I.KS Ml S( AdINS. T) '-'-'^J
croche, que ce pas de clerc — tout à fait hors de mes habitudes, croyez-le, capitaine — nuise à mon avancement?
— Ne vous inquiétez de rien, monsieur Picoulet, et laissez-moi, dit André d'un ton un peu brusque.
— A vos ordres, citoyen capitaine, répondit Picoulet h la lois joyeux et obséquieux.
Et, tête nue. il s'inclina moins devant le grade du soldat que devant cette qualité : " le fils de son supérieur », puis, toujours saluant, il tit quelques pas vers le haut de la rue de Grenelle, les yeux étincelants et le Sourire gai, comme un homme qui vient de mettre en paix sa conscience ou déchappiM" à un grand danger.
André ne le regarda pas même s'éloigner, et, pour n'être plus ju'rcté par un fâcheux, il frappa aussitôt à la porte du petit logis dont il voulait pénétrer le secret. La porte s'ouvrit, et le capitaine se trouva en face du vieux bonhomme (|ui avait, le soir précédent, introduit Laurent Lafresnaie.
M. Morin essaya de retenir un moment André sur le palier qui conduisait à la petite salle ; mais le capitaine fit vivement un pas et entra, jetant un coup d'œil rapide sur l'endroit où il se trouvait.
C'était une pièce fort modestement meublée, avec une table à garniture de cuivre au milieu, et dans un coin, une vieille femme, assise dans un fauteuil, qui travaillait à de la tapisserie devant un petit guéridon.
Kn apercevant André, cette femme salua imperceptiblement et all'ermit ses lunettes sur son nez. André lui rendit machinalement son salut.
— Citoyen, dit alors l'honinu' qui avait ouvert, qu'y a-t-il pour votre service?
André le regardait ou plutôt l'examinait de la tête aux pieds. Le vieillard — car c'était un vieillard — avait l'air doux, inoiïensif, presque accablé : il se tenait debout, les mains croisées et le regard interrogateur.
— Je viens, dit Andi'é en attachant ses yeux sur ceux du bonhomme, je viens, non comme espion, sachez-le bien, mais comme un homme qui veut apprendre un secret.
— Un secret? fit le vieillard.
— Quel secret, bon Dieu? ajouta la femme en quittant sa tapisserie et en levant les bras au plafond.
— Je veux savoir, continua André, si ce petit bâtiment ne donne point sur quelque hôtel, s'il n'a point de sortie cachée, et qui habite avec vous ce logis.
M. Morin regarda André d'un air parfaitement innocent et profondément étonné.
— Mais, ht-il, citoyen, je ne sais pas ce que vous voulez dire. Nous demeurons, la citoyenne Morin — il montrait la vieille dame — et moi, dans cette maison depuis fort longtemps. Nous sommes de pauvres gens que la Révolution a ruinés et qui — je me hâte de l'ajouter, citoyen — n'accusons pas du tout la Révolution. Ou nous connaît dans le quartier, j'ose m'en llatler. Nous sommes, ma femme et moi, de bons patriotes, et si quelqu'un se permettait devant nous d'attaquer les citoyens directeurs ou seulement le nom de la République française, une et indivisible...
Toutes ces paroles étaient débitées sur le ton dont on récite un couplet appris par cœur. André interrompit brusquement la chanson.
— Vous ne me comprenez pas, dit-il. Je ne suis pas ici pour dénoncer ou pour traquer quelqu'un. Je veux savoir qui, dans la soirée d'hier, M. Laurent Lafresiuiie est venu visiter ici.
— Monsieu... La... le citoyen Lu/uniaie? balbutia M. Morin avec un eml)arras très bien joué, et comme s'il entendait ce nom pour la première fois.
Il se tourna vers sa femme, toujours assise, et lui dit avec une expression qu'eût enviée le comédien le plus émérite :
— Connais-tu le citoyen Lafornaie, toi?
— Pas du tout... pas du tout, répondit la vieille dame après avoir un moment cherché.
André haussa les épaules avec colère, et se dirigeant vers la porte qui donnait sur la grande allée au bout de laquelle se trouvait l'hôtel habité par M'"^ de La Jarrie :
— Oi^i conduit cette porte? dit-il.
• Dans un jardin abaudonné, citoyen.
— Pouvez-vous l'ouvrir?
— Citoyen, répondit M. Morin, lorsque j'ai loué ce petit logis pour y vivre, la citoyenne Morin et moi, \e. me suis interdit de mettre les pieds dans ce jardin. La porte qui y mène est condamnée.
\2ï ŒUVRES COMPLÈTES DE JULES CLARETIE
— Vraimoiil? lit Aiidiv.
Il secoua vivemt'iil la |)(>i1e t'I scnlil liicii (|u"ell(' poiivail s'ouvrir.
— Et à (}ui appartient ce jardin?
— A... au citoyen La (îirardière, homme «lafTaires.
— IJui laisse ainsi son terrain désert comme une lande?
— ToiiN les goûts sont dans la nature, l'cpondit philosopliiqnemenl M. Morin.
— - Trêve de plaisantcu'ies, fit alors André avec une cei"taine brusquerie. Encore uju^ lois, je ne suj,s pas un dénonciateur; je ne viens pas ici pour pour vous livrera un tribunal, j'y viens [)onr connaître une vérité. <)r, depuis un nujment, vous accumule/ mensonges sui' mensonges.
— jMais, citoyen...
— Erreurs sur erreurs, si vous voulez. La porte (ju' conduit <le ce colé n'est pas condamnée; elle mène je ne sais où, i'A elle a été ouverte récemment. Ce jardin dont vous me parlez n"aj)parlient pas au citoyen La (îirardière... Et (juisait nuune si nu La Girardière quelconqu<' existe cji ce monde?
— Oli ! par exemple! s'écria M. Morin sudoqué, La Girardière n'existe pas... ?
— Qu'il existe ou non, je veux savoir avec qui M. LafVesnaie est venu hier passer la soirée ici. Je veux le savoir, vons m'entendez! et j'ai le droit de le savoir: je suis son lils!
Le bonhomme et la vieille dame échangèrent rapidement un regard stupéfait et inquiet. Ils ne répondaient pas et semblaient se concerter; puis ils baissèrent la tète, pendant que le capitaine disait encore :
— Me prendrez-vous maintenant pour un (>spion?
— • Mais, en vérité, citoyen, ht alors M. jMorin avec une sorte de mauvaise humeur, vous avez tôt fait de traiter les gens de menteurs... Quand je vous dis...
— Ouvrez cette porte, interrompit André en la secouant encore avec force.
— - Sur ma parole...
- Ouvrez-la! répéta André dun ton impérieux. Il sentait maintenant la colère lui monter au front, lorsque tout à conp, brusquement, cette porte s'ouvrit extérieu-
rement et, à travers l'encadrement, se détachant sur le fond verdoyant d'une allée, André aperçut, franchissant le seuil, un homme et une femme, suivis de deux laquais; il ne put s'empêcher de pousser un cri d'étonnemeut et recula d'un pas.
Cette femme, c'était Marcelle qui s'appuyait sur le bras de l'inconnu dont André avait, près du Pont-Neuf, interrogé le visage, et M"'' de Kermadio s'avançait, en toilette de ville, et se disposait sans doute à sortir.
Favrol portait cette fois un costume de drap marron très simple, qui le faisait ressembler à quelque courtier de commerce ou à un de ces agioteurs qu'on rencontrait alors près du perron de la rue Vivienne.
Il avait encore les traits, mais non les manières, de celui qui s'était fait annoncer la veille chez Laurent Lafresnaie, sous le nom d'Hennequin.
Une décharge soudaine de mousqueterie retentissant à ses oreilles et les balles sifflant autour de sa tête eussent, sans aucun doute, beaucoup moins surpris et ému André que cette apparition soudaine. 11 devint un peu pâle et demeura interdit, tandis que le visage de Marcelle se couvrait d'une vive rougeur.
Un fugitif éclair avait ])assé durant ce temps dans les grands yeux noirs de ce Jacques de Favrol, dont Audré ne connaissait point le nom. Mais, en homme tout à fait maître de lui, le comte avait rapidement étoutfé l'émotion que lui causait aussi la vue d'André Lafresnaie, d'un aide de camp du général Dammartin, ap[)araissant tout à coup dans la maison où s'agitait le complot prêt à éclater; Favi'ol avait deviné qu'il se dressait là un grand danger, et que ce danger il fallait l'écarter à tout prix.
Mais comment? Favrol, l'homme île l'action brutale quand il le fallait, était aussi l'homme des di[)lomaties félines lorsque la nécessité l'exigeait, (ju'allait-il dire à André? Toute brusquerie eût été inutile avec ce soldat; l'heure eût certes été mal choisie pour redresser la tète; on devait — et Favrol le comprit bien — simplement ruser.
Ce fut donc lui qui, le premier, rompant le silence et franchissant le seuil de la petite porle, adressa la parole à André.
— Monsieur, dit-il, nêtes-voiis pas, je vous prie, le capitaine André Lafresnaie?
M. Morin regardait sa femme avec une expression d'étonnement qui tenait du comi(iue.
— Oui, tnonsieur, répondit Andrc-, donnant à Favrol li' titre qu'il recevait de lui.
— On vous a sans doute refusé la porte? dit Favrol. Ces braves gens ont une consigne et la suivent, et ce n'est pas vous qui les en pouvez blâmer! Mais si je puis vous être utile en quoi que ce soit...
— Vous ! fit André. Etes- vous donc chez vous ici?
Le jeune homme ne savait trop que penser en retrouvant, tout en suivant la trace de son père, cette jeune fille entrevue comme une vision et dont le souvenir ne l'avait point quitté. Il regardait tour à tour Marcelle et cet inconnu, qui se dressait encore une fois sur son passage. Il venait d'un même coup éprouver une grande joie en apercevant Marcelle et une sorte de douleur imj)révue, inconsciente, en la voyant toujours appuyée sur le liras de cet homme.
On eût dit au surplus que la jeune fille eût voulu expliquer elle-même et comme d'un élan pourquoi André la rencontrait ainsi, car ce fut elle et non Favrol qui répondit à la question du capitaine :
— Monsieur, fit-elle, était venu me chercher pour me conduire — faut-il vous le dire, capitaine? — dans une de ces églises rouvertes naguère et où l'on dit de nouveau la messe Si cela est un crime pour vous, ajouta-t-elle en souriant, je suis prête à l'expier.
André salua et sourit à son tour, quoiqu'à dire vrai, il n'eût envie que de se retirer. Une sorte de honte lui était maintenant venue devant Marcelle, en se trouvant en quelque sorte pris en flagrant délit de recherches, de démarches. Il avait peur, à ce moment, que Marcelle, comme tout à l'heure les Morin, le prît pour quelque chose comme un espion, et il sentait une rougeur subite lui monter au front.
Cette rougeur devint plus vive encore lorsque Favrol, nettement, et abordant l'eimemi de face, lui demanda ce qu'il venait faire rue de Grenelle.
LES MUi^CADlX.S 127
— Quoi que vous y veniez chercher, nous sommes lout à vous, capitaine, ajouta le comte, et disposés à vous obliger.
André comprit qu'il fallait, pour Marcelle, sinon pour cet homme, jouer cartes sur table.
Il raconta qu'il était venu se renseigner sur une visite qui lui avait paru singulière. Il avait vu la veille M. Lafresnaic entrer, assez mystérieusement et inquiet d'un danger possible, dans ce logis : il tenait à savoir ce que le secrétaire général de la police était venu faire là.
— Que ne lui avez-vous demandé? dit Favrol d'un ton un peu sec.
— Et si je l'avais fait, dit André, et qu'il n'eût pas cru devoir me répondre?
— En ce cas, répliqua Favrol, nous serons donc plus confiants que lui. Tenez, capitaine, puisqu'un bon vent vous^ amène ici, veuillez, je vous prie, vous y arrêter un moment : vous serez édifié sur ce que M. Laurent Lafresnaic pouvait avoir à faire de bizarre chez M™*" de La Jarrie ; car vous me demandiez tout à l'heure si j'étais chez moi. Non, capitaine, je suis, comme vous allez l'être, si vous y consentez, l'hôte de la comtesse Régine de La Jarrie, une chouane d'hier, une grande dame pacifique d'aujourd'hui, une républicaine de demain !
Pendant que Favrol parlait, André regardait Marcelle. Un peu troublée, peut-être honteuse des mensonges nécessaires de Favrol, la jeune fille baissait ses longs cils, qui dérobaient à André l'éclat charmant de deux grands yeux bruns, honnêtes et doux.
André se sentait véritablement attiré, entraîné vers cette jeune fille dont il détaillait maintenant la beauté, le front pur, les lignes altières et élégantes du visage, le nez ih'oit, les cheveux noirs hardiment relevés des deux côtés des tempes, de ces tempes où la jeunesse éclate et où le sang courait sous une peau à peine effleurée et comme dorée par le soleil breton et le vent de la mer.
Et André pensait que le hasard est, comme le temps, un grand maître, puisqu'il réunit ainsi brusquement des êtres séparés et (jui sans lui ne se fussent jamais revus peut-être. Oubliant alors pourquoi, pour quelle amère cause il était
venu, il s'applaiidissail (.ravoir \m franchir le seuil de la petite maison de la rue de Grenelle!
Dans les paroles de Favrol, il ne comprit en réalité qu'une chose, c'est quen demeurant il allait pour quelques niinutes se trouver i-ap})roclié de cette ^l"'' de Kermadio qu'il n'avait jusqu'ici entrevue que comme une sorte d'apparition. 11 allait donc accepter de visiter l'hôtel de M'"^ de La Jarrie, lorsque celte même crainte de tout à l'heure, la crainte d'être pris pour un es])ion, le retint hrusquement, et, à l'invitation de l'avrol, il avait répondu seulement en faisant quelques pas comme pour se retirer.
FaM'ol eut été désolé que le tils de Lafresnaie battît ainsi en retraite, sans avoir pu s'assurer que ses soupçons étaient faux. Favrol conijjrenait bien qu'une fois seul, André allait se demander de nouveau pourquoi son père s'était rendu chez M'"" de La Jarrie. Il fallait donc, par une fahle bien conçue, faire tomber d'un seul coup tous ses doutes.
Marcelle, qui ne devinait pointée que voulait Favrol, lui vint cependant en aide d'une façon instinctive; non pas certes pour prouver à André qu'il s'était trompé, mais plutôt j)Our lui donner à'entendi'e qu'elle lui gardait encore une vive reconnaissance pour son intervention de la veille, elle insista afin que le jeune homme s'arrêtât un moment. F*eutètre aussi devinait-elle les scrupules d'André, et voulait-elle en même temps lui montrer qu'elle ne le prenait ni pour quelqu'un qui poursuit ni pour quelqu'un qui épie. Toujours est-il qu'elle servait le projet de Favrol lui-même en priant ainsi b* capitaine André de demeurer encore :
— Je vous en prie, monsieur, disait-elle avec un adorable sourire, et (b» cette voix grave et douce qui avait tout daboi'd, et la première fois (ju'elle avait fra})[)é son oreille, l'ait à André l'effet d'une caresse, je vous le répète, je vous jirie (b' vous arrêter un moment sous ce toit. N'eussé-je que cette occasion de vous remercier une nouvelle fois, capitaine, je vous jui'e que je ne la laisserai pas échapper.
— Mademoiselle !
— Ft tenez, ajouta Marcelle eu souriant toujours, je vous sacrifie, moi, Bretonne, un peu de ma part de pMradis. L'altbé dii'a la messe sans moi. Oui, si vous demeurez, capitaine, je l'esté.
Li:S MUSCADINS 121)
. André avait déjà hésité, il fut décidé. Il s'inclina; tout à riioure il voulait, malgré M. Morin, pénétrer dans l'allée (jiii menait à l'hôtel, pour savoir à (|iieis gens se trouvait lié son père; maintenant c'était seulement — lui senihlaitil — pour demeurfM' aux côtés de M"'' de KiM'madid, (|u"il acceptait de rester.
- — Eh hien ! en vérité, capitaine, dit h'avrol en aflectant un air enjoué, voilà qui est bien. Vous saurez du moins de quels crimes sont coupables ceux que vous avez soupçonnés. Il s'écarta un peu afin de laisser passer An(|ré, et le jeune homme céda lui-même le pas à Marcelle qui, légère et élégante, disparut la prouiière aux yeux dos Morin stupéfaits.
André suivit hi longue allée ([ui conduisait à Ihôbd ; M"'" de Kermadio s'appuyait uiaintenant sur le bias que h' capitaine lui avait en quelque sorte machinalement tendu, et le jeune homme éprouvait une sensation exquise, une sorle de griserie prin tanière à sentir la chaleur de ce bras déjeune fille appuyé sur le sien. Il ne regardait point Marcelle ; il avançait, ne se rendant pas bien compte de l'aventure, mais heureux, éuiu, pénétré de joie, comuie un amoureux de vingt ans.
Favrol, à deux pas deri-ière les jeunes gens, les contemplait d'un air étrange et avec une expression de gravité froide qui n'était pas habiluelle à son visage, plutôt hautain et amer.
Les valets suivaient, automatiques.
L'hôtel gardait en plein jour, comme la nuit précédente, ses volets étroitement fermés. On introduisit André dans le salon où Régine de La Jai'rie avait reçu les conjurés, les serviteurs de Louis XVII. André fut saisi par une impression de fraîcheur et de bien-être. Favrol avait donné ordre aux valets d'ouvrir les fenêtres. André aper(:ul, à ti'avers la fenêtre, un horizon assez lointain de murailles surmontées de vertes tondes d'arbres. (Tétait la grande allée d'un couvent de jacobins, situé de l'autre côté de la rue ci-devant Saint-Dominique, derrière l'ex-hôtel d'Aligre et contre l'exhôtel de Rohan. André, en passaut de ce côlé, la v(Ml]e, avait remarqué une petite porle, rue Saint-Dominique, et justement eu face des jacobins. A n'en pas doulei-, celtes
l.'iO OEUVRES COMPLÈTES DE JULES CLARETIE
porte s'ouvrait donc sur le jardin au milieu duquel se trouvait riiôtel où il venait d'être introduit; cet hôtel avait donc deux issues. Le but pour lequel le jeune homme était venu rue de Grenelle se représentait maintenant à son esprit, et, en véritable officier d'état-major, il tâchait de s'orienter pour savoir exactement où on l'avait conduit.
Il remarqua d'ailleurs que, dans le salon où il se trouvait, les meublos étaient recouverts de housses, mis en place contre la muraille, et semblaient n'avoir point bougé depuis dos années. Les meuldes onl, en efîet, des attitudes en quelque sorte personnelles ; ceux-ci, graves et recueillis, paraissaient dès longtemps veufs de tous occupants.
— Vous le savez, dit Favrol, le logis est fort retiré. On ne connaît ici que le silence et l'ombre !
— En effet, répondit André; mais cet hôtel n'en est pas moins délicieux, abrité de toutes parts, caché dans ce grand jardin...
— Oh! caché! fit Favrol; on l'aperçoit fort iuen en lonij;eant la rue Saint-Dominique.
André commençait à trouver que le lieu était en eiïet bien en vue pour servir de rendez-vous à des conspirateurs.
Favrol avait donné l'ordre à un laquais d'avertir la comlesse de La Jarrie. 11 mettait une sorte de coquetterie à ne ))oint quitter son hôte ; peut-être aussi n'eût-il pas été fort licureux de laisser André seul avec Marcelle. Cet homme ('lait trop bon observateur pour n'avoir pas, dès le premier coup d'œil, remarqué l'espèce de magnétisme inconscient qui attirait les deux jeunes gens l'un vers l'autre. La fière Marcelle, qui, lorsque, lui, Favrol, se risquait à murmurer quelque galanterie, se redressait comme se referme une sensitive ou souriait sans avoir l'air de se douter que tout cela pût être autre chose que des banalités, la fille des Kermadio avait vraiment mis bien de l'empressement à retenir le capitaine Lafiesnaie. Elle lui avait parlé d'un ton attendri que Favrol n'avait jamais encore trouvé en elle. Quelle mystérieuse sympathie était donc née dans le cœur de cette enfant, à la suite du hasard d'une rencontre?
Favrol ne s'en inquiétait pas d'ailleurs outre mesure ; « Bail ! songeait-il. Qu'importe ! » Et cependant il eût éprouvé déJM, (juoique xMai'celle ne se doutât point de son
LKS MUS» ADINS I ;{ l
amour, à lui, quoiqu'il n'eût aucun droit sur M"*" do Kcrniadio, il Pilt ressenti en vérité une morsure de jalousie s'il lui eut fallu laisser Marcelle en tète-à-tète avec ce jeune homme.
André, après avoir rapidement interrogé les choses, considérait maintenant Favrol et tâchait de deviner cette fois où et en quelles circonstances ce visage l'avait frappé. Les trois personnages attendant M'"*" de La Jarrie demeuraient silencieux; mais, au bout d'un moment et avec une brusquerie qu'expliquait l'étrangeté de la situation, André, se tournant vers Favrol, lui demanda si par hasard ils ne s'étaient pas l'un et l'autre déjà rencontrés.
— Moi avec vous? dit Favrol. La ])remière fois que j'a eu le plaisir de vous voir, capitaine, c'est hie^, dans la foule, au Pont-Neuf.
— N'ètes-vous donc jamais allé en llalio? demanda André.
Favrol regarda le capitaine bien en face.
— Jamais, dit-il froidement.
— J'avais cru pourtant avoir rencontré à Turin, dans les rangs des Piémontais, un émigré, fait prisonnier un jour, évadé le lendemain, et qui vous ressemblait.
— Emigré, moi? dit Favrol en se mettant à rire, pendant que M"'" de Kermadio devenait légèrement jiàle. Je n'ai jamais émigré, capitaine, je vous prie de le croire. Et comment se nommait votre prisonnier?
— 11 donna à la prévoté, lorsqu'on l'arrêta parmi les ennemis de la patrie, un. nom qui n'était certainement pas le sien ; il se fit appeler le baron de Porly.
— Je ne connais point de Porly, en effet,
— Aussi bien était-ce un nom de guerre. Ce nom de Porly, je l'ai retrouvé dans les papiers saisis chez le comte d'Entraigues, et tout porte à croire qu'il est seulement le pseudonyme d'un de ces commis.'iaires royaux comme le loi de Blankenbourg en envoie souvent en France.
Marcelle s'était sentie un peu blessée de ce nom de roi de Blankenbourg que le capitaine, comme les républicains d'alors, donnait ainsi au comte de Provence, au futur Louis XVill, à celui qu'elle appelait respectueusement Monsienr; mais la jeune fille était en même t(.'mps si elfrayée
(le l'espèco d'interrogatoire que subissait F'avrol, qu'elle n'osa interrompre André.
Ce fut l^'avrol lui-niènie, qui, très calnie, souriant, aucunement ému en apparenc(% se chargea de répondre au ca|)ihiine.
— .Ma loi, dil-il, commissaire royal (Ui autre, ami de d'Iji- Iraigues ou du diable, ce l^orly m'est ai»solument inconnu, et j'ajouterai parfaitement indillérent. Je ne suis pas un homme politique, je suis un homme d'alFaires. Votre père me connaît bien : parlez-lui du citoyen Hennequin.
— C'est donc Hennequin qu'on vous nomme, monsieur?
— Hennequin de La Girardière. La Girard ière n'est pas nu nom de famille, c'est un nom de terre. Mon pî-re avait fait comme celui dont parle Molière, qui lit entourer sa propriété d'un ruisseau, alin de s'appeler M. de llsle. Vous voyez que je ne m'enorgueillis point de ma particule. Donc Hennequin ou La Girardière, j'ai été ruiné par la Uévolution, effrayé par la Terreur et, je ne vous le cache pas, je veux refaire ma fortune sous et par le Directoire.
— Et en quoi mon père peut-il?...
— Bah! point de mystère entre nous! Vous savez combien, parle temps qui court, certaines denrées, les sucres el les cafés, sans aller plus loin, sont rares. Eh bien, j'ai, moi. mis tous les débris de ma fortune, engagé celle de la comtesse de La Jarrie et même une partie des biens de M"^ de Kermadio — André regarda Marcelle, qui s'était détournée pour qu'on ne vît pas l'émotion qu'elle éprouvait à entendre ces mensonges — j'ai placé des sommes considérables sur une grosse alfaire que voici. 11 y a à cette heure, dans une petite île du littoral de la Manche, des ballots considérables de cafés et des provisions de sucre, le tout acheté par moi à has prix à des Américains. Je veux faire entrer toutes ces denrées à Paris, à travers la France, malgré les quelques derniers chouans réfractaires de l'Ouest et surtout malgré les cliaufj'ours qui infestent les campagnes. Je pourrais sans tloute conduire l'ïilfaire tout seul el réaliser là une fortune colossiile, comprenez-vous? Mais j'aime mieux gagner moins el gagner à coup sûr. M"' de Kermadio et M""' de La Jarrie m'approuvent.
— Et alors? dil André.
LES MrsCADINS 1H3
— Et alors jo me suis adi:essô à M. Laiironl Lafresnaio, qui tient la police de Paris dans sa maiu, el je m'adresserai aux directeurs eux-mêmes, à Bartliélemv, à Hewbell ou à Ijarras, pour obtenir deux clioses : une escorte de gendarmes pour le convoi de sucres et de cafés, et la libre enlrée de ces denrées à Paris. Moyennant (juoi, je m'engage à verser dans le trésor public, qui en a grand besoin, trois pour cent sur FalFaire, payables non pas en assignats, mais en pièces d'or.
— Et c'est pour cela que mon père est venu vous trouver ici ?
— Non pas moi, qui pouvais aller le voir au palais préfectoral et qui y élais bier, mais M""' de La Jarrie, qui ]ie pouvait Irop se rendre auprès de lui sans éveiller les soup- (;ons, car si l'oïi savait qu'un convcd de sucres et de cafés doit entrer bienlùl par l'une des barrières de Paris, (juelle émeute !
— Allons, pensait André, tout cela est bien joué. Ce sont d'habiles gens.
En ce nuynienl. la comtesse Régine (b^ La Jarrie entrait dans le salon, souriante, non plus costumée comme bi veille en amazone, mais délicieusement vêtue ou plutôt à demi enveloppée d'un peignoir qui découvrait à la fois l'opulence de ses épaules et le pur dessin de ses bras nus. Favrol se leva et lui présenta le capitaine André Lafresnaie.
— Etes-vous le fils de notre ami Lafresnaie, monsieur ou citoyen, à votre choix? demanda en souriant M""' de La Jarrie.
— Oui, madame, répondit André, tout en s'eflorcant de saisir quelque signe d'intelligence entre cette femme et celui qui s'était donné à lui pour le citoyen Hennequin de La Girardière. Mais rien ne pouvait faire croire que le prétendu Hennequin eût, en (juoi que ce fût, averti la comtesse de La Jarrie.
— Votre père, monsieur, a bien voulu encoi-e me venir voir hier, dit la.comtesse de l'air le plus naturel du monde.
Favrol était satisfait : le valet qu'il avait dépêché vers la comtesse devait, en com])agnie de M. Morin, avoir mis l^égine sur ses gardes. (Junnt à la fable des cafi'^ et des sucres,
c'était encore une leçon depuis longtemps apprise entre M'^'^^de La .larrie et ses hôtes. André n'en allait pas moins, avec sa franchise et son habitude de la guerre loyale, perdre pied au milieu de ces chausse-trappes et de ces ruses.
— C'est précisément pour avoir des nouvelles de mon père, dit-il, que j'étais venu, fort anxieux, vous le devine/,, madame...
— N'avez-vons donc pas vu M. Lafresnaie, ce matin ? iulerrompit la comtesse avec un intérêt adroitement feint.
— Non, madame.
— Eh ! bon Dieu ! aurait-il été forcé par quelque nouveau complot de passer la nuit hors de son logis? Vous ne l'avez point vu? M"'^ Lafresnaie doit être bien inquiète !
f]ette femme, si énergique la veille, si résolue, allant à son but comme le soldat monte à l'assaut, minaudait maintenant, jouait, à la façon d'une impossihlf ou d'une morvo'd- Ifiusc, avec une bonbonnière émaillée, et regardait André comme Gélimène peut regarder Alceste.
André se répétait intérieurement que sur ce terrain et de cette façon il serait certainement battu.
La comtesse cependant reprenait son idée et s'apitoyait sur le sort de ce « pauvre M. Lafresnaie », forcé de courir ainsi après les perturbateurs :
— Je vous demande un peu, disait-elle. Mais, en vérité, depuis la condamnation de Brotier, de Presle et La Villeurnoy, en germinal dernier, on pouvait bien croire pourtant que c'en était fait de tous ces complots ! Je comprends la lutte à main armée, la Vendée, le Bocage, les blancs contre les bleus, tout ce que nous avons vu et — je vous le dis tout bas, capitaine — tout ce que nous avons vu de très près, car j'ai clioiiannc, oui; oli ! je ne m'en cache pas, citoyen, j'ai chouanni', ce qu'on appelle chouanncr — bon Dieu ! étions-nous sots ! — mais les conspirateurs en pleine paix, au moment où la France a besoin de repos, oii la liépublique s'installe — car elle s'installe, et j'en suis fort aise à présent que j'ai rétléchi — mais tous ces tripotages de boudoirs ou de soupers, cette opposition tramée dans les hah de victimes où il faut, pour y pouvoir valser, avoir eu un parent au moins guiUotiné par Sanson, fi ! oh ! fi ! cehi
LES MCSPADINS 135
est mesquin, cela est déplacé; je vais plus loin, cela est bête !
— Eh bien ! qu'avez-vous donc, Marcelle? dit tout à coup la comtesse Régine en regardant M"" de Kermadio qui s'appuyait contre la croisée et livrait sa jolie tète au grand air, comme si elle eût eu peur de s'évanouir.
André devint un peu pâle à son tour et s'avança vers Marcelle ; mais Favrol, s'approchant rapidement, avait pris les mains de M"*^ de Kermadio avant lui :
— Vous êtes glacée, ma chère enfant, lui dit-il avec ell'usion.
Elle retira vivement ses mains et répondit d'un ton indifférent en apparence, triste au fond :
— Cela m'étonne, car j'ai la fièvre.
— Vous étiez si bien portante tout à l'heure, fit-il.
— Si vous regagniez votre chambre, dit M'^'^de La Jarrie. Peut-être vous faut-il un peu de repos?
— C'est bien possible, répondit Marcelle. ,Ie serai mieux dans ma chambre, en elfet. Ici, j 'étouffe.
Elle refusa le bras que lui tendait Favrol.
— Merci, je marcherai seule.
Puis, comme si elle n'eût point réfléchi à ce qu'elle faisait ou, comme si cette jeune fille loyale, honnête, franche, se fût invinciblement sentie attirée vers ce jeune homme dont tout la séparait, elle lui tendit, sans rien dire, une main qu'il serra avec émotion.
Et Marcelle sortit. Elle avait dit le mot, elle étoufl'ait. La comédie à laquelle elle assistait depuis un moment lui faisait l'effet de ces cauchemars qui vous prennent à la gorge et à la poitrine, vous oppressent et vous hantent. Cette Ame franche et ce cœur droit se révoltaient, à ce spectacle de la ruse opposée à un ennemi qui combattait du moins à visage découvert. Elle avait besoin de fuir, pour ne plus entendre, pour échapper à cette obsession qui faisait naître en elle un sentiment inconnu jusqu'alors, le mépris.
Régine de La Jarrie crut devoir mettre le trouble passager de M"'' de Kermadio sur le compte des « nerfs ». Puis, comme si une pensée nouvelle lui arrivait tout à coup :
— Ah ! mais, La Girardière, dit-elle tout à coup en se tournant vers Favrol, si M. Lafresnaie n'est pas présent au-
jourd'hui au niinisU»ro de la police, comment aurons-nous l'ordre nécessaire pour qu'on nous fournisse notre escorte? Ah! monsieur, dit-elle avec un ton de supplication élégante, vous devriez bien, au cas où M. Lafresnaie serait forcé de Siibsenter", vous charger de ce soin... 11 s'agit d'une iuiportanle all'aire... des sucres, des cafés... Oui, je me suis faite vendeuse de denrées coloniales, tout simplement... I.a nécessité des temps l'exige... On se sauve comme on peut dans une tourmente... L'alfaire donc est celle-ci...
Et M""^ de La Jarrie allait sans doute raconter à André ce qu'il savait déjà, lorsque le prétendu La Girardière interrompit Régine en disant :
— .l'ai mis M. Lafrcsnaie au courant de iu)s opérations. André, à la vérité, ne savait plus s'il devait douter ou
croire; mais un secret instinct, un sentiment profond, indéracinable, l'avertissait qu'autour de lui on ne disait point vrai, on jouait des rôles. Marcelle, seule — il le sentait bien aussi — avait été franche, tout a l'heure, en se retirant. Quant à cet homme et à cette femme, à cette comtesse de La Jarrie et à cet Hennequin, André était sûr — et il était prêt à le leur dire — que leurs paroles, leurs visages, leurs noms, tout en eux trompait et mentait.
il en était à se demander s'il n'allait pas laisser violemment échapper cette conviction, lorsqu'on frappa légèrement à la porte du salon. Un valet entra et dit quelques mots à la comtesse.
— Le chevalier? fit alors M""' de La Jarrie. Mais qu'il entre !
Va le valet s'élant retiré, André fut cette fois absolument stupéfait de voir entrer Bois-David, qu'il ne s'attendait pas à reucontrei' rue de (îrenelle .
Le capitaine se demandait maintenant s'il ne rêvait point, (juoi ! sur un seul point de Paris, où il se rendait pai- aventure, il retrouvait, à la fois, et en recherchant son père, la femme qui remplissait sa pensée et l'ami dont le nom occupait son cœur! Le hasard tenait vraiment du prodige, et André eût pu croire à quelqu(^ combinaison habilement préparée.
En l'apercevant, Bois-David, qui venait de saluer la comtesse, ne fui pas moins surpiMS qu'André.
LES MUSCADINS ^^^^Bl 137
— Toi ici? dit-il avec étoniiement.
M""^ de La Jarrie s'empressa de couper court à toutes les explications.
— Monsieur, dit-elle, venait chez moi demander des nouvelles de son père.
Le ciicvalier n'insista pas, devinant que la présenci^ d André Lafresnaie dans le salon de la comtesse était le résultat de quelque malentendu ou de quelque manœuvre. 11 détourna la conversation et l'amena sur un sujet banal, la mode ou la pièce nouvelle, et causa un moment avec Régine et Favrol, sans que le ca|)itaine se nièlàt à ces propos.
André se leva môme bientôt, comme pour prendre congé de M'"" de La Jarrie.
— Vous partez, monsieur? lit la comtesse avec un ton de regret fort poli.
— Oui, madame, et je vous prie d'excuser tout ce que ma visite a eu de brusque, répondit André. Lorsque je suis entré dans votre hùtel, ce nest pas vous ((lie j'espérais y rencontrer.
— Soyez franc, capitaine; n'est-ce pas que vous ne croyiez pas rencontrer ici de vulgaires tratiquants de denrées, et que vous espériez y dénicher au contraire quelque couvée de clichyens et de collets noirs?
— Je vous ai dit, madame, qui je cherchais, et vous le savez.
— Oui, oui! Eh bien, rassurez-vous, citoyen héros; votre père n'est tombé dans aucun guêpier royaliste ! Je suis
'bonne patriote, par ma foi ! et même lamie de votre directeur Barras. Soyez même certain que vous me rencontrerez au Luxembourg à quelqu'une de ses fêtes si les complots des émigrés et des prêtres réfractaires vous laissent le temps de vous y rendre. P]tes-vous rassuré ?
— Parfaitement rassuré, répondit André, qui ne voulait point pousser l'enquête plus avant, certain que, cette fois, il avait échoué.
Il prit la main charmante que M'"^ de La Jarrie lui tendait avec nonchalance, salua assez froidement le faux Hennequin, qui inclina sa haute taille, et se retirait, lorsque Bois-David demanda à la comtesse la peruiissiou d'accompagner André.
La comtesse répondit en faisant un geste qui signifiait : « Soyez prudent ! » Et Bois-David eut à son tour un mouvement de tète qui voulait dire évidemment : « Pour qui me prenez-vous? Comptez sur moi! » Puis André et le chevalier s'éloignèrent, reconduits par un laquais, et, traversant le jardin, regagnèrent par la longue allée le logis où se tenaient les Morin.
— Mais comment, demanda aussitôt Bois-David, comment, diable ! se fait-il que je te trouve ici?
— Ce serait à la fois assez long et très simple à te raconter.
— Raconte donc.
— Non, plus tard. Qu'importe au surplus? Le fait est que je suis entré dans cet hôtel avec la conviction que je découvrirais un secret poursuivi et que je sors en ne sachant rien qu'une affaire bizarre — et sans doute absolument fausse — de sucres, de cafés, de droits payés à l'Etat, que sais-je ?
— Ah ! fit Bois-David, on t'a raconté la chose?
— Tu connais donc cette opération-là?
— Est-ce que je ne connais pas tout? Oui, certes, oui, comment donc! la question des cafés? mais je suis, comme on dit dans le langage de la marson, un des actionnaires de l'affaire.
— Affaire commerciale ou politique ? demanda brusquement André.
Bois-David se prit à sourire.
— Oh ! mon cher ami, fit-il, en supposant que je fusse mêlé à tous les complots possibles et imaginables, tu admettrais bien que je n'en révélerais pas la moindre parcelle, et pas même à toi. Mais, à te dire vrai, telle qu'elle est, cette affaire, que conduit M'"" de La Jarrie, est purement et simplement une affaire commerciale. Je te le dis, tu peux me croire, et, si par hasard elle touchait à la politique, c'est que les tripotages politiques et commerciaux ont en somme plus d'un point de contact. Mon langage ne te paraît peut-être pas d'une clarté absolue? il est du moins d'une vérité indiscutable.
— Soit, dit André; mais quel est cet llennequin que j ai trouvé chez .M"" de La Jarrie?
— Heniieqiiin ? quel Hennequin ?
— Hennequin de La Girarclière !
— Ah ! La Girardière? oui, La Girardière? Diantre, si je savais qu'il se nommât Hennequin ! Eh bien ! mais La Girardière, c'est La Girardière; que veux-tu que je te dise? \n brasseur d'alTaires, un audacieux, un homme fort! Ah ! il t'a dit son nom?
André saisissait bien, dans les paroles du chevalier, une nuance d'étonnement ou de raillerie, mais il n'eût certes pas voulu essayer d'arracher à Bois-David son secret ou de le deviner. Il avait la pudeur de l'amitié, et il savait que, si Bois-David ne parlait point, c'est qu'en effet et en bonne conscience, il ne pouvait parler,
Les deux amis étaient arrivés d'ailleurs au logis de M. Morin, qui cette fois s'inclina devant x\ndré et lui ouvrit avec respect la petite porte donnant sur la rue.
Une fois dehors, le chevalier prit le bras du capitaine et revenant au propos interrompu :
— C'est d'ailleurs un être assez difficile à définir, ton Hennequin, dit-il. En affaires, on se sert de ce qu'on rencontre et c'est pourquoi on risque parfois de se salir les mains ! Cet Hennequin serait un aventurier fiellé que je ne m'en étonnerais pas... Chez M""' de La Jarrie, as-tu vu M"'^ de Kermadio, moucher André?
André tressaillit.
— Pourquoi me demandes-tu cela? fit-il, assez troublé.
— Parce que, si tu l'as vue, tu as pu te convaincre encore de combien de grâce cotte admirable enfant est pourvue.
- — Oui, dit encore André, d'un ton pénétré.
— Eh bien ! cet Hennequin, ce La Girardière, l'homme aux cafés, pour l'appeler par son nom, je crois, je suis certain qu'il aime M"= de Kermadio et qu'il veut l'épouser.
— Lui?
— • L'affaire serait superbe et vaudrait bien celle des sucres et des denrées coloniales.
— Epouser Marcelle! répéta André d'un ton qui amena un petit rire aux lèvres de Bois-David.
— Ah ! tiens, dit le chevalier, voilà déjà que tu l'appelles Marcelle, sans plus ! Tu es comme les amis les républicains, tu abolis les titres! Marcelh'! Comme lu y vas! Bref, Marcelle ou M"*" de Kermadio, ce La Girardière la convoite, la courtise, et tu as un rival ou tout au moins un concurrent, mon bel amoureux.
— Qui ta dit, encore une t'ois; que je fusse amoureux de M"'" de Kermadio?
— Et que serais-tu venu faire, rue de Grenelle, si ce n'est la revoir?
— Lorsque j'ai frappé à cette porte, sur l'honneur, je n'espérais rencontrer ni elle ni toi.
— Mais tu l'as trouvée : la fable prouve qu'il est un dieu pour ceux qui soupirent.
— Bois-David, je t'en prie, interrompit André gravement, point de raillerie. Que la vue de ^I"*^ de Kermadio ait produit en moi une impression étrange et charmée, je ne le nie point. Que cette jeune fille me semble incarner en elle toutes les séductions en même temps que toutes les vertus, je l'avoue. Mais il y a loin d'un sentiment d'admiration à un sentiment d'affection et d'une vision à un espoir...
— Il y avait plus loin, pour Louis XVI, du palais de Versailles à la place de la Révolution. Excuse la comparaison ! Et si je te disais que M"® de Kermadio, oui, cette ficre héritière de Bretagne, m'a demandé qui tu étais, ce que tu avais fait, à qui enfin elle devait une protection dont elle te sait un gré infini?
— Elle t'a parlé de moi?
— Comme lu me parles d'elle.
— Et tu lui as dit?
— Qu(; mon ami André Lafrcsnaie était un monstre, un scélérat, un jacobin, un tape-dur, un détestable vainqueur des ennemis de la patrie. Fie-toi à mes crayons pour ton portrait.
— Bois-David, répondit André d un ton oîi la tristesse tenait au moins autant de place que la joie, mon pauvre Bois-David, lu as eu tort de me dire cela et de me reparler d'elle. Pourquoi songer à l'impossible? pourquoi entrevoir l'irréalisable? Il y a des existences dans lesquelles le devoir licut trop de place pour (jue le bonheur s'y jmissc loger. La
mienne est do celles-là. J ai bien le lein[)s de songer à moi, vraiment, j'ai bien le temps dainier et de rêver! il me tant agir, et, lorsque tu sauras pourquoi et dans quel sens, tu ne railleras plus, même allectueusemeut, ton ami ; tu le plaindras I
KII.S l)i; .\IAISI\NM-:
Lorsque Bois-David et André Lafresnaie étaient sortis du salon de M'"'" de La Jarrie, le comte de Favrol qui les regarda un uioment, à travers les volets encore fermés du côté de la rue de Grenelle, s'éloigner en causant, Favrol, comme s'il eût supporté avec angoisse ou colère la présence du capitaine, laissa échapper un soupir de soulagement.
— Enlin, dit-il, voilà ce soldat parti! Du moins, puis-je vous rendre, comtesse, cette justice de reconnaître que vous dépistez bien les espions.
— Etait-ce vraiment un espion? C'était pire que cela. Lu espion cela se paye d'un coté et cela s'achète de l'autre. Mais cet homme u un but. Il faudra avertir Laurent Lafresnaie qu'il se tienne sur ses gardes, car il aura, sur chacune de ses démarches et de ses actions, l'œil de son tils.
— U m'avait bien reconnu, dit encore Favrol. C'est en ellet lui qui m'interrogea lorsqu'on Piémont je combattais sous le nom de baron de F*orly. Des fournisseurs de l'armée, gagnés par d'Entraigues, me firent glisser entre les mains des soldats qui me tenaient. Cette fois-là, j'ai bien cru que je serais fusillé sans rémission. J'avais vu coucher le soleil, je ne m'attendais plus à revoir le jour. Bah ! fit-il, un peu plus tôt, un peu ])lus tard!...
I'l2 ŒUVRES COMPLÈTES DE JULES CLARETIE
— Comment? interrompit M""" de La Jarrie, vous en êtes là, Favrol, vous, à croire que la fin de l'aventure consiste dans le peloton d'exécution? Où sont votre audace et votre confiance habituelles?
— Oh ! dit Favrol, ne craignez rien, elles emplissent toujoui's et ma tète et mon cœur. Ces boudées de philosophie fataliste ne sont pas fréquentes chez moi. Au contraire, je me sens plus que jamais, à cette heure, sûr du succès et avide de ce succès même. J'en ai soif. En vérité, je n'ai plus le temps d'attendre !
— C'est le mot de tous les allâmes qui compromettent parfois leur œuvre en se précipitant trop tut sur leur proie.
— Soit ! mais je sens bien, et vous le sentez aussi, que le moment est venu, que le Directoire tremble sur sa base, et que, selon le mot absolument juste du comte de Puisayo, dans sa proclamation du b'" janvier de cette année 1797, la République aujourd'hui s'agite « dans les convulsions de la mort ».
— Vous ai-je dit le contraire? Refusé-je d'agir?
— Non, comtesse, et vous êtes toujours cette admirable femme qui combattit si bravement à Savenay, notre Bradamante bretonne, la comtesse Régine, que les gars de là-bas eussent, pour gagner le paradis, suivie jusqu'en enfer. Je vous vois encore achevai, sabre en main, la plume blanche llottant au vent comme une aile de cygne, adorablement belle et vaillante. Comment ne vous ai-je pas aimée à la folie, comtesse?
— Parce que des femmes comme moi, mon cher Favrol, se donnent tout entières à une passion unique, et qu'elles n'ont pas le temps d'être coquettes lorsque ce vaste amour dévorant, embrasé, qui se nomme Vambition^ s'est emparé d'elles. Aimer, être aimée, la belle chose! et comme on a tôt vu le fond de ces sentiments-là! Je les ai éprouvés quand j'étais jeune, et j'en suis revenue comme d'un voyage à la déception. Mais ce qui ne trompe pas, c'est d'aimer la puissance, la gloire, l'intrigue, ce jeu continuel de la politique, qui devient si charmant quand on trompe, et si tragique (juand on lutte; c'est de se livrer corps et âme, à ce démon de la bataille à main armée sous nos bois, à visage fardé dans nos salons ! Voilà qui est vivre, voilà qui fouette le sang,
LES MUSCADINS li'i
allèche Tappétit, ravive éternellement la passion! On peut avoir soixante ans et des rides, et demeurer lidèle à l'ambition! Et vous avez bien senti que je lui appartenais tout entière : voilà pourquoi , ambitieux vous-même, vous ne m'avez pas aimée et n'avez même pas cherché à me plaire.
— J'eusse choisi plus mal, comtesse!
— Voyez-vous, Favrol, nous nous sommes associés : cela vaut mieux que de nous être adorés, c'est plus sûr. Notre liaison n'est pas même de l'amitié, c'est de l'intérêt. Elle est donc indissoluble !
— Je croyais que les femmes n'étaient jamais misanthropes, dit Favrol souriant.
— Je vous répondrai par un mol de xM""' Du Déliant : « Du temps que fêtais femme, je ne savais pas ce que c'était que la misanthropie. » Le monde et la vie m'ont tout appris. C'est la bonne école !
— En vérité, dit encore Favrol, je me croyais terriblement fort, et devant vous j'éprouve comme un sentiment de faiblesse!
— Allons donc! Le plus redoutable de nous deux, n'estce pas vous? L'homme est le maître de sa destinée, voilà le fait. Si j'eusse été un homme, moi, je serais arrivée à tout!
— Et croyez-vous, fit le comte, que nous n'arriverons à rien ?
—. A quoi arriverai-je? Le roi, une fois sur le trône, que deviendrai-je, moi qui l'aurai placé sur le pavois? Tandis que vous....
Ce nom de roi que M'"" de La Jarrie venait de prononcer ramena la pensée de Favrol vers une idée qui s'était invinciblement emparée de lui "depuis la ycillu. Il avait salué, comme Porhouël et les autres, l'apparition inattendue de cet enfant au regard étrange, au visage pâli, que M""' de La Jarrie présentait à ses hôtes sous le nom de Louis XVll. Emu lui-môme malgré son scepticisme, il n'avait pas tout d'abord essayé d'analyser cette émotion; ce qu'il y avait de saisissant et d'un peu merveilleux dans cette image soudaine du dauphin se montrant à ses défenseurs avait séduit Favrol par les côtés aventureux de sa nature; puis, lorsqu'il était revenu sur son impression première, il s'était demantlé s'il n'avait pas été dupe. Il connaissait trop bien M'"" de La
Jarrio pour iio point la croire capable de toutes les i'antasmagories et de toutes les ruses. (Juoi (|u"elle eût fait daill(Mirs, et quelle eût ou non menti, la vérité est que la comédie présente était liien jouée, et cela suftisait à Favrol.
— Ce <[u'il faut, c'est que je trouve mon prolit dans In pièce, se disail-il. Oue les personnages soient réels ou imaginaires, peu m'im|)orte!
Il n'était pas homme cependant à garder bien longtemps un donle. 11 s'élait donc promis doblenir de ^l""' de La Jarl'ie la vérité nette, entière.
Lorsque la comtesse Ri'gine parla du l'oi^ l'^ivrol résolut donc d'aborder la question sur le champ.
— Comtesse, dit-il. malgré cette science désolée de la vie dont vous parliez tout n l'heure, avez-vous eu moi une C(»uliance absolue ?
— Oue voulez-vous dire? lit Hégine en souriant.
— Je veux dire que si vous aviez un secret mortel à conlier à quelqu'un, me le conheriez-vous, à moi?
— Franchise pour franchise, comte. Vous voulez que je V(uis réponde nettement? Eh bien ! ce secret, je serais sur (jue vous le garderiez si...
— Si?
— S'il était de votre intérêt que personne ne le connut. Favrol opposa un sourire sarcastique au mouvement de
lèvres plein de raillerie de la comtesse.
— Soyez rassurée en ce cas, dit-il. Le secret que j'ai deviné ou plutôt que je vous demande de me contier, nul ne tloit le connaître que aous et moi.
— Parlez donc.
— Vous ne de\ iuez pas ce <l(»nl il s'ai;it? dit b'avrcd.
— Non.
— Il s'agit de cet enlVint, oui, de cet entant que vous jivez présenté hier à nos amis, et dont les droits doivent anéantir ceux du comte de Provence.
— Ah 1 fit Hégine lentement en regardant Favrol à travers ses cils baissés. La flamme féminine qui coulait ainsi entre ses paupières pénétrait le comte jusqu'au fond de rame. — Ah ! vraiment, il s'agil du daui)hiu ?
— De lui, oui, de cet ciil'iinl iiuonnu (jui est, dites-vous, l'enfînil i(»val.
LES MLSCADIXS I i.')
— En doutez-vous donc? fit la comtesse avec ironie. Favrol s'était levé et marchait à travers le salon. A cette
question de M""" de La Jarrie, il vint se planter droit devant elle, et, la regardant à son tour bien en face :
— Eli bien! oui, dit-il nettement, j'en doute!
— Toute cause sainte a ses incrédules, fit Régine. Voyez saint Thomas. Je vous ai pourtant donné des preuves...
— Quelles preuves? demanda Favrol.
— Faut-il donc vous répéter encore les détails historiques d'hier, la substitution d'enfant, l'interrogatoire de c(dui que les envoyés de la Convention appelaient Fex-clauphin, au besoin les témoignages des deux derniers gardiens du pauvre petit prisonnier, Gomin et Etienne Losne ! Enfin tout ce qui prouve que l'enfant mort au Temple n'était pas le fils de notre roi, et que l'enfant royal est aujourdiiiii sous notre garde ?
— Ainsi vous n'auriez pas hésité à conduire le dauphin à Paris, au milieu de ses ennemis?
— Le roi ne doit-il pas être au poste de danger? D'ailleurs, si la République compte de nombreux défenseurs à Paris, le royalisme y a des adhérents plus nouibreux encore. Bien des ofliciers de l'armée, Pichegru, Ramel, le club de Clichy, les émigrés, les soldats réfractaires ou déserteurs que nos amis entretiennent de leurs deniers dans la capitale, tous se lèveraient comme un seul homme pour défendre leur roi. C'est pourquoi je ne crains rien pour Sa Majesté.
— Allons, dit Favrol, je ne saurai rien, vous ne voulez rien me dire !
— Et que voulez-vous que je vous dise ? Que j'ai tout fait pour tromper mes amis, que cet enfant n'est point du sang de Louis XVI, que j'ai joué une odieuse et atroce comédie? C'est cela que vous voulez savoir?
— Je veux savoir la vérité.
— Je vous l'ai dite.
— Allons donc! Elle serait trop belle. Il n'y a que les romans qui soient si consolants.
— Mon cher comte, dit M'"'' de La Jarrie, railleuse, on ne saurait plus poliment dire à une femme qu'elle a menti.
Favrol passa brusquement sa main sur son fronl, la lais-
LES >IL!<C.\DLNS. 7 «-'J
1i(> «tiaVRES COMPLÈTES DE JULES CLAUETIE
sanl retomber jusqu'à son menton, comme s'il s'essuyait le visage ; puis, avec une sorte de résolution mâle :
— Voyons, dit-il, si je me trompe, excusez-moi. Mais je sens en vous un désir si âpre de domination, de puissance, de convoitise ambitieuse, que je me demande comment le hasard a mis entre vos mains un tel instrument de pouvoir: Icntant dun roi !
— Vous croyez donc au hasard, vous? Je croyais que, comme moi, vous ne croyiez qu'à vous-même.
— Toujours est-il, continua Favrol en regardant M""^ de La Jarrie, qui se renversait sur son siège, les mains croisées derrière sa tète, dans une pose délicieuse et ironique — toujours est-il que je ne crois pas à ce providentiel secours, à cette délivrance bienheureuse du dauphin, à ce rcve !
— Allez donc essayer de l'aire |»artager vos soupçons à M"'' de Kermadio, à Porhouët, à vos amis du club de Clichy, à tous les nôtres !
— Moi ? ht Jacques. Aii 1 sur ma toi ! vous me connaissez mal, comtesse. Moi? Je doute, mais j'obéis ; je nie, mais je sers. Et que cet enfant soit ou non le fils d'un souverain, la belle atlaire ! Sa vie doit-elle assurer la richesse à la nôtre ? Sa présence doit-elle être utile à nos espoirs? A son ombre pouvons-nous satisfaire nos appétits et aiguiser nos dents? Alors, fils de manant ou de prince, il est le roi ! Le roi, c'est lui qui m'ouvrira, toute grande, la large existence que je veux vivre ! Le roi, c'est celui qui étanchera cette soif de pouvoir qui me dévore, comme elle vous brûle.
Régine, abaissant ses mains jointes entre ses genoux, le cou tendu vers Favrol, regardait, avec une sorte d'instinctive admiration, cet homme à la taille et au geste de Titan, dont les noires prunelles, maintenant incendiées, seml)laient jeter des ilammes. Il était vraiment beau : le geste hardi, le visage sanguin d'ordinaire, à cette heure enllammé et ardent, comme si le plaisir eût embrasé ses veines!
Une sorte de puissance irrésistible, mais toute intellectuelle, entraînait vers lui cette femme pourtant maîtresse <i"elle-mème, et, devant cette audace superbe, cet aveu presque cynique, elle éprouva à son tour la tentation de la vérité.
— Ail I c'est ainsi? dil-cIb'?Lh bien! soil: tenons" désor-
mais à nous doux les fils de tout ce drame. Votre main, Favrol : vous êtes un homme !
Elle était restée femme par l'admiration instinctive de la force; sa main nerveuse serra la main robuste de Favrol, puis regardant encore fixement :
— Eh bien! dit-elle, je l'avoue, vous avez deviné. Cet eufant, c'est moi qui l'ai fait élever, loin de tous, en Bretagne. Recueilli par moi, je l'ai façonné pour le trône, comme si vraiment il fût du sang de nos rois. J'ai fait ce rèvc superbe de régner par lui, d'être dans l'ombre une sorte de régente cachée,' obtenant tout de cet enfant que je connais comme mon fils. Habitué de bonne heure à se croire né pour la couronne, ce petit être est pétri pour la royauté, comme s'il était né aux Tuileries. L'idée de tout pouvoir a captivé déjà cette jeune tête ardente, et — parlez ensuite des dons de la race! — si je ne l'appelais pas monseigneur^ cet enfant me demanderait peut-être pourquoi je lui manque de respect. Ah ! vous avez voulu savoir, mon cher comte ? Vous voyez, j'avoue, je dis tout, je me livre; ntais je n'ai pas peur, sur mon salut, que vous disiez jamais que la comtesse de La Jarrie a revêtu un enfant trouvé des habits du dauphin. Savez-vous pourquoi?
C'était maintenant au tour de Jacques de Favrol d'éprouver un sentiment involontaire d'admiration. Assise et les bras croisés sur sa poitrine, parlant en hochant la tête et en plongeant ses regards dans les yeux du comte, Régine dominait en ce moment Favrol, comme le magnétiseur domine le sujet qu'il contemple, et c'était un spectacle étrange que cette sorte de duel d'audace entre ces deux êtres si énergique ment trempés pour l'aventure.
— Tenez, continua Régine, vous ne vous doutez pas combien le mystère que vous exigez que j'éclaircisse pour vous doit vous causer de stupeur et, rassurez-vous, de joie aussi peut-être !
— De la joie, à moi ?
— Ah ! vous ne croyez pas aux romans ! Un enfant royal qu'on arracherait à une prison et qu'on élèverait en le dérobant à tous les yeux, cela vous semble une impossibilité qui outrage votre superbe raison? Eh bien, eu tout ceci, la vérité est plus incroyable que la fable, mon cher
It8 «navUES COMPLÈTES DP: JULES CLARETIE
comte. L'enfant que vous avez vu est le fils de Marianne i*orhouët !
— Marianne ! s'écria Favrol, à demi époiivanlé el reenlant d'un pas, les yeux hagards.
— Le dauphin de France, devant qui Pierre Porhouët ployait les genoux, c'est le petit-fils de ce paysan qui ignore que sa fille morte ait jamais laissé un fils et jamais eu un amant.
— Marianne! répétait Favrol éperdu.
— Oui, dit Régine froidement, Marianne Porhouët, morte de douleur, de honte, morte d'ahandon, la pauvre Marianne, que j'ai soignée, secourue, arrêtée sur la pente du suicide et dont j'avais promis, lorsqu'elle mourut, d'élever l'enfant... votre enfant, Favrol, ajouta la comtesse avec une lenteur savante, et comme si elle eût enfoncé un couteau dans le cœur d'une victime.
File n'avait pas d'ailleurs besoin de chercher à faire souffrir Favrol. Après le premier moment de stupeur passé, Jac(|ues redressa la tète d'un air de superbe confiance, et Régine vit revenir sur les lèvres du comlc ce sourire d'Âjax iutrépide, qui était celui de cet orgueilleux.
— A la bonne heure, dil la comtesse railleuse, vous êtes l)ien identique à vous-même et tel que je vous avais deviné. La seule pensée qui vous vient maintenant, c'est que, si cet enfant est votre fils, votre ambition est bien plus sure encore d'être satisfaite. Mes couiplimenls. Favrol : vous êtes un homme complet.
La comtesse avait lu dans cette âme comme à livre ouvert. C'était vrai. La première pensée de Favrol, après la surprise écrasante, était ime pensée d'ambition. Quoi 1 cet enfant, ce dauphin, inventé par la ruse de l'une et accepté j)ar la crédulité des autres, ce prétendant, qui pouvait s'asseoir avant peu sur le trône de France, c'était son fils, à lui, Favrol, l'enfant de cette Marianne qu'il avait un jour rencontrée et aimée, oubliée le lendemain, et dont il n'avait conservé qu'une mémoire vague, une image à demi effacée, b; souvenir d'un fantôme? Son fils! Il avait un lils! (le (|u'il é|ir'ouviiil dcvaul (•clic i-évclafitui <''liiit bien facile à iiuiih>ei'. Aui iiu r^cnliuit ni humain, aucun tressaillement
ll:s mi scauins 1 i!l
paternel. La satisfaction pure et simple de tenir de plus près à l'instrument vivant qui devait assurer le triomphe du complot où Laurent Lal'resnaie avait sa part. M""' (hï La Jarrie avait raison : Jacques de Favrol était im homme complet. Pas une faihlesse. Ce coup de foudre ne le transformait point. Etre père lui importait peu; il ne voyait en tout ceci qu'une chose, qu'une espérance : ][)(ire de roi !
A de certaines époques, l'amoncellement d'événements, le choc des drames improbables, le bouleversement général des situations, amènent en môme temps le trouble des cerveaux et l'eiTarement dx^s consciences. Tout est possible dans le futur, parce que tout a été dans le passé. On a vu les chimères se changer en réalités, les trônes craquer, des justes tomber, des héros naître, des nations près de la mort ressaisir leur glaive et vaincre ; on a vu la boue régner, le fantastique s'animer, les vibrions de la goutte d'eau devenir géants et commander; pourquoi ne saisirait-on pas, à son tour, le pouvoir? Pourquoi ne monterait-on pas aussi sur les marches du trône? Pourquoi ne ramasserait-on pas la pourpre déchirée pour la recoudre et s'en faire un manteau ? Pourquoi ne serait-on pas le maître?
Favrol ne pensait plus à ce roman d'amour, à ce passé qui avait vu naître l'enfant abandonné, à cette Marianne, charmante et crédule, séduite autrefois en Bretagne. Il lavait aimée cependant, autant qu'un tel homme peut aimer. C'était là, cette idylle armoricaine, un de ses souvenirs de jeunesse, mais le temps l'avait dès longtemps couvert de son ombre. Les premiers baisers, les premières larmes, l'abandon, les prières de iMarianne, les lettres qu'elle écrivait, auxquelles il répondait, toute cette douleur et cet amour du temps jadis, Jacques n'y songeait guère. Il avait cru l'enfant mort ; Porhouët, qu'il avait revu et qui ignorait tout, ne parlait jamais de Marianne. A peine, lorsqu'il y songeait par hasard, Favrol murmurait-il par contenance : Pauvre fille! — Et voilà que l'enfant de Marianne, le sien à lui, son fils, vivait, avait grandi, allait régner! Quel rcve !
— Où est-il? je veux le voir, dit le comte à Régine.
Elle se prit à sourire doucement.
■ — Patience, lit-elle toujours railleuse ; vous ave/ attendu
loO (i|;LVRES COJirLÈTES de JULES t-LAHETlE
«Je longues années, vous pouvez bien attendre un jour, ou quelques heures. L'enfant est maladif, nerveux, impressionnable. 11 est de ceux que les mères enfantent dans les larmes et la honte. La fatigue ou j^iutôt la surexcitation de la scène d'hier a profondément agi sur ce cerveau plein de songes et de flamme, et aujourd'hui la fièvre l'a saisi. 11 repose maintenant, il dort. Laissez-le à ses rêveries d'enfant, où peut-être il oublie qu'un jour il sera roi !
— Roi ! répétait machinalement Favrol.
— Je vous ai tout dit, fit Régine de La Jarrie, et maintenant, sur votre honneur, comte, nul ne saura ce secret en ce monde, pas même cet enfant !
— Personne, répondit fermement le comte, cependant ému.
— Je prends acte de ce serment, dit la comtesse d'une voix grave.
Puis, se levant et souriant, comme lorsqu'elle causait tout à l'heure avec André :
— Au moins, dit-elle, mon cher Favrol, complimentezmoi sur mon adresse et les ressources de mon imagination. Soyez juste, Machiavel eût-il mieux fait?
— Non, dit Favrol galamment, car c'est parfait. Vive la cof/itesse Régine!
— Et Vire le roi ! dit-elle en donnant à son sourire une étrange expression d'audace charmante et d'adorable impertinence.
Lorsque Favrol sortit de l'hôtel, il eut besoin de rassembler ses idées, comme au lendemain d'une nuit d'orgie ou après un souper.
Tout ce qu'il venait de voir et d'apprendre tourbillonnait littéralement dans sa tête.
Jamais, dans ses nuits d'insomnie les plus troublées par la iièvre de l'ambition, avait-il pu concevoir une réalité plus rayonnante que celle qu'il tenait maintenant à portée de sa main? Le (ils de Marianne et le sien, roi de France, assis aux Tuileries, distribuant comme à son gré l'or de la patrie? Il y avait là de quoi devenir fou.
Jacques se demandait maintenant si M""^' de La Jarrie
LES MUSCADINS lol
ne l'avait pas encore trompé, et si cet enfant était bien né de la fille de Porhoiiët.
— Pourquoi m'aurait-elle menti sur ce point? se disait-il. Pour m'enchaîner plus sûrement à elle et à son œuvre, avait-elle besoin de cela? Ne suis-jo pas poussé vers le même but que celui qu'elle poursuit?
Et il voyait déjà devant lui cette fortune tant désirée, ces honneurs si difliciles à conquérir! Quels lendemains à toutes ces journées cruelles, misérables, où il végétait à Londres, en Allemagne, où il complotait, où il risquait sa vie, en Bretagne, en Italie! Quelle revanche! Comaie tout serait vite oublié : déboires, médiocrité, ruine, jours sans pain, nuits sans espoir, tous ces maiix que la Révolution avait amenés pour lui en consommant la perte d'une fortune qu'il avait insolemment dépensée, en grand seigneur, dans les fêtes et les soupers ! Et cette vie de la vingtième année, elle allait recommencer pour lui : les filles d'Opéra, les enivrantes parties de jeu, les grandes chasses, les flatteurs autour de lui, les courtisans empressés : tout ce qu'il avait perdu, tout ce qu'il voulait retrouver à la fois, d'un seul coup!
Puis une pensée l'arrêtait soudain, comme un cerf emporté qu'une balle couche à terre. Il songeait à Marcelle, et il se sentait, avec une certaine colère, mordu au cœur par un amour plus puissant qu'il n'eût voulu sans doute. Epouser Marcelle, disposer de la fortune des Kermadio : être à la fois riche et heureux par elle, ce désir le torturait autant que l'ambition elle-même. Jamais Favrol ne s'était senti aussi profondément remué et pris, comme il disait, par aucune IVmme. Il avait trop souvent aimé pour aimer vraiment ; mais, cette fois, le regard, la voix, le charme de Marcelle, avaient sur lui, sur cet homme fort qui brisait les obstacles au lieu de les franchir, un pouvoir qu'il subissait, mais dont se révoltait son orgueil.
Il se méprisait un peu lui-même en se sentant — qui l'eût dit? — jaloux, jaloux d'André Lafresnaie, dont les regards avaient osé se lever, attendris, sur Marcelle, en même temps qu'ils se braquaient, presque menaçants, sur Favrol luimême.
— Ah! celui-là, par exemple, pensait le comte, qu'il n'essaye point d'entraver ma marche, qu'il ne tente ni de
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deviner notre œuvre politique ni de me disputer l'amour de Marcelle : dans l'un et l'autre cas, je serais sans pitié, je l'écraserais !
VA c'est ainsi que le corn le Jacques de Favrol, l'homme d'action, passa une partie de la journée à rêver.