LE PERE ET LE FILS
La visite décisive de Favrol avait trouldé Lafresnaie. Agir ! il fallait agir! La nécessité de la lutte s'imposait, entière, absolue. A cette heure, il lui prenait un frisson de remords et de crainte. « Oui, se disait-il, c'est le moment. Mais toute ma vie passée me revient, quand je me trouve, comme à cette heure, en présence de cette nécessité :
agir !
— Bah ! ajoutait-il, qui ne risque point sa vie, en un leaips pareil, n'arrive à rien, et il faut arriver à tout, ne fût-ce que pour aller logiquement jusqu'au bout de sa défaillance.
Il en était là de ses réflexions, lorsqu'on IVappa, puis on gratta à la porte du cabinet qui donnait sur les corridors.
— Qui vient là? dit Lafresnaie.
Une figure en lame de couteau, celle de Picoulet, se montra, à la fois hésitante et curieuse, par la porte entrebâillée.
— Moi, citoyen secrétaire général, dit le petit bomme de sa voix de tlûte.
— Qui cela, vous? dit Lafresnaie.
— Moi, Jeaii-Baptiste Picoulel, insporlcur, qui a do graves communications à vous faire, citoyen secrétaire.
— Approchez donc, en ce cas !
Picoulct entra, salua Lafresnaie jusqu'à lerre et se tint deboul avec respect, tout en parlant.
— Monsieur le secrétaire... ou citoyen secrétaire... dit-il, il s'agit des choses les plus importantes.
— Bien ! dit Lafresnaie.
— Je crois, sans fausse vanité, avoir mis la main — ou tout au moins IVeil — sur le plus important des conspirateurs qui inquiètent le Directoire.
— Ah hah ! lit le secrétaire général.
— Il n'y a pas de ah hah ! citoyen... ou monsieur le secrétaire, .l'ai un llair de limier et un ceil de lynx. O n'est pas moi qui le dis, c'est ma femme.
— M'"'' Picoulet? dit Lafresnaie un peu impatienté.
— Une femme d'esprit s'il en fut, et d'une fidélité!... fit l'agent naïvement. On parle de Pénélope, monsieur... Je souhaiterais que Pénélope eût eu vraiment le quart de la lidélité de ma femme...
Lafresnaie fit un geste ennuyé.
— Je demande pardon à Votre Excellence...
— Allez au fait, dit Lafresnaie brusquement.
— J'ai donc un œil de lynx, cit... Excel... Je m'embrouille souvent... J'ai servi sous tant de gouvernements !... Et cet (lùl-là m'a montré, hier, clair comme le jour, que j'avais levé devant moi un lièvre... Quel lièvre, monsieur le secrétaire général !
— Enfin, voyons... achevez...
— Vous ne devinez pas? dit Picoulet... Vous ne devinez pas?... J'ai vu, j'ai découvert, j'ai fiairé, j'ai traqué, j'ai filé... qui?... le comte de Favrol ! le fameux Jacques de Favrol!
— Favrol? s'écria Lafresnaie stupéfait, en r<>gardanl Picoulet dans les yeux.
Picoulet prit une atlitude fière.
— Lui-môme ! dit-il.
— Vous savez qu'il est à Paris?
— Parfaitement!
— Vous l'avez vu ?
LES MUï^CADIXS 83
— Comme je vous vois... s'il est permis de comi);ir,M' à un secrétaire général... eommença ragent avec respect.
Lafresnaie Fintei-rompit brnsqnement :
— Où l'avez-vons vu .'
— Sur le Pont-Neuf.
— Aujourd'hui ?
— Hier.
— Vous l'avez hien reconnu?
— Je ne l'avais jamais vu, dit Picoulet finement, je n'ai pu le reconuaitre : — je lai senti.
— Est-ce que cet imbécile aurait vraiment tout découvert? pensait Lafresnaie en regardant l'air à la fois finaud et niais de Picoulet.
— J'avais d'abord, reprit l'agent, j'avais, je dois le dire, un peu hésité, fort peu... mais un peu... Il y avait là deux gens suspects à la fois*., une espèce de chouan... en costume breton, s'il vous plaît — ils osent tout à présent — et ([ui, en compagnie d'une demoiselle de Kermadio, allait et venait dans un groupe...
— Vous avez dit INl"'^ de...
— ... Kermadio ! fit l^icoulet.
— Saurait-il, pensa encore Lafresnaie, et, regardant encore Picoulet : Vous savez donc tout, vous?
— Tout! répondit modestement Picoulet. Mais Favrol, ce n'était pas le Breton. On ne se déguise pas en chouan lorsqu'on ne veut pas se faire remarquer. Favrol avait choisi un bien autre déguisement... Je vous le dirai tout à l'heure... Bref, je l'ai flairé, dépisté et reconnu... Aussitôt j'ai pris ma course, monsieur le secrétaire... 11 a quitté le Pont-Neuf, j'ai quitté le Pont-Neuf; il a gagné les Galeries de bois, j'ai gagné les Galeries de bois; il a dîné au restaurant avec son ami, j'ai grignoté du pain et dévoré un cervelas à la porte du restaurant... L'ami l'a quitté... Il est allé au théâtre, je suis allé au théâtre... rue de Louvois... Ou donnait là une pièce... oh! une mauvaise pièce... Àf/iaiie... Une conspiration... un enfant... une restauration... Joad... Eliacin... Il faudra surveiller ça... L'auteur est un nommé Jean Racine, citoyen secrétaire... Enfin mon homme sort au troisième acte... Athalie l'ennuyait... Moi, je m'y habituais peu à peu. J'aime les vers... j'en ni rinmillé... autrefois...
— Oh ! monsiour Picoulet, dit Lafrosnaio, impatient.
— Oui, oui, je conclus, dit Picoulet. Le voilà donc sorti. Il longe la rue de Richelieu.
— Vous longez la rue de Richelieu.
— Comment le savez-vons? demanda naïvement Picoulet.
— De grâce! oii vous mène-t-il enfin, ce Favrol?
— A la fm?... tout à la fin?...
— Oui.
— Où il me mène?
— Oui.
— Il me mène ici !
— Ici, chez moi?
— Chez vous !
— Oh ! en vérité ! dit Lafresnaie, véritahlement inquiet.
— La vérité, continua Picoulet, c'est que je l'ai vu entrer par votre porte hier, que j'ai passé la nuit en face, à la fenêtre de l'hôtel garni... tandis que M'"' Picoulet — mais c'est une Pénélope!... une fidélité à toute épreuve! — et que depuis ce matin je ne l'ai pas vn ressortir!
— Favrol ?
— Jacques de Favrol !
— C'est impossihle ! s'écria Lafresnaie. — Il regardait encore Picoulet. — Mon secret entre les mains de cet homme! pensait-il. — Et ce Favrol, comment était-il'' grand? dit le secrétaire, tout haut.
— Un hel homme !
— Vêtu de quelle façon?...
— Déguisé !
Lafresnaie devenait de plus en plus inquiet.
— Comment déguisé ?
— Il se déguise toujours. II était cette fois en officier.
— En officier ?
— En ordonnance! dit Picoulet.
Lafresnaie réfléchit un momcuit^ puis se prit à sourire, rassuré soudain, avec un grand soupir satisfait.
— En vérité! dit-il, vous l'avez bien vu?
— Oh ! encore une fois, comme vous me voyez!
— Ce pauvre monsieur Picoulet ! dit Lafresnaie en riant d'un air ironique, un œil de lynx!
— De lynx, répéta Picoulet.
LES MISPADINS 8")
Lafresnaie frappa aussitôt sur uu timbre ot dit à un homme qui entra :
— Priez mon fils de venir me parler.
— Son fils? pensa Picoulet. Son (ils connaît le Favrol? Une confrontation !
— (îe bon monsieur Picoulet, répétait l.afi-esnaie, qui souriait toujours.
— Il est gai, pensait enc(H'(^ Picoulet, donc il est satisfait; j'aurai de l'avancement !
Au bout d'un moment, André entra, la démarche grav(^ et résolue, comme un homme qui vient de prendre un parti.
— Vous m'avez fait (h'mander? dit-il à son père.
Mais en l'apercevant, Picouh^t recula en poussant un grand cri :
— Lui! monsieur le secrétaire! lui! c'est lui! répéta-t-il en se reculant.
— Qui cela, lui? dit Lafresnaie.
— M. de Favrol.
— Favrol! — Monsieur Picoulet, dit ironiquement Lafresnaie, je vous présente mon fils.
— Votre...
— André Lafresnaie, capitaine et oflicier d'ordonnanc(Mlu général Dammartin!
Picoulet était stupéfait: il tombait du haut d'un rêve.
— Officier!... capitaine!... son fils!... Patatras!... Mais alors, murmura-t-il, c'était le Breton... monsieur le seci'étaire. . c'était le Breton... J'ai un œil...
— L'œil est bon; c'est le nez qui ne vaut rien, dit Lafresnaie.
Picoulet prit un air contrit.
— Le nez? dit-il avec douleur.
— Cherchez une autre piste, monsieur Picouet, et, une autre fois, ne prenez pas pour des chouans les ofliciei's de l'armée française.
Lafresnaie n'était pas fâché d'avoir cette fois prouvé à l'agent qu'il se trompait; l'erreur de Picoulet pouvait être utile pour l'avenir. Mais le malheureux agent était navré.
— IVIonseigneur, dit-il en s'inclinant et en sortant à reculons, le chapeau sur la poitrine. — Et c'est pour cela, pensait-il, que j'ai laissé Paméla dormir seule!
tS() ŒUVRES COMPLÈTES DE JULES CLARETIE
Si Picoulet n'eût pas eu confiance en son étoile, il IVil allé (lo ce pas se précipiter dans la Seine.
— Que signifie cela ? demanda André lorsque l'agent fut sorti.
— Voilà, comme tous les jours, on nous entretient de complots imaginaires ! dit Lafresnaie. Et tels sont les conspirateurs qu'il faut remettre à la raison. On vous signale un elTroyable traître : on accourt, on regarde, et l'on découvre qui ? son fils !
— Cela est ridicule, en vérité, répondit André gravement, vous avez raison, mon père, tout à fait ridicule... Puis après un silence: — Je souhaiterais seulement, ajouta le jeune homme, que tous les complots fussent aussi improbables que celui-ci, et tous ceux qui les fomentent aussi peu coupables que celui qu'on vient de vous signaler.
— Crois-tu qu'il en existe beaucoup d'autres? dit le père.
— Je le crains, répondit André.
— Il ne suffit pas de craindre...
— Je le sais, fit le capitaine avec fermeté.
Lafresnaie parut étonné du ton avec lequel son fils avait parlé.
— .Qiie.veux-tu dire par là? demanda-t-il. Crois-tu savoir vraiment plus de choses que nous-mêmes et avoir deviné ce que des gens qui ne sont pas tous des Picoulet n'ont pas su découvrir ?
— Je sais, répondit André, qu'à Paris même, en ce moment, une conspiration est organisée.
— C'est ce que répètent les gazetiers à court de nouvelles !
— C'est ce dont j'ai la preuve !
— Toi ? fit Lafresnaie surpris.
— La preuve évidente ! dit encore André.
11 se tenait debout, droit, impassible, pâle et comme changé en statue.
— C'est impossible, dit Lafresnaie... Je saurais...
André regardait fixement son père et cherchait évidemment à deviner en lui quelque trouble, à saisir quelque hésitation. « Non, pensait-il, il d<Mueure calme. Lt pourtant ! >.
— Qui t'a dit ce que tu m'apprends là? demanda Lafresnaie.
LES MrSCADIXS 87
— PfM'sonnc ; j'.ii vu, vu de nies doux yoiix, vn dos pnpiors...
— p]xpliqao-toi. J'ai lo droit de savoir...
— Et moi, mon père, j'ai lo devoir do vous parler, de vous supplier...
— Me supplier, moi ? interrompit Lafresnaie en regardant fixement à son tour le jeune homme. En ([uoi suis-j(> mêlé ?...
— En quoi?... fit André. Mais je sais tout! s'écria-t-il avec une expression déchirante. C'est moi, moi, entendezvous bien, qui, à Venise, ai, sur l'ordre du général en chef, arrêté et interrogé le comte d'Entraigues !
Lafresnaie recula brusquement et devini livi(b\
— D'Entraigues ! A Venise ! murmura-t-il.
— C'est moi, continua André, qui ai examiné les prouves écrites saisies sur lui, chez lui, et parmi ces lettres, j'ai lu celle que vous écriviez au comte, il y a six mois...
— Ma lettre? une leltre? Je n'ai pas écril... fit Eafresnaie.
— Point de signature, soit; mais n'avais-je pas, moi, reconnu votre main, et lorsque, interrogeant d'P^ntraigues lui-même, je lui ai demandé — en tremblant — le nom de l'homme qui lui avait écrit, sa réponse même n(^ vous at-elle pas désigné clairement ?
— Quelle réponse ? qu"a-t-il dit ?
« — Capitaine Lafresnaie, m'a répondu le comte, dit André lentement, il ne m'appartient pas de désigner les auteurs de lettres qui, non signées, peuvent permettre à quelques-uns de mes amis de demeurer en liberté. Le noui que vous me demandez, je ne le prononcerai devant personne et devant vous moins que devant tout autre. — Pourquoi, monsieur le comte? — Votre émotion, capitaine, me prouve que vous savez pourquoi. Je n'ajouterai plus un mot. »
— Eh bien? dit Lafresnaie, essayant de <lemeurer calme.
— Oh ! ne niez pas; je sais tout, vous dis-je, mon père! s'écria André. Oui, vous êtes l'àme ou rinstrument d'un complot contre ceux que je sei's et contre ce que j'aime! Oui, c'est votre main qui avait écrit celte lettre; oui, c'osl vous que lo comte d'p]ntraigues désignail et qu'il a épargné
à demi par son silence ! Ce secret-là, cette vérité, me torture. Elle a brisé mon cœur, flétri pour moi la joie de la victoire, et c'est pour vous dire que je savais tout, pour vous implorer aussi, ((ue j'ai demandé à être attaché à Tétatmajor du général Dammartin, partant pour la France et quittant rUalie. Ah ! l'horrible secret, comme il me pesait, comme il m'étoun"ait depuis mon relour! Je n'osais pas parler, et il fallait que je vous dise tout. J'avais soif de tout vous apprendre, de vous interrofj;er, et j<' n'osnis. Maintenant, je l'ai fait, ma tàciie est rempli(\
— Non, pas encore, dit Lafresnaie d'une voix stridente ; il le reste une chose à faire.
— Laquelle?
— Il te reste à me déuoncer.
André recula à son tour.
— Moi ? dit-il avec horreur, vous dénoncer !
— N'as-tu pas, comme tu le dis, mon secret? reprit le pore. N'es-tu pas certain que c'est moi qui tiens les fds de la trame? Traite-moi donc comme tu as traité d'Entraigues... Qu'est-ce que tu attends?
— Mon père, mon père ! Ah ! dit André d'une voix déchirante, vous ne me comprenez pas !
— Comment cela? Que veux-tu que je fasse?
— Je veux que vous fuyiez, que vous laissiez là vos amis, vos complices; que vous n'alliez* pas plus loin dans cette voie funeste... Tenez, je suis soldat, je ne fais point de politi(|ue; je sers mon pays, je lui ai donné ma vie. Je n'ai point le temps d(^ j^igcr ce qui se passe autour de nous, laudis que devant moi, devant nous, il y a l'étranger. Que voire foi vous pousse ici ou là, je n'ai pas à le rechercher ou à vous le i'ei)rocher, c'est affaire à vous et à votre conscience. Mais ce (|ue moi, voire fils, j'ai le droit de vous dire, c'est que, dans ces heures douloureuses que traverse la France, deux choses doivent demeurer sacrées pour tous, deux choses pour lesquelles nos compagnons risquent leur vie, mon père : l'obéissance à la loi et le saint amour de la patrie !
— Dénonce-moi, je le Tiii dit, répondit froidement le prre.
— Vous êtes cruel et vous me torturez!
LES Ml SCAIMXS S!)
— Le niinisti'c va tout à 1 heure, daus uae luiuute, ajouta Latresuaie, passer dans ce cabinet. ïn u as quuu moi à dire, un nom à prononcer. Livre-moi 1
— Mais qu'est-ce donc qui vous allaclie aux compagnons d'un comte d'Entraigiies ? dit André suppliant.
— Le devoir.
— 11 n'y a de devoir que dans le droit chemin, répondit André.
— J'ai prêté un serment!
— Y a-t-il de serment contre son pays? demanda André.
— Et qui te dit que le bonheur de la patrie n'est pas avec nous?
— Une seule chose, ht André, sévère mainlenanlet froid : les étrangers sont avec vous !
Puis avec une expression d'amour lilial suppliant :
— Oh! mon père, mon père, je vous en conjure, dit-il, au nom de mon enfance passée à vous aimer et à vous bénir, au nom de ma chère mère morte en vous vénérant, au nom de tout ce qu'il y a de sacré en ce monde, de tout ce qu'il y a de tendresse entre nous, mon père, renoncez à vos projets ; revenez à la vérité, au droit, revenez à vous-même!
André s'était mis à genoux.
— Je vous en prie, je vous en conjure! répétait-il. Ah! tenez, vous vous troublez... vous allez rompre cette chaîne, reprendre votre liberté, votre honnêteté, votre vertu!
— Non... tais-toi! dit Lafresnaie.
André était désespéré.
— Ah ! mais, s'écria-t-il en se tordant les doigts, que puis-je donc faire pour vous désarmer?
La porte du fond du cabinet s'était ouverte et un huissier annonçait à haute voix le ministre.
— Le ministre ?
— Tu n'as qu'à me livrer à sa justice, dit Laurent Lafresnaie.
xVndré s'était relevé brusquement.
Le ministre entra, en grand costume de soirée, un chapeau à plumes tricolores sur le front, la culotte courte et les bas de soie, fort élégant, et, s'avançant vers Lafresnaie, qui s'inclina, il regarda André qui salua à son tour.
Le citoyen Charles Cochon, futur comte de Lapparenl,
ministre do la police générale, était un homme de quarantesept ans, ancien conseiller au présidial de Poitiers, imcien député suppléant aux Etats généraux, ancien membre de la (>)nvention, ancien montagnard, pour le moment fort modéré, tout bas accusé de royalisme, et qui venait de déployer une certaine activité dans la répression de la conjuration républicaine de Babœuf. 11 avait jadis défendu Valenciennes contre les Anglais; il était chargé de défendre la République contre les complots des chouans. 11 le faisait assez mollement, tout en se demandant si, le cas échéant, un ministre du Directoire ne pourrait pas être un ministre de S. M. Louis, dix-huitième du nom.
Le ministre donna un coup d'ceil à André.
— Mon fils, dit Lafresnaie en présentant le capitaine.
— Je connaissais déjà de réputation le capitaine Lafresnaie, dit le ministre d'un ton aimable et léger — comme un homme qui pense à autre chose. — Je suis enchanté, capitaine, de vous voir à Paris.
Et s'adressant à Lafresuciie :
— Vous avez préparé les pièces qu'il me faut signer et que vous deviez m'apporter ce soir?
— Oui, monsieur le ministre.
— Vous voyez que je vous épargne le chemin, mon cber secrétaire! Vous ne m'auriez plus trouvé à l'heure dite. J'ai préféré aller, non à la Montagne, au montagnard, car vous sentez toujours un peu le roussi, Lafresnaie!
Laurent, très pâle, regardait André qui se tenait droit, immobile, les yeux baissés, le visage blême.
— Des femmes charmantes, là-bas! fit le ministre en prenant une plume. Voyons, mon cher Lafresnaie, vite les signatures ; on m'attend au Luxembourg. Barras veut s'y surpasser ce soir! Vous n'êtes pas habillé, vous, Lafresnaie?
— J'ai du travail pour une partie de la nuit, dit le secrétaire général.
— Au fait, vous avez bien raison. C'est écrasant, ces soirées ! Mais c'est la mode !
11 signait des papiers assez rapidement, presque au hasard.
— Là, là et là, dit-il ; je m'en remets à vous, Lafresnaie!
LKS .MIHCADINS 91
j'ai peu relu toutes ces minutes. Bonne chance, capitaine, fit-il en saluant.
Et le ministre disparut, élé5i;ant, la jambe ar([uée, comme il était entré.
— Pourquoi as-tu hésité ? pourquoi es-tu demeuré muet? dit brusquement le père à son tils, dès qu'ils furent seuls.
— Je n'ai pas hésité, répondit André ; mon [)arti est pris.
— Lequel?
— Mon père, fit le jeune homme, vous m'avez vu là, écoutant cet homme qui vous délègue toute sa confiance?
— Pourquoi est-il si léger et si vain? dit Lafresnaie avec une ironie amère, où coulait toute l'envie de l'homme condamné au rang secondaire.
— Je suis déjà en ce moment, à cette heure, comme votre complice, dit André. Vous livrer, moi? jamais! Vous ne le pensez pas ! Mais j'ai une arme pourtant contre vous, et cette arme, elle est terrible — et c'est vous-même !
— (Jue veux- tu dire?
— Vous ne voulez pas vous arrêter sur la route où ma main vous surprend? s'écria André d'une voix vibrante. Vous voulez jusqu'au bout tenter le sort et escalader je ne sais quelle puissance où votre ambition vous pousse? Eh bien ! le premier adversaire que vous trouverez devant vous, ce sera moi !
— Toi? En vérité?... Toi?... Soit donc !... La guerre! dit Lafresnaie.
— Mais une guerre d'espèce nouvelle, où il n'y aura qu'une victime et des bourreaux! fit le soldat. Vous dénoncer, moi? quelle folie! Vous livrer? Je ne veux pas vous livrer, mais je peux me faire tuer!
Lafresnaie, terrifié, regarda son fils et devenu presque tremblant, étendant les bras, il s'écria :
— André !
Mais le jeune homme s'éloigna, et, sur le seuil de la porte :
— Je peux, dit-il encore, lorsqu'il y aura plus vntre votre but et vous (ju'une seule poitrine, vous présenter la mienne et vous dire de frapper; je peux, lorsqu'il n'y aura
•'2 Œuvrins COMPLÈTES df: jules claretie
j>Iii> (|ii iiii cuMir à ('iMiill'cr. vous crier : « Mon père, voici le micnl »
— André !
— Soit! conclut André, exalté, superbe dindignation et de résolution, guerre entre nous! le père contre le fils I La première victime qu'il vous faudra atteindre portera votre nom, mon j)ère ! Allez, allez trouver-les amis du comte d'Entraignes; je vais retrouver les miens. Puis, si vons voulez couspirer, je vais tâcher, moi, de monrir!
Et le capitaine André Lafresnaie sortit, égaré, secoué par l'enthousiasme el la folie qui font les martyrs, tandis que le secrétaire Laurent Lafresnaie tombait, écrasé, sur son siège, livide et le front dans ses mains.
Le comte de Lavrol avait donné rendez-vous à M. Lafresnaie chez M"*" de Kermadio. Après la scène terrible qui veuait de se passer entre André et lui, M. Lafresnaie se demanda sérieusement s'il irait à ce rendez-vous. Ce n'était pas le remords qui l'arrêtait, mais la prudence. André n'allait-il point tenir panjlc, et se dresser désormais entre son père et le but que poursuivaient les ennemis de la République? M. Lafresnaie savait que son fils était le plus résolu des hommes, et que, lorsqu'il prèlail un serment, il était capable de le lenir. Les derniers mots du tragique entretien avec André revenaient donc, comme des menaces inévitables, aux oreilles du père : « (lonspirez, je vais mourir ! »
— Il le ferait comme il le dit, songeait Lafresnaie.
Au boni d'un morneni, il passa, d'un geste nerveux, sa
LES MUSCADINS î)3
main dovaiil ses yeux comme im homme qui veut eliasscr une idée Jouloui"euse, il haussa h:s épaules hnisquement, et se mil à compulser, à lire, à étudier les paperasses éparses sur son bureau, il travailla ainsi jusqu'au soir, avec une sorte d'àpreté, étoutlant sa préoccupation sous un laltenr forcé, acharné. La nuit venue, l'impression que lui avaient causée les paroles déchirantes d'André était complètement dissipée. Le père semblait avoir disparu, l'ambitieux seul était deb(Hit.
il donna quelques ordres aux agents pour la unit, salna Jeanne qui demeura rêveuse et seule dans son a|)parlenu'ut, et se rendit à pied du côté du faubourg Saint-Geimain, en ayant soin de choisir les rues les plus solitaires et les endroits où les réverbères étaient les plus rares.
i^afresnaie arriva ainsi, par la rue des Rosiers, rue de Grenelle, tout près du couvent de la Visitation, entre riiôtel de Luynes et l'hôtel de Brissac, devant une maison de modeste apparence élevée seulement d'un étage. Ce petit bâtiment, occupé par de vieilles gens qui passaient, dans le quartier, pour des rentiers à peu près ruinés par l'agio, mais bien pensa/t/s^ nuilgré les mauvaises opérations, ouvrait sur la rue une porle basse. Le seuil franchi, on se trouvait dans un rez-de-chaussée à peine meublé, qui donnait tout droit sur une longue allée entourée de murailles hautes. Un hôlel élégant, presque neuf, et qui datait tout au plus de Louis XV, s'élevait an bout de cette allée plantée de vieux arbres.
M. Lafresnaie devait évidemment connaître lous les détours du logis, et, après av(ur soulevé et laissé retomix'r d'une certaine façon le marteau de la porte ouverte sur la rue, à peine eut-il i)énétré dans le rez-de-chaussée où se trouvaient le vieillard et sa fennne, qu'il se dirigea, du même pas assuré, vers la porle conduisant à la grande allée.
Le vieillard avait d'ailleurs soigneusement refermé la porte d'entrée derrière Lafresnaie, et la vieille femme, saluant avec respect, avait dit au secrétaire général avec un petit sourire entendu :
— On ne vous demande pas le mol de passe, à vous, monsienr.
yi- ŒUVRES COMPLÈTES LE JULES CLARETIE
— Xuii, mais surveillez bien tous ceux qui jiourrairul frapper, niadaïue .Morin, dit Lafresuaie.
— Soup(;oun(M"ait-on ?.., demanda le vieillard en se rapj)r(tchant du secrétaire.
— Xon : on ne soupçonne rien, mais ceni précautions valent mieux qu'une.
— Certes, firent en même temps les deux vieilles gens.
— Il faudrait pourtant, ajouta la femme, que la |)olice du Directoire fût maligne comme toute une ménagerie de singes pour deviner des conspirateurs dans de pauvres gens ccunme nons.
Lafresuaie était déjà dans laliée et marchait vivement vers rhotei. Isolé, comme un pavillon, entre l'allée et un grand jardin, l'hôtel se détachait à peine comme une masse noire sur le fond sombre. Aucune lumière ne liltrait à travers les volets soigneusements joints. Quoiqu'on fût en juillet, la soirée était assez fraîche, et l'on pouvait demeurer au logis porte close. On n'entendait aucun bruit, on ne pouvait soupçonner vraiment que l'hôtel fût habité. Lafresuaie franchit les marches du perron, frappa de nouveau, et la porte s'ouvrit, sur quelque corridor ou sur une antichambre, mais assurément sur un endroit plein d'ombre, et une voix sortit de cette nuit.
— Qui va là?
— Lafresnaie.
— On vous attendait, dit un peu plus bas la voix qui avait parlé.
l'uis brusquement une porte s'ouvrit dans le corridor et une lumière éloignée parvint jusqu'à Lafresuaie, qui s'avança, à travers une ou deux pièces non éclairées, vers un salon où se trouvaient réunies déjà une trentaine de personnes.
L'aspect de ce salon, tout brillant de lumières, de lustres aux cristaux tombant comme des stalactites, et dont les glaces multipliaient de tous côtés les bougies, était vraiment charmant et semblait préparé pour une fôte, quoique les personnages qui s'y tiouvaient réunis y vinssent, à coup sûr, dans un tout autre but que le plaisir. Ils eussent pu, sans chercher beaucoup, en trouver cependant là (juchpies miclli's et à portée »b' ];i main.
Un groupe aimable et séduisant de jeunes feninies, à demi étendues sur des fauteuils, occupait le milieu du salon, tandis que debout, allant et venant autour d'elles, déjeunes élégants causaient en riant des derniers menus propos de Paris. Les femmes, dans leurs robes de mousseline, étaient aussi délicieusement déshabillées que le peut permettre un habillement. p]lles étaient coitïées, selon leur goût, h la folle^ avec les cheveux emmêlés et épars, ou encore à la paysanne^ à rAniaran/c, à la Flore. Quelques-unes, entre les doigts, tenaient au bout d'un fil une petite rondelle qui, selon le mouvement qu'on lui imprimait, montait ou descendait : ce qui occupait visiblement l'attention des muscadins pressés autour des merveilleuses. Ce jeu s'appelait le jeu de Normandie ou encore f émigré.
Trois femmes seules tranchaient par leur toilette montante et sobre, sur ces costumes bizarres. Lafresnaie les salua tout d'abord. L'une, vêtue d'une robe de tatTetas blanc et les épaules couvertes d'un fichu de dentelle noire, était — Lafresnaie le devina — M"" de Kermadio. Le comte de Favrol se tenait auprès d'elle, la jinine hlle assise, lui debout, appuyé au dossier de la chaise, et murmurant tout bas aux oreilles de Marcelh? des mots auxquels elle semblait opposer un silence volontaire et en quelque sorte glacial. L'autre femme, la taille serrée dans un spencer gros bleu, plus âgée et touchant déjà à la quarantaine, quoique ses traits énergiques eussent gardé une véritable jeunesse, causait, lorsque LaiVesnaie s'avança vers elle, avec une dame toute couverte de noir, et comme à demi cachée sous un voile, à travers lequel on apercevait un visage pâle et des cheveux blancs.
En apercevant Lafresnaie, la lemnic au s[)encer se leva, vint à lui, et, d'un geste prompt, lui tendit la main.
— On n'attendait plus que vous, mon cher ministre, ditelle. Oui! oui! — Et elle appuyait sur le mot ministre. — Eh! vive Dieu! comme eût dit moji pèi-e, aucun ministère n'aura été mieux gagné ! — Monsieur Lafresnaie, ajouta-telle encore en présentant le nouveau venu à M"'' de Kermadio.
Marcelle salua et Favrol quitta un moment la jeune lilie pour échanger quehjiu's mots avec Lafresnaie.
Le secrétaire ne conuaissail pas tous les liôles du salon de M'"^' de La Jarrie et il ne s'était pas encore rencontré avec Pierre Porhouët, qui se tenait seul, dans un coin, silencieux et coniQie étonné, promenant sur ces hommes et ces femmes qui Fentouraient un regard scrutateur, qui revenait bien vite au même point et se fixait, avec une expression profonde de dévouement et de respect, sur M"'' de Kermadio. Le chouan avait légèrement modifié son costume breton, mais il avait tenu encore à garder son aspect armoricain. Près de lui, le chevalier de Bois-David causait avec Sainte-Hermine. Uji petit houime sec, basané, avec un léger accent espagnol, faisait beaucoup rire, dans un autre coiu, deux ou trois jeunes élégants, en leur récitant les bons mots de la matinée. C'était le gazetier Marchena, andalou par les allures et par le style, une des plumes de la réaction, comme Sainte-Hermine en eût, au besoin, été l'épée, et Porhouët le fusil.
M""^ Régine de La Jarrie, veuve depuis l'âge de vingt-cinq ans, était une de ces femmes chez qui l'ambition, la soif d'action et de pouvoir, remplacent tous les autres sentiments. Ces types virils sous des aspects féminins ne sont pas rares. La comtesse apportait dans tous les actes de sa vie une passion, une sorte de violence singulière. Mariée jeune avec un vieux mari, elle n'avoit, à, vrai dire, été ni épouse ni mère ; et pourtant il y avait en elle, sinon des trésors de tendresse, au moins des soubresauts d'ardeur. En Bretagne, où elle avait passé la première partie de sa vie, elle chassait, montait à cheval, tenait elle-même ses comptes de fermage, jetait sur toutes choses ce rapide coup d'œil de maîtresse, plus net et plus sûr que l'œil du maître. Grande et imposante, avez un profil de camée antique, des yeux noirs, ardents, et des cheveux roux, elle était admirablement belle, avec sa taille mince, ses mains petites et nerveuses, ses larges épaules. On eût dit une Diane fauve et charmante, l'^tait-elle bonne ou terrible? Son sourire avait parfois des expressions de grâce ineffable, et ses prunelles s'illuminaient souvent d'éclairs de menace. On l'avait vue cingler d'un coup de cravache le visage d'un valet qui ne tenait pas bien son cheval, et on savait qu'elle avait plus d'une fois recueilli et fait élever de pauvres enfants abandonnés. On ne l'aimait point en Bretagne ; mais on l'estimait.
Elle avait joué, clans les dernières guerres de la Vendée, un rôle important et bien à sa taille.
Dans son costume d'ama/one, coiffée d'un feutre, une j)lanie blanche au chapeau, des pistolets à la ceinture, elle avait fait à cheval la guerre civile, comme elle eût suivi une partie de chasse ; elle avait ligure, dans l'état-mnjor de Charette, parmi ces chercheuses de hasard et d'aventures (|ui parfois, de leurs mains blanches, faisaient le coup de feu et qui, dit-on, récompensaient d'un baiser les officiers hlancs, après les balailles. Mais nul n'avait connu ce qu'on appelle une « faiblesse » à M""' de La Jarrie. A vrai dire, ce n'était point son âge qui la préservait, puisque bien des jeunes femmes eussent pu être jalouses de sa beauté; c'était plutôt la parfaite froideur de la comtesse pour tout ce (|ui n'était point la lutte, lutte ouverte ou cachée, combat ou intrigue, l'action en pleine lumière ou la mine lenlenient creusée sons les pieds de renuemi. Ambitieuse forcenée, callndique arden+ô-avec cela, jM'"° de La Jarrie ne songeait à rien qu'à combattre la République, à lui subsliluer \i\ monarchie, et à deniander elle ne savait ({uelle fav(MU', qu(d rang et quel nouveau titre au monarque à venir.
El, pour arriver à ce but, elle agissait et complotait. La Vendée étant pacifiée, c'était à Paris même qu'elle avait voulu combattre; elle y était venue d'abord cachée, puis ostensiblement, et malgré la police, elle nvait organisé dans son salon un foyer permanent de conjurations où, par une iiabileté prodigieuse et grâce à son ami dévaué, le comte de Favrol, elle avait réussi à entraîner le secrétaire du ministère de la police générale, et où elle eût, au besoin, entraîné le ministre lui-même.
Régine de La Jarrie, qui connaissait la puissance (h) Tintrigue, savait aussi le pouvoir de la force. Elle avait donc voulu — en supposant qu'il fallût un jour i-ccourir de nouveau aux armes — enrôler parmi ses tidèles un des rares chefs des paysans du Bocage qui n'eussent point perdu leur prestige auprès des autres gars^ et une des héritières les plus riches et par conséquent les plus puissantes de la noblesse bretonne. C'était Pierre Porhouët et M"'' de Kermadio.
Porhour't, forcé de renoncer à la lutte entreprise par scui roi, était, (T)mmp tant d'autres, soumi>' mais non désarmé.
Il s'élait baliu par conviction. Ancien marin, témoin des beaux faits d'armes du bailli de SufTren contre les Anglais et acteur dans ces rudes journées, il n'était pas de ceux qui avaient pris les armes contre la France pour ne point porter l'uniforme. La question de la réquisition avait été en elTet la j)rincipale cause déterminante de la révolte de la Vendée ; mais Pierre Porhouët avait; d'autres raisons que cette raison égoïste et làclie pour résister à la Convention : il avait une foi presque farouche dans les droits de ses seigneurs et de son roi. 11 croyait (|ue la vérité était là, du côté de la soumission et de l'abaissement de la volonté de tous devant la volonté d'un seul. Il s'était donc armé et il avait joué sa vie. Riche ou plutôt enrichi jiar son travail, fermier du marquis de Kermadio, le père de Marcelle, il avait, à la tète des gens de Kermadio, porté une quenouille au marquis pour l'engager à combattre. C'était pour les paysans une façon de rappeler aux nobles hésitants que l'abstention est une attitude de femme.
Le marquis de Kermadio, ami de son luxe et de son bienêtre, obéit tout d'abord à l'injonction, risqua galamment son existence en deux ou trois rencontres; puis, préférant décidément la liberté et le plaisir à la dure vie de la guerre, il émigra et réussit à passer le Rhin. M'"'' de Kermadio et Marcelle, qui avait alors seize ans, ne voulurent point l'imiter. Vainement leur enseigna-t-il, par vingt émissaires, le moyen de fuir et de le rejoindre : les deux femmes tinrent à honneur de demeurer en France. La i)lus grande partie des biens des époux appartenait à la marquise, et, malgré la conlîscation du château de Kermadio, INIarcelle se trouva (mcore colossalement j'iche, la fortune maternelle n'ayant pas été entamée, et la marquise et sa fille n'ayant môme })as été inquiétées dans ces années de lièvre.
L'existence de la marquise n'en était pas moins douloureuse. Inquiète du sort de son mari, aftligéè de l'isolement de sa tille, entourée (\r dangers, elle passait chez elle, près deMorlaix, une vie d'angoisses et de tristesse. Son père et son frère tombaient à (Juib(>ron, aux côtés d'un Kermadio — l'oncle de Marcelle — et le marquis, figurant tantôt dans l'armée de Condé, tantôt se reposant en Allemagne des fatigues de la campagne, ne reparaissait pas. M'"" de Kermadio
LES ML'SCAIUXS 1)0
apprit cepcmiaiil un jour qu'il était mort. A Munich, uu soir, à propos d'une batterie allemande, il s'était pris de querelle avec uu officier bavarois, qui lui avait percé le cœur d'uu coup d'épée.
— Les Kermadio, dit Pierre Porhouët en apprenant ce dénoiiment, n'avaient pourtant pas l'habitude de mourir pour des lilles, quand les leurs tombent pour leui' toi !
Le paysan, avec son instinct populaire du devoii', jugeait sévèrement la conduite du gentilhomme. (Test d'ailleurs une vérité que les chouans, tout en servant la cause royaliste, avaient dans l'àme, à l'état inconscient, des sentiments républicains égalitaires, qui se traduisaient ou se trahissaient j)aj' le choix de leurs chefs, bouviers ou garde-chasse. Jean Chouan, Stofflel ou Gathelineau. Nous ne parlons ici que des chouans qui combattaient pour leur conviction, et non du ramassis de faux sauniers, de contrebandiers, de prêtres, d'émigrés, de déserteurs, dojit Hoche dénouerait les vols et les pillages dans une lettre à Aubert-Dubayet. A coup sûr, Pierre Porhouët, qui n'agissait que selon sa conscience, eût à jamais maudit la mémoire de son ancien maître, si Marcelle de Kermadio ne fût point demeurée pour lui l'incarnation même de la race. La mère de INIarcelle n'avait pas survécu longtemps au marquis. Malade d'une sorte de consomption, d'une douleur intime, de la tristesse causée pai' l'abandon, et peut-être aussi de terreur, elle était morte quelques mois après la mort de M. de Kermadio. Désormais Marcelle se trouvait seule. Porhouët avait quitté le combat pour suivre le deuil de la marquise. Lorsque la dernière pelletée de terre fut jetée sur le cercueil de la pauvre femme :
— Mademoiselle, dit le paysan, vous n'avez plus en ce monde, pour vous défendre et vous faire respecter, comnu' il vous respecte et vous aime, que le pauvre Porhouët, qui vieillit tous les jours, mais dont le bras est pour longtemps robuste encore. J'avais une fille que vous aimiez et qui vous aimait de toute son âme ; je l'ai conduite un jour où nous venons de conduire votre mère. Je n'ose vous dire que vous la remplacez pour moi; mais, pour vous, je veux remplacer tous ceux qui sont partis, et, si je n'ai pas le droit de vous chérir comme un père, vous ne me refuserez pas celui de
voilier sur vous IcndrouionL })iousement, comme le plus tidèle elle plus dévoué de vos servileurs ! El Marcidle a\ nit répondu :
— Vous serez mon père, Torhouël !
hésonnais, en ellet, cet homme avail voué toute sa vie à celle enfant. (juel({ues années auparavant, il avait jx'rdii une fille i)lus âgée de quelques années que Marcelle, et (juirue maladie étrange, inexplicable, à laquelle Porliouët ne j)eusait jauiais sans avoir les yeux gros de larmes, avait emporh'e après lavoir usée lentement et liu''e cojnme jour par jour. J^^Ue s'appelait Maj'iannc.
— Je suis Marianne pour vous, disait souvent Marcelle au pauvre liornnie.
Et lui, hochant la tète :
— Elle aurait trente ans aujourd'hui, répondait-il. Trente ans ! Elle vous eut consolée et mieux aidée que moi ! Trente ans! Un foyer, un époux, des enfanls et, si je ne laisse point ma carcasse au coin d'un bois, une place pour moi, au coin de la cheminée, quand mes jambes ne pourront plus marcher.
— N'aurez-vous ])as cette place chez moi, Porhouèt?
— Ah! mademoiselle, si fait; vous èles bonne, mais je n'ai plus Marianne...
Alors, il retombait dans de vagues et longues pensées qui le rendaient sombre. Il lui semblait qu'un mystère enveloppait la mort de Marianne, qu'une part d'inconnu lui échappait dans cette maladie qui avait conduit la jeune fille au tombeau. Lorsqu'il évoquait ce souvenir trempé de larmes, une scène étrange lui apparaissait, bien présente encore, à travers la brume de ces dernières années, pourtant si troublées. Quand on avait porté Marianne au petit cimetière . du village, c'était en juin, des bouquets de (leurs toutes blanches couvraient ce cercueil de jeune fille. Tout à coup, lorsqu'on avail descendu la bière dans la fosse, une main ignorée avait jeté, parmi ces roses et ces fleurs blanches, une grande croix d'immortelles noires qui tranchail nettement, tristement sur les autres bouquets mortuaires. Cette croix noire, depuis six ans, Pierre Porhouël la revoyait toujours. 11 y songeait, lorsqu'aux aguets il atleiidail les hlcns derrière les haies du Hocage. Il y songeait encore dans ce grand
LES ML'SCADIXS 101
Paris, où il se sentait perdu et roulé comme un caillou par un fleuve. Et lorsque l'image et le nom de IMarianne revenaient à son cœiu" et à sa pensée :
-- Pourquoi la grande croix noire, se disait-il, et qui l'avaii jetée ?
f^a Vendée paciliée, Porhouël élait rentré paisiblement au château que M"^ de Kermadio tenait de sa mère. Mais il avait au ca>ur l'amertume profonde de la défaite, et, vaincu, il protestait tout bas contre la capitulation. Les paysans souvent, les compagnons d'hier, lui disaient tout bas : " 11 y a des fusils en sûreté dans les caches ; vous n'aurez qu'un signal à faire, Porhouët, et nous nous égaillerons encore ! » — Il répondait simplement: « Patience... » et n'ajoutait plus mot.
Un jour, la comtesse de La Jarrie vint au château avec un homme que Porhouët et Marcelle aussi connaissaient bien, le comte de Favrol, qui avait autrefois habité le pays et dont la mère était Bretonne. M"'" de La Jarrie fit mirer aux yeux de Marcelle l'idée de devoir, si forte sur le noble caractère de la jeune fille; elle lui parla de son nom à'iionorer, de la mort de son père à faire oublier et de celle de son oncle ti venger, des traditions de sa race, des droits du descendant de ses rois; elle parla si bien, que Marcelle, enthousiasmée et résolue, accepta cette clause d'une sorte de marché : — qu'au premier signe, au premier appel, M"»^ de Kermadio mettrait sa fortune et son nom au service de la cause (.le Louis XVII, captif dans la prison du Temple.
Pierre Porhouët n'avait pas peu contribué à faire croire à Marcelle de Kermadio qu'elle devait servir efficacement la cause de son roi, qui était aussi celle de ses aïeux. Le fermier avait une influence grande sur la tille de ses maîtres. Par la raison qu'il portait à Marcelle une affection de père, il avait pris, sans le vouloir même, un pouvoir en quelque sorte paternel sur elle. M"« de Kermadio était donc prête à à obéir à l'ordre de M""" de La Jarrie.
Sur ces entrefaites, le bruit de la mort de Louis XVII, rendant le dernier soupir en juin 179o, était arrivée en Bretagne, et M"^ de Kermadio avait pris le deuil; mais bientôt des émissaires envoyés de Paris par la comtesse de La Jarrie avaient rapidement accrédité dans l'Ouest que le dauphin
n'était point mort, que cétait là une fable imaginée par les républicains, et que l'enfant enseveli durant la nuit, dans le cimetière Sainte-Marg:uerite, n'était point le fils du dernier roi de France.
Pierre Porhouët, un moment déconcerté et tlagellé dan> ses espoirs par la mort de Louis XVII, avait donc repris coujage et accepté avec une joie profonde et absolue les renseignements des agents venus de Paris. Fidèle à ses souvenirs, il était tout prêt à recommencer la lutte. Aussi bien, lorsque ^I"'*" de La Jarrie avait fait prévenir M"<" de Kermadio que le moment d'agir était venu :
— Mademoiselle, avait dit le chouan à Marcelle, les émigrés prétendaient que l'honneur était à Goblentz. Maintenant, pour nous, l'honneur est à Paris.
— C'est bien, mon bon Porhouët, avait répondu Marcelle; nous partirons demain.
Et le vieux chouan et la jeune hlle s'étaient mis en route j)0ur Paris.
A Paris, la comtesse Régine attendait Marcelle. Poussée ])ar M. de Favrol, dont elle subissait la volonté, M""' de La Jarrie a oulait décidément faire de M"'' de Kermadio une héroïne nouvelle d'une nouvelle Vendée. Quant à M. de Favrol, ses projets étaient tout autres. Poursuivant à la fois deux buts, qui l'un et l'autre devaient — il l'espérait du moins — le conduire à la fortune, il s'était fait l'homme dévoué, l'âme damnée du comte d'Entraigues, agitateur infatigable, royaliste de grand chemin, et il poussait de tous ses efforts à la chute du Directoire; mais, avide non seulement des honneurs publics, mais d'une richesse privée, il s'était laissé aller à cet espoir de faire sa femme de M'*' de Kermadio.
Marcelle était riche, Marcelle était belle. L'ambition de F'avrol, autant que sa passion, se trouvait surexcitée. Ce don Juan, habitué aux conquêtes, assez blasé sur les sentiments amoureux, se trouvait, en présence de M"^ de Kermadio, agité d'impressions inattendues et profondes. Tant de charmes le troublait, l'attirait, remuait en lui des hbres secrètes et qu'il croyait muettes depuis longtemps. Cet homme, qui avait i)ris Jeanne Lafresnaie pour maîtresse, comme il en
LES iMUSCADINS 103
avait pris tant d'autres, par passe-temps ou par occasion, retrouvait, en face de Marcelle, des naïvetés juvéniles, dont il se fût volontiers moqué lui-même. 11 n'analysait point l'état de son âme; sans cela, la raillerie et la force de volonté eussent déraciné peut-être en son cœur tout ce qui venait d'y fleurir de jeune et de sincère. Cette passion d'ailleurs n'avait point les nobles caractères de la passion vraie et vivant de sacrifice. L'appât du riche héritage des Kermadio y tenait autant et plus de place que la séduction inspirée par Marcelle. 11 y avait du désir chez Favrol et de l'âpreté, une ardeur violente qui le rendait à la fois amoureux des grands yeux honnêtes de Marcelle, de son front pur, de ses traits charmants, et aussi de sa richesse immense.
P'avrol avait donc résolu de séduire et de conquérir M"*^ de Kermadio.
Calme et grave, habituée à la solitude, rendue sérieuse par la vie, la jeune fille ne s'apercevait pas de la passion qu'elle inspirait; elle éprouvait seulement, lorsque Favrol lui parlait ou tâchait d'obtenir d'elle une parole plus douce ou plus confiante, un sentiment de gène, de conlrainte, presque d'efîroi. Cet homme aux prunelles brûlantes, aux confidences insinuantes et hardies, lui causait une impression ou plutôt une sensation étrange. 11 lui semblait que son regard la brûlait. Sûre d'elle-même et maîtresse de ses sentiments, elle dissimulait d'ailleurs celui-ci et opposait aux paroles à demi voilées de Favrol une froideur indifférente ou plutôt polie et même affectueuse en apparence, qui ne permettait point au comte, quelle que fût son habitude des séductions, de pousser plus avant sa hardiesse. Le clair regard de cette enfant arrêtait net sur les lèvres menteuses du comte toutes les paroles d'amour.
Depuis que Marcelle était à Paris, Favrol avait vainement essayé de lui faire entendre qu'il l'aimait, qu'il aspirait à sa main, que le jour de la plus ineffable joie de sa vie serait celui où elle lui permettrait d'espérer.
Marcelle demeurait, dans ce milieu de complots et d'intrigues, la digne fille des Kermadio : elle semblait n'être venue à Paris que pour servir sa cause et ne paraissait rien comprendre de ce qui n'était point ce qu'elle appelait son devoir.
Après avoir salué Lafresnaie, i\I"" de Kormadio fit un signe à Bois-David, qui s'était approche d'elle, et lui montrant le secrétaire général causant avec M. de Favrol :
— Je n'ai pas bien entendu le nom du nouveau venu, ditelle.
— M. Lafresnaie, répondit Bois-David. Eh parbleu ! ajouta-t-il, cest justement le père de ce brave capitaine détatmajor qui, ce matin, a eu la bonne loj'tune de vous j)rotéger contre les gens du Pont-Neuf...
— Lui? lit Marcelle en regardant plus attentivement Lafresnaie. Elle semblait être devenue rêveuse.
— Et il est des nôtres? demanda-t-elle.
— On le dit, fit le chevalier en souriant.
— On jugerait, à vous entendre parler, que vous en doutez...
— Pas le moins du monde, mademoiselle. Je vous répondrai par le mot de Figaro : Son intérêt nous répond de lui!
— Et son fils?
— André?
— Vous savez jusqu'à son prénom?
— André Lafresnaie est mon ami d'enfance et, je puis dire, un des hommes que je connais le mieux: j'ajouterai, nialg'ré mon petit germe de misanthropie naissante, un «les hommes que j'estime le plus.
— Vraiment? dit Marcelle en redevant songeuse.
Le chevalier la regardait, un peu curieux, un peu sur- ])ris; l'intérêt peut-être inconscient que Marcelle portail à André ne lui échappait pas.
— Et... votre ami, demanda encore la jeune fille, il est... it'publicain ?
— De cœur et dame 1
— Vous ditt^s cela avec une chaleur... On vous [)reiidrail pour un jacobin.
— Je ne suis pas un jacobin, mais je suis un original ; j'estime les convictions partout où je les rencontre.
— Même chez vos ennemis?
— Môme chez mes ennemis.
— Ne dites pas cela trop haut ici, on vous lapiderait...
— A (•(ju|)de bonbons? fit Bois-David eu riant.
i.Ks Mr^^r.vDixs 405
— Alors vous èios d'avis qu'on peul (Mro ivpuljlicain ot le nioilleur des hommes?
— André on esl nn vivant exemple.
— Son père, diins Ions les ens, pense le cojilraire, |)iiis(|n(' le voici parmi nous.
— Son ])èi'e agit S(don sa coiisciiMicc. Il nous scri. Dieu nu' danme si je niinquièle des ressoris (|ui le poiisseul iei ! Mais André donnerai! son sang pour c«4le i^''piil)1i(|U(' d(uil -M. Lafresnaie prépare la ruine avec nous.
Marc(dle regarda Bois-David bien en face ; puis, avec un polit sourire mélancolique :
— Savez-vons, chevalior, que c'est fort romanesque ce que vous nu^ coulez là?
— Uomanos(|no connue la vie, mademoiselle. I^a réalité esl pleine de romans ; il siilïit de savoir les lire.
— Et si M. André appreiuu't jamais...
Elle s'interrompit pour demander comme par Ir.isard :
— Quel homme est-ce, votre capilaiiio...? mon sauveur (»ii tout au moins mon protecteur, dovrais-je dire.
— Un simple héros, un brave soldat, un l)on Français; la loyauté, le courage et l'honneur!
— Vous faites les portraits en peu (]o mots quand vous aimez les gens, mon cher chevalier.
— Quand je pense ce que je dis, je l'oxprimo comme je le sens, mademoiselle, voilà tout.
Marcelle n'ajonta pas nu mot, mais Bois-David vit bien qu'elle étail devenue tont à coup songenso. Un léger nuage avait passé sur son front, et, tout en s'éventant, elle semblait suivre, en fixant son regard sur quelque chose d'invisible,- la lin d'une pensée ou le commencement d'un rêve.
Eo chevalier n'ont garde de rien ajouter (]ui pùL faire cesser cetto rèvei'io, mais il ne put s'ompécher de penser à l'expression du regard ot à l'émotion première d'André, btrsque M"" de Kermadio s'était éloignée après la petite émeute du Pont-Neuf.
— En vérité, pensait Bois-David, ce serait à faire croire ail magnétii^me et aux contes de M. Mesmer !
En ce moment. M""' la comtesse doEaJarrie, s'asseyant an milieu du salon, réclamait un moment do silence, et, comme
si elle eût pris la présidence d'une réunion improvisée, elle annonçait à ses hôtes qu'on allait maintenant parler d'affaires sérieuses.
— La politique!... réternelle politique! murmura Bois- David, qui songeait à celte ennemie intime.
Puis, s'asseyant dans un fauteuil, à deux pas des épautes des dames, il s'y installa comme pour sommeiller, tandis que le comte de Favrol reprenait sa place derrière le siège do Marcelle.