‹ Les muscadinsChapitre 4 sur 26 · JEAN > E · texte numérisé non relu

JEAN > E

Favrol se dirigeait vers la sortie que lui avait désignée Lafresnaie, lorsque la porte qui donnait sur les appartements du secrétaire général, et par laquelle Laurent était entré, se rouvrit doucement, et Jeanne, pâle et fort émue, apparut sur le seuil. Favrol ne pouvait la voir, l']lle regarda vivem«'nt s'il était seul ; puis, marchant droit à lui :

— Bonjour, comte! dit-elle avec fermeté et d'une voix claire.

Favrol se reloiinia et sCnijii'essii de sdinirc, innis avec une sorte de contrainte.

H s'arrêta d'ailleurs el lit quel(|ues pas vers la jeune femme, tandis ([u'elle se rapprochait de lui.

Le cœur île Jeanne batlail l)ien fort, et il y avait dans ses yeux quelques larmes ; elle regardait Favrol avec ce regard en dessous, plein de reproche et de tendresse, des femmes qui veulent gronder et qui n'osent pas.

— Vous êtes à Paris? vous èles de retour? dit-elle, et pas un mot n'est venu m'avertir de voire présence !

Favrol souriait et ne trouvait rien à dire.

— Je me doutais que vous aviez quitté Londres, continua Jeanne; un je ne sais quoi me l'avait dit... Tenez, encore tout à l'heure, j'aurais juré que c'était vous qui alliez entrer... Moquez-vous de moi... Nous sommes folles, nous autres femmes, mais quand nous aimons, nous avons comme un don de seconde vue ! — Dès qu'il a été parti, j'ai ramassé l'enveloppe du billet, et j'ai reconnu votre écriture. Vous, vous, ici! J'ai attendu. Et je suis venue!

— Je vous demande pardon, Jeanne, dit Favrol, de m'étre fait annoncer chez votre mari avant de vous avoir fait avertir que j'étais près de vous. Ola est vrai, j'ai eu toit, mais si je vous disais qu'une certaine hésitation, une certaine honte...

— Ouelle honte? dit Jeanne. La honte de vous retrouver face à face avec moi ou de vous retrouver face à face avec lui? Que parlez-vous de honte à présent? N'est-ce pas moi qui devrais en avoir pour nous deux, et la pourrais-je supporter si... si je ne vous aimais pas?

— Vous m'aimez donc toujours? dit Favrol avec une certaine lenteur froide qui n'échappa point à Jeanne et la lit tressaillir.

— Voilà un mot, dit-elle avec tristesse, qui me fait plus de mal encore que le soin que vous avez pris de m'éviter. Il vous pèse donc bien, à vous, cet amour furtif, caché à tous les yeux, savouré dans l'ombre comme on savoure les choses coupables? Moi, son souvenir seul fait ma vie. Il me permet de braver la torture que me cause votre absence, de supporter le vide de ce morne logis, le regard loyal (^t sévère d'André, et la conflance, la confiance aveugle, absolue, de mon mari ! Et vous me demandez si je vous aime toujours d'un ton qui semble dire : Répondez-moi que vous ne m'aimez plus !

La pauvre femme avait, en disant ces mots, un tel accent

(le tristesse poignante, elle laissait échapper le secret d'une telle souIVrance, que Favrol en fut louché.

— Vous êtes, dit-il en lui prenant la main, et serez toujours la plus nerveuse, la plus impressionnable et la plus charmante des femmes. Si je ne vous aimais point, serais-je auprès de vous? Si je voulais vous fuir, serais-je venu jusqu'ici? Qui vous dit que je n'ai pas moi-même éloigné votre mari pour vous le répéter, que je vous aime, et pour vous apporter l'hommage d'un cœur qui est toujours à vous?

— Toujours? murmura Jeanne en baissant la tête et en fermant les yeux, comme si elle eût écouté quelque musique au charme ineffable.

— Toujours !

— Que les femmes sont bizarres ! fit-elle en souriant amèrement. Je doute el je crois. J'ai peur que vous ne me trompiez et je me laisse aller à penser que c'est impossible 1 Mais répète-le moi du moins que tu n'as point menti et que cette affection ne me manquera jamais, jamais !

— Je t'adore, Jeanne I dit Favrol, qui exagérait la profondeur de son sentiment pour que la malheureuse n'en mesurât point le vide.

— C'est que, vois-tu bien, dit-elle, il n'est pas de femme qui se soit donnée avec plus de confiance et de foi ! Avant de t'avoir rencontré, savais-je même ce que c'était que de vivre? Je n'avais jamais eu pour mon tuteur, qui devait être mon mari, d'autre sentiment qu'une sorte de reconnaissance iiliale, et c'est par ce sentiment-là que, lorsqu'il m'avoua un jour qu'il m'aimait et voulait faire de moi sa femme, je me laissai aller à dire oui. J'étais jeune, ignorante, effrayée de me sentir seule, et j'acceptai l'appui qu'on m'offrait comme, en d'autres heures, je fusse entrée dans un couvent et j'eusse disparu du monde. Et je devins sa femme, et je vécus à ses côtés, espérant que de la grande estime que je lui portais naîtrait peut-être un peu d'amour.

— Pourquoi me redis-tu tout cela? demanda le comte.

— Parce que je tiens à te prouver que toi seul, entendstu, toi, tu es ma vie tout entière LJe t'appartiens. Si tu avais voulu, je t'aurais suivi partout, au bout du monde! Quand je l'ai rejicontré, ici, dans ce logis nuhue, j'ai bien senti que j'avais sacrifié tout ce qu'il y avait de meilleur eu moi, le

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jour où j'avais accepté ce titre d'épouse, mais je l'ai reconquis et je te l'ai garde ! Ma consolation, c'est toi ! Mon excuse, c'est toi! Mon bonheur, c'est toi!

— (-hère Jeanne !

— Et je consens à ne t'aimer que de loin, à ne te voir que lorsque tu apparais, à de rares invervalles, comme si tu te cachais et si tu fuyais toujours...

— Il faut que je fuie ! Tu sais bien que je suis proscril.

— Aussi, dit-elle avec une énergie singulière et des llamnies dans ses beaux yeux, je voudrais partager tes dangers, mériter ta proscription ! Et c'est toi qui m'éloignes et refuses ! Tu as la meilleure part dans notre amour, égoïste ! Tu as l'espace ; moi, ici, oubliée, je n'ai que ton souvenir. Et tu parles de honte ! Et tu parlerais volontiers de remords ! N'est-ce pas moi qui, chaque jour, rencontrant le sourire confiant de celui dont je porte le nom, devrais rougir, et me repentir, et supplier? Oui, parfois j'ai des envies insensées de tout avouer, pour avoir le droit de fuir d'ici et d'aller te rejoindre !

— Jeanne ! dit Favrol avec un mouvement qui n'échappa point à Jeanne.

Elle ajouta :

— Ne crains rien. Je ne le ferai point. Tu ne m'aimes pas assez pour me dire de commettre cette folie. C'est bon pour nous ! Non, vous autres hommes, vous n'aimez point comme nous autres, vous ne savez pas aimer ! Mais, voistu, mon Jacques, il faut avoir pitié de moi. Si je n'avais pas cette excuse de t'adorer, je serais une misérable de tromper, de mentir comme je le fais. Car je mens, je mens dans mon sourire, dans mes paroles, dans mes pensées, qui sont à toi. Mentir, c'est lâche, et je me mépriserais comme la plus vile des femmes, si ce n'était pas pour toi seul que je mens ainsi !

— Je t'ai dit que je t'aime, Jeanne, et je te le redis, répondit Favfol. Cet amour-là t'innocenterait aux yeux de tous.

— Peu m'importerait qu'il me perdît pour tout le monde, pourvu qu'il me sauvât pour toi ! Je ne suis pas de celles qui veulent mener de front le devoir hypocrite et l'adultère caché. Je risquerais ma vie parce que je t'aime, comme je te demanderais compte de la tienne, si lu ne m'aimais })lus !

— Mais tu es terrible, chère enfant !

— Je suis femme, et tour à tour énergique et faible. Il ne fallait pas maimer, si tu ne voulais pas m'aimer toujours. J'aurais passé oubliée, silencieuse et heureuse, ne connaissant qu'un mot au monde : le devoir. Tu es venu, tu as parlé, tu as séduit, tu as entraîné... Je ne te reproche rien, je t'aime; mais je regrette parfois ce calme et pauvre bonheur que tu m'as pris... Non, va, je ne regrette rien. Pardonne-moi. Aime-moi. Je te re verrai, n'est-ce pas? Qu'es-tu venu faire à Paris?... Quels dangers nouveaux te menacent?

— Aucun, dit nettement le comte.

Cette idée que Jacques de Favrol était exposé clans Paris à tous les coups de la justice eût jeté la pauvre femme dans une cruelle exagération de sentiments. Née pour aimer, tendre, passionnée, dévouée, elle n'avait rencontré, on l'a vu, dans son mari, qu'une froideur non certes point dédaigneuse, mais inconsciente de tout ce que contenait ce cœur de femme. Plus facile à séduire que d'autres créatures qui savent résister parce qu'elles connaissent la valeur de la chute, Jeanne, isolée, attristée, s'était laissé gagner par l'art raffiné avec lequel Favrol, avide de plaisir, savait tromper et fasciner, H avait d'ailleurs aux yeux de cette femme, créée pour le dévouement, une séduction particulière. Elle savait qu'il était malheureux et proscrit. Lorsqu'elle l'apercevait, furlif, chez Lafresnaie, reçu par son mari avec d'infinies |)récautions, elle ne voyait qu'une chose, c'est qu'un des deux pouvait tomber un jour ou l'autre, et qu'il soulfrait pour sa foi.

La pitié a perdu autant de femmes que la passion. Le monde ne fait point de dillerence entre les chutes, mais il y a des chutes honteuses, et il en est de pardonnables Favrol se glissait au logis de Lafresnaie, entraînant le mari dans ses complots et attirant la femme dans ses bras. La pauvre Jeanne, livrée à elle-même, n'avait pour se défendre que sa raison, et elle avait contre elle l'entiaînement de son attendrissement et de ses larmes. Favrol se lit devant elle malheureux, poursuivi, traqué, condamné. Il savait bien que la seule façon de gagner cette honnête et pauvre femme était de la prendre par son cœur. Au surplus, véritable fils

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d'une caste con'oiiipue, et de la race des Lauziiii, le comte de Favrol savait, en véritable docteur es sentiment, salure d'amour et de plaisir, doser à point la séduction et la rendre irrésistible.

Lafresnaie ne voyai't rien, ne soupçonnait rien. Les visites cachées faites par Favrol entre deux voyages, ses précautions infinies pour pénétrer dans l'hôtel; tout contribuait à augmenter et la conliance de l'époux et la dangereuse i)itié de la femme.

Jeanne s'éveilla enfin de ce rêve entraînant avec l'Iiorrour de la faute commise, et, emportée tout d'abord par le dégoût d'elle-même et l'edroi de son crime, elle voulut mourir. Mais elle s'était trouvée brusquement hésitante et lâche: elle aimait. Elle s'était donnée et elle sentait bien qu'elle ne pouvait plus se reprendre. Maintenant elle appartenait à Favrol. File avait cette folle pensée que, si elle n'était plus là pour veiller sur lui et le défendre, peut-être la vie de Jacques, si menacée, était-elle perdue, et, pour lui, elle voulait vivre. Elle repoussa le suicide ; elle se condamna à vivre, elle, franche et loyale, avec le mensonge ; mais, encore une fois, c'était pour lui, c'était pour ce proscrit, pour ce malheureux promis à l'échafaud. Cette immense tendresse effrayée avait fait sa chute plus complète et plus cruelle.

Jeanne ne mentait pas lorsqu'elle disait à Favrol (|u'il était tout pour elle. EUe ne le voyait qu'à de longs intervalles; mais elle songeait à lui, et elle l'eût volontiers suivi dans tous ses dangers. Celte idée que cet homme pouvait être arrêté, tué, la rendait folle. Aussi elle lui répéta avec un ton de prière ardente :

— Tu ne cours aucun danger?... aucun... tu me le jures? Parle-moi, dis-moi la vérité...

— Lafresnaie, au besoin, ma chère Jeanne, saurait les détourner, dit Favrol.

— Mais, reprit-elle, je n'entends rien à ce qui s'agite ici. Comment! Lafresnaie est ton ami, lui qui pourrait te jeter à la Conciergerie? Je ne comprends pas... Je ne vois qu'une chose, c'est que tu es protégé par lui, toi, et c'est alors que j'ai peur... S'il apprenait ?. .

— Que veux-tu qu'il devine ?

— Oli 1 soyons priulenls, je t'en conjure, lit Jeanne, il y va <le la tèle. Pense donc, s'il voulait, d'un seul mot...

— Uassure-toi, dit nettement Favrol; Lafresnaie ne me livrera jamais !

— Tout ce que tu dis, tu l'affirmes avec un ton qui me rassure. Mais, sur ma vie, ne risque point tes jours. Qu'estce que je deviendrais sans toi?

— Que devient-on, pensait ironiquement le comte, après la première faute?

11 écoulait et dit tout à coup en entendant du bruit vers les couloirs du ministère :

— Quelqu'un vient !

— Si c'était André ? fit-elle.

— Adieu, Jeanne, dit favrol en ouvrant la i)orte que lui avait indiquée Lafresnaie.

— Je te reverrai?... dit Jeanno.

— A bientôt...

— Quand?...

— A demain ! fit-il.

Kl il disparut.

H était temps. M. Lafresnaie rentrait, lair assez sombre, et sans paraître trop surpris de rencontrer Jeanne dans son cabinet :

— Vous ici ? lui dit-il, vous me cherchiez?

— Oui... murmura-t-elle machinalemenl, je voulais...

— Peut-être venez-vous me rappeler, mon enfant, la promesse que je vous avais faite?...

— Votre promesse ?...

Elle n'y pensait guère.

— De vous mener à Feydeau ce soir ; Garai chante.

— Oui... Ah! oui, dit-elle, justement... je... venais...

— Je vous prie de m'excuser. Je ne pourrai tenir cette promesse. Des affaires importantes... impérieuses... Bref, vous pouvez vous rendre au théâtre, accompagnée par André...

— André!... fit Jeanue ; non, je vous remercie, monénii; je suis un peu souffrante, je resterai chez moi...

— A votre aise, dit Lafresnaie en s'asseyant. — Toujours cette contraiute entre elle et lui, pensait-il. — A i)ieiitùt, Jeaune! ajoula-t-il avec un geste cordial Je congé.

LES MUSCADINS iS I

Le nom J'André avait produit sur Jonnno comme une commotion. André était, en quelque sorte, pour elle, le juge et le remords.

— Soutenir son rej^ard, soit! pensait-elle en regardant Laurent; celui d'André, ce serait trop !

Elle sortit, toute pâle, laissant Lafresnais assis devant sa table et profondément préoccupi'.

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