‹ Les muscadinsChapitre 21 sur 26 · L.N E.NFAM" (JLl MELhT · texte numérisé non relu

L.N E.NFAM" (JLl MELhT

Pierre Porhouët, en quittant, épeida, la galerie où André .s'était dressé devant lui comme le spectre de l'honneur, du devoir, du sacrifice à la patrie, avait, marchant tout droit, gagné, sans savoir quelle route il suivait, l'escalier qui conduisait à la grande cour du palais. 11 balbutiait, sans les comprendre, les mots d'ordre que lui avait redits le capitaine, et, arrêté par une sentinelle au bas de l'escalier, il répéta machinalement ces syllabes, qui fondaient les consignes et ouvraient les portes du Luxembourg.

Le vieux chouan ne se rendait compte ni de ce qu'il faisait ni de ce qu'il disait. Sa tète était perdue. On lui eût dit, qu'en ce moment, il fuyait, qu'il serait venu ofTrir aussitôt sa poitrine aux baïonnettes des soldats. Lorsqu'il fut hors du palais, marchant droit devant lui, au hasard, comme un fou échappé, il répétait des mots sans suite, où les deux idées en lutte dans son cerveau se faisaient jour à la fois : la préoccupation d'avoir manqué au serment prêté à Favrol et l'horreur que lui inspirait une alliance avec l'étranger.

— Je suis un soldat, moi aussi, se disait-il. Les marins de Praya ne livrent pas la France.

Puis, songeant à la promesse faite aux conjurés :

— j'avais dit que nul no passerait, j'avais dit que je mourrais. Pourquoi ne suis-je pas mort?

Avec une nature semblable à la sienne, âpre et rude, une pareille question posée était une question résolue.

— Au fait, dit-il, n'est-il pas encore temps de mourir ?

Il n'avait point d'armes sur lui ; il se serait exécuté luimême au coin d'un carrefour, comme il aurait tué un chien.

— Cela est pourtant d'un mauvais chrétien de se donner la mort, pensait le vieux Breton.

— Judas s'est pendu lorsqu'il a eu livré Jésus, ajoutat-il. N'ai-je pas abandonné mon roi ?

Ce nom du roi vint, comme un éclair, faire, en quelque sorte, rentrer la lumière dans l'esprit de Perhouët; il songea au petit dauphin qui sommeillait là-bas , dans l'hôtel de la rue de Grenelle ; il revit le pâle visage de l'enfant, miné par la fièvre; il se sentit pris aux entrailles, comme lorsque Marianne, autrefois, était petite, et qu'il pensait à elle, et le désir lui vint aussi, un désir absolu, profond, de revoir celui devant lequel, lui, vieux, il courbait ses cheveux gris comme devant une majesté.

— Je verrai après, songeait Porhouët, si, m'étant jugé, je dois me punir.

11 avait grand'peine à retrouver, dans les rues désertes et à peine éclairées de ce grand Paris, l'hôtel d'où il était sorti ; mais ses anciens instincts de chasseur, l'habitude qu'il avait de chercher partout, au coin des rues comme dans les sentiers des bois, des points de repère, lui permettaient encore de se guider à travers ces carrefours peu connus.

Il arriva enfin à la rue de Grenelle, frappa vivement à la porte des Morin, et, lorsque le petit vieillard ouvrit^ il se précipita, avec brusquerie, dans la maison, comme un homme qui est poursuivi.

Il était une heure du matin, environ.

M. Morin, à demi-habillé, regardait Porhouët, les vêtements en désordre, la veste déboutonnée, le cou nu, son scapulaire flottant sur sa poitrine, à peine couverte par une chemise de toile écrue. Le paysan avait l'air égaré d'un

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homme qui vient, selon l'expression populaire, de faire un mauvais coup.

— Âh ! mon Dieu I dit M. Morin, en levant sa chandelle vers le visage congestionné du chouan, avez-vous été attaqué, monsieur Porhouët? Etes-vous blessé?

— Non.

— Voulez-vous prendre quelque chose, monsieur Porhouët? demanda M""' Morin, du fond de son alcôve.

— Merci !

Pierre Porhouët salua du geste, et, ouvrant la porte qui donnait sur l'allée, il se dirigea à grands pas vers l'hôtel.

Il avait hâte d'aller s'agenouiller devant le dauphin de France et lui demander pardon de l'avoir trahi.

Tout dormait dans l'hôtel ; Porhouët put traverser les premières pièces sans rencontrer personne. Il allait, non pas vers les appartements de M"'' de Kermadio, mais vers la chambre oii reposait le petit Jacques. En arrivant dans l'antichambre, il trouva, étendu dans un fauteuil, à la lueur d'une lampe à demi éteinte, un valet qui dormait. Porhouët lui frappa sur l'épaule, et le valet, réveillé en sursaut, eut un instinctif et rapide mouvement d'effroi.

Puis, se remettant aussitôt :

— Ah ! c'est vous, monsieur Porhouët? dit-il.

— Oui. Vous pouvez vous retirer, vous et les vôtres : c'est moi qui veillerai ccttle nuit.

Le valet parut enchanté et s'éloigna.

Porhouët apercevait, à travers les rideaux bleus, une lumière pâle, qui était celle de la veilleuse allumée dans la chambre de l'enfant royal. Le Breton se sentait profondément ému, plus ému qu'il ne l'avait jamais été jusque-là, en approchant de la portière baissée, et il avait comme le pressentiment de quelque nouvelle épreuve. Il était, d'ailleurs, incapable de se rendre compte de ses sentiments et de ses idées; il allait au hasard, comme poussé par une force irrésistible. Depuis une heure, il lui semblait qu'il y avait quelque chose d'écroulé en lui; il avait honte de lui-même.

Le vieux chouan, les yeux hagards, ressembla à un spectre, lorsque soulevaut la portière, il apparut au seuil

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(le celte chambre a laquelle la lumière douteuse cjui l'éclairait donnait un aspect mystérieux et inquiétant.

On n'y entendait aucun bruit. Porhouët marcha doucement pour se rapprocher du petit lit où sans doute le dauphin sommeillait.

Les tapis assourdissaient les pas du Breton, qui n'avançait que lentement en retenant son souflle, et en entendant littéralement dans sa poitrine les battements précipités de son cœur.

La triste lumière d'une mèche qui se consumait dans l'huile éclairait le lit, aux draps plissés comme ceux des malades que la fièvre tord et qui cherchent, en se remuant, un vain allégement à leurs soullrances. L'oreiller élait tombé à terre et le dauphin s'appuyait sur son traversin.

L'entant dormait. Sa tète pâle et fatiguée reposait, et l'on pouvait distinguer ses prunelles sous la peau blanche des paupières bordées de longs cils. 11 dormait, les lèvres ouvertes ; elles laissaient passer une respiration horriblement oppressée, parfois des soupirs et des plaintes, souvent un mot, des phrases inachevées, les espèces de cris que dictait la soutTrance. La sueur collait à son front ses cheveux d'un blond ardent.

En apercevant cet enfant aux traits émaciés et si doux dans leur douleur, Porhouët eut une sorte d'éblouissement sinistre. Pour la première fois peut-être, il se rendait compte d'une émotion instinctive, qui l'avait saisi lorsqu'il avait vu l'enfant pour la première fois.

C'était comme une vision. Ces cheveux blonds, ce visage })lein de fièvre, ces grands yeux en ce moment baissés, mais habituellement élargis et pleins d'un éclat sinistre, ces pauvres petites lèvres noires qui balbutiaient des mots sans suite, ces mains moites où le sang battait si fort et qui sortaient des draps comme pour chercher un bain d'air frais, tout cela rappelait à Porhouët une autre souffrance, une créature mourante et chère — quel égarement ! — il retrouvait comme le spectre de Marianne dans ce petit être qui se débattait contre la mort.

Marianne ! Pourquoi Porhouët maintenant songeait-il à Marianne? Pourquoi revoyait-il, devant ce lit d'enfant ma-

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lade, la grande croix d'immortelles noires qui était tonil>ée sur le cercueil de la morte? C'est qu'en vérité, cet enfant avait à présent comme les traits de celle qui n'était plus. Le vieux paysan retrouvait en eux l'image de la pauvre fille disparue, et il se demandait avec efîroi s'il ne devenait pas fou en croyant ainsi revoir des fantômes.

Porhouët se penchait d'ailleurs sur le lit du petit Jacques avec une expression ardente d'angoisse et de dévouement. Ce rude visage de chouan, en se rapprochant des joues livides de l'enfant, s'éclairait, malgré son égarement, d'une llamme de honte surhumaine. Il n'y avait pas seulement du respect dans ces prunelles pleines d'éclairs, il y avait une honte mâle, une paternelle tendresse.

— Monseigneur, monseigneur, murmurait tout has le Breton, comme il eût murmuré une prière, pardonnez-moi, monseigneur, je ne pouvais pas tuer cet homme. Vous m'auriez dit d'épargner sa vie et de faire ce que j'ai fait.

Il demeurait là comme un fidèle devant son Dieu.

L'enfant ne hougeait pas et répétait des monosyllahes hizarres ou des mots qui ne se suivaient pas.

<' Comme il souffre, songeait Porhouët. Il est hien mal! »

L'enfant touchait en effet à une effrayante crise. Il sentait lui-même la mort venir. 11 avait peur maintenant de s'en aller, de s'en aller sans avoir été roi, sans avoir fait justice de Favrol, sans avoir vengé celle qui était morte en maudissant cet homme. Et, d'heure en heure, il se sentait luimême s'affaiblir, il lui semblait qu'il descendait peu à peu dans quelque chose de noir et de froid.

(jii'elles étaient lentes et lourdes, pour le pauvre enfant, ces heures solitaires, ces journées sinistres, et pourtant qu'il les voyait finir avec terreur; car la nuit venait, et avec la nuit les accès de fièvre, le sommeil qui fuit, les visions qui effrayent, ce malaise indéfinissable qu'apportent les ténèbres. Il comptait et recomptait alors les fleurs de lys des tentures, les battements de la pendule ; il se composait un musée grotesque .avec la rosace du plafond, qui changeait d aspect, qui tantôt ressemblait à un o'il menaçant, tantôt à im soleil de feu, à un de ces soleils qui se couchaient si rouges là-bas, le soir, en Bretagne.

Cette nuit-là, l'enfant avait soullert plus que de coutume.

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1 lie s'était pus eiulornii difficilement, comme ù l'ordiiuiiie, il s'était senti accablé, brisé, après le plus épouvantable accès de fièvre, et il était littéralement tombé, écrasé, épuisé, sur son lit en désordre.

L'état où il se trouvait ressemblait beaucoup plus, malgré les exclamations poussées, à l'état comateux qu'au sommeil. il y avait longtemps d'ailleurs, qu'il durait, et la lièvre recommençait à consumer ce petit corps maigre et all'aibli.

Porhouët vit lentement l'enlant rouvrir les yeux et fixer sur lui ses prunelles qui brûlaient. Tout d'abord, le regard du petit Jacques ne trahit aucune impression, aucune émotion; il était fixe et douloureux, c'était tout; puis, avec une douceur infinie et touchante, il s'attendrit, tandis que les lèvres blèmies de ce pâle visage dessinaient un triste sourire. Et Porhouët se sentit frissonner en entendant son nom sortir de cette bouche qui demeurait douloureuse jusque dans ce sourire !

— Porhouët, dit l'enfant avec ell'ort... toi ici, Porhouët? Il regarda encore le vieux chouan dont les cheveux gris

étaient emmêlés comme par un coup de vent.

— (ju'est-ce que tu as donc, Porhouët? dit encore le petit Jacques.

Le vieux Pierre ne pouvait répondre ; il y avait dans cette voix enfantine quelque chose de- si profondément bon et brisé, qu'il ne sentait monter à sa gorge que des sanglots.

Il se baissa pour ramasser l'oreiller tombé à terre et pour le glisser sous la tète de l'enfant; il le pria de se relever, en l'appelant monseigneur.

Le sourire du petit dauphin ne fut plus seulement triste, il devint un peu amer.

— Ne m'appelle pas monseigneur, va, Porhouët, dit-il, laisse ça à d'autres. Toi, je t'aime, vois-tu ; je n'ai pas besoin que tu me respectes.

Le chouan n'avait jamais éprouvé peut-être une émotion pareille à celle qui l'étreignait, il était à la fois heureux et torturé jusqu'aux entrailles. Ce fils de ses rois l'aimait ainsi et lui disait : « Toi, je t'aime! » Le pauvre cœur confiant et simple de Porhouët passait vraiment en quelques heures par trop d'épreuves à la fois.

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L'enfant, en se redressant un peu, appuyant ses coudes sur son lit, regarda plus fixement encore le vieux Porhouët, et tout à coup poussa un cri eu apercevant au cou du paysan le scapalaire qui pendait au ruban de soie noire.

Une coloration rosée monta tout à coup aux pommettes et aux joues du « petit dauphin ».

— Porhouët, dit-il précipitamment, Porhouët, qu'est-ce que c'est que cela, Porhouët?

— C'est un scapulaire, monseigneur.

L'enfant avait déjà pris entre ses doigts fiévreux le morceau d'étotTe et le tournait et le retournait rapidement.

— C'est le même, disait-il, c'est le même ! Elle aussi le portait au cou !

Porhouët avait envie de baisser ses lèvres jusqu'aux cheveux blonds de reniant qui se courbait ainsi devant lui et toychait et retouchait le scapulaire.

— Nous en avons tous en Bretagne, dit-il. On prétend — il hochait la tète — on assure que ces saintes représentées là portent bonheur au pauvre monde. Je l'ai bien cru longtemps, et aujourd'hui je ne sais plus !

— Le même! le même! répétait l'enfant avec une joie à laquelle la hèvre donnait quelque chose d'ardent et d'entrecoupé... C'était aussi sainte Yvonne! Elle me disait : <( Je t'ai voué à elle ! » Et quand elle se penchait comme toi pour m'embrasser, elle me laissait prendre dans mes mains le scapulaire... qui était joli et que j'aimais tant, tant à toucher !

— Elle! (Jui, elle? demanda Porhouët avec une expression étrange et une force soudaine.

L'enfant, comme s'il n'eût pas entendu la question, semblait, tout éveillé, continuer un rêve : il revoyait le village breton, la ferme près de Morlaix, et la cheminée haute, aux belles faïences, et la femme pâle qui venait l'embrasser si souvent. Alors, comme s'il se fût parlé à lui-même, il continuait, tout en approchant de ses lèvres le scapulaire, à dire tout ce qui lui revenait de ce cher passé confus et qui lui semblait si lointain :

— Je l'ai bien priée, moi aussi, sainte Yvonne. Je l'ai priée pour quelle fût clémente à celle qui est dans le paradis et qu'elle punît ceux qui méritent daller en enfer.

Il y en a, va, mon bon Porhouot... Tu ne sais pas ? Je ne lai jamais dit à personne qu'elle avait au cou, elle aussi, ce que tu as au tien. On ne m'aurait pas compris. On aurait dit que ce n'était pas vrai. D'ailleurs, vois-tu, Porhouët, si je l'avais dit, je n'aurais pas pu être roi... Tu ne comprends pas?... Il faut que je sois roi, moi, pour punir celui qui l'a tuée, làbas, dans notre Bretagne !

— La Bretagne ! s'écria Porhouët en plongeant ses yeux dans les yeux déjà éperdus de l'enfant, que la fièvre reprenait peu à peu avec une intensité croissante.

— Oui, oui, la Bretagne, fit le petit Jacques. C'est si beau là-bas... Il y faisait bon... Ici, j'étoulfe, vois-tu .. J'ai bien mal là et là — Il touchait à la fois sa poitrine et son front. — Si j'étais chez nous, je guérirais, va... Mon bon Porhouët, si tu veux, lu m'emporteras, toi, là-bas, vers la mer... tu m'arracheras d'ici... Tu me ramèneras d'où je viens... Ah ! non, tiens, ce n'est pas possible... H faut que je reste ici pour être roi... Etre roi! J'aurais mieux aimé être comme tout le monde et avoir une mère!

— Sa Majesté est morte martyre, dit Porhouët machinalement.

— Martyre, répéta l'enfant... Ah ! le scapulaire ne l'a pas protégée... C'est lui, vois-tu qui l'a tuée... Jacques^ sois maudit'.... Jacques^ sois maudit!... Si je meurs, c'est à côté d'elle que je veux dormir, tout près, tout près de la mer!

— Mais de qui parlez-vous, monseigneur? s'écria Porhouët, à son tour égaré.

L'enfant sourit tristement, et d'une petite voix de cristal :

— De maman^ dit-il, en donnant à ce mol charmant une expression tendre et maladive.

— Votre mère?

— Elle repose, oui, bien loin d'ici, Porhoui't, au pays... au beau pays des genêts d'or ! Redis-le moi, le conte du Korrigan, qui vole le cœur de la châtelaine !..». Le Korrigan, c'est lui, vois-tu, Porhouët, c'est lui, qu'il faut punir.

Et, sa voix devenant grave et sombre, le petit Jacques répétait avec des yeux pleins de llamme :

— Sois maudit, Jacques ! Jacques, sois maudit! Porhouët se demandait si le cauchemar continuait. Sa

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pauvre tète était h la fois comme vide et comme remplie d'orage. A peine venait-il de fuir une situation elTroyaîjle, qu'il se trouvait face à face avec une réalité aussi terrii)le. 11 ressentait maintenant il ne savait quelle épouvante nouvelle. Que signifiaient les paroles de cet enfant? Quel était ce Jacques contre lequel le dauphin prononçait une telle malédiction, en se faisant l'écho d'une voix d'outre-tomhe?

— Allons, allons, songeait Porhouët, je deviens foui

— Tu ne sais pas, reprit l'enfant en baissant la voix éf comme si l'on eût épié ce qu'il allait dire, c'est mon livre qui m'a tout appris.- Un beau livre, val Je l'ai tant lu, il est si bon, si bon... 11 m'a consolé mieux que ne l'eût fait le scapulaire de sainte Yvonne...

Et, s'exaltant de plus en plus, pale, secoué par des mouvements fébriles, laissant déborder tout ce qu'il avait en lui amassé de réllexions, de pensées, de souvenirs, le petit être chétif répétait, la voix ardente, le geste étrange comme celui d'un prophète enfant :

C'est de sa propre voix qu'à souffrir il l'exhorte. A tout sexe, à tout âge, il fait la même loi : « Renonce à toi, dit-il ; prends ta croix et la porte. Et par où j"ai marché, viens et marche après moi ! »

Maintenant l^orhouël avait peur. Celte exaltation touchait; déjà au délire. L'enfant souffrait. Il s'interrompit et demanda à boire.

Porhouét lui tendit une tasse pleine de tisane.

— Non, dit l'enfant, de l'eau, de l'eau pure. Il montra la cheminée à Porhouët.

— L'eau est là, dit-il.

Puis tout à coup :

— Comme il fait noir, ajouta-t-il... J'ai peur, Porhouët... ; Allume les bougies... Je veux y voir clair.

Porhouët obéit, et les (lambeaux de la cheminée, allumés bientôt, emplirent de lumière la petite chambre.

— C'est bien cela, fit l'enfant.

11 s'était penché hors île son lit, et, doucement, retirant

de dessous son matelas un vieux livre aux coins usés, il s'était mis à le feuilleter avec une expression égarée, tout en chantant lentement, comme un chant de mort, un de ces

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iou{)lets plaintifs qu'on appelle des sùncs dans la lande brclitnne :

— Ma mère, dites-moi, dites-moi donc, ma mère, Pourquoi ces liommes noirs, là-bas, vers la bruj^ère ? Pourquoi ce long drap noir semé d'argent qui luit ?

— Mon tîls, c'est qu'une femme est morte cette nuit!

— Monseigneur, monseigneur, dit Porhouët avec un cri de douleur, je vous en conjure, ne chantez pas cela, mon-^ ■x'ig'neur !

il songeait à Marianne, il la revoyait; à son tour, il senlail la terreur lui entrer dans lame.

— Je tai dit de ne plus m'appeler monseigneur, répondit l'enCant... Tiens, le voilà, mon livre; il n'y a que toi qui l'auras vu en ce monde... toi et (die... Regarde, regarde !

Et il tendait au chouan Vhnitation de Corneille.

Porhouët prit le livre, et, d'un mouvement machinal, en feuilleta les pages, sans lire, presque sans voir.

L'enfant, égaré, reprenait en baissant la voix le triste sùne di' Bretagne :

— Ma mère, dites moi, dites-moi donc, ma mère, Pourquoi ces coups si sourds et pourquoi cette bière ? Pourquoi depuis hier le chien hurle si fort?

Il s'interrompit brusquement, et, d'un geste rapide, reprenant r/w«//«//o;? des mains de Porhouët:

— Ce n'est pas cela, ce n'est pas seulement cela qu'il faut lire. Tiens !

Et ouvrant aussitôt la cachette de la couverture :

— Toi aussi, tu le détesteras, Porhouët, celui qu'elle a maudit !

Des lettres jaunies s'étaient échappées de la reliure du vieux livre ; l'une d'elles était tombée aux pieds de Porhouët. Les autres, comme des feuilles d'un arbre, demeuraient sur le lit, pliées, fanées.

— Oh ! tu peux lire, Porhouët, dit le petit Jacques. Porhouët tenait à la main la lettre qu'il venait de ramas-

^t'r. Il y jeta les yeux, sans savoir quel terrible coup l'atl iidait, et il poussa un grand cri en reconnaissant l'écriture de Marianne.

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— Saints du ciel! s'écria-t-il, qui a écrit cela?

« Tune sais pas ce que tu perds, Jacques, tu ne sauras jamais combien je t'aimais, disait la lettre, que le vieux Porhouët parcourut alors avec une terreur qui devint bientôt une colère sourde et mâle, ma vie est finie, et la pauvre abandonnée disparait de ton existence. Cela est lâche pourtant d'avoir trahi et d'avoir menti... »

Et les reproches succédaient aux rcssouvenirs, et les malédictions venaient après les laruies. Il y avait des traces de pleurs sur les feuillets jaunis. C'est le testament d'un amour.

Tout ce qui avait été d'aJDord l'aurore ou le bégaiement de la passion, puis son déclin et sa morsure, tout, illusions, rèvcs, aveuglemeqts heureux, joies sans lendemain, réveils, farouches, mornes tristesses, séparations, déchirements, so-' litude, l'éternel drame, l'éternel poème, tout cela tenait là, dans quelques feuillets qui étaient comme les suaires de tant, de chimères mortes.

En lisant cela, Pierre Porhouët crut que le sang, lui^ affluant soudain au cerveau et au cœur, allait l'étouller. 11 chancela comme un homme ivre, il se laissa tomber sur une chaise, à côté du lit du petit Jacques. Il avait devant lesi yeux comme un nuage épais et rouge, il sentait ses oreilles; bourdonner, et, par une perception étrange, dans l'état d'accablement qui venait de le saisir brutalement, il entendait pourtant la voix traînante de l'enfant, qui continuait, sur le ton d'un cantique, la morne ballade bretonne.

Le pauvre Porhouët demeurait écrasé. Quoi! Marianne, sa Marianne adorée était coupable ! C'était le remords qui lavait tuée; c'était le remords qui l'avait courbée, anéantie. Le père connaissait maintenant le secret des amères son-' geries, des pâleurs, des larmes de sa fille. Marianne avait failli. Voilà donc pourquoi une main inconnue avait jeté des immortelles noires parmi les blanches fleurs de la tombe des vierges ! Et Porhouët cherchait en lui-môme assez d'énergie pour maudire, assez de colère pour accuser; mais il ne trouvait, quoi qu'il fit, dans son cœur, que de la tendresse et des regrets pour la mémoire de sa fille.

Ces lettres, d'ailleurs, n'étaient-elles point l'absolution de

la pauvre Marianne ? La femme qui les avait écrites n'avaitelle pas assez souffert pour avoir expié ? Toutes les tortures de son àme y tenaient, en même temps que, comme dans lin sachet parfumé, toutes les tendresses de son dévouement méconnu et de son alT^'clion trahie.

— Devant une telle douleur, pensait Porhouët, Dieu a pardonné. Repose en paix, ma chère morte !

Et tout à coup une idée rapide, brûlante comme la pointe d'un fer rouge, lui traversa l'esprit. A qui ces lettres étaientelles adressées? Quel était cet homme que Marianne, dans son dernier adieu, maudissait ainsi?

Porhouët retourna le papier fané et lut l'adresse : Au cumte Jacques de Favrol.

— Lui! s'écria-t-il en se redressant dun bond, en retrouvant sous ce nouveau coup toute sa robuste décision, le misérable c'était lui !

Les paroles d'André Lafresnaie, entendues deux heures auparavant, lui revinrent alors à la pensée. Le capitaine avait raison, ce comte de Favrol était un infâme et un lâche.

— Favrol ! répétait Porhouët avec rage, c'est M. de Favrol qui m'a pris ma fille, c'est M. de P^avrol qui m'a volé mon honneur de brave homme, c'est M. de Favrol qui m'a tué mon enfant !

— Sois maudit, Jacques! Jacques, sois maudit! répéta la voix lente de l'enfant, qui regardait maintenant Pierre Porhouët avec des yeux fixes.

Le chouan poussa alors un grand cri, un cri de père, un cri profond, déchirant, surhumain, en se précipitant vers l'enfant, en le pressant dans ses bras, en lui disant :

— C'était ta mère, dis, c'était ta mère? Et ton père, alors, ton vieux grand-père, celui qui va te protéger et te sauver, c'est ton bon Porhouët, ton ami, c'est moi? Réponds-moi, réponds-moi ! répétait le pauvre homme à travers ses larmes.

Le vieux Rreton était agité par deux sentiments distincts, également puissants, également terribles; il sentait s'écrouler en lui, comme un château de sable, toute la foi profonde, invincible, qu'il avait eue dans la royauté, dans son roi, dans son Dieu; il était effaré de rencontrer, à la place de

l'enfant de ce roi, la chair de sa chair, le sang de son sang, et en même temps l'adoration qu'il avait jusqu'ici portée à cet être, qu'il regardait comme d'essence divine, se fondait, en quelque sorte, dans une effusion complète et irrésistible. Tout était d'ailleurs à la fois confus, intinctif et instantané. Porhouot avait pris le petit Jacques dans ses bras, comme il eût saisi, comme il eût pressé Marianne.

— Parle-moi! parle-moi! lui disait-il. Oh! tu as raison, je t'emporterai! Nous fuirons; nous quitterons ce Paris où l'on ment, oi^i l'on trompe, où l'on tue ! Nous irons là-bas, nous irons demain... Nous irons quand justice sera faite! Mais dis-moi donc que tu m'entends? fit Porhouët avec douleur en regardant l'enfant, qui, maintenant fixait sur le vieillard ses yeux consumés de fièvre et ne le voyait plus.

Vainement Porhouët l'embrassait, le caressait, l'appelait, lui parlant de sa mère, lui mettait le scapulaire entre les . doigts, l'enfant n'entendait pas, ne regardait pas. Il suivait son rêve. 11 parlait de choses inconnues à des êtres invisibles.

Porhouët frissonna, et se dit, terrilié :

— Qui parle aux anges va à Dieu!

lùtait-ce donc l'agonie?

C'était le délire. Le petit Jacques se levait à demi, étendait les bras, regardait devant lui avec un œil fixe, et, la voix grossie ou la voix plaintive :

— Oui, je la vois, je la revois, la grande mer! disait-il. Le vent est bon qui souffle du rivage ! Ils reviennent de làbas, les pêcheurs de Morlaix. Que cela sent bon, ce vent de la mer ! Le Korrigan a caché dans la grotte bleue les trésors du roi Arthur ! Tu crois donc que Merlin ne découvrira pas toutes ces choses? Mais c'est toi justement qui m'a raconté CCS histoires, mon bon Porhouët, toi et la dame pùle, maman!... Et que c'est joli, que c'est vert, que c'est beau le varech jeté au rivage! J'irai encore voir les crabes courir et se cacher dans le sable... 11 ne faut pas les tuer, va... Il ne faut tuer personne ! On est mieux guéri en Bretagne, bien mieux... J'étouffe à Paris. Tu sais bien que je ne suis pas le roi. lîegarde donc, c'est dangereux cela, être roi. On a voulu me faire roi, et j'en meurs!

— Mon Dieu, mon Dieu ! priait Porhouët en tenant son

scapulaire dans ses mains, sauvoz-le! Vous m'avez pris Marianne! Sauvez cet enfant, Jésus, mon Dieu !

— En Bretagne, continua le petit Jacques — et sa voix s'affaiblissait à mesure que la fièvre lui dictait des visions plus touchantes ou plus étranges — nous serons heureux, en Bretagne ! Les gratis, nous en mangerons, vois-tu, Porhouët, comme autrefois. M"'" de La Jarrie est bien méchante. Elle n'a jamais voulu me donner des grous... Mes beaux champs de blé noir, avec leurs fleurs toutes blanches et leurs tiges roses! J'y courrai encore ! C'était si bon, va, de briser toutes ces herbes! Mais c'est la mer surtout, la mer que je veux revoir!... Ne me dis pas que je ne la reverrai plus, Porhouët... Toute verte, toute grande, belle, lointaine, à perte de vue ! Je veux sentir son eau salée, mouiller encore mes cheveux! Je veux courir sur la plage, je veux mourir là-bas, si je dois mourir !

— Ayez pitié. Seigneur! disait Porhouët agenouillé. L'enfant, maintenant, l'esprit traversé par une autre idée,

récitait tristement des vers de Pierre Corneille, machinalement appris dans le vieux livre :

Ne nous croyons pas trop, souvent nos connaissances

Ne sont entin qu'illusions ; Souvent la grâce y manque, et toutes nos puissances

N'ont que de fausses visions !

Puis aussitôt, passant, emporté par le délire, à un autre sujet :

— Merlin était enchanteur. Il aurait bien dîî empêcher Jacques de Favrol de tuer maman! Pauvre maman! Oui, je vais te rejoindre. Attends-moi. Nos chênes, nos genêts, nos rochers, je vais les revoir avec Porhouët, et je monterai vers toi, mère chérie !

— Ne dis pas cela, ne dis pas cela, s'écria Porhouët en serrant avec terreur l'enfant dans ses bras ; le ciel n'aurait qu'à exaucer ton vœu !

— Le ciel ! répondit l'enfant avec un sourire étrange, plein de paix et d'infini, je le vois, le ciel... Tiens, regarde, Porhouët... Bleu, bleu, comme la mer était verte là-bas... Que c'est beau! que c'est bon! Embrasse-moi, Porhouët!

L'enfant tendait, comme un oiseau hors du nid, sa petite

Jjoucho H Porhoiiët, qui y posa ses lèvres, et qui, après avoir donné à ce petit être ce long baiser de père essayant dinsufller son àme à une poitrinp mourante, resta là, debout, tenant embrassé ce corps frêle, dont la vie se retirait ' peu à peu, et qui ne fut bientôt qu'une chose glacée, convulsivement serrée parle vieillard contre sa poitrine.

Alors, comme le visage de l'enfant se refroidissait sous ses baisers, Porhouët ouvrit ses bras et le petit Jacques retomba lourdement sur son lit. Fou de douleur, Porhouët se précipita sur ce cadavre, dont il avait recueilli sur sa bouche le dernier soupir. Il le tourna, le retourna, tâtant les membres, interrogeant le cœur, cherchant une étincelle de vie dans ce corps froid, et, quand il fut bien sûr que tout était fini, que cet être dans lequel il avait tour à tour — quel rêve ! — incarné et son roi et son enfant, ne respirait plus, ne lui parlerait plus, ne l'entendrait plus, Pierre Porhouët poussa un cri de rage convulsive, arracha d'un geste terrible le scapulaire qu'il portait au cou et, trépignant sur le lambeau de drap :

— iMort ! il est mort ! tu l'as laissé mourir, toi, sainte inutile ! Je ne crois plus à toi, je ne crois plus à Dieu, je ne crois plus à rien ! Il n'y a pas de justice en haut, puisque tout ce qui est bon souffre ou meurt ici-bas !

Et le vieux chouan se jeta sur le cadavre de l'enfant comme une louve sur son louveteau, le tenant encore embrassé et le regardant avec des yeux farouches.

A travers la portière soulevée, dans l'encadrement des rideaux, deux personnages nouveaux apparurent alors dans cette chambre où un enfant venait de mourir. L'un, pâle et grand, froid, l'œil sévère, était le comte Jacques de Favrol ; l'autre, M'"" Régine de La Jarrie. Attirés par les lumières de la chambre, Jacques ayant passé la nuit à attendre, armé et prêt à l'action, le résultat de l'expédition du Luxembourg, ils accouraient.

Au bruit qu'ils firent, Pierre Porhouët se redressa et, toujours penché sur le cadavre, les contempla un moment, sans bouger, avec ses yeux rouges et secs maintenant.

Le regard de cet homme était tellement effrayant qu'il troubla Favrol lui-même.

— Qu'y a-t-il donc, Porhouot? demiinda la comtesse Régine avec un tremblement dans la voix.

Elle fit un pas vers Porlionët; mais lui, comme mû par un ressort, se redressa terrible.

— N'approchez pas! dit-il. N'avancez pas!

— Qu'y a-t-il? dit Favrol.

— Le dauphin?... commença M'"^ de LaJarrie.

— Il n'y a plus de dauphin ici, il n'y a plus de fils de roi ; il n'y a qu'un enfant mort, et cet enfant est à moi, répondit Porhouët avec une voix de tonnerre.

Les yeux de la comtesse Régine et ceux de Favrol se rencontrèrent avec des regards éloquents et se croisèrent.

— Cet enfant, continua Porhouët en s'avançant vers le seuil, 011 se tenaient encore Jacques et la comtesse, cet enfant, vous me l'avez volé ! Cet enfant était le fils de Marianne ! Vous êtes deux bandits et deux infâmes !

Régine de La Jarrie devint livide; Favrol, droit et impassible, attendit.

— J'ai élevé le fils de Marianne pour réédifier avec lui le trône de France, dit lentement la comtesse. Qui pourrait m'en faire un crime ?

— Moi, dit Porhouët, et tous ceux que vous auriez fait tuer pour soutenir un mensonge !

— J'ai veillé sur lui parce que j'avais juré cà sa mère d'en faire un homme !

— Regardez-le, dit Porhouët avec une amertume sinistre; votre œuvre est là ! L'enfant est mort !

Une même secousse fit tressaillir à la fois les deux aventuriers qui se trouvaient face à face avec le vieux Breton. M'"*^ de La Jarrie s'appuya contre une console pour ne point tomber, et Favrol se dit tout bas avec rage : « C'est une carte de moins dans la partie ! » D'émotion réelle, aucune. Le lils de Marianne mourait. C'était, pour ce père, un être inconnu qui disparaissait, rien de plus.

— Maintenant, monsieur le comte, reprit Porhouët, il faudra pourtant que je venge sur vous les deux enfants que vous m'avez tués !

11 fit le geste de quelqu'un qui cherche une arme sur le sol, et, n'en trouvant pas, jeta un regard autour de lui. 11

39i ŒUVRES. COMPLÈTES DE JULES CLARETIE

n'apercevait rien. Favrol s'était mis sur ses gardes et attendait.

— Misère! s'écria F*orhouët. Rien! rien!

El il s'avança, les mains ouvertes, du côté de Favrol, comme pour l'étrangler.

Favrol recula d'un pas et lira de sa poche un pistolet qu'il arma. Mais la comtesse de Régine s'était déjà précipitée entre ces deux hommes, et, pâle, effrayée de ce qui pouvait résulter d'un tel choc :

— Au noni du ciel ! s"écria-t-elle, arrctez-vous, Porhouët; ne faites pas un geste, monsieur le comte! Que dirait-on si l'on savait demain que l'un de vous a -assassiné l'autre ?

— Tout ce qu'on dira, répondit Porhouët avec rage, m'importe peu. Vous venez de tuer en moi ce qui me faisait vivre : ma foi, mon amour pour mon roi, mon dévouement à une cause que vous exploitez à votre profit. Vous êtes des faussaires et des traîtres! Je ne crois plus à rien. Vous avez tué cet enfant comme vous avez tu'i Marianne! Je veux me venger. Eh bien, oui, reprit-il, j'aurai raison de vous tous, je vous châtierai tous, je vous dénoncerai tous!

— Vous feriez cela, Porhouët 7'dit la comtesse Régine.

— Demain, dans quelques heures, le jour venu !

— Vous trahiriez ceux qui ont combattu à vos côtés?

— On ne trahit point Judas, on le livre !

— Eh bien ! fit d'un ton froid et ironiquement hautain le comte de Favrol, allez donc dénoncer aussi celle de vos complices que vous livrerez en même temps que nous à la justice révolutionnaire; allez dire que parmi les auxiliaires du comte de Favrol il faut arrêter aussi l'héritière des Kermadio !

— M"" Marcelle ? dit Porhouët en reculant comme un homme en marche qui apercevrait tout à coup un précipice sous ses pas.

Il avait oublié M"'' de Kermadio ! Il ne songeait pas que livrer Favrol, c'était aussi livrer Marcelle!

11 s'arrêta un moment, les yeux sur le tapis, la poitrine soulevée par de rudes soupirs; puis tout à coup, avec un geste brutal et menaçant, secouant sa tète robuste, il montra du doigt la porte à cet homme et à cette femme, et, de

sa voix devenue rauqiie, avec un irrésistible accent de commandement :

— C'est bien! Sortez, vous, et renierciez M"*^ de Kermadio de ce qu'elle ail, hélas! mêlé ses mains pures k vos actes fangeux ! Allez- vous-en, et laissez-moi seul auprès de cet enfant que vous avez tué !

Le geste de Porhouët était si terrible que Régine et Jacques de Favrol ne purent s'empêcher de baisser le front, et s'éloignèrent silencieux, courbés devant ce paysan honnête et fier.

Alors, Pierre Porhouët, demeuré seul, revint lentement vers le lit où gisait le cadavre de son petit-fils, et, pliant lentement les jarrets, il s'agenouilla, grave, ses longs cheveux gris tombant le long de ses joues sillonnées de larmes, puis morne, collant ses lèvres qui tremblaient aux mains glacées du petit Jacques, comme s'il eût voulu réchauffer ce panvre frêle corps déjà si froid, il demeura ainsi, immobile, les yeux gonflés et rouges, anéanti, le visage pâle et les oreilles pleines de bourdonnements, comme si elles eussent été emplies du vaste murmure de la grande mer.

Les premiers rayons du jour et la claire lumière d'août devaient trouver encore, dans la petite chambre sombre, le vieillard accablé, agenouillé devant l'enfant mort.

L'avortemont de l'alTaire du Luxembourg, la saisie des \ placards destinés à agir sur l'imagination parisienne et à entraîner l'opinion publique, la mort du faux dauphin : tout à la fois accablait Jacques de Favrol, qui tombait, en quelques heures, de la certitude au doute. 11 éprouva devant cet écroulement non de l'accablement, mais de la colère. Habitué à violenter la fortune et à s'y reprendre à cent fois pour la saisir, il se jeta brusquement avec une décision absolue, presque désespérée cette fois, sur un projet non- ' veau.

— Eh bien, soit! se dit-il. Nous n'enlèverons pas Barras, nous ne crochèterons pas le pouvoir, nous le conquerrons i l'épée au poing. Le sort lèvent, et j'aime autant cela.

Le conspirateur déjoué redevenait soldat.

Il pouvait compter, encore un coup, dans Paris, sur un ; nombre considérable de partisans. Le combat une fois engagé, la petite armée des assaillants se grossirait bien vite ' de cette tourbe d'aventuriers, qui sont toujours prêts à se jeter dans un parti s'ils y voient des os à ronger. 11 fallait seulement agir vite, frapper un grand coup, soulever Parisen quelques heures et combattre.

Paris une fois debout, on pouvait compter sur la province. Depuis la conspiration de La Villeurnoy, tout était prêt un peu partout. Depuis quelques mois, il était absolument convenu dans le parti royaliste que, dés que Paris aurait donné signe fie réreil^ les colonnes royales, commandées par Bouille, Malseigne, le prince de Poix et Puisaye, marcheraient sur la capitale. Douze mille hommes devaient s'insurger dans les montagnes du Jura, et Lyon était tout acquis à la cause de Louis XVIll. Une fois maîtres de Paris, les royalistes avisaient, et, fusillant certains coupables, on proclamerait une amnistie tout en déportant. Chose curieuse, dans l'esprit des serviteurs de la royauté, cette amnistie promise ne s'appliquait pas aux hommes modérés qui avaient les premiers lutté contre la royauté, mais plutôt aux terroristes, et c'était les Lafayette, les Menou, les Lamelh, les d'Aiguillon qui devaient être sacrifiés.

Tout était prêt pour cette solution. Le duc de La Vauguyon avait écrit que le roi verrait avec joie une action engagée. Les papiers saisis à Venise, dans le portefeuille de d'Entraigues, ne laissaient aucun doute sur les intentions des chefs royalistes. La France entière, déjà travaillée, devait être appelée aux armes. M. Frotté, M. de Bourmont, M. Mallet, ancien aide-major de Châteauvieux, se chargeraient de soulever la haute Normandie, l'Ile-de-France. iNl. de Juglat agirait dans l'Orléanais; M. de Rochecot, dans le Maine, le Perche et le pays chartrain.

Depuis longtemps, Jacques de Favrol savait que toutes ces précautions étaient prises, tous ces rôles distribués, et, s'il avait voulu agir seul et avant ces autres chefs, c'est qu'il ne voulait, le succès étant venu, partager le pouvoir avec personne. Voilà bien pourquoi il avait accepté avec tant d'ardeur le projet de Régine de La Jarrie, le projet de ressusciter le petit Louis-Charles Capet^ qui, depuis le 24 prairial de l'an III, reposait dans une fosse séparée du cimetière Sainte-Marguerite. Le faux Louis XVII eût assuré à Jacques une influence qu'il n'eût jamais pu attendre du roi de Blackenbourg, de ce Louis XVIII, entouré par une cour qui escomptait déjà son règne futur.

Mais, puisque l'enfant qui devait servir à cette comédie n'existait plus, force était bien à Favrol de prendre son

parti et de s'allier aux Bouille, aux Rochecot et aux Bourmonl. Celait tout un nouveau plan de campagne à suivre. « On le suivra », se dit Favrol.

Il était donc absolument résolu à en appeler au sort des armes, mais, cette fois, sans attendre, sans hésiter, en se précipitant, tète baissée, sur l'ennemi .

— Je suis las d'agencer de petites combinaisons qui échouent comme un château de cartes sous un soupir d'enfant. A l'assaut, cette fois, dût-on combler le fossé et la brèche de nos cadavres !

Il employa les deux journées des 20 et 22 thermidor à préparer le coup de force qui, cette fois, devait du moins donner un résultat décisif. Tandis que les agents de la police traquaient les colporteurs et recherchaient vainement l'imprimeur du placard rédigé par lui, Favrol convoquait les chefs actifs sur lesquels on pouvait compter et leur ordonnait de tenir prêtes les armes cachées dont les royalistes pouvaient disposer dans Paris. On était bien en droit d'espérer que les sections canonnées à Saint-Roch en vendémiaire se joindraient aux révoltés et leur apporteraient le contingent de leur dévouement à la cause royale. Ce n'était plus la Convention, mais c'était le Directoire, issu de la Convention, qu'il fallait renverser.

Favrol eut bientôt expliqué à tous ceux qui n'attendaient plus de lui qu'un signal quelle était la façon dont il fallait agir. On se répandait par groupes dans les rues, on ameutait la foule, on déblatérait contre Barras et ses collègues, on entraînait les hésitants, on s'emparait des postes militaires, on provoquait dès le début une collision en tirant sur les troupes. Le peuple alors arrivait; le Corps législatif, divisé, était tout au moins frappé de paralysie, en supposant que sa majorité ne prît point ouvertement parti pour l'insurrection royaliste.

Favrol devait en plein jour, le 23 thermidor, à midi, donner lui-même le signal de la lutte en tirant, devant Saint-Roch, un coup de feu qui appellerait aux armes tous les amis' du roi. Le comte aimait mieux cette manière expéditive de traiter les choses que les machiavéliques trames de M""' de La Jarrie, trames que le sort s'était chargé de rcndi'e inutiles.

LES MUSCADIXS 399

Au milieu de toutes ces pri'occupalions politiques, Favrol éprouvait d'ailleurs une irritation intime toute particulière. Il soutTrait ou plutôt il était sourdement irrité de la froideur et du visible mépris de M"" de Kermadio. Cette fois, don Juan avait échoué ; toute son habileté s'était brisée contre celte honnêteté calme et forte. Le désir, l'âpre désir, mordait au cœur Jacques de Favrol, qui, pour l'éteindre, ne demandait qu'à se jeter dans la lutte comme dans une fournaise. De cette façon, emporté par l'action, entraîné par le courant, il oublierait, il oublierait le regard profond de Marcelle, ce doux regard qui le brûlait; il oublierait cette grâce, ce charme, cette séduction, qui avaient si profondément remué cette àme blasée.

Il avait soif de mouvement, de bruit, de lutte. 11 voulait agir pour arriver à s'étourdir, à s'anéantir lui-môme. Cette même pensée lui revenait à l'esprit : « Le succès d'abord ». 11 se disait que, puissant et riche, le but une fois atteint, il s'imposerait à Marcelle, si M"- de Kermadio le repoussait encore.

Favrol éprouvait, il est vrai, une profonde rage à savoir que son rival n'avait point péri. Il avait comme l'espoir secret de le retrouver encore devant lui, mais cette fois, pour en finir. Le comte en était venu au surplus à une sorte de lassitude particulière à ces aventuriers. A demi fataliste, il demandait le combat, pour en linir et pour y succomber s'il ne pouvait pas vaincre.

— Mieux vaut, songeait-il, donner sa vie que la traîner misérablement, besogneux et iriité !

Comme dans la cervelle d'un homme qui se noie, toute sa vie passée lui revenait d'ailleurs à la pensée, 11 revoyait la longue suite des années gâchées, luxueuses ou misérables. Des visages pâlis ou ravagés lui apparaissaient comme des spectres' féminins. Il souriait amèrement et haussait les épaules devant cette procession lugubre de souvenirs. L'image de Marianne Tarrctait un moment, celle de Jeanne le sollicitait davantage. Pourquoi cette femme lui avait-elle écrit? Quel sentiment lui avait dicté le billet qu'il avait reçu et lu entre deux ordres donnés à des complices? Il fallait, pour que Jeanne revînt à lui, qu'il y eût quelque chose de grave. Qu'un danger le menaçât ou menaçât

Jeanne elle-même, Favrol n'en devait pas moins chercher à connaître ce dont il s'agissait.

— Un bon avis peut venir de partout, se dit-il. J'irai à rÉlysée.

Et il avait répondu à la lettre de Jeanne.

Aller à l'Elysée était sans doute une imprudence dans l'état où se trouvait Paris. Toute la police était sur pied, les limiers battaient les buissons; mais Favrol pensait que la souveraine audace était la souveraine prudence. Il lui eût été impossible de recevoir ni Jeanne ni personne chez lui. Lorsqu'il convoquait Cadenet ou les autres, on choisissait des endroits neutres. Favrol avait ensuite, entre autres ressources, un art tout particulier pour le déguisement; il se grimait comme Brunet.

— Nul ne me reconnaîtra dans un bal public, songeait le comte, et la façon la plus adroite de se cacher est d'aller où va la foule. C'est le terrier qui dénonce le lièvre.

Il s'habilla donc à l'heure dite, et se revêtit, pour aller à l'ÉIysée, d'un costume complet de muscadin.

Paris dansait; mais, à cette heure môme, il se trouvait arrivé à l'une des crises les plus violentes de son histoire, toujours troublée. Le commandant de la 17'' division militaire, le général Augereau, était absolument furieux de tout ce qui se passait autour de lui. Les récents exploits des insulteurs de Louvet au Palais Egalité, le drame de la rue de Nevers, où Bois-David avait succombé, mettaient le général républicain hors de lui.

— Tonnerre! disait-il, Paris va-t-il donc être une grande route où MM. les chauffeurs et compagnons de Jéhu vont aussi promener leurs exploits?

Augereau avait alors dans ITime des sentiments patriotiques et républicains, qui étaient ceux de toute l'armée, et qui lui communiquaient une flamme et une force invincibles; il semblait incarner en lui le dévouement de tous les soldats à la République et à la constitution. Ces sentiments, blessés et irrités par le spectacle des intrigues royalistes, se faisaient jour, en l'an V, dans toutes les circonstances où les officiers et les soldats pouvaient laisser échapper le secret de leur foi.

A la fête de Tanniversaire du 14 juillet, quelques mois auparavant, l'armée d'Italie ayant célébré la date de la prise de la Bastille, les officiers et soldats des divisions Masséna, Bernadotte et Sérurier, avaient rédigé une admisse à ceux de l'armée de l'intérieur et au Directoire exécutif, dans laquelle, exprimant leur indignation contre les conspirateurs de Glichy qui tenaient, disaient-ils, à ôter-au gouvernement la considération dont leurs victoires l'avaient investi et tous les moyens de faire subsister les armées ;

« Tremblez! ajoutaient- ils. De f Adige au Rhin et à la Seine j il ny a qu'un pas ; tremblez, vos iniquités sont comptées, et le prix en est au bout de nos baïonnettes ! »

Puis s'adressant au Directoire :

« Parlez! et aussitôt les conspirateurs qui souillent le sol fie la liberté n existeront plus! »

Au 10 août, l'armée de Sambre-et-Meuse, célébrant la surprise des Tuileries par le peuple, un banquet allait réunir au quartier général de Wctzlar, dans l'abbaye l'Attemberg, les généraux qui, après le toast porté par Hoche à la Bépublique, ajoutaient, l'un après l'autre, des toasts enfiévrés de républicanisme :

Le général Lefèvre : A la haine des ennemis de la République ! Feu de file sur ces coquins!

Le général Championnet : A l'armée d'Italie!

Le général Nei/, commandant les hussards : Xu maintien de la République! Grands politiques de Clichy, daignez ne pas nous forcer à faire sonner la charge !

Le général Soult : Xu général Jourdan ! Puisse-t-il nous donner d'aussi bonnes lois, comme législateur, qu'il nous a donné de grands exemples comme général, et opposer le même courage aux ennemis du dedans qu'il en a montré à ceux du dehors !

Vadjuclant général Chasseloup : Aux journalistes patriotes ! Périssent sous le bâton les écrivailleurs soudoyés de Blankenbourg et de Clichy !

Un feu d'artifice devait être tiré ensuite en avant du camp ; on y lisait ces mots en lettres de feu : La liberté ou la mort!

Augereau pensait alors comme l'armée entière, et, tout dévoué à la République, il ne pouvait contenir sa colère en songeant qu'on niait ses bienfaits et qu'on regrettait jusqu'à ses victoires.

Furieux de l'attentat de la rue de Nevers, Augereau avait lait venir le capitaitie André Lafresnaie pour l'interroger lui-même.

— Ainsi, lui dit-il, non content d'insulter aux blessures des invalides de nos guerres qu'ils rencontrent dans les rues, ces coquins s'en prennent maintenant aux officiers de l'armée ? Combien étaient ceux qui vous ont attaqué ?

— Quatre, mon général.

— Vous ne les reconnaîtriez pas facilement?

— Certes, non, mon général !

Augereau s'était levé et marchait à grands pas à travers la chambre où il recevait André.

Des aides de camp écrivaient, assis devant une large table couverte de papiers, près de la fenêtre.

— Vous êtes pourtant sûr, continua Augereau, que ces gens-là appartenaient au parti des inc royalties^ des agréables et des porteurs de cadenettes?

— C'en était probablement la lie, mon général.

— Le diable les emporte, tous ces beaux fils à qui les fusils semblent trop pesants, et qui préfèrent se servir de la canne et du poignard ! Ah ! à la fin, on perd patience, et quand on se sent un sabre au côté... on éprouve le besoin de s'en servir... Vous vous en êtes bien acquitté, capitaine, je le sais, puisque seul vous avez réussi à vous dégager.

— Non pas seul, général, dit André.

— Oui, c'est vrai. Le brave garçon qui vous a secouru a payé cher son acte de courage.

— Ce qu'il a fait pour moi, je l'eusse fait pour lui, dit André simplement.

Augereau s'assit avec brusquerie sur une chaise, tira sa pipe de son habit à larges pans et, la bourrant avec des mouvements saccadés :

— Tout ça ne peut pas durer, dit-il avec sa brusquerie ordinaire, mais comme se parlant à lui-même. Un las d'avocats qui pérorent aux Cinq-Cents sans faire avancer les choses d'un pas! Des députés enracinés sur leurs sièges

comme des statues sur leurs socles! Et quelles statues! L'armée insultée, la France inquiète, Paris désolé, la République menacée par d'incapables faiseurs de lois! Ah! parbleu, je sais bien ce qui va arriver un de ces quatre matins ! Un coup de clairon et nous monterons à cheval, citoyens! Nous prenons avec nous une dizaine de canons, une demibrigade solide, et nous entrons au Corps législatif, baïonnette en avant. Ce sera plaisir de balayer la pétaudière et de voir ça sauter par les fenêtres! Ma parole d'honneur! si nous ne faisons pas cela, si nous ne bouchons pas le bec aux beaux parleurs royalistes, si nous ne faisons pas peur aux chouans, et si nous continuons à nous laisser manger la laine sur le dos comme des moutons, nous sommes des imbéciles et la République est perdue !

— Rravo ! général, dit lin des aides de camp en jetant sa plume et en se levant, le visage joyeux.

Augereau tirait de sa pipe recourbée des bouffées rapides.

— Eh bien! dit-il à André, que pensez-vous de mon idée ?

— Moi, général?

— Oui, fit Augereau. C'est net et facile. Un coup de clairon, et patatras! table rase, place nette. La République est sauvée.

— Je pense, général, répondit André, que c'est ce jour-là qu'elle serait perdue.

Angereau sembla étonné.

— Il y a quelque chose, continua André, qui domine toutes les questions de partis, tous les troubles politiques, toutes les discussions de tribune : c'est l'obéissance à la loi. C'est sous la loi que se sont inclinées, depuis 89, tant de tètes qui souvent sont tombées pour elle — ou par elle. — C'est la loi qui seule fait aujourd'hui la base du nouveau monde. Le droit divin est mort; le droit humain exprimé par les mandataires de la volonté publique lui a succédé. Que deviendrions-nous, général, si l'on proscrivait maintenant ce droit nouveau et si on lui substituait le droit de la force? Ce que nos sabres feraient aujourd'hui pour le salut de la République, d'autres sabres le feraient demain pour sa perte. Le soldat est debout, je pense, pour défendre les lois,

et non pour les juger et les briser à coups de crosse, comme la porte d'une forteresse.

— Oui dà? fit Augereau en cessant de fumer et en regardant en face le capitaine Lafresnaie. Alors il faut se laisser faire la barbe par un tas de clampins qui font de Paris une salle de danse et qui nous traitent comme des Kaiserlicks? .

— Un peu d'autorité dans la rue, et n'entreprenez rien contre les législateurs, général : tel est mon humble avis. Si je suis républicain, c'est que je pense que la République est le gouvernement qui doit sappuyer le plus solidement sur les institutions justes et libres, et non se reposer sur des hommes ou se confier à des hasards. Quant à la violence, elle engendre fatalement la violence, et les nations ne vivent que par le respect des lois.

— Et elles meurent par l'abus des beaux et surtout des sots discours, répondit Augereau en frappant sa pipe éteinte sur l'ongle de son pouce gauche. Enfin qui durera verra. Nous songerons à cela plus tard ; pour le moment, je veux un peu purger Paris des gens à cadenettes et des amis de la muscade. Us veulent se battre, ces agréables? Eh bien! ils se battront, ils se battront môme plus qu'ils ne voudront. Lieutenant, dit-il à l'ofhcier qui s'était levé tout à l'heure, vous expédierez les ordres préparés hier, vous veillerez vous-même à leur exécution.

Augereau se frottait les mains.

— Et nous rirons bien demain matin, sans compter que la République y gagnera un certain nombre de soldats dont elle ne sera peut-être pas très fière, mais qui du moins ne battront pas insolemment le pavé et n'insulteront pas les patriotes.

Souriant, Augereau fredonna entre ses dents le refrain du Chant du Départ :

La République nous appelle...

F^iis, après avoir complimenté, comme l'avait fait le général Dammartin, André sur son attitude pendant la nuit du meurtre :

— Vous pouvez retourner à votre poste ou à vos affaires, dit-il en riant, et je saurai que je n'aurai pas à vous appeler

le jour où nous voudrons envoyer à Sinnamary les Barthélémy et les Barbé-Marbois.

— Je suis, comme mes camarades, général, tout prêt à servir la République, répondit le capitaine.

Augereau salua André, qui sortit, et ajouta en parlant toujours au lieutenant :

— Avant tout ne manquez pas les mirii/fors ; nous nous occuperons après des grenouilles qui demandent un roi.

C'était au bal surtout que paradaient avec le plus de succès ceux qu'Augereau appelait les niirliflors. Les bals d'été faisaient du Paris de l'an V une guinguette immense ; les lampions brillaient partout dans les arbres et la verdure égayée souriait à ces lumières, tandis que les archets jouaient partout les gavottes à la mode ou les valses nouvelles venues. Jardins partout, jardin de Virginie ou dldalie, jardin de Tivoli et jardin d'Apollon, fusées de Ruggieri, illuminations, danseurs de corde, magiciens, défilés de Turcs : — un carnaval immense. — Les palais mêmes devenaient des académies de danse.

Le Palais de TElysée, que Molet avait bâti pour le comte d'Evreux, que M""' de Pompadour avait habité, puis le marquis de Marigny, et qui avait servi, sous Louis XV, de logis aux ambassadeurs des grands jours, cet Elysée dont Bcaujon le financier avait fait son hôtel, que la duchesse de Bourbon- Condé avait acheté, débaptisé, appelé Y Elijsêe-Bourbon^ il était maintenant loué, par la duchesse elle-même, à des entrepreneurs qui y avaient installé un bal.

C'était un jardin public. On y sautait au crincrin des violons, on y gonflait des montgolfières et des ballons, on y tirait des feux d'artifice, on y illuminait en l'honneur des victoires républicaines.

Les féeries habituelles à cette époque, les décorations à l'italienne ou à la grecque, emplissaient le palais: femmes demi nues, inconcevables^ élégants, tout ce monde valsait au geste du rigaudonier armé de son archet. Le fifre et le tambourin jetaient leurs notes distinctes parmi les violons, et les illuminations du jardin donnaient à ce bal d'été une animation singulière et une grâce charmante.

Le soir du 22 thermidor, le bal de VÉlysée offrait une l'ète depuis longtemps annoncée et attendue, un bal où Ion dansait a (j'wmo. Des ifs de lumière, des verres de couleur jetaient dans les jardins leurs lueurs sur les statues de marbre, qui blanchissaient comme des spectres parmi les masses sombres des arbres. La salle de danse était située au fond du jardin, dans un rond-point éclatant de lumière, où l'on voyait tourbillonner des danseuses aux pieds nus que leurs robes de 6/0 «f///«/y/ changeaient en statues comparables à celles des allées ombrageuses, mais plus vivantes. Devant la terrasse, sur un triple rang de chaises, les iiirror/ahles et les merveilleuses, assis, côte à côte, celles-ci séventant ou tenant sur le doigt un oiseau apprivoisé, ou jouant au jeu de Normandie, ceux-là enfouis dans leurs costumes hyperboliques et étouffés sous leurs perruques, causaient ou lorgnaient à travers leurs binocles à ornements d'acier.

Dans Tintérieur de l'Elysée-Bourbon, la foule circulait à travers les boudoirs de la comtesse d'Evreux et de la Pompadour, dans les salles où Beaujon se faisait naguère endormir par des berceuses ; puis, redescendant au dehors, la cohue parfumée se promenait autour du lac, dans les allées et les bosquets, respirant l'odeur capiteuse des tubéreuses répandues à profusion par les entrepreneurs de ce bal, que les gazettes comparaient à Amathonte.

Les héros qui s'étaient couverts de gloire à l'attaque de la boutique Louvet figuraient au premier rang des agréables répandus dans le bal. Sainte-Hermine papillonnait autour de Ponvalin et de Kenaudière, qui semblaient également maussades; car Ghàteau-Ponsac se promenait devant eu.v, tout bouffi de vanité, entre Acte et Elodie, comme don Juan entre Charlotte et Mathurine. Les deux protecteurs habituels de ces beautés à la mode semblaient légèrement inquiets de l'aplomb de Chàteau-Ponsac, qui parlait tantôt à Acte et tantôt à Elodie sur le ton d un homme qui a su « triom- [)hor ». Il avait des madrigaux pour la brune et des élégies pour la blonde. Jamais btjnbon ne fut plus doux que ce Chàteau-Ponsac

Sainte-Hermine s'amusait du manège et trouvait drôles les mines allongées de Ponvalin et de Kenaudière.

— Carie Venict aurait plaisir à vous croquer, mes chers bons, disait-il; vous êtes gais comme des cormorans.

Ponvalin soupirail alors et Reuaudière serrait les poings, comme s'il eût voulu demander compte à Chàteau-Ponsac des succès que celui-ci obtenait auprès des déesses. Sa philosophie d'autrefois s'était dissipée comme un nuage. Elodie, qui l'ennuyait au temps jadis, lorsqu'elle régnait en souveraine maîtresse sur son cœur, lui semblait maintenant incomparable depuis qu'elle réservait ses regards langoureux pour le seul Chàteau-Ponsac.

— Ponvalin, vois-tu, mon ami, murmurait Renaudiôre, ce maraud de Chàteau-Ponsac a acheté au Palais Egalité quelque philtre pour se faire aimer.

— C'est un intrigant, répondit Ponvalin en regardant avec beaucoup de colère Acte, qui laissait aller sa tète sur l'épaule de Chàteau-Ponsac avec un air charmant de créole fatiguée.

Sainte-Hermine s'étciit déjà perdu dans les allées sombres, courant après quelque apparition vêtue à la turque ou quelque fée à demi couverte de crêpe rose.

Au milieu de ces muscadins en habits de soie, deux hommes, ou plutôt un vieux bonhomme en cheveux gris, marchant bras dessus, bras dessous, avec un gamin à l'air narquois, circulaient, le nez au vent, comme s'ils eussent cherché à dépister quelque proie. C'étaient le père Gracchus Heurteloup et son jeune ami Saturnin, l'enfant de Paris et le vieux faubourien. Depuis la rixe de la galerie de Bois, Gracchus s'était mis, chose extraordinaire, à fréquenter les bals du bon ton. Non pas qu'il s'y amusât, mais il tenait à retrouver, parmi les habitués, « le beau monsieur », comme il disait, qui lui avait crié : « Nous nous rev.errons ! » Vainement Saturnin lui avait répété sur tous les tons : « Croyezmoi, père Gracchus, laissons les gens à cadenettcs où ils sont et occupons-nous de nos affaires », Heurteloup était tenace ; il voulait se rencontrer encore avec son adversaire.

— (Juand on a eu maille à partir avec quelqu'un et que la mauvaise humeur n'est pas satisfaite, disait Heurteloup, il faut absolument se débarrasser de sa bile; sans cela on serait malade.

Et il s'était mis à fréquenter Idalie et Tivoli, jurant et maugréant contré les illuminations de Blanchard, l'orchestre de Hultin, les pyrotechnies de Kuggieri, et répétant avec colère son refrain d'habitude :

— Et c'est la République, ça !

Il n'avait jamais ôté sa carmagnole, quitte à se faire écharper par les jeunes gens ou à périr sous leurs ceps de vigne. Il avait seulement donné une inclinaison plus élégante au feutre qui remplaçait sur sa tétc le bonnet à queue de renard des beaux jours, et il s'était une ou deux fois emprisonné les mains dans des gants de laine verte.

— Vous devenez un inhnayinahle^ un agréable, un impossible^ lui disait Saturnin en riant.

Le rouge montait alors aux joues bistrées du vieux Gracchus, mais il répondait bien vite :

— Ça ne durera pas, gamin. Le jour où j'aurai remis la main sur le malin qui m'a menacé, je reviendrai à la simplicité de Sparte !

— En attendant, plus que ça de luxe ! répliquait Saturnin, toujours narquois.

Le père Heurteloup ne savait pas, en se promenant dans les jardins de l'Elysée, être si près de l'homme qu'il cherchait. Sainte-Hermine ne pouvait, cette fois, lui échapper. Heurteloup, quittant le bras de Saturnin et, maintenant, ses mains dans les poches, la tète et le corps droits, traversait la foule avec une expression de bravade un peu farouche, mais bonhomme au fond et qui faisait parfois rire derrière leur éventail les promeneuses des bosquets.

Heurteloup écoutait avec un air d'évident mépris les airs de violon qui arrivaient jusqu'à lui à travers les arbres, et se disait que ces caresses musicales, ces sauteries sentimentales, ne valaient pas les sons de cuivre de la Marseillaise oubliée.

— Vous n'êtes pas gai, père Gracchus, répétait Saturnin.

— Peut-on être gai quand on voit finir ainsi tout ce qu'on a aimé? J'ai — qui sait ? — été bête et niais, car j'ai cru à bien des choses, et j'aurais donné ma carcasse pour des hommes qui ont crânement peu tenu leurs promesses et pour des idées que j'aime encore, vois-tu, malgré tout.

LES MUSCADINS 40iJ

Eh bien! à quoi ça a-t-il servi, Saluniin? A amener le triomphe de ces beaux hls dorés de Fréron, si fiers, et se pavanant, comme des paons, sur une terre qui a été libre ! Pauvres imbéciles que nous sommes! — Et c'est la République, ça !

11 montrait justement du geste Ponvalin et Renaudiére, (jui marchaient en gesticulant derrière le trio formé par Chàteau-Ponsac, Acte et Elodie.

— Je vous demande un peu si ce sont des hommes? dit-il.

Les propos échangés entre Renaudière et Ponvalin n'étaient pas moins ardents que leurs gestes.

— Le ne te croyais pas zalouj\, disait Ponvalin.

— Ze ne l'étais pas ; mais est-ce ma faute, si les serpents de la zalousie ont mordu mon sein? Voilà ce que les femmes font de nous, paôlc suf/urc!

— Elodie s'est conduite comme Xcié, mon patwe ami. Les s Chênes sont toutes les mêmes : tompcuses et vaines. On est pédu, pédu, pédu, lorsqu'on ajoute foi à leurs serments.

— Ce Chàteau-Ponsac est cependant laicL.. Regade-ie bien !

— Fof laid ! Mais les sadhes. l'étaient aussi et les nymphes ne leur hésislaieiit guère!

— Qui me vengeha de lâtemi-Ponsac ? fit Renaudière avec un soupir.

Ponvalin le regarda brusquement avec de grands yeux résolus :

— Qui? fil-il. Veux-tu que je le dise? Moi! Oui, moi, si tu veux m'aider !

— Toi, Ponvalin?

— Moi! Chàteau-Ponsac après tout n'est pas un Alcide. A nous deux nous en aurions facilement raison. Mon sangbout, mon ser Renaudière. Pour les beaux yeux d'Acte, z'affontehai.s des Croates ! Arrassons à ce vil /lavisseur les beautés qui se partazent notre flamme! Un peu d'audace, Renaudière, beaucoup d'audace? et en avant !

— Crois-tu? fit Renaudière en homme qui envisage les situations sous toutes leurs faces. Chàteau-Ponsac n'est-il pas homme à se fasser trop fort !

LES .MUSUDl.NS. 18 '^40

— Est-il donc un foudr de ipwJihe? dit Ponvalin, que Tamonr LMihcirdissait au point de le rendre méconnaissable.

Le lièvre devenait lion.

Ponvalin prit llenaudière par la main, et, l'entraînant vers Chàteau-Ponsac, malgré sa résistance, il brandissait déjà son bâton. En arrivant près d'Acte et d'Elodie, il s'arrêta, et, quoique le petit Chàteau-Ponsac ne fût pas bien terrible, il se prit évidemment à rélléchir.

Acte, dont le corps superbe se moulait sous sa robe jaune à quille, brodée d'or, se retourna vers Ponvalin et Renaudière ; tandis que la blonde Elodie, adorable avec sa coiffure dalmate et son spencer de satin bleu pailleté de pierreries, regardait tendrement Renaudière, tout en pressant avec. amour le bras de Chàteau-Ponsac.

En apercevant Renaudière et Ponvalin, le petit vicomte s'arrêta, tenant toujours également serrées les deux jeunes femmes, et ses deux mains réunies sur sa poitrine, à la hauteur de ses breloques et de ses lorgnons, tenaient la grosse canne contournée qui complétait l'attirail du muscadin.

Renaudière n'avait pas l'air fort rassuré et Ponvalin devenait hésitant, lorsque d'un mot Acte rendit pour une minute le courage à son amoureux désolé.

— Qu'est-ce qui vous prend donc, Ponvalin? dit-elle. On ne peut donc plus causer tranquillement, sans que vous accouriez, pâle comme un Gilles et ennuyeux comme un théophilanthrope?

— Ma toute belle, fit Ponvalin en devenant plus blanc encore de visage, savez-vous bien que c'en est trop et qu'on ne se zout pas ainsi de l'honneur d'un galant homme?

— L'honneur? s'écria Acte en riant — et son sourire était charmant, éclairé par ses jolies dents blanches. — L'honneur ! Il a dit l'honneur!

— L'honneur! soupira Elodie, toujours vaporeuse et s'éventant doucement.

— 11 est temps d'en finir, reprit Ponvalin, et de dire enfin lequel vous préférez de Chàteau-l*onsac ou... ou de nous.

Les (b'ux femmes se regardèrent avec des yeux stupéfaits. Ponvalin devenait audacieux, Ponvalin devenait indiscret.

J'onvaliu dcveiiail insipide. Au moins Renaudièro se taisait, quoiqu'il contre-signàt par sa présence toutes les questions de son ami.

— Ah ça ! mais, interrompit (diàteau-Ponsac, c'est de la folie ! Qui s'avise de parler ainsi à la beauté ? Toi, Ponvalin? Toi, Renaudière?

Il se dégagea doucement de la double étreinte d'Acte et d'Elodie, et se campa avec élégance devant les deux muscadins, un peu inquiets.

— Imprudent, songeait Ponvalin, j'aurais dû boire un flacon de liqueur des îles pour m'échautTer le sang avant d'engager le combat.

Et Renaudière de son côté :

— Ce Ponvalin est sovweramQmcnt fenié/mi/w, pensait-il; je l'ai déjà remarqué bien des fois !

Château- Ponsac fit tournoyer autour de sa tète son bâton de vigne et dit avec assurance :

— En fait d'honneur, celui de ces dames est sous ma sauvegarde et je ne souffrirai pas qu'on y porte atteinte !

— Qu'il est noble ! dit Acte.

— Qu'il est beau ! fit Elodie.

— Pàdoit, pddon^ interrompit Ponvalin, mais s'il y a quelqu'un ici qui ait le droit de défrndc Acte...

— Le droit ? lit Acte évidemuient blessée.

— Il a dit le droit? s'écria Château-Ponsac. Mais c'est donc un jacobin ! Le droit ! Parle donc tout de suite des Droits de l'Homme.

— Je ne connais que les Droits de la Femme, dit Acte résolument.

— Le droit? reprit Chàteau-Ponsac. Tu parles donc comme dans les clubs, Ponvalin? Perturbateur !

— Terroriste ! dit Acte.

— Anarchiste ! Scélérat ! ajouta Elodie.

— Le fait est qu'il a des mœurs de montagnard, songeait Renaudière. Le droit !

Ponvalin était à la fois irrité et accablé par ce déluge d'ironie. 11 ne savait s'il devait continuer l'attaque ou battre en retraite. Il se sentait humilié et perdu aux yeux d'.\cté. Il avait essayé de pleurer.

— Eh bien ! oui, s'écria-t-il tout à coup brusquement en

perdant môme l'accent, sinon le Ion des afjrêables; le droit ! j'ai dit le droit 1 Oui a meublé l'appartement d'Acte? Moi. (Jui a soldé son mobilier grec avec candélabres et amours ? Moi. (Jui lui u envoyé hier encore un bureau pour dame et des tapisseries à emblèmes, faisceaux, etc., à bandes tricolores, ce qui est de bien mauvais goût ? Moi. Qui a mérité par tant de sacrifices la tendresse que le volage vous prodigue ? Moi. Qui a le droit de la proclamer la dame de son cœur, la déesse de son âme, l'idole de ses pensées? J\loi ! moi! toujours moi! rien que moi! Et, sarpejeu! lorsque vous me la ravissez...

— Un moment 1 un moment ! interrompit Acte avec éclat. Voulez-vous que je vous dise, Ponvalin ? Vous n'êtes qu'un goujat !

Ponvalin s'arrêta net, comme s'il eût reçu une ilouche d'eau glacée.

— Me reprocher comme cela, en plein air, des prodigalités qui n'ont rien que de très économiques, cela est d'un rustre, tout bonnement. Vous sentez le fournisseur, Ponvalin. Vous êtes un manant !

— Un polisson ! dit Elodie avec sa voie de harpe éoliennc.

— En garde ! conclut Chàteau-Ponsac en brandissant son bâton. Demain nous nous battrons à l'épée, mais il faut auparavant que je châtie celui qui a insulté la timide beauté !

Renaudière, pâle comme la mort, disait tout bas à Elodie :

— Arrêtez, arrêtez ce massacre!

— Monstre, vous êtes son complice, répondit-elle. Vous mériteriez...

Elle s'arrêta. Ponvalin venait de recevoir sur l'épaule un coup qui lui fit lâcher le bâton dont il allait, à son tour, se servir.

— Désarmé ! dit Acte. Le tournoi n'aura pas été long.

— J'aurais pu en recevoir autant, pensait Renaudière. La jalousie est une conseillère bien mauvaise.

Comme Ponvalin s'asseyait sur un banc, à côté d'un if lumineux, pour se frotter un peu le bras, on entendit un grand éclat de rire un }»eu brutal, et les muscadins, regardant du côté du rieur, aperçurent Gracchus Heurteloup qui, satisfait, se tenait les cotes.

— Bravo ! disait-il, les ronards se croquent entre eux.

Il avait reconnu, non pas Ponvalin, mais Ghàteau-Ponsac, qu'il avait vu au Palais Egalité, à côté de Sainte-Hermine.

Le vieux Gracchus fit un pas vers les jeunes gens, et tandis que Saturnin Le suivait:

— Ah (^a ! demanda-t-il, puisque vous voici, vous allez me donner des nouvelles d'un certain godelureau à la Frcron qui a menacé le père Heurteloup de lui casser sa canne sur la figure? Le père Heurteloup, c'est moi!

— Et le godelureau, le voici, dit Saint-Hermine, que les détours de la promenade venaient de ramener justement auprès d'Acte et dElodie.

Il se planta, avec un élégant sourire de bravade, devant Heurteloup, dont le visage s'éclaira joyeusement.

— Eb bien ! tant mieux, lit le père Gracchus. Nous allons donc régler nos comptes !

— Ici? Comme cela? demanda Sainte-Hermine en riant.

— Où vous voudrez, mais tout de suite.

— Tu es pressé, citoyen tondu, dit Sainte-Hermine. Saistu donner le coup de poing à l'anglaise?

— Non, je suis bon patriote; mais j'en ai deux pour tes deux yeux, à la Parisienne, fit Gracchus.

— Voyons! dit Sainte-Hermine. Un peu de place, messieurs !

Il Ht écarter ses amis et releva délicatement ses manchettes, tandis que Gracchus tendait sa carmagnole au petit Saturnin tout ému.

— Messieurs, quoi qu'il arrive, fit Sainte-Hermine, vous laisserez sortir ce citoyen sain et sauf de l'Elysée. H me paraît brave !

— On n'a pas besoin de tes compliments, dit Gracchus avec brusquerie. Allons-y!

Sainte-Hermine s'était déjà campé comme un boxeur anglais, les poings en avant, la garde terrible; Heurteloup se tenait droit, ferme, solide sur ses jambes et redoutable.

Le muscadin commença par lui décocher un coup de poing rudement appliqué, qui rendit un son mat en frappant la poitrine de Gracchus ; mais l'homme ne sourcilla et ne recula pas.

ili ŒUVRES COMPLÈTES DE JULES CLARETIE

— Jeu (le mains, jeu de vilains, disait Renaudière îi Ponvalin, qui soupirait, endolori.

Le petit Saturnin tremblait que le père Gracchus ne reçût quelque mauvais coup, car Sainte-Hermine avait Tair de s'entendre aussi bien qu'un prince de Galles à la boxe britannique.

Mais tout à coup le muscadin tournoya sur lui-même et poussa un petit ah! étouffé. Il venait de recevoir sur l'œil gauche un coup droit qui avait assez durement mâché l'orbite de l'œil.

— Et d'un ! dit Gracchus froidement.

— J'en ai un autre, fit Sainte-Hermine, souriant, en reprenant sa garde.

— Et de deux! dit Gracchus.

Son bras s'allongea avec une détente nerveuse, et le coup reçu par Sainte-Hermine rendit un bruit sourd.

— Diable ! dit le muscadin, c'est parfait!

Il avait les deux yeux absolument pochés. Renaudière tremblait pour lui-même, à l'idée qu'il eût pu tout à l'heure, par grand hasard, chercher querelle à ce rustre !

— Je suis à vos ordres, continua Heurteloup, sans bouger de place et rouge comme une pivoine.

Sainte-Hermine souriait toujours.

— Merci, citoyen. Je suis assez ridicule comme cela, ditil. Il ne me resterait plus qu'à devenir brèche-dents. Vive Dieu ! vous avez une rude poigne. A votre service, messieurs, dit-il en se retournant vers ses amis.

Élodie, toute troublée, tendait à Sainte-Hermine son llacon d'odeur.

Le père Gracchus remit froidement sa carmagnole et, au moment de se retirer, il se vit entouré d'un véritable cercle de jeunes gens dont l'attitude était menaçante.

— Mauvaise affaire, père Gracchus, dit Saturnin. Nous sommes bloqués.

Mais Sainte-Hermine, s'avançant, et l'allure dégagée encore, malgré sa déconfiture :

— Messieurs, dit-il, j'ai engagé ma parole que le citoyen que voici sortirait sans être inquiété de ce bal. J'espérais lui casser un peu la mâchoire ; il m'a donné une leçon de

boxe ! Nous allons, s'il lui plait, boire ensemble un flacon de vin muscat, et je lui payerai sa leçon en trinquant avec lui.

— Merci, répondit à son tour Heurteloup d'un ton bourru ; je n'ai pas soif.

— A votre aise, citoyen, et bon voyage ! Ma parole est engagée, messieurs, ma parole panachée, ajouta Sainte- Hermine Ecartez-vous, je vous prie !

La foule s'ouvrit devant Gracchus, qu'escortait Saturnin, et les deux faubouriens s'éloignèrent, tandis que Sainte- Hermine épongeait ses yeux avec son mouchoir, trempé dans de l'eau ambrée que lui avait fait apporter Acte.

En traversant le jardin pour regagner la porte de sortie, (îracchus Heurteloup disait à Saturnin :

— Maintenant, je ne lui en veux plus, c'est fini, et quand on me reverra dans un bal de muscadins, il fera plus chaud qu'en thermidor. Cela empeste, Saturnin, à force d'embaumer. Parfumeurs, va ! — Et ils appellent ça la République !

Le petit Saturnin était surtout satisfait de voir le père Gracchus sorti de la bagarre sans une égratignure, et, tandis que Heurteloup répétait son mot d'habitude, le gamin fredonnait, tout joyeux, un refrain militaire :

N'y a plus de guerre, Tous les rois sont morts,

Larirette.

N'y a qu'en Angleterre Qu"en existe encore !

Au moment oii le père Gracchus sortait du bal de l'Elysée, une femme s'y glissait, furtive, très pâle, évidemment troublée et surprise elle-même de se trouver dans ce milieu capiteux et brillant. Jeanne Lafresnaie était exacte au rendez-vous. Elle s'était parée pour cette fête. Sans être vêtue, comme une merveilleuse, d'un costume de gaze et de frimas, elle avait légèrement corrigé la coupe un peu sévère de ses vêtements ordinaires. On eût dit qu'elle avait plus savamment noué le fichu qui lui couvrait les épaules, laissant apercevoir par l'échancrure du corsage un peu de sa peau blanche. Sa robe grise à raies satinées semblait mode-

1er plus élégamment sa taille souple. Elle avait, au lieu de la coiiïure à la donneuse^ qu'elle portait plus habituellement depuis quelque temps, posé sur ses nicignifiques cheveux blonds, qui se déroulaient maintenant en tresses soyeuses, une coille de satin rose avec une pointe à la Chamboran, et celle demi-coquetterie lui donnait une séduction inattendue, une grâce inaccoutumée. Une certaine lièvre qui animait ses yeux d'un bleu pale, rendus plus profonds dans leurs rellets verts, donnait à Jeanne on ne savait quoi de plus étrange encore et de plus attirant. En vérité, quelque chose de magnétique se dégageait de cette femme frêle et charmante, que l'hésitation et la crainte, le sentiment de ce qu'elle risquait et osait, rendaient plus irrésistible qu'elle n'avait jamais été.

Elle dissimulait pourtant une partie de son visage dans une sorte de voile qu'elle portait, comme un boa fait de dentelle et de brouillards, autour du cou ; elle le portait à sa bouche, comme si elle n'eût voulu laisser voir que ses yeux, et cette toilette simple excitait plus de murmures d'admiration que tous les déshabillés luxueux des merveilleuses, copiés sur les costumes de M'"° Tallien, de M"'*' Ilamelin et de M""*" Heinguerlot,

Jeanne avait traversé les salons pleins de monde, et, à travers les fenêtres ouvertes, elle avait aperçu les grandes allées du jardin, les massifs de verdure oiî les ifs et les marbres apparaissaient à la fois ; ce devait être dans les détours de ce jardin que Favrol l'attendait. Il avait plus qu'elle encore intérêt- à se cacher. Elle sortit donc des anciens appartements de la Pompadour et descendit dans les allées, où le sable fin criait sous les cothurnes des élégantes. Elle cherchait de tous côtés, interrogeait les groupes divers, essayait de découvrir, parmi tous ces valseurs et ces causeurs, qui zézayaient, tournoyaient, ricanaient, quel était le comte de Favrol. Elle n'apercevait point Jacques. L'idée lui vint un moment qu'il pouvait avoir été arrêté, et cette jiensée la rendit soucieuse.

— Ce serait dommage, pensait-elle en donnant à ce mot un sens terrible, et le sourire bizarre (jui monta à sa bouche aux lèvres fines n'eût pu certes rien laisser deviner de sa pensée.

Tout à coup elle poussa un léger cri, bientôt étouffé, en s'entendant appeler tout bas par derrière.

En se retournant, elle aperçut un grand et élégant personnage, le visage à demi enfoui dans la cravate immense dite des écroueUeux, et les yeux abrités d<'rri(>re un énorme lorirnon à deux branches.

— Vous? dit-elle, avec quelque hésitation, après avoir examiné un moment le nouveau venu.

— Kn effet, répoudit Jacques de Favrol, et je m'aperçois que je suis de cette sorte parfaitement déguisé, puisque vous avez hésité à me reconnaître.

— Vous? répéta Jeanne, devenue soudain loute pâle.

. Et, portant la main à son cœur, qui lui fit mal comme si elle allait étouffer, elle demeura d'abord immobile, sans pouvoir ni ajouter un mot ni avancer d'un pas. Cet homme, qu'elle avait aimé par-dessus tout en ce monde, il était là, près d'elle, et le sentiment qu'elle éprouvait n'était autre que de la haine avec une amertume deruière qui lui restait des illusions broyées. Qui lui eût dit autrefois qu'elle ressentirait une telle impression en se retrouvant face à face avec lui ?

Ce sentiment, il fallait d'ailleurs qu'elh^ le domptât, qu'elle en triomphât, qu'elle s'en rendît maîtresse. Elle fit sur ellemême un efi'ort terrible, redressa tout son corps par un prodige de volonté et, passant sa main sur son visage, elle lui donna tout à coup une expression souriante en prenant le bras de Favrol, qu'elle entraîna.

Ce sourire était à la fois ineffable et douloureux; P^avrol le regardait sans le pouvoir définir. Cette bouche avait un charme soufirant et attirant. 11 trouvait à Jeanne il ne savait quelle grâce maladive et touchante.

En la suivant, il la regardait. Lui aussi l'avait aimée, non du fond de son àme, mais de toute la force, de toute la fougue de ses désirs. 11 l'avait dédaignée ensuite, croyant le vase desséché et la liqueur tarie, et voici que tout à coup, dans le sourire et le regard de Jeanne, il croyait retrouver un dernier reflet des amours éteintes, comme il eût retrouvé une goutte enivrante dans la coupe jetée au loin.

— Vous ne voulez pas, lui disait Jeanne, que nous eau-

sions devant tous? Cherchons dans ce jardin, un coin discret où nous puissions parler sans èti"e entendus.

La voix était douce, caressante, musicale. Comment se faisait-il que Favrol, qui s'était senti si profondément las de l'amour de cette femme, lui retrouvait tout à coup une séduction oubliée, un attrait dont il subissait le charme sans se l'expliquer? Ils ne sont pas rares, ces retours subits vers les fantômes d'atfection. Un mouvement de tète, un refrain de chanson, l'écho d'un souvenir, un parfum retrouvé, tout reporte en un instant l'être séparé de ce qu'il a renié vers ce qu'il a aimé. Fort et implacable tout à l'heure, il redevient faible et se rend, il ne sait pourquoi ; et les plus mfdes, et les plus amers, et les moins crédules, ont de ces défaillances.

Favrol ne l'aimait plus, cette Jeanne autrefois adorée; il eii aimait une autre, et celle-là môme, il l'eût sacrifiée sans hésiter à son ambition, à sa passion unique, le pouvoir; mais, en retrouvant dans ce bal, parmi ces femmes parées et demi nues, dans ce jardin embaumé dont les arbres frissonnaient au vent tiède d'une nuit d'août, tandis que l'orchestre envoyait aux oreilles les notes d'une symphonie de Haydn ou d'un air de la »S7or«fe; en retrouvant élégante, souverainement belle, dans son vêtement correct, la femme qu'il avait vue pour la dernière fois triste, les lèvres chargées de reproches et les yeux pleins do larmes, Jacques de Favrol sentait se réveiller non point la passion, mais la fantaisie éteinte. Il retrouvait un peu des sensations passées dans ces yeux ardents, dans ce visage au teint mat, dans les tresses de ces blonds cheveux qu'il avait dénoués jadis et portés à ses lèvres.

Le roué se sentait ressaisi par un passager caprice. Il trouvait à l'abandonnée un charme capiteux qu'il ne lui soupçonnait plus.

Jeanne s'appuyait doucement sur son bras. Fardeau charmant, quand on aime, que celui d'une femme qui se pend ainsi comme une liane ; pesant fardeau, quand on n'aime plus! Et Jacques de Favrol sentait une sorte de flamme oubliée le gagner maintenant ; penchant sa tête près du visage de Jeanne, sa bouche effle'urant les cheveux de la jeune femme, un frisson lui courait sur la peau tandis qu'il en

respirait le parriim (raiitrefois — le parfum, ce fantôme de l'insaisissable !

Jeanne tremblait au bras de Jacques, mais elle, surmontait son émotion et se contraignait au sourire.

Elle s'assit dans une allée sombre sur un banc de marbre. Les rayons tremblants des ifs lumineux venaient mourir à quelques pas devant eux et, à travers les branches vertes, on apercevait vaguement Téblouissement du bal, dont la fumée mettait comme un nuage opaque et rouge entre les arbres et le ciel profond et bleu.

— Je vous remercie d'être venu, Jacques, dit Jeanne Lafresnaie d'une voix pénétrante en faisant signe à Favrol de s'asseoir auprès d'elle. Je voulais vous revoir, parce qu'il s'agit de vous.

— Ne se fût-il agi que de vous, Jeanne, je serais venu, murmura le comte presque sans penser à ce qu'il disait.

— Oh ! fit Jeanne, vous vous souciez donc encore de la pauvre femme?... Non... Vous êtes avant tout un homme politique, un agitateur... Avez-vous le temps de vous baisser pour tendre la main à celle que vous avez perdue? — Le comte fit un mouvement. — Ne craignez rien, continua Jeanne, je ne vous ferai plus de reproches. Cela est trop fatigant et trop niais. Je veux seulement vous donner un bon avis.

— Lequel? demanda Favrol en se rapprochant de Jeanne, qui doucement, sans affectation, s'éloignait de lui.

Elle avait pris un éventail attaché à sa ceinture ; d'un mouvement gracieux, elle l'agitait, et les bouffées d'air frais arrivaient aux joues de Favrol comme des caresses,

— Au moins, demanda-t-elle, cet avis-là, le suivrezvous ?

Son sourire découvrait ses dents blanches ; Favrol trouvait à cette bouche fine et bien dessinée une provocante beauté.

— Je le suivrai, dit-il en regardant toujours Jeanne.

— Eh bien! mon cher comte, fit-elle, l'avis que je vous donne est qu'il faut fuir !

— Fuir?

— Vous êtes perdu, si vous restez à Paris.

— Est-on déjà sur mes traces?

420 ŒUVRES COMPLÈTES bE JULEt CLARETIE

— Parfaitement. La police connaît vos noms divers, votre adresse dernière. Vous êtes dépisté... je crois que c'est le mot exact,

— Et, demanda froidement Jacques de Favrol, savez-vous également si l'on doit m'arréter bientôt?

— Oh! dit Jeanne, vous me croyez trop avant dans les secrets de la police. Vous savez bien que je n'apprends de tout cela que ce que le hasard me découvre.

-- Le hasard seul?...

— Le hasard... ou l'intérêt, fit-elle avec une coquetterie étrange, saccadt-e.

— L'intérêt, dit Favrol. Alors vous ne me haïssez donc pas, Jeanne?

— Moi?

Elle s'arrêta un moment.

— Pourquoi vous haïrais-je? Parce que j'ai été folle et que vous avez été homme : je serais elîroyablement sotte d'être demeurée dans les idées insensées où vous m'avez vue. J'ai beaucoup réfléchi. Mon exaltation n'était pas de ce monde. Je me suis calmée, j'ai été forte. Oh ! dit-elle avec un éclair dans ses prunelles pâles, vous ne me connaissez pas !

— En ell'ot, dit Favrol, lentement, avec une voix dont les cordes basses avaient un tremblement soudain, peut-être vous ai-je méconnue?

Elle se mit à rire d'un rire nerveux et sec.

— Vous vous en apercevez maintenant, dit-elle; grand merci ! enfin on a toujours le temps de se repentir. L'Elysée- Bourbon est votre chemin de Damas. Tant mieux!... Mais nous sommes ici pour parler de vous...

— De vous ou de moi, Jeanne, n'est-ce pas une même chose?

11 avait dit cela d'un ton si profond et si convaincu, que la pauvre femme devint pâle et frissonna en retrouvant sur ces Irvres l'accent charmeur d'autrefois. Elle ferma les yeux. Un moment, une minute, elle crut avoir fait un mauvais rêve et se retrouver telle qu'elle avait été, quand elle croyait que l'amour coupable pouvait demeurer l'amour heureux. Elle baissa la tête, et une larme dernière gontla sa paupière qui ne connaissait plufiles pleurs. Mais elle eut la force de

LES MUSCADIXS 421

refouler celte larme et de se reconquérir elle-même. « Il ment ! Il ment encore ! » se dit-elle. Et ses yeux se rouvrirent et sa bouche reprit son sourire indistinct, et sa voix continua de garder l'accent dégagé et spiriluel quelle avait su lui donner.

— Vous allez redevenir courtisan, mon cher Jacques, ditelle. Nous n'en sommes plus là peut-être.

Favrol se sentait piqué au jeu, et, excité par cette froideur apparente, ce aourire qu'il ne connaissait pas à Jeanne, il lui semblait qu'il se trouvait devant une femme nouvelle, mais une femme douée de toutes les séductions de la maîtresse ancienne, et qui eût eu cependant l'attraction de l'inconnu. Les sensations d'autrefois se fondaient en quelque sorte avec les désirs nouveaux et l'attiraient invinciblement vers cette feiimie, jeune, belle, et dont l'expression tout entière raillait, provoquait, irritait.

— Ah! Jeanne, dit tout à coup Favrol, emporté par cette irritation, vous ne croyez donc pas que je vous ai aimée?

— Vous croyez donc que je n'ai aucune coquetterie ni aucune vanité, mon cher comte? dit-elle. Pour qui me prenez-vous donc ?

— Pour une femme étrange et inquiétante, Jeanne; car je ne vous ai jamais vue ainsi, jamais...

— Peut-être est-ce bien parce que vous ne m'avez jamais regardée — ou étudiée, comme vous voudrez !

— iMoi?

— Oui, vous, tout héros de Richardson que vous êtes ! Ah ! vous croyez que Lovelace connaît Clarisse Harlowe des pieds à la tête ? Est-ce qu'un homme, quelque — comment diriez-vous ? — quelque expert qu'il soit, connaît jamais une femme tout entière ?

Elle jouait avec son éventail, le fermait, le rouvrait, le faisait étinceler dans la pénombre avec la rapidité d'une Andalouse. Elle regardait Jacques de Favrol bien en face, et le comte apercevait dans les prunelles de Jeanne cette flamme intérieure et profonde qui, semblait-il, consumait la pauvre femme.

— Voulez-vous que je vous dise, Jeanne? fit-il. Nous nous sommes peut-être rencontrés trop tôt; je n'ai pas su

i-22 ŒUVRES COMPLÈTES DE JULES CLARETIE

trouver en vous tout ce qu'il y avait de charme, de caprices, de grâce...

— Vous avez eu tout mon dévouement et tout mon cœur, dit-elle, devenue soudain amère ; plaignez-vous donc !

Puis, reprenant son attitude de provocation railleuse:

— Après cela, vous avez peut-être raison. Bref, toujours est-il que nous voilà séparés... séparés à jamais... Parlons de vous, mon cher Jacques, vous dis-je... car tout ce qui touche à vous m'intéresse... Je vous répète qu'il faut quitter Paris !

— Pas avant deux jours, dit Favrol avec fermeté.

— Pourquoi deux jours? demanda Jeanne. Aves-vous donc quelque œuvre décisive à accomplir?

— Oui, répondit Jacques. Oui, j'ai la dernière partie à jouer; j'ai à risquer ma vie et à la perdre peut-être, et — il baissait la voix, il se rapprochait d'elle, et Jeanne sentait un frisson glacé lui courir par tout le corps — j'ai à aous revoir !

Elle le regarda, de ses yeux agrandis, sans dire un mot. Les reflets verts de ses yeux bleus flamboyaient.

Il lui prit les mains et les serra dans les siennes; on eût dit les mains d'une morte.

— Jeanne, dit-il tout bas, je veux te revoir, entends-tu, Jeanne? Que m'importe ce que tu viens me dire ici, et ma sécurité et ma fuite? Je t'aime, Jeanne; je t'aime, entendstu, et je veux te le redire encore; mais loin d'ici, loin de tous, seul à seule, comme autrefois... comme autrefois, Jeanne, quand tu m'aimais, car tu m'aimais, je le vois bien...

Elle hochait la tête et mesurait en elle-même la profondeur des passions humaines. Comme cet homme était vil ! Implacable devant des larmes, il s'était senti irrité, excité par des ironies ! Lorsqu'elle suppliait, il était moins ému que lorsqu'elle raillait.

— Une fois encore, Jeanne, te sentir près de moi, à moi, et mourir, si je dois mourir! Tu ne me réponds pas? Réponds-moi, Jeanne, car je t'aime !

— Dévouement, alfeclion, passion vraie, sacrifice, tout cela n'est rien, songeait Jeanne. Ce qu'il lui faut, c'est le

caprice d'un soir, hi séduction d'un moment, l'attrait malsain de limpossible.

— Pourquoi os-tu venne, Jeanne, si tu ne veux pas que je dise que je t'aime ?

— C'est vrai, fit-elle avec un rire sec. A quoi sommesnous bonnes, dès que nous ne donnons plus le plaisir?

— Jeanne ! Jeanne ! Ah ! tu me punis cruellement, tu me frappes à ton tour.

— Il y a en elFet des femmes qui se vengent, dit-elle avec une froideur lente.

Favrol ne comprit pas ce qu'il y avait de douloureux et de brisé dans ces mots.

— Mieux vaut pardonner, dit-il en rendant sa voix plus caressante encore.

Jeanne darda sur lui ses yeux fixes, et, après un moment de silence :

— Eh bien! dit-elle, vous le voulez? A demain? Favrol sentit une ilamme lui courir par toutes les veines.

— A demain, continua Jeanne. Je vous écrirai dès ce soir l'endroit où je vous attendrai.

Favrol parut étonné.

— Je le veux ainsi, dit-elle.

— Soit, fit le comte; mais vous viendrez, tu viendras, Jeanne?

— Je vous le jure, fit-elle lentement.

Il lui saisit rapidement les mains et les couvrit de baisers ; ses lèvres brûlaient. Froide, immobile, elle regardait de ses yeux secs cet homme implacable qui se courbait devant elle parce qu'il la trouvait plus belle et plus étrange ce soir-là.

Favrol se releva d'ailleurs brusquement en entendant vers le fond du jardin, du côté de la porte d'entrée, un brouhaha immense et comme la clameur eflrayce d'une foule.

— Qu'est-ce cela? dit-il.

— Quelque rixe, répondit froidement Jeanne Lafresnaic. Favrol quitta la petite allée, et, pour se rendre compte du

bruit, il se dirigea vers le rond-point oij l'on dansait. Jeanne le suivait.

Le comte se heurta soudain contre deux hommes, aux visages consternés, dont l'un, en l'apercevant, lui jeta à l'oreille ce simple mot :

— Cernés !

Favrol regarda cet homme. C'était maître Cadenet. Un autre héros de la rue de Nevers, le petit Fontange, suivait prestement le maître d'armes.

Fontange et Cadenet avaient déj.à disparu dans la profondeur du jardin.

— La police! fit-elle avec elTroi

Il la regarda avec une expression étrange.

— La police? disait-elle.

Et l'on eût dit qu'elle se trouvait devant un spectre. Favrol l'entendit qui murmurait :

— On me l'arracherait ainsi maintenant ! Elle releva la tète, et, avec un geste résolu :

— Eh bien ! quoi ! dit-elle, ne suis-je point la femme du citoyen Lafresnaio, secrétaire général de la police? Venez !

Elle prit Favrol par la main et l'entraîna rapidement à travers le jardin vers la sortie du bal.

Un piquet de grenadiers à pied occupait la porte d'entrée, et d'autres grenadiers formaient la haie devant le perron, au triple rang de chaises, maintenant dégarnies de muscadins et de merveilleuses.

Jeanne marcha droit à l'officier commandant ces hommes, et, s'appuyant au bras de Favrol, qui enfonçait son menton dans sa cravate :

— Capitaine, dit-elle, venez-vous donc pour arrêter quelqu'un?

— Pour nous saisir des réquisitionnaires réfractaires, oui, citoyenne, dit l'officier qui regardait Favrol.

Favrol, quelque élégant qu'il parût, avait évidemment passé l'âge de la réquisition.

— Je suis la citoyenne Lafresnaie, la femme du secrétaire général du ministère de la police, dit Jeanne. Nous pouvons passer, mon cavalier et moi.

Le capitaine salua galamment, et fit signe aux sentinelles (b' laisser libres de se retirer la citoyenne et le citoyen .

Favrol rendit à la muscadine le salut du capitaine et, sans hâter le pas, traversa la cour de l'Elysée-Bourbon jusqu'au faubourg. Il sentait le bras de Jeanne trembler sur le sien.

Lorsqu'ils furent hors du palais, Jeanne se dégagea rapidement de son étreinte :

— Maintenant vous êtes sauvé, dit-elle ; partez. Il voulut la retenir, la suivre.

— Non, non. Que nul ne me voie et ne nous voie. Laissezmoi, dit-elle.

— Mais demain?

— Demain?

— Vous avez promis, dit-il encore.

— Dans deux heures, répondit Jeanne, vous saurez où je vous attendrai demain !

Elle s'enfonça rapidement dans les rues sombres, tandis que Favrol s'éloignait d'un autre côté, en longeant rapidement les murs. Il avait senti cette fois^ à la vue des grenadiers, l'odeur de la poudre du peloton d'exécution.

L'apparition des soldats à l'entrée de l'Elysée avait produit dans le bal l'etTet d'une pluie soudaine tombant au milieu d'une fête champêtre. Tout le monde avait fui, les femmes s'enveloppant en hâte dans leurs châles, les muscadins essayant de regagner la rue. Le bruit s'était répandu que le bal était cerné pour permettre aux grenadiers de mieux saisir les réquisitionnaires.

Elodie et Acte avaient failli s'évanouir. Ponvalin, encore endolori, s'était vivement séparé de Renaudière en lui disant :

— Chacun pour soi ! Tâche de te tirer du danger.

Le bal, dont les lampions brûlaient toujours, mais dont les allées s'étaient vidées comme sous la pression d'une machine pneumatique, était devenu morne et ressemblait maintenant à un tréteau abandonné, un jour de mauvais temps. La foule s'était précipitée vers les portes d'entrée, s'y pressant, s'y bousculant, fripant ses vêtements de soie, et repoussée par les grenadiers, qui barraient le chemin avec leurs fusils.

Les soldats ne laissaient passer que les dames, « le sexe

126 œUVRES COMPLÈTES DE JULES CLARETIE

faible », et leurs rangs s'ouvraient devant les merveilleuses, dont les vêtements collants et transparents faisaient sourire ces guerriers dans leur moustache.

Quant aux jeunes gens, ils étaient vivement repoussés, parfois à coups de crosse, jusque dans les appartements ou, assis dans un fauteuil de tapisserie, devant une table incrustée de rinceaux, un capitaine de grenadiers procédait à l'interrogatoire des danseurs, tandis que le lieutenant désigné par Augereau pour accomplir cette mission spéciale se tenait debout, les deux mains appuyées sur la poignée de son sabre. Un piquet de grenadiers, commandés par le sergent Céthégus Poupinel, celui qui avait accompagné Picou- Ict dans l'expédition de la rue des Bons-Enfants, gardait les issues de l'appartement.

On amenait un à un les danseurs arrêtés et le capitaine leur adressait de rapides questions. Un sous-officier, faisant fonction de greffier, écrivait, au bout de la table, chacune -des réponses.

La figure un peu railleuse et toute militaire du capitaine de grenadiers apparaissait entre deux lampes-lustrês et s'égayait visiblement à chaque apparition nouvelle de muscadin décontenancé.

Des soldats amenaient et reconduisaient tour à tour les agréables^ assez pâles et très déconfits.

Renaudière apparut ainsi, grelottant, entre deux grenadiers.

— Approchez, lui dit le capitaine.

Renaudière ne pouvait mettre un pied devant l'autre, tant il était ému.

Un des grenadiers le poussa rudement vers la table, oîi le muscadin s'accrocha pour ne point tomber.

— Gomment vous appelez-vous? demanda le capitaine.

— Tancrède Renaudière, balbutia le jeune homme.

— Votre âge ?

— Vingt-quatre ans.

— Réfractaire au premier chef. Le général Augereau est las de voir des réquisitionnaires emplir les guinguettes et filer de la laine aux pieds de toutes ces Omphales...

— Omphale? dit Renaudière... Je vous jure, citoyen capitaine, que jamais...

— C'est Inen!

Il fît un signe, et Géthégus Poupinel arracha la perruque du muscadin, qui regardait le sergent effaré.

— Votre profession ?

— Sans profession, fit Renaudière.

— A la caserne, conclut le capitaine. Vous rejoindrez dans deux jours l'armée de Sambre-et-Meuse.

— L'armée !... Aller à l'armée !

— Enlevez-lui son habit carré comme quatre planches et flanquez-lui l'uniforme do grenadier. 11 est grand et solide, il sera supc^rbe au feu !

— Le feu ! répétait Renaudière, effaré, qu'on entraînait malgré ses cris. Le feu ! Rarbarie !

— A un autre, dit le capitaine.

Cet autre était le malheureux Ponvalin, qui entra, portant la main à son épaule.

— Ne me touchez pas, disait-il aux soldats, j'ai grand mal !

— Votre nom ? dit le capitaine.

— Mon nom? citoyen?... IMon nom... Mais ze suis donc accusé ?... Ze n'ai rien fait !... Ze suis innocent !

— Votre nom ?

— Charles de Ponvalin.

— Votre âge?

— Vingt-trois ans.

— Parfait. Coupez-lui ses cadenettes !

— Mes cadenettes, capitaine ?... Mes cad...

Géthégus Poupinel, armé de grands ciseaux, avait déjà abattu le double ornement qui encadrait le visage livide de Ponvalin. On eût dit que le sergent avait été perruquier de son état, tant l'opération fut lestement enlevée.

— On flanquera ce gaillard-là dans les chasseurs des Alpes, dit le capitaine,

— Chasseur?... Moi! chasseur!... c'est impossible, citoyen... zc ne puis pas marser... z'ai le petit doigt de pied qui chevauche... ze suis très mauvais marseur... Moi, fantassin ?

— Eh bien ! on le mettra dans la cavalerie ; il est bien fendu. Emmenez-moi ça.

— Ça ! Et il m'appelle ç«, encore ! songeait Ponvalin en

suivant les grenadiers, la tète baissée comme un condamné à mort.

Le capitaine de grenadiers ne put s'empêcher d'échaHger avec le lieutenant de l'état-major d'Augereau, un rire de belle humeur en voyant, entre deux soldats, Sainte-Hermine s'avancer, les yeux pochés et souriant toujours, son mouchoir à la main.

— En voilà du moins un qu'on a bien arrangé ! Ce ne , sont pas mes grenadiers qui vous ont traité ainsi ? demanda le capitaine

— Non, citoyen... c'est un professeur de boxe... ne faites pas attention... Vous désirez?

— Savoir votre nom et votre âge.

— Vicomte de Sainte-Hermine, vingt-huit ans, absolument réfracta'ira et ennemi de la téquisition !

— La réquisition vous tient cependant.

— Ze vois bien. Tant mieux pour elle. Elle n"a pas tous les zours des vicomtes à se inetlt' sous la dent !

— A la bonne heure! dit le capitaine. Vous prenez gaiement l'aventure !

— Ze \ïi pen(h comme ze pends toutes choses, citoyen. Il faut hen hihe.

— Enlevez votre perruque.

— Oh ! pâdon, pddon^ lit Sainte-Hermine ; je n'ai pas de pêhuque, capitaine. Cette zevelure est à moi, parfaitement à moi. Ze ferai ce qu'il vous plaira, mais laissez, ze vous prij?, cette soie blonde aux doigts de la beauté.

Le capitaine se mit à rire encore.

— Il faudra pourtant qu'on vous tonde, à l'armée.

— Bien désagiiéalde, ça ! dit Sainte-Hermine en faisant la moue.

— A un autre ! ht le capitaine.

— Alors, demande le vicomte, me voilà soldat?

— Parfaitement.

— La Hépidjiiqiie racole des zens titrés ! Elle a bon goût ! Eh bien, sarpejeu ! va pour Vunifonne! ! (^•A.m.e sanzera.

Il s'inclina galamment devant l'officier.

— Capitaine, dit-il, à la guerre comme à la guerre. C'est " une autre façon de valser.

— Et bonne chance ! fit le capitaine.

Cliàteau-Ponsac et ses amis, tous les habitués de Garcliy, Je Mcot, de Velloni, les promeneurs du Petit-Coblentz, les admirateurs de Garât, les spectateurs de Feydeau, défilèrent devant la table du capitaine, qui transformait d'un coup de [)lume un muscadin en soldat et envoyait si gaiement les réquisitionnaires au sergent instructeur.

(tétait la revanche d'Augereau.

La jeunesse dorée allait respirer Todeur du salpêtre. Les agvi'ables devaient peut-être, sous la main de fer de la discipline, devenir des redoutables.

— Il y aura là de bonnes recrues après tout, dit le capitaine au lieutenant.

On lui amenait en ce moment deux hommes qui venaient d'être arrêtés au moment où ils essayaient de franchir le mur du fond du jardin donnant sur les Champs-Elysées.

L'un, maigre et farouche ; l'autre, petit et l'air sémillant. Tous deux avaient des visages de bandits.

Deux ageuts eu vêtements noirs escortaient les soldats qui conduisaient ces individus à l'interrogatoire.

— Comment vous nommez- vous ? demanda le capitaine.

— Philippe Cadenet, dit le plus grand.

— Et vous ?

— Germain Fontange.

Fontange et Cadenet échappaient par leur âge à la réquisition.

— Nous n'avons que l'aire de ces gens-là, dit le capitaine. Pourquoi me les amènc-t-on ?

Un des deux agents s'approcha doucement de la table, et se plaçant entre les deux lampes :

— Capitaine, je vous demande pardon, dit-il, c'est moi qui suis cause... Je m'appelle César Roberjot, agent de la police générale... M. F'icoulet, qui est là — il montrait son compagnon — pourra vous dire que, lorsque nous avons vu ces individus escalader la muraille, nous avons deviné qu'il s'agissait de ne pas les laisser échapper.

— Approchez, dit le capitaine à Picoulet.

Picoulet s'avança, salua le capitaine, salua le lieutenant, salua même les grenadiers et le sergent Poupinel, machinalement, par hasard.

— Quels sont ces hommes?

— Des coquins, dit Picoulet.

Ccidenet et Fontange paraissaient assez vivement émus.

Roberjot s'ajjprocha du petit homme, et, tirant prestement une montre que Fontange avait dans h^ gousset de son gilet :

— ïenez^ capitaine, dit-il, cette montre est celle qu'on a volée sur le cadavre du chevalier de Dois-David, assassiné rue de Nevers. Je l'ai reconnue, d'après la description, lorsque celui-ci — il désignait Fontange — l'a tirée, il y a

.un moment, pour regarder l'heure, en disant à l'autre : a 11 est temps de partir ! »

— Il y a erreur, interrompit Fontange; cette montre me vient d'un legs.

— Email bleu, temple de l'Amour, deux personnages, le cadran entouré de jargons. C'est bien là la montre du chevalier, dit Roberjot.

— Imbécile, murmura Cadenet à l'oreille de Fontange, on ne collectionne pas...

Le capitaine fit signe à Céthégus Poupinel d'emmener les deux aventuriers.

— Vous ne les confondrez pas avec les réquisitionnaires, dit-il.

— En route, mauvaise troupe, fit tout bas le sergent.

11 toucha assez brusquement Cadenet à l'endroit oîi la balle d'André Lafresnaie avait atteint le misérable, et Cadenet ne put s'empêcher de pousser un cri étoulTé.

— Cet homme-là doit être blessé, dit tout haut Picoulet, qui, en se tirant le nez, selon son habitude, songeait à autre chose.

— Oui, dit Roberjot, le capitaine Lafresnaie est sûr d'avoir atteint, outre Matagrin, un de ceux qui l'ont attaqué, rue de Nevers. Vous avez du flair, monsieur Picoulet.

— L'œil de lynx!... lit Picoulet comme en son bon temps.

Les grenadiers emmenaient Cadenet, vert et abattu, et Fontange tout tn^mblant. Le capitaine se leva, et, souriant, dit au lieutenant d'état-major :

— Voilà une soirée bien employée !

— Sans compter que le général, dit le lieutenant, a fait

opérer des arrestations pareilles dans tous les bals, à Tivoli et à Idalie, partout. Quand le général Augereau veut une chose, cette chose est faite. Tant pis pour les muscadins 1

— Et tant mieux pour le repos de Paris !

Roberjot s'éloignait aussi, regardant M. Picoulet avec une icrlaine considération .

— Ainsi, lui dit-il, vous aviez flairé comme moi que les aesassins de la rue de Nevers devaient être ce soir à l'Elysée?

— Comme vous, répondit sans penser Picoulet, qui suivait un rêve intérieur.

— On ne peut rien faire que vous n'en ayez l'idée, monsieur Picoulet, lit César Roberjot avec un soupir. Quel homme ètes-vous? Quand dormez-vous? Vous songez donc toujours à votre métier?

— Toujours.

Le pauvre Picoulet mentait.

Depuis longtemps il ne songeait plus qu'à sa femme.

FEU PICOULET

Bo/uir amie avait (lécidément fait du malheureux Jean- Baptiste Picoulet un autre homme ou plutôt, depuis l'aventure de la rue des Bons-Enfants, Picoulet n'était plus un liomme. Il avait toujours sous les yeux le spectacle de cette chambre où le sergent Céthégus Poupinel avait surpris le clerc Paul Gérard en conversation criminelle avec M""' Picoulet.

Le brave homme souffrait beaucoup et, pour être comique, n en était pas moins à plaindre. 11 avait^ lui aussi, sans avoir jamais lu Shakespeare, poussé le grand soupir de lassitude d'Othello navré : Olhello's occupations fjonel II avait d'abord perdu ses velléités ambitieuses, puis son appétit, puis sa coquetterie.

M. Picoulet, si propret, si soigné, au temps jadis, si curieux avec son toupet à l'oiseau royal, sa queue de rat, ses ailes de pigeon et ses boucles d'argent à la Chartres, avait depuis longtemps renoncé à la poudre, à sa coiffure de 1787, et à tous les soins qu'il prenait de sa personne.

On disait dans le quartier: « Uu'a donc JM. Picoulet? W. Picoulet 6e laisse aller ».

Il ne parlait plus, il ne souriait plus, il n'avait plus la foi; il oubliait de saluer ses supérieurs, lui, l'homme de la hiéraichie î

LES MUSCADINS i^li

]\i. Picoulet seiiniiyaii; il était pâle, il élail morne, et il îtvait trouvé le moyen de maigrir.

On eût (lit qu'il y avait en lui quoique chose de brisé et de posthume. On rencontre parfois en ce monde de ces mortsvivants qui se survivent à eux-mêmes, à leurs illusions, à leurs chimères. Jean-Baptiste Picoulet était de ceux-là. 11 eût pu signer feu Picoulet. Le Picoulet d'autrefois, le Picoulet fureteur, content, confiant, sûr de lui, reuiuant et gai, le Picoulet qui portait tant d'ambitions, tant d'espoirs de grandeurs sous sa perruque poudrée à la vieille mode, ce Picoulet-là était mort.

Il y avait encore, parmi les agents de la police générale, un homme qui portait le nom de Picoulet, mais ce n'était plus le même. Cet autre Picoulet était distrait, inquiet, méfiant, et semblait plongé toujours dans les réllexions les plus profondes. 11 marciiait la tète baissée, le dos voûté, comme s'il eût porté un monde.

Les employés de la police se disaient tout bas en voyant passer Picoulet :

— Ce monsieur Picoulet, c'est le génie mémo de la police. Comme il d l'air absorbé I 11 doit combiner quelque fameuse alfaire.

Picoulet avait pris en haine son logis, ce modeste logis, si haut blotti sous les toits, et vers lequel il grimpait joyeux, en se disant qu'il allait y retrouver bonne amie. Lorsqu'il y entrait, c'était pour se coucher en hâte — sans toujours dormir. — 11 se levait de grand matin. Paméla demeurait couchée dans la ruelle, comme le veut Guillaume Bouchot en ses Serrrs, et lui, sans lui adresser un seul mot, se glissait dans le lit et en sortait, s'habillant en hâte, comme s'il eut fui la peste.

Il ne détestait cependant point bonne amie ; mais il on avait peur. Il se déliait de sa propre faiblesse. Le pauvre diable eût trop facilement pardonné.

Bonne amie, fort heureusement pour la dignité de Picoulet, ne tenait pas au pardon conjugal. Cette vie silencieuse ne lui déplaisait point. Elle traitait son mari en pauvre hère, et se souciait peu qu'il souffrit ou qu'il la détestât.

— Le sot personnage n'a que ce qu'il mérite, pensaitelle. Est-on niais vraiment à ce point?

LES MUSCADINS. 19 "ill

13 i (Ha VUES COMPLÈTES DE JULES CLARETIE

Et elle se rappelait tous les rêves faits par Pieoiilet, et elle complait combien de fois, depuis six mois, Picoulet avait dû arrêter le fameux comte de Favrol, le complice de d'Entraigues, et elle haussait les épaules en calculant à combien de déceptions avaient abouti tous les beaux espoirs du pauvre homme.

— C'est pain béni que de se moquer d'un béjaune, son- 2:eait-elle. Une femme comme moi était-elle faite pour un inutile comme lui?

Picoulet prenait tous ses repas hors de chez lui. Jamais homme ne fut plus frugal. Le matin, il grignotait, tout en nuirchant, son chocolat et son pain, comme d'habitude. Le soir, il entrait dans q\\c\que f/argofe et soupait avec les maçons. Comme il était fort connu, on se taisait à son a{)proche et on se disait : « C'est Picoulet, c'est le citoyen Picoulet; il faut faire attention à ses paroles; mais au fait, c'est un /w/i, il ne doit guetter que les royalistes. Messieurs les muscadins vont avoir du til à retordre. »

Et Picoulet, tandis qu'on échangeait ces propos en le regardant, mangeait sa soupe lentement, l'œil fixé sur son assiette, en se disant :

— (^est tout de même bien infâme de tromper un homme qui ne vous a rien fait.

Picoulet, forcé de vivre ainsi hors de chez lui depuis qu'il détestait sa mansarde, se multipliait d'ailleurs avec une rapidité qui devait étonner bien des gens. Comme la marche, en communiquant un peu de calorique à son individu, chassait de son cerveau les idées noires, il marchait beaucoup. 11 allait partout; on le rencontrait aux quatre coins de Paris; toujours allairé, toujours pensif, en homme qui n'a pas la tète vide.

Le ministère de la police générale avait déjà vu se succéder en peu de semaines trois ministres dilférents. Le 28 messidor, le citoyen Cochon avait été remplacé par Lenoir-Laroche, qui bientôt avait donné sa démission, et le citoyen Sotin de La Coindi^re, commissaire près le département de la Seine, avait succédé, le H thermidor, à Lenoir- Laroche.

Mais Jean-Baptiste Picoulet n'avait pas plus perdu à ce changement que Laurent Lafresnaie lui-même, qui était

LES MUSCADINS i^l)

(lomoiiré à son poste de secrétaire général où, selon le mot (le Barras lui-même, il élait indispensahir.

Picoulet était donc, lui anssi, indispensable, comme Lafresnaie. Les administrateurs de la police de l'an V, Nicoleau, Favre, Jaubert, P'ournier et Arsandaux, tenaient IMcoulet en égale estime. Le bonhomme avait eu l'occasion tour à tour d'être jugé par eux, et, comme il était morne maintenant et recueilli, il paraissait profond.

A la vérité, l'avènement d'un ministre nonveau eût changé quelque chose à la situation de INcoulct, que le pauvre homme n'en eût pas été bien navré. 11 se fût résigné et eût disparu.

— Qu'est-ce que cela me fait l'avancement, aujourd'hui.' avait-il coutume de répéter. Un peut bien, si l'on veut, me mettre à la retraite; je me reposerai un peu plus, et, qui sait? je disparaîtrai peut-être plus vite.

Un dernier sentiment de tendresse pour Paméla le faisait parfois se repentir de cette idée.

— Au fait, non, ajoutait-il; j'aimerais mieux pas. lîonnc a/fiie demeurerait seule, et que deviendrait-elle alors, sans fortune ?

L'idée qu'elle pourrait épouser un des « godelureaux » qui voltigeaient autour de la boutique du quai des Morfondus le mettait hors de lui, et cet homme, qui n'avait jamais connu la colère, sentait monter à son cerveau de vives bouffées de rage.

— Ma parole d'honneur, je crois que je ferais un malheur et que j'en tuerais un I

l*uis, frissonnant lui-même, il répétait encore, comme jadis il l'eût fait à la pensée d'être mis à pied :

— Tuer un homme, brrr! c'est bien dur, c'est bien brutal. Tout compte fait, j'aimerais mieux pas. IMais pourquoi rend-on malheureux les gens qui ne demandaient qu'à vivre tranquilles ?

Ces petites révoltes jalouses devenaient d'ailleurs plus fréquentes de jour en jour chez Picoulet. Le mouton se faisait enragé, le poulet tournait au chat-tigre.

— Est-ce que je deviendrais méchant? se disait Jean- Baptiste.

43(j <>t;UVRES COMPLÈTES DE JULES CLARETIE

Lft proverbe dit :

« Malheureux en amour, heureux au jeu. » En supposant que la police soit un jeu, Picoulet devait trouver que ses infortunes conjugales ne nuisaient pas à ses recherches de policier. Recherches n'est pas le mot exact. Picoulet ne cherchait pas, il ne cherchait plus. Mais, chose étrange, il trouvait. Il avait tant de fois, au temps passé, marché vers la montagne sans la rencontrer! Aujourd'hui la montagne venait à lui. Il ne s'apercevait même pas du miracle; il.se laissait vivre, ou plutôt il se laissait doucemenl, lentement, dépérir, songeant toujours à l'inconstance de /)0/nif amie.

Il ne voulait plus d'ailleurs être dupe. 11 s'était juré de dépister tous les galants qui s'aviseraient de vouloir succéder à Paul Gérard ou au dragon dont Picoulet ignorait le nom.

— Puisque j'ai eu du flair autrefois et un œil de lynx pour le compte des autres, c'est hicn le moins, se disait-il, que je m'en serve pour moi-même.

De Paul Gérard, il ne s'inquiétait plus. Paul Gérard était supprimé de la lutte. Picoulet avait lu son nom sur les fouilles de la police, dans la liste des gens qui se mariaient.

— Puisse-t-il, avait soupiré le pauvre homme, rencontrer un autre clerc de notaire qui lui rende la pareille. Mais ces gens-là ont de la chance ; ils ne sont pas punis par où ils ont péché !

Picoulet ne se défiait donc plus de Paul Gérard, mais il se défiait de tout le monde. Souvent, se prenant le nez entre les doigts, selon son habitude, il songeait aux moyens de déjouer les projets des amoureux, car Paméla avait des amoureux encore, il en était certain,, il le devinait, il le sentait à sa souffrance.

11 se tenait donc au courant des allées et des venues, et nul n'entrait ou ne sortait de la boutique du quai des Morfondus sans que Picoulet ne voulût savoir le nom et la profession du personnage, le but dans lequel il était entré acheter une cocarde, un bout de ruban, une boucle de souliers ou un lacet. Picoulet reconstituait ainsi la biographie même de chaque acteur et se faisait à lui-même et pour luimême des rapports de police. "***

LES MUSCADLNS i'M

— J'ai servi le roi, j'ai servi le maire de Paris, M. Sylvain Bailly, j'ai servi la Convention, j'ai servi le Directoire, je peux bien un peu me servir moi-même. Ce que fait bonne amie en ce monde m'intéresse plus que ce qu'y fait M. de Favrol !

Quant aux affaires de l'Etat, Jean-Baptiste Picoulet ne s'en inquiétait guère. Elles allaient comme elles voulaient. Le mari trompé avait l'égoïsme des malades, l'égoïsme de tous les malheureux.

Encore un coup, cet égoïsme portait bonheur à Picoulet. 11 avait déjà, en cherchant à découvrir si Paméla ne le trompait pas encore, rendu service à la République. C'était lui qui, sans le vouloir, avait arrêté le premier porteur du placard destiné par Favrol à agiter l'esprit public à Paris. Picoulet s'était imaginé que ce porteur, qu'il connaissait pour l'avoir vu rôder autour de la boutique de mercerie, cachait sous sa veste un bouquet quelconque destiné à bonne amie.

Il le saisit par le collet.

— Bon ! c'est Picoulet, se dit l'autre, mon alfaire est claire !

Pour s'en tirer, il jeta le paquet aux pieds de l'agent. Picoulet le ramassa et lut :

— Aux Parisiens!... Les conditions de la paix ! ... Qu'est cela?

— Ne m'arrêtez pas, citoyen Picoulet, ne me dénoncez pas! Je vous dirai où sont les autres.

— Quels autres ?

— Les distributeurs et les affiches.

— Et oii sont-ils? fit Picoulet, un peu dépité.

Le distributeur, pour fléchir la police, lui révéla tout ce qu'il savait. Ce n'était pas grand' chose et il n'était pas dans le secret des dieux ; mais, si les renseignements ne pouvaient servir à faire découvrir ni Berlin d'Antilly, ni José Marchena, ni surtout Jacques de Favrol, ils étaient suffisants pour empêcher la distribution des placards imprimés.

Ces renseignements, Picoulet les utilisa en toute hâte.

— Il faut bien faire son métier, après tout, se disait-il en

regrettant de n'avoir pas mis la main sur un des soupirants de bonne amie.

Il alla rendre compte de la saisie, et son rapport verbal lui valut les félicitations directes de l'administrateur Nicoleau.

Picoulet salua, remercia; mais, en sortant du cabinet de Xicoleau, il haussait les épaules en disant :

— Evidemment, je ne suis pas vexé que l'on parle au ministre, piais quand le ministre serait convaincu que personne au monde n'a un tlair égal à celui de Picoulet, ce n'est pas cela qui me rendra l'amour de Paméla. Ils s'imaginent tout pouvoir, ces ministres !

Picoulet n'en avait pas moins acquis un renom nouveau par la découverte de ces placards incendiaires.

— Ce diable de M. Picoulet, se disait Roberjot, il n'y a que lui pour dénicher les choses. Il a bien raison de le dire : il a un œil de lynx.

Picoulet était glorieux, mais infortuné. Il avait saisi ef fait saisir les affiches au sortir de l'imprimerie du Thé, mais il avait découvert dans un petit vase d'albâtre, de forme grecque, unique ornement de sa cheminée, un billet adressé à bonne amie.

Ce billet était laconique et net :

« Demain je serai au bal. »

Et pour toute signature une seule lettre, B.

— Ce ne peut pas être Barras, s'était dit Picoulet... ce ne peut pas être Bentabole... B... ! B... !

(blette lettre unique l'intriguait.

— Oh ! je le découvrirai, ce B! faisait-il en hochant la tète.

Puis il ajoutait mélancoliquement:

— Ainsi Paméla se joue encore de sa foi, elle oublie ses serments ;■ elle effeuille, de jour en jour, sa couronne; elle me trompe éternellement. Il y a récidive. Et le proverbe qui prétend qu'on ne peut pas être et avoir été ! Ils sont bêtes, ces proverbes !

— Enfin, se dit Picoulet, dussé-je demain parcourir tous les bals de Paris, je saurai bien quel est ce /> majuscule !

Il était allé à l'Elysée, persuadé qu'il y rencontrerait

honnr amie. La l'èle annoiicéo dopuis longtcMiips, la curiosité publique y voyait un véritable événement de gaieté. Paniéla ne pouvait certainement pas manquer d'aller au bal, puisqu'elle devait se rendre à un bal quelconque.

A l'Elysée, Picoulet avait donc interrogé les allées, sondé les berceaux de verdure, étudié la tournure des valseuses, chercbé autour du lac et dans le rond-point de la danse une trace quelconque de ce terrible />', de ce B inquiétant, de ce nouveau Paul Gérard ; il n'avait rien trouvé. Bonne amie n'était pas à l'Elysée.

— Elle n'était pas non plus à Tivoli, se dit Picoulet. Où était-elle ?

Il n'avait pas rencontré Paméla, mais il avait fait arrêter Cadenet et Fontange, et l'agent Roberjot avait pu admirer la perspicacité de. Picoulet devinant, au point juste, la blessure que Cadenet avait reçue à l'épaule. C'était une compensation.

— Voilà une capture qui me fera honneur, lui avait dit Roberjot, mais qui vous en fera à vous plus encore, monsieur Picoulet, puisque vous êtes mon supérieur.

— Ah ! fit Picoulet, je me moque pas mal de la capture !

— C'est juste, dit Roberjot. 11 vous faut un plus gros gibier, un d'Enlraigues ou un Favrol!...

— Ou un B ! ajouta Picoulet.

Roberjot ne comprit pas, mais il se dit qu'il devait y avoir de bien étonnantes combinaisons sous le crâne ridé de Picoulet.

Picoulet se sépara de lui et, toujours songeant, se dirigea du côté de son logis, répétant tout bas :

— Elle n'élait pas au bal !

11 marchait doucement, comme un homme qui pense.

En passant dans une petite rue, il fut tout étonné d'apercevoir, à quelques pas de lui, une silhouette de femme qui ne lui était pas inconnue. Cette femme sortait d'un hôtel dont l'enseigne était écrite en noir sur un transparent rouge : Hùlel du Hnmrd.

— Ventre saint gris! dit Picoulet, jurant comme Henri IV, si c'était bonne amie?

Il hâta le pas; la femme était assez éloignée, et lorsqu'il atteignit le bout du trottoir, elle avait disparu.

Elle s'était engagée dans la rue de la Loi et avait dû monter dans quelque voiture, au coin de la rue.

— Ah ! je n'ai pas de chance, sur ma foi ! se dit Picoulet. Il regarda, à l'angle de la dernière maison, le nom de la

rue gravé en lettres sur la pierre.

— Si l'on n'avait pas un œil de lynx, on ne verrait rien, se disait-il. Os réverbères n'éclairent pas.

Il parvint à déchillrer cependant les caractères gravés là : Rue du Hasard.

— (i'est toujours un indice, se dit-il. F*uis il ajouta :

— Allons à riiotel.

A Y Hôtel du Hasard, il s'informa. La femme qui sortait de là venait à peine d'y entrer et elle avait loué une chambre pour le lendemain.

— A-t-elle laissé son nom ? demanda Picoulet à la femme de riiotel qui lui donnait ce renseignement.

— Ah! non, non, fit l'hôtelière. Mais comme elle a payé tout de suite avec un louis, je n'ai pas cru devoir...

— Vous êtes délinquante, dit Picoulet, ou plutôt vous seriez délinquante si j'exerçais mes fonctions comme par le passé, et si je n'avais d'autres chats à fouetter.

— Ah ! vous êtes...

— Jean-Baptiste Picoulet, inspecteur.

— Je croyais bien vous avoir reconnu, citoyen, (jue je suis contrariée ! Ainsi, demain, celte femme — une aristocrate sans doute — il ne faut pas...

— Il faut la laisser entrer, au contraire, il faut lui donner sa chambre... Paméla n'est pas une aristocrate... 'Ciiasscz cela de vos pensées...

— Elle s'appelle Paméla ?

— Probablement.

L'hôtelière s'inclina, et Picoulet reprit le chemin de son logis.

En rentrant, il jeta un rapide coup d'œil à son lit, à sa chambre.

Bonne amie dormait. Le sommeil de bonne amie était même paisible.

— C'est singulier, se dit Picoulet. Déjà endormie! Si ce n'était pas elle que je viens de voir? Après tout, ajouta-t-il.

cUo ilormait si chasttMiient autrefois, ot pourtant... Le sommeil n'est pas une preuve !

Kt, pendant que bonne amie se rejetait d'un mouvement macliinal vers la ruelle, Picoulct se glissa dans le lit, où, en dormant d'un mauvais sommeil, il rêva que Paris (Mait construit de palais ayant la forme d'immenses />' majuscules.

Le lendemain, de grand matin, il se leva et, coulant dans sa poche un paquet d'assignats cachés sous des mouchoirs rouges, il descendit et entra chez le premier armurier dont il aperçut la boutique.

Il demanda des pistolets.

Picoulet lit jouer les chiens de ceux qu'on lui tendit, et les pierres frappées rendirent des étincelles.

— On pourrait fort bien s'aveugler avec ça, fit Picoulet. N'importe. Je les achète. Il me faudrait aussi de quoi les charger.

— C'est que, dit l'armurier, je ne vends ni plomb ni poudre.

— C'est juste. Après tout, pensa Picoulet, si je ne les charge pas, ils seront moins meurtriers. Je ne veux pas faire des carnages, en somme. Et pourtant!...

Il enfonça ses pistolets dans les lai'ges poches de son habit, et, gêné par les crosses, qui le frappaient aux jambes quand il marchait, il se dirigea vers un but encore indéterminé, tout en pensant à bonne amie et tout en tenant son nez plus fortement serré que de coutume entre son pouce et son index.

4'l-2 ŒUVRES COMPI.ÈTES DE JULES CLARETŒ

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