brusquement et se mit à arpenter le cabinet à grands pas :
— Sur ma foi! dit-il, j'étais sincère lorsque j'embrassai, il y a quelques années, la cause nouvelle et que je me jetai, corps et âme, dans le mouvement qui entraînait le monde. J'étais atTolé de liberté, épris de beaux et grands rêves, ambitieux aussi de parvenir. Il me semblait que si jamais j'arrivais aux alïaires; si, un jour, une heure, je pouvais avoir une action quelconque sur le monde, je ferais des miracles, je transformerais en un instant, comme d'un couj) de baguette, le mal en bien, que je supprimerais nettement les iniquités sociales. Chimères! Eh bien! cet éclair de puissance, je l'ai vu briller; ce pouvoir d'nne heure, je l'ai tenu dans ma main, trop peu de temps, il est vrai, et dans des sphères subalternes, tandis que d'autres brillaient au faîte des honneurs. Et j'ai reculé, ell'rayé de ma responsabilité ou de ma faiblesse. J'ai hésité, je me suis laissé gagner par le doute; je me suis demandé si jusqu'ici je ne m'étais pas trompé, si le docteur Pangloss n'a pas raison et si tout n'est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Xh ! qu'il faut se délier de ces heures de défaillance ! Et puis les déboires sont venus, les mécomptes de l'ambition aigrie, la colère de voir au premier rang (b's gens que j'en trouvais plus indignes que moi, et ce scepticisme d'un jour est devenu le dégoût de toute ma vie. Alors,
i2 ŒUVRES COMPLETES DE JULES CLARETIE
comme je suis de ceux qui ne fout rien à demi, j"ai brisé en moi-même loiil ce qui me raltaciiait à mes idées passées, et, secouant avec rage toutes les pensées de ma jeunesse, je me suis mis à les détester autant que je les avais aimées ; et je suis allé à vous dont je tenais le sort en mon pouvoir, et, au lieu de vous livrer, moi, homme de police, à la justice militaire, comme c'était mon devoir, je vous ai dit : « Eh bien ! soit, je serai des vôtres », comme c'était mon droit.
— Tudieu ! dit Favrol. Et ce n'est pas à nous de vous faire des reproches, mon cher I^afresnaie. Votre venue nous a été d'un puissant secours. Sans vous, je serais demeuré sans doute en chemin, la tète cassée en quelque coin. Avec vous, mon ambition, qui égale la vôtre, j'en suis certain, est assurée de trouver sa place en ce monde. Si je comj)rcnds, dites-vous, votre métamorphose, qui a fait d'une chrysalide républicaine un papillon royaliste? Sur ma parole! je n'ai pas eu vos premiers enthousiasmes, mais j'ai vos derniers appétits, vos après espoirs, votre fébrile ambition ! Je suis une façon d'aventurier qui a fait de tout et qui est las de n'être rien ! J'ai agioté, comploté, émigré, voyagé, traîné la misère et parfois conquis la fortune, pour la reperdre aussitôt! J'ai été officier à l'armée de Condé et banquier à Londres ; j'ai toujours aimé l'ancien régime pour son élégance aimable et ses mœurs faciles; j'en ai retrouvé le bon ton à Coblentz, où j'ai donné des leçons de goût littéraire, et à Amsterdam, où je me suis fait professeur de cuisine française; mais l'odyssée n'a pas laissé à la lin que de me fatiguer les jambes, et j'éprouve le besoin de me reposer en quelque hôtel charmant, bien capitonné et bien clos. Dans l'œuvre que nous poursuivons, vous recherchez le pouvoir et moi la richesse et le luxe. Nous sommes faits pour nous entendre, mon cher. Partageons !
— Encore faut-il tenir le but! murmura Lafresnaie.
Nous y louchon
— Ainsi l'heure décisive?
— Est venue et voilà pourquoi je suis ici, répondit le comte. Ne devant pas agir, je serais demeuré à Londres où je m'étais rélugié sur votre conseil luêiur. Arrivjint à Paris, c'est pour jouer la partie suprême!
— Qui est? demanda Laurent.
— D'aclielor Barras, de tliviscr le Direcloirc ou tlo roiilevor.
Lafresnaie regarda avec un ccrlaiii élonneuient Favrol, qui venait de parler avec une résolulion écrasante et comme si celle impossibilité eùl été d'une facilite banale.
— Comme cela ? dit-il, en raillant à demi.
— Comme cela !
— C'est une entreprise romanesque, ditîicile, presque iui- [xissible à exécuter.
— Tout est possible, dit Favi'ol. L'audace, vous le disiez vous-même tout à l'heure, est la maîtresse du monde. Vous clés là d'ailleurs pour lui donner la main.
— Je ne voudrais pas, dit froidement Laurent, que nos proj(»t.s, si habilement conduits jusqu'ici, dégénérassent tout à coup eu une échauU'ourée enfantine, et que cette audace dont vous parlez nous conduisit droit et presque ridiculement au uonlTre.
Favrol se leva à son tour el fil un geste de confiante bravade.
— Je me charge, dit-il, de vous prouver qu'à de certaines heures le romanesque, comme vous l'appelez, est la vérité. Je tenais à venir vous dire moi-même que ce soir je veux vous présenter dans l'hôtel de M""^ de La Jarrie qui est des nôtres, et chez qui vous êtes déjà venu, à M'^'de Kermadio. M"'" de Kermadio doit recevoir de votre bouche l'assurance qu'elle ne risquera pas vainement l'existence de ses gens. Chez la comtesse de La Jarrie, oîi vous me rencontrerez, nous ne serons point seuls. N'ayez nulle crainte. Sages ou fous, graves ou légers, tous ceux qui seront là sont des nôtres.
— J'y serai! dit Lafresnaie, après un moment de silence. Il tressaillit tout à coup en entendant de l'autre côté de la
porte, vers l'antichambre donnant sur les corridors, résonner un timbre. ^
— Qu'est cela? demande Favrol.
— Le ministre, sans doute.
Lafresnaie sonna à son tour. Fn agent entra d'une façon [u'esque furtive.
— Que m'a-t-on apporté? dit le secrétaire général. L'homme lui tendit un pli.
LES MLSi.VUIX;. 1 t-llij
— - C est bien.
— 0,1 me mande, en ellet, cliez le ministre, dit Lafresiiaie, quand l'agent l'nt sorti; je vous laisse, l^vrol. Ne vous retirez qu'après moi — et par cette porte, ajonta-t-il en désignant entre les denx bibliothèques une ouverture prati- (|née dans la boiserie. — Ce chemin vous mène au quai, i'uis, à ce soir! Je me rendrai seul rue de Grenelle.
— A ce soir, dit Favrol en prenant la main que Laurent lui tendait.
Le secrétaire disparut par la porte qui donnait sur les corridors du ministère et le comte pcmsait presque tout haut :
— Si nous n'agissions point en hâte, ce Lafresnaie serait capable d'avoir des remords ! Parlez-mui des gens sans scrupules; ils ne savent pas du moins ce que c'est que eémir.