LA HUE DU HASARD
La femme que Picoulet avait vue sortir do VHôlel du Hasard était Jeanne LaiVesnaio.
Jeanne, elle aussi, en quittant l'Elysée et en chercliant dans ]*aris nn coin où le lendemain elle pourrait rencontrer Favrol, s'était tronvée an milieu de la petite rue, et le rouge transparent d(^ l'hôtel l'avait frappée. 11 n'y avait pas jnsqn'à ce nom qni l'eût attirée : liotol du Hasard.
— Le hasard, avait-elle songé; pourquoi pas le destin?
Lt machinalement elle se sonvenait que, quatre ans auparavant, M"'' Charlotte de Corday était descendue à Y Hùud de la Providence.
— 11 y a des rapprochements étranges, se disait-elle. Jeanne était donc entrée dans cet hôtel, maison hante et
morne, oii elle devait attendre Favrol.
On |)eut voir encore, dans la rue du Hasard, de ces demeures anciennes qui paraissaient déjà vieilles en l'an V. Les maisons, tassées par la vétusté, semblent se gondoler et s'évaser sur la voie publique, comme un homme qui prend du ventre avec l'âge; les murailles se lézardent et bâillent, les couches successives de plâtre dont on a récrépi les façades s'écaillent tristement. La rouille semble avoir rongé les balcons de fer ouvragé qui datent <lu xvii'' siècle. Des
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portos s'ouvroiil sur la riio, lai'gomenl ciulivos, mais no laissant aporcevoir qiio quolquo chose do somltro ot do noir, comme la préface d'un antre; des escaliers de pierre aux rampes humides apparaissent vaguement dans la pénombre. Aux fenêtres, les vitres ont des aspects vordàtres ou jaunes, comme si elles étaient destinées non à éclaii'or, mais à augmenter le manque de lumière par leur opacité livide. Même en juillet, aux jours où le ciel resplendit sur les toits parisiens, les murs de ces logis gardent une humidité lugubre et suintent lentement, comme s'ils versaient des larmes. On voit des gouttelettes filer le long des murs, luisantes comme la trace que laisse derrière, lui le limaçon ; les ram|)os de bois sont gluantes et malsaines. On étoulledans ces maisons spongieuses aux escaliers glissants, et dont l'atmosphère vous saisit à la gorge. Il semble que ce sont là des lieux hantés où se logent la misère ot le crime.
Et pourtant, on 97, ces vieux hôtels n'étaient point des plus mal fréquentés de Paris. Le luxe de la lumière et de l'air est un luxe tout moderne ; l'horizon du Parisien d'autrefois était étroit, et l'air dans le(|uel il se mouvait, son air ambiant, était fort épais. Ce n'était pas M'"° de Staël seule qui pouvait parler de son riùsseau do la rue <hi Ikic ; chaque Parisien avait son ruisseau, aiu[uel il tenait profondément, quoiqu'il fût boueux et malsain.
L'aspect extérieur et intérieur de Vïlôtel du Hasard n'était donc point de nature à faire reculer Jeanne Lafresnaie ; la mystérieuse physionomie de ce logis banal l'eût au contraire engagée à y [)énétrer. Jeanne trouvait que ce triste décor convenait bien au drame ([u'olle avait iuuiginé dans son cerveau exalté et résolu, et qu'elle voulait, dès le lendemain, mettre en action.
Elle poussa vivement l'espèce de demi-grille de bois qui fermait l'entrée de l'hôtel, et entra sous le portail. Un homme, vieux déjà, et coilTé d'un large chapeau à cocarde tricolore, qu'il ôta poliment, sortit d'une espèce de loge vitrée, et demanda à Jeanne Lafresnaie ce qu'il y avait pour son service.
Derrière cet homme, une dame ag(>e, petite, courbée, ratatinée, tenant une chandelle allumée dans un bougeoir de cuivre, arrivait, l'air curieux ot empressé.
4it OiaVRES COMPLETES DE JFLES CLARETIE
— Je voudrais louer une chambre à-partir de demain. Avez-vous une chambre vide?
— Oui, citoyenne, fit l'hôtelier avec beaucoup de politesse. Voulez-vous la voir?
— (Test inutile, dit Jeanne.
— Ah ! fit l'homme un peu étonné. Au reste, citoyenne, la chambre est fort jolie, nouvellement meublée, avec une antichambre très claire.
— Je la prends ; dès demain, je l'occuperai.
— Pour combien de temps? demanda la vieille femme en se rapprochant de Jeanne.
— Pour peu de temps, mais je payerai ce qui vous conviendra. Voici des arrhes.
Et Jeanne mit dans la main tendue de l'hôtelier un louis d'or — chose rare — qui fit rayonner le visage du bonhomme.
— La chambre est à vous dès ce soir, citoyenne.
— Je n'en ai besoin que demain.
C'est lorsque Jeanne fut sortie que M. Picoulct l'aperçut et s'informa de ce que venait faire à Vllùtel du Hasard une femme à tournure suspecte.
Jeanne était froide et absolument maîtresse d'elle-même en réglant ainsi par avance tous ces détails, en apparence insignifiants; elle faisait appel à son entière force d'âme, à cette inconcevable énergie qui l'électrisait parfois et la rendait capable des résolutions les plus audacieuses. Tous ses gestes, sa voix, étaient calmes, et personne n'eût soupçonné qu'il s'agitait en elle quelque chose de redoutable et de tragique. Elle avait pu sourire à Pavrol, elle avait pu retrouver en elle assez de coquetteries et de séductions pour faire remonter au front de cet homme la griserie ardente du passé.
C'était là, de toute la tàcbe que s'était imposée Jeanne, la partie la plus douloureuse ; le reste ne lui paraissait plus rien.
Elle envoya, le soir même, Egb? porter à Jacques de Favrol le billet qu'attendait le comte.
Jeanne serait, à dix heures du matin, rue du Hasard, à y Hôtel du Hasard. Jacques n'aurait qu'à la demander. Il la
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trouverait, comme elle le lui avait promis, exacte à ce dernier rendez-vous.
Lorsqu'elle eut remis le billet à P]glé, Jeanne passa ses mains sur ses tempes et ses yeux, et laissa échapper un soupij' profond, à la fois satisfait et douloureux.
Elle prit alors, dans un tiroir de son hiiirau pour damo, un petit poignard à manche d'ivoire, enfermé dans une gaîne d'acier.
— C'est lui qui l'a oublié un jour ici, dans celte chambre, autrefois...
Et elle se mit à rêver.
Elle rêva de sa vie passée, de sa triste enfance, de sa jeunesse moi'ue, du mariage qui n'avait jamais été pour elle le fantôme même d'une joie, et de cette trabison où elle n'avait trouvé que la déception et la douleur.
Elle rêva longtemps, longuement, tandis que la nuit s'écoulait, que les lieures passai(Mit, que les étoiles s'éteignaient au ciel de Ihermidor, et que les borloges au loin sonnaient lentement dans la nuit.
L'aui'ore la trouva debout, pâle, nerveuse, mais les yeux brillant d'une flamme ardente ; elle ouvrit sa fenêtre ; le jour se levait, les quais presque déserts étaient gais, et des bateaux passaient sur le fleuve dans l'atmosphère saine et fraîche du matin.
Les silhouettes pittoresques des maisons de la Cité se fondaient, à droite, dans une brume bleue ; une lanterne brûlait encore avec une lueur timide.
— 11 fera beau aujourd'hui, murmura machinalement Jeanne.
Et elle demeura accoudée, regardant la Seine et Paris.
Le comte de Favrol avait été un moment presque contrarié que Jeanne eût lixé à dix heures du matin le rendez-vous qu'il lui avait demandé. Le lendemain, en effet, était le tridi 23 thermidor (10 août), jour définitivement fixé par l'agent royaliste pour la lutte à main armée dans Paris. Les serviteurs de la royauté et les gens aux gages de d'Enlraigues et de Favrol ne voyaient pas sans plaisir que c'était précisément le 10 août, jour anniversaire de la chute de la monarchie, qui devait marquer le triomphe de la bonne
lit) ni:u\lîKS COMPLETES DE .IULES CLARETIE
causp. Il n'rst piis rare qiio les plus audacieux: aient de ces superstitions. Tout agitateur est un peu fataliste. Ainsi, en cette journée du 23 thermidor, tandis (|ue la Gazelle nationale analysait la comédie nouvelle de Picard, Médiocre et rampant^ ou le Moijen de parveidr, tandis que Philippe Delville, au conseil des Cinq-Cents, faisait déclarer que les citoyens qui, en 92, à pareil jour, avaient vaincu la royauté, avaient bien mérité de la patrie; tandis qu'on interpellait le Directoire pour avoir fait rapprocher de Paris les troupes de Richepanse et de Hoche, Jacques de Favrol se proposait de donner, sur les marches de Saint-Rocli, le signal d'une prise d'armes et d'une émeute qui ne pouvait manquer — il l'espérait du moins — de devenir une rév<jlution.
Le comte devait donc être rendu vers Saint-Uoch à midi ; un groupe assez nombreux de ses complices l'attendait là et se disposait à se ré'pandre dans F*aris pour y accélérer le mouvement. Sans Favrol, il était entendu qu'on ne ferait, qu'on ne risquerait rien. Favrol était libre de reculer l'instant de la lutte, s'il jugeait le moment inopportun. Son coup de pistolet était le seul signal qu'attendissent les conjurés.
Paris, ainsi menace d'une bataille nouvelle, demeurait cependait calme et gai sous le soleil d'août. Les marchés, les promenades, les rues, tout était plein, bourdonnant et affairé. Le wiski de la merveilleuse croisait lestement la brouette du vinaigrier ou du repasseur de ciseaux. Paris rayonnait, lui qui, cinq ans auparavant, à cette date même, entendait gronder le canon et sifller les balles.
— Nous verrons, se disait Favrol avec un sourire hardi, combien de temps durera cette quiétude.
Après avoir donc légèrement regretté que Jeanne fixât h une heure matinale le rendez-vous qu'il attendait, il en prit vite son parti.
— Nesuis-jo pas homme, se dit-il, à passer au contraire du plaisir à l'émeute avec une résolution plus complète?
De dix heures à midi, il avait deux heures à donner à Jeanne. La rue du Hasard n'était pas éloignée de Sainthoch. Tout était fort bien à la rigueur. Il réllécliit que mieux valait, en somme, prendre ces deux heures sur la matinée, où le combat n'étant pas engagé, Favrol était libre.
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que dalh'iulro le soir, où poiit-olro la balaillc durerait en cor 0.
Quant à manquer au rendez-vous, Favrol, mordu par le désir, avide de retrouver des scnsalions qu'il croyait épuisées et de revivre un instant de la vie passée ; Favrol, esclave de la passion ou du caprice du moment, n'était pas homme à laisser échapper une occasion ollerte.
Il ne lui déplaisait même pas de s'étourdir ainsi, au moment où il allait jouer sa vie.
— Qui sait si je serai debout ce soir?
11 éprouvait d'ailleurs une sorte de colère en pensant à cette Marcelle, qui lui avait résisté jusqu'à présent, qui allait lui échapper s'il ne réussissait pas dans sou entreprise, et il retournait à Jeanne, comme si ce pas fait vers la maîtresse d'iiier était une vengeance prise contre les dédains de M"' de Kermadio.
— Allons, se disait Favrol, répétant son mot, tout est bien ainsi, et je n'ai plus qu'à jouer la dernière partie !
Un secret instinct lui disait, au surplus, qu'il allait la gagner. Il sentait littéralement qu(? le triomphe était proche. Toute sa vie d'efforts, d'escalades, de tentatives, de déceptions, cette existence agitée et fiévreuse, qui l'avait rendu si profondément égoïste et amer, il était certain maintenant qu'elle allait se couronner par quelque éclatante fortune. 11 respirait le succès dans l'air tiède de cette matinée de thermidor.
Après s'être armé d'une paire de pistolets chargés, Favrol quitta sa chambre de la rue des Bons-Enfants et dit en passant au portier que si quelqu'un de ses clients — il voulait dire ses complices — venait demander de ses nouvelles, le portier n'avait qu'à répondre '. « H est où vous savez. »
— Eiien, citoyen Migayroux, fit le portier, P'avrol haussait les épauh^s en s'éloiguant.
— Migayroux! pensait-il. Porly! Hennequin ! La Girardière ! Tous ces noms à la fois vont être oubliés, et je vais redevenir enfin ce que je suis, le comte Jacques de Favrol!
11 suivait la rue de Valois jusqu'au perron de la rue Vivienne, tout encombrée de mayolcts et assourdissant de" criailleries ; il prit la rue de la Loi et s'engagea rapidement dans la rue du Hasard. Il était dix heures.
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— Dans deux heures, se dit Favrol, qui avait remarqué le calme absolu des rues, tout sera changé de face !
11 poussa à son tour la grille de bois de V Hôtel du Hamrd et demanda à THôtelier si uiif cifoj/cime n'était pas déjà venue, attendant quelqu'un.
I/hôtelier sourit d'un air qu'il voulait rendre fin.
— Si fait, citoyen, dit-il; la citoyenne est arrivée déjà depuis'une heure. Elle attend.
— Quelle chambre?
— Numéro 8, la porte en face, au second étage. Si l'on fait du bruit au premier, ne vous inquiétez pas, c'est un officier de Sambre-et-Meuse qui traite ses camarades en l'honneur du 10 août!
— Bien ! dit Favrol.
Il monta rapidement l'escalier usé et gluant ; à travers la porte du premier étage, il entendit en effet des bruits de voix et des chocs de verres. 11 monta au second étage et frappa vivement de petits coups secs. On ouvrit bien vite la porte.
C'était Jeanne. Elle referma avec rapidité cette porte derrière Favrol, puis, l'antichambre une fois franchie, elle ferma encore la porte de la chambre et en tira le verrou.
Favrol n'était pas très étonné de ces précautions, mais il fut un peu surpris de la pâleur étrange de Jeanne, et surtout, en jetant un regard sur la chambre, du désordre bizarre qui régnait dans la pièce.
Les chaises étaient renversées çà et là ; la table, qui devait être d'habitude sans doute recouverte d'un tapis, était rejetée au loin, tandis que le tapis, à demi effiloquo, traînait sur les dalles de la chambre carrelée ; on avait arraché, comme d'une façon convulsive, un des rideaux de perse de la fenêtre. Sur la cheminée, les flambeaux de cuivre avaient été pris et jetés à travers la chambre. Un large ruban de sonnette en soie foncée, qui sans doute, naguère, longeait b^ cadre de bois de la glace, apparaissait au milieu de la pièce, coupé comme un tronçon et rejeté au loin. On eût dit que quelque lutte terrible venait d'avoir lieu dans cette chambre, et tous ces objets épars semblaient témoigner encore d'un drame récent, dont ils avaient sans doute été les témoins.
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— Que veut dire cela? lit Jacques de Favrol à haute voix, et quelle est cette chambre?
11 regarda Jeanne Lafresnaie bien en fac3, et, cette fois, avec un sentiment de défiance soudaine.
Les yenx de Jeanne, avec leurs prunelles glauques, se iixaient sur les siens, pleins d'un égarement qui lit instinctivement reculer Jacques .d'un pas.
Sa première idée fut que cette femme était devenue folle.
Jeanne, vêtue d'une robe noire qui dégageait son cou blanc et laissait apercevoir la naissance de sa poitrine et la courbe charmante de sa nuque, Jeanne, pâle, avec ses cheveux blonds à demi défaits, était à la fois séduisante et etlVayante. Elle s'était comme accotée à la porte qu'elle venait de fermer, et, debout, les bras croisés, faisant face à la lumière de la fenêtre, dont les vitres verdàtres rendaient son teint livide, elle se tenait immobile, dans une attitude de stalue.
— Jeanne, dit Favrol en donnant à sa voix une expression de tendresse inaccoutumée, c'est moi, me voici, et je t'aime !
Elle ne répondait pas et sa jolie tète était incendiée par l'éclat étrange de ses yeux, plus etTrayante qu'une tète de Gorgone.
— Jeanne, répéta Favrol, tu ne m'entends donc pas?
11 commençait à prévoir quelque piège inattendu et quelque combinaison lugubre.
— Jeanne, dit-il encore, c'est pourtant bien toi qui m'as dit de venir!
— Oui, c'est moi, fit-elle alors d'une voix vibrante, lançant ses phrases comme à petits coups secs et nerveux, c'est moi! J'ai voulu me trouver, une dernière fois, face à face avec toi, pour te dire tout ce que je pensais de toi et combien tu m'as fait soulfrir !
— Ah ! vive Dieu, dit Favrol en reprenant soudain le ton impertinent du roué de haute race, si c'est pour cela, ma chère, que vous donnez des rendez-vous aux gens !
— C'est pour cela, oui, c'est pour avoir le droit de leur jeter à la face tout ce qui vous étouffe et vous tue !
— En ce cas, c'est peine perdue. Je n'écoute pas, lit Jacques.
ioO ŒUVRES COMPLÈTES DE JULES CLARETIE
Et il se dirigea vers la porte, mais Jeanne l'arrêta diiu geste.
— Avant tout, entendez-moi bien, dit-elle d'un ton calme et d'une résolution telle qu'ils n'admettaient pas de réplique; comme il faut que je vous parle, je vous jure tout d'abord que, si vous avance/ vers moi, je me frappe de ce poignard.
Elle montrait le petit poignard à manche d'ivoire qu'elle avait tiré de sa gaine, et elle le tenait à deux lignes de sa poitrine, tout près du cœur.
Favrol demeura immobile et stupéfait.
— Ce poignard est à vous, ajouta Jeanne, et il me défend contre vous. Oh ! n'avancez pas ! Il faut, je vous le répète, que vous entendiez tout ce que j'ai à vous dire, car jamais vous n'entendrez plus cela, voyez-vous, et cette heure est la dernière que nous passerons ensemble ! Je vous hais, Jacques — Favrol haussa les épaules avec colère — je vous hais et je vous méprise. Vous êtes venu à moi, mentant et trompant; vous m'avez arrachée à mon calme, à mon honnêteté, à ce devoir qui pouvait se changer en bonheur; vous m'avez séduite, entraînée et perdue! Et non seulement moi, mais vous avez entraîné l'homme dont je portais, dont je souillais le nom ! Et cela, vous l'avez fait sans amour, par passe-temps, par plaisir, par ce sentiment vil et bas qui vous a conduit ici aujourd'hui, l'appât d'un peu de plaisir, d'un ])laisir que vous donnerait la dernière des courtisanes. Et ayant fait cela, vous avez cru que j'oublierais tant <le lâcheté et de perlidie ! Lorsque je vous laissais hier vous reprendre au caprice, au désir qui vous avait déjà poussé vers moi, vous vous imaginiez que je n'avais plus souvenir de tous les coups de couteau dont vous aviez frappé ce faible cœur? Ah! mon pauvre Favrol, pour un homme comme vous, cela est vraiment bien maladroit et bien étran2;e ! Vous vous êtes tout bonnement laissé jouer comme un enfant.
Jacques s'était approché de la fenêtre, et, du bout des doigts, battait sur les vitres une marche imaginaire. 11 semblait dire : Ouand vous aurez fini, je partirai 1
— Oh ! vous m'écoulerez, dit-elle encore. Vous croyez que c'est seulement pour vous faire des reproches et pour me plaindre que je vous ai attiré ici ! Je serais donc bien
insensée ou bien niaise! Je vous ai altirc ici, Jacques, vous savez pourquoi ? Pour me venger !
Jacques se retourna brusquement, comprenant, à l'accent de cette femme,- qu'il y avait pour lui un danger réel.
Maintenant Jeanne, dont les yeux llamboyaient, était vraiment terrible. La lame du poignard, dans sa main droite, jetait des éclairs sinistres.
— Voulez-vous donc me tuer? lit le comte, méprisant, avec une ironie hautaine.
• — Justement, dit-elle avec la morne expression ironique, mais d'une telle façon que Jacques frissonna.
— Oui, c'est vous tuer que je veux, reprit-elle, mais vous tuer d'une façon atroce et qui va vous faire pâlir quand vous allez la connaître. Ali ! tu auras volé le bonheur d'une femme, l'honneur d'un homme ; tu m'auras fait souffrir comme on ne souffre pas en portant ton amour à une autre femme, à celte Marcelle de Kermadio, que tu ne veux que parce qu'elle est riche; tu auras trahi et sali, tu auras été le plus lâche de tous, et tu crois qu'on ne saura pas te châtier? Eh bien ! sache que tout à l'heure il y aura ici un cadavre, non le tien — pourquoi te frapperais-je moi-même? — mais le mien, et que devant ce cadavre on ne trouvera qu'un meurtrier, et ce sera toi !
— Tonnerre ! dit Jacques, qui comprit.
Il fit un mouvement pour se précipiter sur Jeanne, et l'arracher de cette porte contre laquelle elle s'appuyait ; mais, clouée au sol, elle demeurait à la même place et sa main droite dirigeait toujours la lame du poignard contre sa poitrine.
— Devines-tu pourquoi, dit-elle avec un sarcasme terrible, ces meubles sont renversés, ces rideaux arrachés, ce ruban de sonnette coupé ? Tout cela est mon œuvre. Je veux qu'on dise que je me suis débattue avant de tomber sous tes coups ; je veux qu'il soit bien prouvé qu'il y a eu lutte, guet-apens, assassinat! Voilà comment je me venge! Eh bien ! voyons, qu'en dis-tu?
Jacques avait envie de se précipiter sur cette femme, de lui broyer les poignets, de lui arracher son arme, et de sortir de cette chambre, fût-ce sur son corps évanoui. Mais la lame du poignard eût pénétré dans la poitrine avant que
le comte eût lait un pas. Il sentait qu'elle allait se frapper sans faiblesse, et Jacques, en essayant de lutter contre elle, ne faisait qu'avancer le dénoûment que Jeanne avait combiné. Il restait donc immobile, furieux, les poings crispés, se mordant les lèvres, mais comptant sur il ne savait quel inconnu, sur une crise de nerfs, ou une hésitation féminine quelconque, pour désarmer Jeanne Lafresnaie.
— Et le temps passe! songeait-il. Et à midi le coup de pistolet doit partir sur les marches de Saint-Roch ! Imbécile, ajoutait-il en lui-même, d'avoir mêlé à une telle œuvre, quoi donc ? une folle, une femme !
— C'est un châtiment auquel tu no t'attendais point, reprit Jeanne. La mort, tu l'as bravée cent fois, tu ne la crains pas peut-être; mais la mort à laquelle je te condamne, c'est la mort du meurtrier vulgaire, la mort de l'assassin, de l'assassin, entends-tu, Jacques ?
— Ah 1 sur mon âme...
— J'aurais pu te livrer ! Le secret de ta conjuration, je le connaissais. Chez Barras, d'un signe, d'un mot, je te jetais aux gardes du Directoire. Eh bien ! quoi ? Quelle était ma vengeance ? On te jugeait comme royaliste, on te conduisait à Grenelle, on te fusillait. C'eût été trop beau ! La mort d'un chef de parti pour toi, qui n'es d'aucun parti? La mort d'un soldat pour toi, qui n'es pas un soldat, mais un aventurier? Non! non! Ce qu'il te faut, c'est la mort de r homme qui a tué ; car tu as tué Bois-David ou tu l'as fait tuer. Tu es un misérable. Ce qu'il te faut, c'est le couperet de Sanson, c'est la foule avide, c'est la machine rouge qu'on ne monte plus maintenant que pour les meurtriers ; c'est le supplice des assassins, entends-tu, Jacques? c'est la guillotine !
Jacques frissonna. Cette femme était implacable. Un sourire convulsif relevait SCS lèvres fines; ses cheveux blonds s'étaient tout à fait dénoués et lui tombaient sur les épaules; elle avait quelque chose d'une Furie qui serait admirablement belle.
— Jeanne^ Jeanne! dit Favrol, presque suppliant devant une telle exaltation si farouche et si tei'rible.
— Favrol mourant pour son roi, c'était un héros, fit-elle encore. Si je t'avais dénoncé, tu aurais partagé le supplice
LES MUSCADINS 4o3
(le tous ceux nui ont eu une conscience et une foi. Mais non, lu seras maudit, tu seras méprise ! Jacques lit un pas vers elle.
— Avance et je meurs, dit Jeanne. Je te dis que tu es perdu. Ton complot? je l'arrête en te livrant ainsi. Tes rêves de grandeur? je les abats d'un coup. Ta passion pour M"° de Kermadio ? je t'empêche de l'assouvir. Ah ! pauvre fille ! elle aussi eût pu être ta dupe ou ta victime! Je paye pour elle, mais tu payeras pour moi et j'aurai du moins, devant l'homme donl je porte le nom, témoigné par ma mort de l'innocence de son fils !
Favrol sentait vraiment que tout s'écroulait autour de lui et que le terrain se dérobait sous ses pieds, devant une telle résolution et un si infernal projet. One faire? Appeler? On accourrait pour trouver Jeanne morte. Il se disait que si elle pouvait se frapper, et, lui, fuir sans qu'on pût l'arrêter, cela vaudrait mieux encore. Il eût volontiers tué lui-même, tant il avait de colère et tant il avait hâte de s'enfuir. Le temps passait, on l'attendait là-bas. Le groupe des complices devait être formé sur les marches de Saint-Uoch, prêts à courir Paris au signal de Favrol; mais ce signal, encore fallait-il le donner, et il fallait être libre pour le faire entendre.
— Misérable ! s'écria Favrol, lu me laisseras le passage libre !
— Moi? s'écria Jeanne, jamais !
— Je te dis qu'il faut que je parte ! l']t il avança brusquement.
— Pourquoi ? pour aller tromper encore ou conspirer ? Non! Tu es perdu, va; la vie est finie !
Le comte était maintenant près d'elle.
— Lâche! un pas encore, dit Jeanne, et je me frappe! L'expression tragique de son regard ne ht point reculer
Favrol.
Jacques avançait toujours; elle poussa alors une sorte de ricanement ou de rugissement atîolé et, avec une expression de rage hystérique :
— Tu l'auras voulu ! dit-elle. Maudit ! sois maudit !
La malédiction de Marianne revenait sur les lèvres de Jeanne
— A moi ! à moi I cria-t-ellc encore en entendant lin hruit sourd vers l'escalier et en frappant, de son poinu fermé, contre la porte; à moi! au secours! à l'assassin!
Elle leva rapidement son bras armé, et le poignard qu'elle tenait s'enfonça dans sa poitrine, sans que la malheureuse femme tombât.
Jacques essaya alors de l'arracher de la porte, qu'elle défendait, et il y eut entre ces deux (Mres, que l'amour avait un moment réunis l'un à l'autre, une lutte alTreuse et pleine de haine. Jeanne, pâle et sanglante, se cramponnait aux mains de Favrol pour l'empêcher de tirer les verrous, et lui, avec des menaces entrecoupées, essayait vainement de se dégager de cette mortelle étreinte.
11 repoussa enfin Jeanne, qui lourdement tomba à terre, sur les dalles, le dos appuyé contre une des chaises renversées ; puis il ouvrit la porte brusquement. 11 se précipita ensuite dans l'antichambre et il en tira les verrous, puis ouvrit la seconde porte avec la même rapidité.
— Enfin, songeait Favrol, je suis sauvé, je suis libre !
Il allait se lancer dans l'escalier, lorsqu'une main nerveuse le saisit au collet, tandis qu'il sentait, contre sa tempe droite, la gueule froide d'un pistolet.
— (Jette fois, disait une voix, je te tiens, coquin ! je te tiens, et tu payeras pour les autres !
Favrol essaya de se débarrasser encore de cet adversaire; impossible! l'homme qu'il avait devant lui, petit, mais tenace, s'accrochait à lui et se faisait traîner, tout en criant. Le comte perdit la tête, et, tirant de sa poche un des pistolets qu'il avait, il l'arma, tout en essayant de renverser celui qui le harponnait, en le repoussant sur la rampe de l'escalier. Mais l'autre tenait bon et dirigeait toujours, quoiqu'il n'en fît pas usage, son arme contre Jacques. Favrol alors déchargea à bout portant son pistolet dans le visage du petit homme, et le chapeau que celui-ci portait tomba dans l'escalier, sans que sa main nerveuse cessât de se cramponner à Favrol.
— Je te tiens, je te tiens, répétait le petit homme. Foi de Picoulet, tu ne m'échapperas pas!
Favrol saisit enhn l'agent à bras-le-corps, et, furieux, il allait le précipiter par dessus la rampe, lorsque, de tous
cotés, sur l'oscalier de l'hôtel, on accourut, les oITiciers interrompant leur déjeuner et les locataires se précipitant sur Favrol.
On arracha, plus mort que vif, Jean-Baptiste Picoulet des mains du comte; mais le petit homme, pourpre et à demi étoulle, tout en désordre, répétait, de sa voix étranglée, en se précipitant dans la chambre :
— Venez! venez! x\ l'autre! Elle doit être là!
Et il se heurta contre le corps de Jeanne, qui se traînail, perdant son sang, sur les dalles.
— Ah! jour de Dieu! fit Picoulet... Mais ce n'est pas Itonne amie!
El il se pencha, toul effaré, vers la pauvre femme.
Les officiers, maintenant avec énergie Jacques de Favrol, le poussèrent assez brutalement dans la chambre. Le comte était blanc comme un suaire.
Il essaya île reculer en apercevant Jeanne, qui, la poitrine trouée, appuyée sur Picoulet, était parvenue à se relever.
En voyant Jacques ainsi entouré et empêché de fuir, Jeanne eut un sourire de triomphe haineux, qui releva, par un rictus effrayant, ses lèvres déjà violacées.
— Allons, je puis mourir, dit-elle avec une joie presque sauvage.
El, faisant des efforts douloureux pour parler:
— Cet homme est le comte de Favrol, dit-elle, et c'est lui qui m'a tuée!
Elle arracha violemment le poignard, qui était planté dans la plaie, et le jeta aux pieds des soldats.
Jacques fit un geste comme pour s'élancer vers elle, comme pour la supplier.
— C'est lui qui m'a tuée! répéta Jeanne sur le ton affreux d'un râle.
Picoulet la sentit qui glissait entre ses bras.
Le comte était atterré. 11 tournait autour de lui des yeux hagards, et pourtant sa tète livide et toujours hautaine semblait braver encore le groupe des officiers et des curieux, accourus au coup de feu, et qu'elle dépassait fièrement.
— La citoyenne Lafresnaie !... murmurait Picoulet, la citoyenne Lafresnaie et le comte de Favrol!... Quel mystère!
Il posa doucement Jeanne à terre, et, tandis que la mou-
ioG («aVRES COMPLÈTES DE JULES CLARETIE
rantc tournait encore vers Favrol des yeux chargés dune implacable haine, il ouvrit la fenêtre, et, se penchant vers le dehors :
— Citoyens, cria-t-il à des passants qui déjà se formaient en groupes compacts devant Vllùtcl du Hasard, dites au poste de la rue de la Loi que le ciloyen IMcoulet, inspecteur, le requiert de venir sur-le-champ arrêter ici un criminel. Le comte de Favrol est prisonnier!
Une longue rumeur répondit, venant de la rue.
Les yeux de Jeanne s'éteignaient peu à peu; une dernière secousse nerveuse fit monter à ses lèvres des mots inintelligibles. Sa tète pencha sur son épaule, comme celle d'un enfant que le sommeil abat, et Favrol, qui la regardait, la vit mourir.
— Comme elle s'est vengée! pensait-il.
Et l'audacieux, domptant enlin un moment de faiblesse :
— Eh bien! soit, se dit-il. Partie perdue. Misérable fou aussi qui va fier sa destinée à une maîtresse outragée!
— Mais alors, se disait Picoulet, tout pensif, Picoulet,qui avait cru venir saisir Paméla dans Y Hôtel du Hasard, mais alors où donc se trouve bonne amie?
LES .MUSCADINS 4o /