RUBENS ET ISABELLE BRANDT
D'après le tableau de P. P. Rubens. (Pinacothèque de Munich.) — Fac-similé d'une gravure de Ch. Hess.
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le génie des maîtres les plus divers. Les dessins, les nombreuses copies qu'il fit alors d'après Raphaël, Michel-Ange, Mantegna, Titien, Tintoret, Corrège et Léonard, ses études des statues et des monuments de l'antiquité ou de la Renaissance, nous prouvent qu'il y employa bien son temps. Stimulé au contact de tant de chefs-d'œuvre, le jeune homme sentait en lui une force de vitalité qui lui permettait de rester lui-même, et sa riche nature, tout en conservant intacte son individualité, était capable de s'assimiler les enseignements les plus dissemblables.
Quand, vers la fin de 1608, Rubens rentrait à Anvers, il était mûr pour la production. Impatient des retards qu'il avait subis, mais libre désormais, dans la force de l'âge et armé de toutes pièces, il allait avoir aussitôt des occasions éclatantes d'exercer son talent et de donner sa mesure. S'il n'avait plus retrouvé sa mère, ses amis et ses parents s'étaient montrés empressés à lui faire accueil. C'est sans doute dans la maison de son frère aîné, Philippe, qu'il avait rencontré la jeune fille, — nièce par alliance de ce frère, — qui, moins d'une année après (i3 octobre 1609), devenait sa femme. Avec un portrait de Philippe (n° 783), esquisse très vivante et franchement enlevée, la Pinacothèque nous offre un autre ouvrage de cette époque, doublement intéressant par sa date et par le sujet qu'il représente. C'est Rubens lui-même, en costume élégant - — - habit brun, bas de soie orangé, — assis sous un berceau de chèvrefeuille en fleurs, ayant à ses pieds sa jeune épouse, Isabelle Brandt, parée comme lui et coiffée d'un chapeau à haute forme. La main dans la main, tous deux semblent heureux, confiants, animés de cette affection mutuelle qu'ensemble ils allaient goûter pendant plus de seize ans et que la mort seule d'Isabelle devait rompre. La peinture est consciencieuse, presque timide; la couleur un peu froide, sans grand éclat, sourde dans les fonds et le costume, mais d'une transparence argentine dans les ombres et le modelé des carnations.
Tout semblait sourire aux nouveaux époux. Dès le 8 août 1609, avant son mariage, Rubens avait été nommé peintre de l'archiduc Albert et de l'infante Isabelle. Il est confirmé dans sa charge le 9 jan-
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vier 1610 et prête, en cette qualité, le serment d'usage. Dès lors, les commandes affluent et, vers le milieu de cette même année 16 10, dans l'atelier qu'il a ouvert, les élèves sont tellement nombreux qu'il n'y a plus moyen d'en recevoir d'autres et qu'il a fallu déjà en refuser plus d'une centaine. Le talent du maître, sa bienveillance et sa courtoisie lui assurent bien vite et sans conteste la première place parmi les artistes d'Anvers. Dans la gilde des Romanistes à laquelle il s'est affilié, il retrouve tous les italianisants qu'il a connus à Rome, Jean Brueghel entre autres pour qui il devient un ami dévoué et fidèle. Rubens se fait même, à l'occasion, son secrétaire et dans les lettres à son protecteur, le cardinal Borromée, qui nous ont été conservées de ce peintre, il arrive un moment où à ses fautes d'orthographe et à son style incorrect on voit succéder un langage plus choisi, parfois même émaillé de citations latines : c'est alors Rubens qui tient la plume1. Mais là ne se bornent pas les services qu'il rend à son ami. On peut rencontrer en mainte galerie2 des tableaux où, au milieu de guirlandes de mignonnes fleurettes ou de paysages peuplés d'animaux peints par Brueghel, Rubens, de son pinceau le plus fin, — comme à Munich dans une Diane et ses nymphes (n° 730) et dans la Vierge avec l'Enfant Jésus (n° 72g), — s'est appliqué à donner aux corps nus des déesses ou au gracieux visage de la Madone ses touches les plus moelleuses et les plus délicates. C'est pour lui un délassement aux grandes toiles qu'il vient de couvrir, telles que le Saint Ildefonse (1610), aujourd'hui au musée de Vienne, et V Érection de la croix, qui, après avoir orné l'église Sainte-Walburge, pour laquelle elle avait été peinte en 1610, est allée rejoindre à la cathédrale d'Anvers la célèbre Descente de croix qui ne lui est que de peu de temps postérieure (161 1).
Le grand artiste accepte d'ailleurs toutes les tâches, passant de l'une à l'autre avec une adresse et un entrain qui faisaient déjà l'émerveillement de de Piles et que celui-ci caractérise avec autant d'à-propos que de justesse quand, à la suite de cette remarque
1. Voira ce sujet le volume Giovanni Brueghel, par G. Crivelli. Milan, 1868.
2. Notamment au Louvre la Vierge (n° 429), VAdam et Eve du musée de La Haye (n° 216) et au Prado les tableaux catalogués sous les numéros 1245, 1262 et 1254.
« qu'après avoir fait un tableau dans un goût, il semble qu'il ait changé de génie et pris un autre esprit pour en faire un autre dans un autre goût », l'auteur de l' Abrégé de la Vie de Rubens ajoute que, « comme il entrait tout entier dans les sujets qu'il avait à traiter, il se transformait en autant de caractères et se faisait à un nouveau sujet un nouvel homme1 ». Mais s'il se met ainsi « tout entier » aux œuvres que seul il exécute, on découvre déjà dans quelques-unes de celles qui sortent de son atelier, et l'on y découvrira de plus en plus à l'avenir, la part qu'il y a faite à ses nombreux collaborateurs. Rubens a besoin de battre monnaie : peu de temps après son mariage, le 4 janvier 161.1, il s'est rendu acquéreur, au centre de la ville, d'un emplacement sur lequel il va se construire une demeure somptueuse. C'est là que le peintre s'installe avec les siens et qu'il prend plaisir à arranger dans une rotonde, bâtie pour les recevoir, les marbres, les tableaux, les médailles et tous les objets précieux qu'il a rapportés d'Italie. La dépense a dû être lourde et ce n'est qu'en 1616 que les derniers paiements ont été soldés ; ce qui n'empêchera pas Rubens d'acheter deux ans après (mai 16 18) la collection d'antiquités du chargé d'affaires anglais à La Haye, Sir Dudley Carleton , au prix de 2,000 gulden et de neuf tableaux de sa main.
Mais, malgré ses goûts magnifiques, Rubens n'est pas un prodigue. Il sait compter et l'on n'a pas à craindre que, comme Rembrandt, il se laisse jamais entraîner au delà de ce qu'il peut. C'est au contraire un homme rangé, plein d'ordre et de prévoyance, laborieux et régulier dans ses habitudes. Toute la conduite de sa vie est subordonnée à son travail. Levé dès cinq heures du matin, après avoir entendu la messe, il est aussitôt à l'ouvrage et — à part un léger repas dans lequel, « de peur que la vapeur des viandes ne l'empesche de s'appliquer2 », il se montre d'une sobriété extrême — il reste assidu à sa tâche jusqu'à cinq heures du soir. Très net dans ses conceptions , très méthodique dans sa pratique, il abat force besogne. 11 s'entend, de plus, admirablement à défendre ses intérêts non seulement quand il
1. Conversations sur la connaissance de la peinture, par R. de Piles, i volume in-12. Langlois, 1677.