PREFACE
procédés d'étude,' nous osons leur promettre que ce travail de copie, même très sommaire, leur fera découvrir dans l'œuvre qui les aura ainsi retenus pendant quelques instants bien des beautés ou des particularités intéressantes qu'ils n'y auraient jamais soupçonnées. A travers leurs croquis, si informes qu'ils soient, ils retrouveront, de retour chez eux, cette œuvre elle-même intacte et vivante dans leur mémoire, où elle demeurera fixée avec une précision inespérée.
Est-il besoin de le dire, à fréquenter ainsi les musées, nous avons rencontré sur notre route bien des problèmes encore obscurs : nous n'avons jamais hésité à confesser ici nos doutes avec une entière sincérité. En exposant l'état des questions, nous n'avons indiqué notre opinion que sous les réserves que comportaient nos incertitudes. Plus d'une fois, même, nous nous sommes abstenu d'ajouter à tant d'autres hypothèses déjà émises, celles qui ne se présentaient à notre esprit qu'avec un caractère de probabilité insuffisante. Nous savons bien qu'une telle prudence n'est plus guère de mise aujourd'hui; particulièrement en Allemagne. Après avoir recueilli les bienfaits de l'érudition, la critique d'art nous paraît aujourd'hui entrer dans cette période de scepticisme qui, pour elle comme pour tous les autres genres de critique, est trop souvent la conséquence de la libre recherche. Encore, si ce scepticisme était indulgent pour autrui, si, à raison de ses propres ignorances, il se sentait disposé à quelque courtoisie pour les erreurs du voisin. Mais, avec la manie de débaptiser des œuvres jusqu'alors incontestées, les procédés de discussion les plus violents et les plus grossiers tendent de plus en plus à s'introduire, au delà du Rhin, parmi les historiens de Tart. Toutes les injures usitées chez nous en politique, là-bas, c'est à propos de tableaux ou de statues qu'on se les prodigue. Certes, nous sommes les premiers à en convenir, les catalogues d'autrefois étaient faits bien légèrement; mais les attributions qu'ils contenaient reposaient, parfois, sur des traditions anciennes, ou même sur des témoignages formels. Si un long usage ne constitue pas un titre, il ne faudrait pas non plus que ce fût, sans autre motif, une cause de défaveur. Or, il y a désormais comme un parti pris de tout dénommer à nouveau, et quand le premier critique venu, à force d'arguments plus ou moins plausibles, a su imposer par son assurance l'appellation qu'il a découverte, un de ses confrères, non moins tranchant, surgit bientôt, qui, pour des raisons non moins péremptoires, prétend faire prévaloir une dénomination absolument opposée. De telles habitudes rendraient, à la longue, impossible toute rédaction de catalogue; elles ne sont pas de nature, en tous cas, à faciliter la tâche de ceux qui les font. Une fréquentation, déjà assez ancienne, des musées d'Allemagne nous a permis d'assister à de véritables hécatombes d'attributions. Parmi ces rectifications proposées ou admises, les unes étaient légitimes, les autres sans grande utilité. Telles des questions qu'elles soulèvent sont, en effet, susceptibles d'être éclaircies et décidées; d'autres, par leur complication, restent forcément plus embrouillées, quand elles ne sont pas insolubles. Il y a des élèves qui, dans certaines œuvres du moins, .peuvent être facilement confondus avec leurs maîtres, et des maîtres aussi qui offrent entre eux bien des analogies, sans parler de ceux qui, par la diversité de leur exécution et la souplesse de leur talent, semblent avoir pris à tâche de dérouter la critique.
vin LES MUSEES D'ALLEMAGNE
Nous nous sommes efforcé de profiter de toutes les sources d'information, et nous nous faisons un devoir d'ajouter que nous avons reçu, de la plupart des conservateurs des différents musées avec lesquels nous sommes entré en relation, non seulement l'accueil le plus prévenant, mais les plus précieuses indications. Un directeur de musée, quand il a quelque intelligence des choses de Fart, est particulièrement bien placé pour connaître à fond le dépôt confié à ses soins. Les objets précieux, les tableaux, les dessins que possède ce dépôt, il les a vus et maniés sous tous les jours. Outre ses observations propres, il a pu recueillir celles que des visiteurs compétents ont été amenés à échanger avec eux. Aussi n'est-il pas rare de trouver, au delà du Rhin, des conservateurs qui, prenant pour sujets d'étude les collections mêmes dont ils ont la charge, ont enrichi l'histoire de l'art de travaux intéressants et de faits nouveaux. Grâce à leur zèle et à leur savoir, les catalogues de l'Allemagne se sont beaucoup améliorés dans ces dernières années. Méthodiquement rédigés, ils sont tenus au courant des dernières recherches concernant les artistes, les dates de leur naissance et de leur mort, leur filiation, leurs résidences successives. Sauf quelques exceptions que nous signalerons, ces catalogues, excellents en général, sont aujourd'hui les meilleurs de l'Europe.
Outre les nombreuses reproductions des œuvres les plus remarquables dont nous parlons dans ce volume — reproductions dues à l'élite de nos graveurs — nous avons cru utile d'y donner également quelques fac-similés de signatures ou de monogrammes des artistes que nous signalons. Quant à l'orthographe des noms de ces artistes, nous nous sommes conformé à celle qu'ils ont eux-mêmes suivie, pensant qu'ils étaient, sur ce point, les mieux informés. Enfin nous avons essayé, en suivant autant que possible l'ordre chronologique, d'arriver à la précision, qui, seule, peut assurer quelque valeur à la critique. Si vive que fût notre admiration pour les maîtres, nous avons toujours cherché l'impartialité. Il ne nous a jamais semblé opportun de dénigrer l'un pour exalter l'autre, et nous ne croyons pas qu'il soit bien nécessaire d'immoler Raphaël à Rembrandt : nous aimons mieux les admirer tous deux. Sacrifier de parti pris l'art du Nord à celui du Midi nous paraît également inutile ; il vaut mieux, quelles que soient nos préférences, chercher, en les étudiant l'un et l'autre, comment ils répondent tous deux à des civilisations et à des goûts différents. Tout en faisant les réserves qui nous paraissaient légitimes, nous ne nous défendrons pas d'avoir plutôt insisté sur la louange que sur la critique : c'est notre délectation que nous cherchons dans les arts, et nous en trouvons surtout bienfaisants les côtés qui nous charment ou qui nous élèvent. Aussi souvent que nous l'avons pu, nous avons rapproché des œuvres la vie même de leurs auteurs, avec l'espoir d'obtenir par ces rapprochements quelques lumières nouvelles. Nous serions heureux si, en tâchant de faire mieux comprendre les maîtres, nous étions parvenu à les faire mieux aimer.
est par Cologne qu'il convient de commencer les étLtdes sur les musées de l'Allemagne que nous entreprenons aujourd'hui. Cologne, en effet, a été dans le nord le berceau de la peinture et nous y trouverons réunies les œuvres d'une école encore trop peu connue, bien qu'elle ait exercé au dehors une influence considérable, grâce au mérite des artistes qui composaient cette école primitive et grâce aussi à la situation vraiment privilégiée de la ville où elle avait pris naissance.
Au sortir du pays montagneux à travers lequel il s'est péniblement frayé Lin passage, le Rhin tout à coup débouche et s'étale dans une vaste plaine pour ne plus rencontrer d'obstacles jusqu'à la mer. La place d'une ville semblait à l'avance marquée par la nature à cet endroit. Bâtie aux confins de deux contrées si différentes, Cologne a dû sa prospérité à cette position, et les nombreuses découvertes de monuments, de statues, de mosaïques ou d'objets précieux, faites dans la ville même ou aux environs, attestent le degré de précoce civilisation auquel, dès le temps des Romains, elle
était déjà parvenue. Plus tard, dans les premiers siècles de notre ère, c'est encore en suivant le cours du Rhin que la prédication du christianisme s'était propagée vers le nord. Le long de ses rives, à Spire, à Worms, à Mayence, à Bonn, les couvents et les églises s'élevaient en si grande quantité que le fleuve lui-même avait reçu le nom de « Rue des Moines », Pfaffengasse. Aujourd'hui encore, vue de l'autre côté du Rhin , avec sa ceinture de murailles, ses tours et ses clochers, Cologne a conservé sa curieuse physionomie et justifie toujours les appellations de « Ville Sainte » et de « Rome du Nord » sous lesquelles elle était autrefois connue.
La cathédrale domine de haut cette silhouette pittoresque. C'est un monument d'une masse imposante, l'orgueil de la contrée, et qui pendant longtemps a défrayé les prétentions émises par nos voisins relativement à la création de l'art ogival. Le progrès des études archéologiques a démontré aujourd'hui l'inanité de ces prétentions et prouvé que non seulement c'est à la France qu'appartient la priorité de l'invention, mais que les nombreux monuments de l'art gothique que nous possédons l'emportent par une supériorité de goût manifeste sur les rares édifices qu'on pourrait leur opposer en Allemagne et auxquels d'ailleurs ils ont le plus souvent servi de modèles. En ce qui touche la cathédrale de Cologne, MM. de Verneilh et Viollet-le-Duc ont établi, par des dates formelles et par la comparaison des plans, qu'elle est calquée sur les cathédrales d'Amiens et de Beauvais et sur la Sainte-Chapelle. Au reste, si de loin ses proportions sont aussi grandioses qu'harmonieuses, on éprouve, en s'approchant, une certaine déception à voir la monotonie et la sécheresse des lignes dont le tracé, purement géométrique, est resté trop apparent. De plus près encore, la raideur de l'exécution et la nudité des portails achèvent de vous désenchanter. La statuaire, à Cologne, est à peu près absente, et, en regard de cette indigence, on songe involontairement à la prodigieuse floraison de sculptures, à tout ce peuple de statues qui, à Chartres, à Amiens, à Paris et à Reims, décorent nos cathédrales.
Ces réserves que nous devions faire ne portent d'ailleurs que sur l'extérieur d'un monument dont la construction interrompue pendant