LE DAUPHIN
M'"^ Régine de La .larrie s'élait levée et, avec un ton de voix sérieux, un peu ému malgré son timbre net et sec :
— Messieurs, avait-elle dit, puisque j'ai l'honneur de vous donner, pour nos réunions, l'hospitalité dans cet hôtel, permettez-moi de rappeler à vous tous que l'heure depuis longtemps attendue est eniin venue et que la Révolution qui, depuis six années, ravage la F'rance, touche maintenant à son terme. L'heure des méchants est comptée, ajouta-t-elle avec une sorte d'expression Itihlique. Le Directoire chancelant penche vers sa chute, et, avant nn mois, si nous savons être énergi(iues comme nous avons été prudents, la royauté sera rétablie sur les ruines de la République.
— Vive le OU interrompit Ponvalin, qui se trouvait, au bout du salon, dans le groupe des muscadins.
— Nous sommes prêts à agir, répoudit Favrol. Il est évident que le Directoire, ébranlé par tant de complots, touche ù sa lin. Le peuple est las, la bourgeoisie est avide, l'argent est rare; le commerce dépérit, tué par l'agio; nos amis sont
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impatients, la France est déconcertée par tous les événements qui se sont succédé depuis quelques années. Aucun moment ne serait plus favorable à l'accomplissement do nos projets ; il faut seulement calculer avec exactitude les moyens dont nous pouvons disposer,
— Lafresnaie, dit Favrol en se tournant vers le secrétaire général, sommes-nous certains de n'être pas épiés par la police?
Tous les regards se lourncrent vers LiiTresmuo, qui éhiil pale et qui répondit gravement :
— Je réponds de tout; nul agent ne nous soupçonne, on peut agir sans crninle dans Paris.
— Que pourrail-on faire? demanda M""^(le La'Iarrie. Une émeute?
Ponvalin haussa les épaules dans son groupe, qui ne paraissait pas plus que lui disposé aux moyens violents.
— Toute émeute serait promptement réprimée, répondit Lafresnaie, et tournerait à réchaufîourée. L'armée est républicaine, et Augereau ferait payer cher toute tentative de restauration par la force.
— ■ A la bonne heuhe, dit tout bas Ponvalin ; voilà un homme seize !
— Nous ne pouvons cependant pas conspirer sans cesse par des chansons, des médisances et des vaudevilles, fit Bois-David en souriant.
Le petit José Marchena, avec son accent andalou, interrompit le chevalier, comme s'il voulait défeudrola cause du pamphlet.
— Ne soyons pas ingrats pour les comédies et les brochures, dit-il. Elles ont bravement servi la cause que nous prétendons restaurer. Il y a plus de tache de notre encre sur la toge de la République qu'il y a de sang. Un couplet méchant vaut mieux qu'une balle de pistolet, et, depuis thermidor, les quatrains nous ont été plus utiles que les discours. Pour ma part, j'ai fait de mon mieux, et — le petit Espagnol riait — j'ai calomni/', calomnié, calomnié comme l'abbé Trubiet compilait. Puis que les jacobins s'en tirent comme ils pourront ! Tout est bon, môme le mensonge, pour mettre à bas des adversaires. J'ai eu la faiblesse, dont je (b'inaiidc jinrdon à loiis, lorsqu<^ je quittai l'Espagne pour
la France, d'être accueilli par... je n'ose nommer ce monstre... par Jean-Paul-Marat lui-même... — Il y eut un frisson d'horreur dans tout le salon. — Mais je m'en suis lavé depuis que Legendre et Tallien m'ont dénoncé comme royaliste... Croyez bien que tout ce que nous écrivons dans \'Ar/)i des Lois a son prix et détruit et démolit la République ! Des coups de plume, vidgame Dios, cela vaut mieux que des coups de sabre ! Et tenez, j'ai un mien ami, un journaliste de vingt ans, que je vous demanderai, comtesse, la permission de vous présenter. Il se nomme Dieudonné Martainville; il ne fait que des bons mots et des vaudevilles, mais les couplets de ses Assemblées primah'es ou de son Concert de la me Fetjdeau nous ont recruté dans 1(^ public plus de suffrages que dix bonnes raisons. Atta- (|uez, calomniez, déchirez, chansonnez ; croyez-moi, des libelles les plus furieux et les plus incroyables, il reste tou- . jours quelque chose.
— Bravo ! dit Ponvalin, voilà qui esi pdié!
— Parlé comme Bazile, murmura tout bas Bois-David. Parmi les muscadins, quelques-uns fredonnaient déjà un
des couplets auxquels faisait allusion ce Marchena, ancien philosophe chassé d'Espagne par l'inquisition, ancien maratiste, ancien girondin, courtisan de tous les succès, réacteur après thermidor, type éternel du gazetier qui tremble aux heures d'orage et qui se venge d'avoir tremblé en insultant.
— Le fait est que le couplet est camant, disait Ponvalin. Et, à demi-voix, accompagné par ses amis, il fredonnait
les vers de Martainville :
Lorsque l'on voudra, dans la France, Peindre des monstres destructeurs.
Il ne faut pas de l'éloquence Emprunter les vives couleurs; On peut analyser le crime ; Car tip'fni. volpur, aasansin, Par un seul mot cela s'exprime, Et ce mot-là, c'est jacobin!
— Bravo, ravissant! dirent les dames qui écoutaient le couplet. Voilà qui est courageux et bien dit!
— Il est temps qu'on en fini'^se, ajouta l'imc d'elles.
LES MISCADINS 109
L'ail Irc jour, un groupe de ses prétendus pulriotes ne s'esl-il pas rué sur nous, au Palais-Royal, et ne voulait-il pas nous jeter dans le bassin du jardin?
— Ba/ihahcsi ! fit Ponvalin.
— Peut-être voulaient-ils voir Diane au bain, dit un autre. Il y avait là quelque Actéon en carmao::nole !
— Ah bien! oui, Actéon, répondit la jeune femme, (le n'était pas la curiosité qui les poussait, les monstres 1 c'était, devinez quoi?
— L'amour ? dit Ponvalin.
— La jalousie? dit un autre.
— Rien de tout cela. C'était la pudeur : messieurs du bonnet rouge nous trouvaient trop nues !
— Avec une robe de mousseline transparente sur un jupon de taffetas bleu clair, les manches à peine ouvertes et les jambes à peine indiquées.
— Les faquins !
Marcelle se sentait rougir en écoutant ces propos jetés d'un ton léger et qui interrompaient brusquement toute discussion politique, comme si les assistants eussent été déjà las de penser à quelque chose de sérieux.
(juant à Pierre Porhouët, immobile et les bras croisés, il avait laissé parler tour à tour le comte de Favrol, le rédacteur de VAmi des Lois et les impossihles ; mais, s'avançant tout à coup vers la comtesse et traversant brusquement le salon, il se planta devant Favrol et Lafresnaie, releva son front ridé, et de sa voix mâle :
— Messieurs, dit-il, depuis un moment je prête l'oreille, j'entends, et, à vous avouer la vérité, je ne comprends guère. Pourquoi sommes-nous ici? pour parler, pour batailler de la laugue, ou pour chercher à rallumer là-bas, dans la Mayenne et l'Anjou, dans notre Bretagne et jusqu'en Normandie, le foyer que n'ont pas bien éteint les Mai/ençais et les soldats de Hoche? Si c'est pour discourir, c'est bien : j'ai trop tôt espéré et je n'ai rien à faire ici. ÔNIais, si c'est pour combattre et pour aller dire aux gars dont les frères sont tombés au Bourg-Neuf ou à la Baconnerie que la paix n'est point faite avec les bleus, et que la soumission de (lormatin et de Scépaux a fini la guerre et non la haine, et^ qu'il y a encore des fusils dans les bois de Misdon, où
tomba Collere.au; si c'est, pour cela, j'en suis. Dites un mot, je retourne au pays, et dans trois semaines la flamme renaîtra des cendres et l'on entendra encore des coups de fusil du coté du j\lans et sous les murs d'Angers !
Le chouan, dont les yeux jetaient des éclairs sous leurs sourcils froncés, promenait son regard sur les hôtes de M""" de La Jarrie comme pour jeter à la ronde une interrogation muette, semblable à un défi, et comme pour dire :
— Kh bien ! y a-t-il un homme parmi vous?
— Celui-là est logique, au moins, pensait Bois-David.
Et Marcelle écoutait Porhouët, comme si ces rudes paroles, qui sentaient la poudre, eussent dissipé les propos de tout à l'heure, qui scMiibbiieut fades et parfumés à la dernière mode.
!M""^de La.larrie ne haïssait pas non plus ce langage brutal (lu chouan, mais elle sentait qu'une telle attitude déplaisait à ses hôtes. Les élégantes se parlaient à l'oreille, les musca- <lins se demandaient l'un à l'aulie quel était ce rustre. Quel- (|ues-uns trouvaient au paysan breton les allures déplaisanles d'un jacobin.
Favrol, muet, éludiail Porhouël, dont le visage conservait la même expression franche et résolue, et M. Lafresnaie ne pouvait s'empêcher de songer, avec une certaine amerlurae. à la force d'âme que communiquent à un homme une résolution solide et une foi robuste.
— Mon brave Porhouël, dit M"'*" de La Jarrie en regardanl le chouan dans les prunelles, vous êtes un homme courageux et un vrai serviteur de la vraie cause. Ce que vous dites là est bien. L'heure de faire le coup de feu reviendra peut-être, mais elle est passée. 11 faut attendre. Ce n'est pas en Vendée, ce n'est pas en Bretagne que peut se gagner la cause de la royauté et que la République peut être percée au cœur; c'est ici, c'est à Paris !
— Soit, lit Porhouët simplement, combattons à Paris.
— M. Lafresnaie nous disait tout à l'heure qu'engager la lutte, c'est aller au devant d'une défaite, d'une mort certaine...
— Eh bien! nous mourrous, répondit le cliouau. D'autres aussi sont tombés et (jui nous valaient lii<'n 1
— Il est souvent bon d'être un héros, monsieur Porliouël, interrompit Favrol, mais il est parfois inutile d'être un martyr !
Une voix lente et grave sortit, comme du fond d'un sépulcre, du voile de la vieille dame vêtue de noir qui se tenait assise aux cotés de M'"'' de La Jarrie :
— Demandez à mes deux fils, nujnsieur, disait c(dle voix.
Tous les regards se fixèi'cnt sur celte sorte de vivante statue du Deuil, et la marquise douairière de Kerven continua :
— Ce brave homme a raison. Le marquis de Kerven et son frère ont pensé ([ue le martyre était bon à quelque chose, puisqu'ils ont versé leur sang l'un et l'autre. DicMi les reçoive au nombre de ses bienheureux !
Et, tournant lentement la tète du côté de Pindiouèt )
— Vous avez raison, brave homme, je vous le dis, rép('da la vieille dame ; vous seul êtes dans le vrai. Le babil est bon, l'action vaut mieux!
Ces mots, prononcés au milieu du silence général, avaient donné quelque chose de glacial à ce salon de consj)iraleurs.
— C'est étonnant, dit Ponvalin en ricanant, on devrait étouffer ici, par cette soirée de juillet, et jai le frisson. Pourquoi la comtesse a-t-elle invité des revenants?
M""' de La Jarrie se hâta au surplus de tout réparei*.
— Des âmes pareilles aux vôtres sont faites pour s'entendre, dit-elle en regardant tour à tour M""' de Kerven et Porhouët.
M"'" de Kerven interrompit froidement en disant :
— Je suis marquise, comtesse !
M""" de La Jarrie comprit qu'elle avait eu tort de com|)ar('r l'àme d'une marquise à celle d'un fermier. Elle ne s'en émut pas davantage.
— Cependant, avant d'en appeler à la guerre civile, il faut user des armes que nous avons à notre disposition. Héroïsme ou martyre, le reste viendra plus tard. A cette heure, grâce à M. Lafresnaie, que Sa Majesté le roi n'oubliera point certes à l'heure du triomphe, nous avons pour nous la complicité ou du moins la neutralité de cette force puissante qui s'ap-
})t'lle la police. L'osprit public nous appartient par les j<inrnanx ; les Assenililées seront acquises à tout changement, s'il n'ussit: rarm<''e n'agira que si elle a des chefs, et ces chefs ne nnirchernnt que sur Tordre des direcleiirs. Voilà donc la tète (|iril faul frapper, qu'il faul nhattre : c'est le Directoire.
— Une poignée d'hommes résolus, interrompit Favnd, cinquante braves gens, décidés à périr, peuvent bien des choses. Le jour oîi Paris apprendrait que ceux des directeurs qui croient à la possibilité de la République sont prisonniers des royalistes, le jour où Augereau n'aura plus pour guide la volonté de Barras, ce jour-là, à la faveur de la stupéfaction et de la terreur, nous pourrons tout oser et tout faire réussir.
— Bravo! dit Bois-David, au moins cela sent la bataille!
— Qu'en dites-vous, Porhouël? deniaiula ^Marcelle au chouan, qui froidement écoutait.
— Il faut voir, répondit Pierre. Peul-èire me trompé-je, après tout. Ces gentilshommes en savent plus qu'un brave homme, c'est à croire !
Lafresnaie attendit que Favrol eût terminé; puis, d'un ton bref, en homme qui traite la politique comme les atïaires et (|ui cherche nvant tout le /«// :
— Soit, <lit-il, je veux bien que, le coup d'audace ayant réussi, les eflets moraux que prédit M. de Favrol se l'éalisent sur l'espril du peuple de l^aris. Nous avons fait table -rase du pouvoir, le Directoire n'est plus, la police n'agit point, l'armée attend, la population hésite, les assemblées discutent et ne concluent pas, l'Etat n'a plus de maîtres. Mais ne f;iut-il pas, dès la première heure, remplacer un gouvernement par un autre? l'^ait-on des révolutions par l'affirmation ou par la négative? Barras et ses collègues n'existent plus ; c'est bien, c'est possible. Que mettre/-vous à leur place?
— Le roi! répondit Al""' de La Jarrie.
— Monsieur? le comte de Proveuce? il est trop loin!
— Non, dit avec fermeté la comtesse Régine, devenue pâle comme un suaire; le dauphin de France, le lils de Louis XVI, Sa Majesté Louis, XVIF de nom !
Il se pi'oduisit dans ce salon une secousse nerveuse, comme si le courant d'une chaîne électrisée eût uni tous