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R. de Piles, Conversations, page

rehauts plus vifs appliqués sur ces tons moyens, le peintre a mis en relief les côtés saillants de son œuvre et l'harmonie générale qu'il y veut faire dominer. Rassuré par ces préparations, voyant clairement son but, il y marchera droit, sans hésitation, sans défaillances.

Mais ce n'est pas seulement pour lui-même que le maître prend soin de fixer ainsi les étapes de sa route. Parmi ses nombreux élèves, il a été à même de discerner ceux qui lui paraissaient les plus aptes à devenir ses collaborateurs. Il sait ce qu'il peut attendre de chacun d'eux, quelle part il doit, suivant leurs capacités propres, leur assigner dans la conduite de l'œuvre. Il les a habitués à comprendre sa pensée, à se conformer à ses prescriptions. Celui-ci sera chargé de peindre les animaux, celui-là les fleurs et les fruits ou le paysage ; à tel autre revient l'architecture ; à tel autre enfin les figures. Dans cet atelier qui ne chôme jamais, la division du travail est organisée par un chef dont l'autorité reconnue de tous est merveilleusement servie par son intelligence, par sa bonté toujours active, toujours prévenante pour ceux qu'il emploie. L'exécution est ainsi amenée au point que le maître a déterminé. Parfois, il lui suffira de quelques légères retouches pour finir. D'autres fois, soit que certains sujets l'aient tenté davantage, soit qu'au cours des remaniements qu'il juge nécessaires il se soit laissé entraîner, la part qu'il s'est réservée a été plus grande et l'œuvre est devenue plus personnelle. On conçoit dès lors les inégalités qui se peuvent observer dans les tableaux composant ces ensembles. 11 en est auxquels Rubens a mis à peine la main, d'autres où un morceau plus magistralement enlevé nous révèle son intervention, d'autres enfin dont seul il est l'auteur. C'est ainsi que dans la galerie de Médicis, à côté de toiles tout à fait banales et à l'exécution desquelles ses élèves ont trop largement concouru, vous en pouvez admirer, — comme le Débarquement de la Reine, le Mariage, et le Couronnement, par exemple — qui doivent être comptées parmi ses meilleures productions.

La comparaison des esquisses de Munich avec les tableaux du Louvre nous révèle des modifications assez nombreuses introduites par Rubens, au cours de l'exécution, dans cette suite des compositions de la galerie de Médicis. Il faut bien le reconnaître, d'ailleurs, ces chan-

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gements, souvent utiles ou même nécessaires, ne sont pas toujours heureux. Parfois une addition suggérée par la recherche d'un effet plus pittoresque est peu justifiée au point de vue des convenances du sujet. C'est ainsi, par exemple, que la grande guirlande de fruits et de légumes qui, dans le Mariage de Marie de Médicis (n° 438 du catalogue du Louvre), garnit le haut de la toile, et le chien qui, pendant cette cérémonie, s'est fort irrévérencieusement installé sur les marches de l'autel, ne figurent pas dans l'esquisse primitive. En revanche, dans V Entrevue de la Reine et de son fils, un grand monstre bizarre, plus grotesque que terrible, occupe toute la droite et plus de la moitié de la composition. Ce détail d'un goût douteux avait bien pu échapper au peintre dans la vivacité de sa facile improvisation ; il a reconnu, dans l'œuvre définitive, qu'il était nécessaire de la ramener à des proportions moins encombrantes. Mais ce ne sont pas seulement des renseignements artistiques que nous rencontrons ici et les indications fournies par ces esquisses ont quelquefois la valeur de documents historiques. L'esquisse qui nous représente la reine emmenée à Blois par ordre de son fils (n° 776) n'a pas été exécutée en grand. Marie de Médicis jugea sans doute inopportun l'hommage que dans son affection reconnaissante l'artiste avait voulu lui rendre en montrant que la haine et la calomnie avaient seules pu causer les disgrâces de la reine. Après la réconciliation de Brissac, elle comprit qu'il n'y aurait ni convenance morale, ni prudence politique à conserver ce témoignage des violences et des inimitiés passées.

C'est grâce à ses collaborateurs, grâce aussi à son labeur incessant que, sans parler d'autres travaux moins importants exécutés à cette époque, Rubens avait pu, en moins de trois ans et demi, donner satisfaction à la reine. Mandé par elle à Paris, en 1621, pour recevoir sa commande, il y était revenu dans l'été de 1623 ; puis, au mois de février 1623, pressé par les lettres de l'abbé de Saint-Ambroise, il rapportait pour les retoucher sur place les dix-neuf tableaux faits à Anvers. De Piles nous apprend même qu'il peignait entièrement à Paris les deux dernières compositions qu'il lui restait à livrer. Peut-être l'un de ces tableaux est-il ce Débarquement de la Reine (n° 43g) pour

lequel Rubens avait écrit qu'on lui retînt à l'avance les sœurs Capaïo de la rue du Vertbois et aussi leur nièce Louisa dont il comptait « faire en grandeur naturelle trois études de sirènes ' » . Quant à l'autre tableau qui aurait été peint à Paris, nous serions disposé à croire qu'il s'agit du Couronnement de Marie de Médicis, d'abord parce que c'est celui qui contient le plus de portraits, celui, par conséquent, pour lequel Rubens avait besoin d'études qu'il ne pouvait faire qu'à la cour de Marie de Médicis ; ensuite, parce que dans cette admirable peinture la franchise soutenue de l'exécution, l'harmonie à la fois délicate et hardie que forment les rouges et les bleus, l'art infini avec lequel ces bleus sont nuancés, la fraîcheur des carnations et l'exquise transparence de leurs ombres, tout enfin, ■ — ■ jusqu'à la beauté de ces princesses qui posèrent complaisamment devant le peintre, — fait de cette grande page une de ses œuvres les plus remarquables. Quoi qu'il en soit, qu'il s'agisse de ces tableaux ou que de Piles ait voulu en indiquer d'autres, Rubens était alors tellement maître de ses moyens, qu'il pouvait travailler entouré de monde, et que dans son atelier, pendant son séjour à Paris, — c'est encore de Piles qui nous l'apprend, — « la reine était toujours derrière lui, autant charmée de l'entendre discourir que de le voir peindre2 ».

Ce furent là des années heureuses, remplies par la pratique et l'amour de son art et par les affections de sa famille3. Riche, jouissant de tout le confort d'une installation princière, entouré de la considération publique, Rubens menait la vie régulière et occupée qui convenait à ses goûts. Les longues séances à l'atelier étaient coupées par des lectures dans Plutarque, Tite-Live ou Sénèque, que lui faisait un

i. Remarquons cependant que dans le tableau du Louvre on ne voit à aucune de ces sirènes « ces superbes chevelures noires » dont parle Rubens et « qu'il rencontre difficilement ailleurs ». Deux d'entre elles sont blondes, et la troisième est d'un brun roux. Peut-être aussi la lettre dans laquelle était insérée cette demande de Rubens et dont malheureusement on ne connaît pas du tout la date, se rapporte-t-elle au séjour qu'il avait fait précédemment à Paris. Le peintre en tout cas s'est servi dans d'autres compositions des études faites pour ces sirènes et l'on retrouve leurs types et même le mouvement de l'une d'elles, mais retourné, dans les deux ligures de femmes de V Enlèvement des filles de Leucippe, au musée de Munich.

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