LA CASCADE
(Pinacothèque de Munich.) — Dessin d'Emile Miche], d'après le tableau d'A. van Everdingen.
2i2 LES MUSEES D'ALLEMAGNE
un des meilleurs types de ces sauvages aspects de la nature norvégienne auxquels s'est complu le peintre. Ces sapins dont la noire frondaison contraste si tristement avec la pâleur du ciel, et ce pauvre moulin, branlant et déjeté, suspendu au-dessus des eaux qui écument avec fracas entre de sombres rochers, forment un spectacle saisissant que contemplent avec admiration trois petits personnages très habilement peints, placés au premier plan. On s'oublie à goûter, comme eux, la poésie grandiose qui se dégage de ces harmonies austères et de ces rudes oppositions.
Mais, sans pousser jusqu'en ces contrées lointaines, les Hollandais trouvaient chez eux des impressions tout aussi émouvantes et faites pour les intéresser davantage, puisqu'elles avaient un rapport plus intime avec leur propre vie. La mer, qui est à la fois la source de leur grandeur et un ennemi de tous les jours contre lequel il faut incessamment se défendre, la mer devait naturellement tenir une grande place dans leur art si profondément national. Nous rencontrons à la galerie de Munich la plupart de ses peintres attitrés. C'est Simon de Vlieger avec une Tempête (n° 607) d'un effet sinistre dans ses colorations grises et livides; c'est L. Backhuysen, plus sec et plus froid, avec une grande Vue du port d'Anvers (n° 610) datée de 1697; c'est surtout Guillaume van Velde, avec deux Marines (nos 612 et 6i3): Tune, un calme plat et, sous le ciel immobile, une eau molle, reflétant comme dans un fidèle miroir les bateaux dont les voiles retombent lâches et flasques le long des mâts; l'autre, au contraire, tout assombrie par d'épaisses nuées, avec des navires encore secoués par l'orage et un rayon blafard qui çà et là éclaire la mer houleuse.
Adrien van Velde, le plus jeune frère de Guillaume, nous ramène aux champs avec ses vaches retournant au village (n° 487), une des toiles les plus importantes de ce maître, datée de 1660, également
remarquable par la franchise de la couleur et l'élégante correction du dessin, mais d'une exécution onctueuse, fondue à l'excès et qui semble
LES MUSEES DE MUNICH 2i3
un peu molle pour ces dimensions. Il y a plus de netteté, de précision, et plus de poésie aussi dans cette Scène champêtre (n° 472) que Paul Potter a peinte en 1646; il n'avait alors que vingt et un ans. A cette
perfection précoce on reconnaît les consciencieuses études par lesquelles le jeune homme avait mérité son talent. Méthodiquement conçues, poursuivies avec une constance opiniâtre , elles constituaient une préparation pleine d'enseignements. Chacune des informations qu'il avait ainsi recueillies pouvait être sûrement employée par lui. Plus d'une fois, en effet, on retrouve dans ses œuvres, avec des dispositions habilement variées, les animaux, les arbres, les plantes dont il s'était appliqué si soigneusement à retracer les formes. C'est ainsi que, par exemple, il reprendra pour les introduire dans le chef-d'œuvre exquis que possède la galerie d'Aremberg, le Repos près de la grange, — exécuté en 1 653, un an avant sa mort, — ■ quelques-uns des éléments pittoresques qui figurent dans le tableau de Munich. Mais, toujours attentif à se reprendre lui-même, il corrigera dans ce dernier quelques-uns des légers défauts qui le déparent * et il fera du paysage de Bruxelles une œuvre parfaite. La donnée, d'ailleurs, est ici des plus humbles œt cet enfant dont la mère guide les premiers pas, tandis que le père et un frère un peu plus âgé encouragent ses efforts, cette pauvre cabane, ces arbres chétifs, ce pays misérable clans lequel des vaches et quelques moutons groupés autour de la petite famille trouvent à peine à brouter une herbe rare et maigre, tout cela ne fait pas un ensemble bien relevé. Et cependant, sous ce ciel bleu, bêtes et gens semblent heureux et le peintre ému par cette scène naïve a su, à force de sincérité et de talent, nous faire partager son émotion et prêter un charme imprévu à ce modeste épisode dont sans doute il avait été le témoin.
A côté de P. Potter, mais à distance respectueuse, c'est aussi avec
1. Par exemple le mouton debout, placé dans le tableau de la Finacothèque et qui, bien qu'exe'cuté d'une manière excellente, est beaucoup trop grand pour le plan qu'il occupe.
2j4 l.KS MUSÉES D'ALLEMAGNE
les animaliers qu'il convient de placer Ph. Wouwerman, un peintre moins scrupuleusement hollandais et qui, malgré son élégance et la fécondité de son talent, nous parait avoir cédé parfois à une facilité un peu superficielle. Il ne compte pas à la Pinacothèque moins de dixhuit ouvrages parmi lesquels nous retrouvons, avec les brillantes ■chevauchées, les chasses, les relais où l'on vide si bien le coup de l'étrier, et les chocs de cavalerie qui forment ses données les plus habituelles, une vraie bataille, celle de Nordlingen (n° 5o6), tout cela vif, alerte, spirituel, mais sans grande portée, sans grand souci de la couleur locale. Après lui, après d'autres peintres d'animaux comme S. van der Doës, W. Romeyn et P. van Leeuw, imitateurs de Van Velde ou de Berchem, il nous faudrait bien dire encore un mot des peintres de nature morte, de David de Heem, de Hondecoeter, de Weenix surtout, qui avec les trois immenses panneaux tirés du château de chasse de Bensberg (nos 644 à 646) fait preuve de qualités décoratives peu communes. Nous ne saurions oublier enfin un charmant tableau attribué par le catalogue à W. Gabron (n° 974) et qui nous parait devoir être restitué au père de Nicolas Berchem, à Pieter Claesz, cet habile artiste, que les découvertes récentes de M. Bredius ont remis en lumière et dont les colorations sobres et la facture à la fois large et fine offrent tant d'analogies avec celles de Héda, son contemporain. Tous ces noms et bien d'autres encore mériteraient ici mieux qu'une courte citation, car dans les genres les plus modestes la perfection abonde parmi ces maîtres excellents. Mais il est grand temps de clore cette rapide et cependant très incomplète revue, et c'est avec Ruysdael que nous voulons prendre congé cle l'école hollandaise, dont le grand paysagiste a été, après Rembrandt, l'illustration la plus haute et la moins contestée.
Les sept tableaux de lui que nous trouvons à la Pinacothèque sont bien dignes cle l'artiste, l'un d'eux même est un chef-d'œuvre. Malgré leur mérite, nous ne nous arrêterons pas à ces paysages du Nord dans lesquels on n'a voulu voir jusqu'ici que des réminiscences d'Everdingen. La vie de Ruysdael est si peu connue qu'il n'y a pas lieu de lui refuser, même sur ce point, le bénéfice de l'originalité.
fil ^-îJ&SvS
.■oÀ
' ;:'is>:;
hi-r
■' 'iV-,\'^
:.. jUI V: .i
,$WS&
pi.
■i Jj0-
^vrKrT'i*
Il a trop souvent reproduit ces données, et avec un accent trop personnel, pour qu'il n'y ait là que clés copies déguisées. Peut-être la lumière se fera-t-elle quelque jour à cet égard; mais, quant à nous, ne fût-ce qu'à raison du talent et de la vérité avec lesquels Ruysdael nous en a montré les aspects les plus divers, il nous paraît difficile qu'il n'ait point visité des contrées dont la grandeur mélancolique devait l'attirer. Dans l'ensemble comme dans le détail des paysages où il les a représentées, nous rencontrons, en effet, des traits si précis, une étude si attentive et si pénétrante, que nous nous refusons à les considérer comme de simples pastiches. L'un de ces tableaux, au moins (n° 547), mériterait d'être signalé pour la largeur du parti et la sévère beauté de l'exécution, si nous ne devions pas rencontrer à Cassel le même sujet traité par Ruysdael avec un talent encore supérieur.
La Hollande d'ailleurs, il faut bien le reconnaître, lui a fourni des inspirations qui nous touchent davantage. Voici (n° 545) dans un pays perdu un chemin qui monte à travers des sables et des herbes flétries et, au premier plan, une flaque d'eau vers laquelle un petit pâtre presse vivement ses moutons. Le ciel est tourmenté, menaçant ; à gauche déjà les nuées ont crevé ; il pleut à torrents et la campagne est envahie par une humide vapeur. Plus loin, le peintre nous montre des jours plus mauvais encore : un misérable Village enseveli sous la neige (n° 54g), une neige déjà souillée et détrempée qui, par places, laisse apercevoir un sol boueux. Le ciel est plombé, et la nuit va tomber lourdement sur cette nature en deuil. Ici, c'est une Lisière de forêt (n° 55 1), avec un ruisseau écumant. Entre les troncs espacés des chênes, on découvre, au fond d'un pays plat, le clocher d'un hameau à demi caché dans les arbres et, près d'un pont rustique jeté sur le torrent, un paysan et une femme qui se reposent. Le ciel est d'un beau dessin; très mobile et cependant soutenu comme valeur, il paraît entre les arbres, mêle ses tons légers à leur feuillage, caresse leurs silhouettes finement découpées et va presque se confondre avec la ligne douce de l'horizon qui fuit au loin. La masse générale reste d'un aspect très simple et très grave; mais dans cette gamme
LES MUSEES DE MUNICH
puissante vous découvrez bientôt des modulations d'une délicatesse exquise, et un examen prolongé, loin de lasser votre attention, vous révèle toujours quelque charme nouveau.
La Dune (n° 544), dont nous donnons ici une reproduction, est un tableau plus simple encore et plus attachant. Un chemin blanc qui serpente à travers des terrains vagues ; en bas, une eau noirâtre dont le fond est tapissé d'herbages; autour, des buissons maigres et rudes tordant leurs branches enchevêtrées; au sommet du monticule, une végétation plus malingre encore et, çà et là, dans le sable de la dune, quelques arbres rabougris, ramassés, serrés les uns contre les autres, luttant contre l'aridité du sol, l'inclémence du ciel et le vent de la mer qui les ronge et les courbe; avec ces humbles éléments, Ruysdael a créé un chef-d'œuvre aussi expressif et presque aussi parfait que notre Buisson du Louvre. Le motif, d'ailleurs, — les lignes de la composition et celles mêmes du bouquet d'arbres qui se détachent sur le ciel en font foi, — est emprunté à la même contrée, à cette campagne pittoresque qui s'étend aux portes de Harlem, la patrie du peintre, et dans laquelle celui-ci a trouvé ses plus poétiques inspirations.