PORTRAIT DE JEAN GALLUS
Fac-similé d'un dessin d'Albert Durer, extrait du Livre de prières de Maximilien I"
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ous avons vu avec quel éclat Rubens apparaît à la galerie de Munich et les révélations que la Pinacothèque réserve sur un maître qu'Anvers est bien loin de contenir tout entier. Si riche que soit la Hollande en œuvres de Rembrandt, on ne prendrait pas non plus en assez haute estime la puissance et la fécondité de son génie si Ton se contentait de l'admirer à Amsterdam et à La Haye. Deux musées trop peu connus du public, ceux de Cassel et de Brunswick, nous montrent, avec des productions nombreuses et capitales, des aspects tout à fait inattendus de ce talent, qui toujours inquiet, n'a jamais cessé de se renouveler. Mais, en dehors même des œuvres de Rembrandt, Cassel possède dans ses collections bien des objets intéressants au point de vue de l'art, et sur lesquels nous voudrions essayer également d'attirer l'attention.
La ville de Cassel est située dans une contrée aimable et pittoresque et la Fulda, qui divise en deux sa partie basse, est une gracieuse rivière ombragée par une riche végétation. Cette partie basse formant la vieille ville ne renferme d'ailleurs aucun monument remarquable. Ses ruelles étroites, assez sales, et ses anciennes constructions en bois contrastent singulièrement avec les rues larges, les
maisons et les grands hôtels qui avoisinent la gare du chemin de fer, du côté de laquelle se porte aujourd'hui le mouvement. A la limite des anciens quartiers et comme pour marquer nettement la séparation de deux villes bien distinctes, un cimetière abandonné étend ses terrains vagues, silencieuse retraite dont les tombes disparaissent peu à peu enfouies sous l'herbe ou envahies par de grands rosiers que le temps a épargnés. Sur une hauteur dominant les prairies de la Fulda, un faubourg, qui avait reçu le nom de Nouvelle Ville française, a dû sa fondation à ceux de nos compatriotes qui vinrent y émigrer à la suite de la révocation de l'édit de Nantes, et dont on retrouve encore çà et là les noms aux portes des habitations et sur quelques enseignes. Parmi ces réfugiés, qui en se répandant à travers l'Allemagne devaient si puissamment contribuer à sa prospérité industrielle ou artistique, il convient de citer un architecte habile, Paul du Ry, qui, mandé à Cassel par le landgrave, s'y fixa et commença les travaux de la Ville-Neuve. C'est également à son petit-fils Simon-Louis du Ry, qu'est due la construction du « Muséum Fredericianum », celle du théâtre, et du château de Wilhemshcehe '.
Du reste, les souvenirs de la France abondent à Cassel. 11 semble même que sur cette terrasse de l'Ober-Neustadt, élevée par P. du Ry, l'histoire ait pris à tâche d'accumuler pour nous les enseignements et les rapprochements les plus imprévus. Le jardin public que vous voyez à vos pieds, YAuegarten, a été dessiné par Le Nôtre et c'est Monnot, un sculpteur français du siècle dernier, qui, pendant les seize années qu'il passa à Cassel, a décoré de statues et de bas-reliefs mythologiques, assez fades d'ailleurs, la salle de bains bâtie à l'entrée. La porte monumentale qui mène à ce jardin a reçu depuis peu des figures allégoriques et des inscriptions célébrant les succès de la dernière guerre. Une série de dates portant en regard l'indication des étapes successives de l'armée allemande présente comme une récapitulation sommaire de ses triomphes et de nos revers. L'ancien Palais, situé non loin de là, a servi, de 1806 à 181 3, de résidence au roi Jérôme et à cette cour hybride, semi-française, semi-germanique, toute peuplée de dignitaires
1. Voir à ce sujet le livre de M. L. Dussieux : les Artistes français à l'Étranger.
et d'hommes d'État improvisés, fantoches que faisait mouvoir à son gré la main du terrible maître qu'on sentait toujours dans la coulisse. Enfin, des fenêtres mêmes de ce palais on peut apercevoir, à l'horizon, les avenues du château de Wilhemshcehe que la captivité du neveu de l'ancien roi de Westphalie devait rendre si tristement célèbre. La France, on le voit, n'a pas à se glorifier beaucoup de tous ces souvenirs, sur lesquels d'ailleurs nous aurons encore à revenir à propos du musée.
Restée longtemps à l'écart, Cassel a pris dans ces dernières années l'extension à laquelle sa position au cœur de l'Allemagne et au croisement de nombreuses voies ferrées devait l'appeler, à raison de son importance stratégique et commerciale. C'est une ville en train de se transformer et une foule d'habitations neuves et pimpantes, entourées de jardins, lui font une riante ceinture, en prolongeant ses faubourgs fort avant dans la campagne, surtout du côté de Wilhemshcehe. Ce château, peu éloigné de Cassel et but favori de promenade pour ses habitants, est une assez lourde bâtisse entourée d'un beau parc dans lequel chaque dimanche les visiteurs se pressent à l'heure où les eaux jouent. Mais il faut se hâter pour jouir de ce spectacle qui dure peu, car les cascades multipliées à l'excès s'épuisent très rapidement. Malgré les temples, les grottes et les ruines factices d'un gothique douteux qui le déparent, ce lieu ne manque ni de beauté ni de grandeur, à cause des mouvements naturels du terrain et des plantations dont les côtes sont couronnées.
Outre sa galerie de peinture, Cassel possède une des plus importantes collections d'objets d'art de toute l'Allemagne. Le vaste bâtiment du a Muséum Fredericianum », élevé sous le landgrave Frédéric II (1769- 1779), renferme à la fois la bibliothèque, les collections scientifiques, des plâtres, et quelques statues antiques dans lesquelles, sous d'indignes restaurations, on peut reconnaître plusieurs ouvrages remarquables de l'art grec : un Adolescent se frottant d'huile, une Minerve, une Hygie, une des nombreuses reproductions du Doryphore de Polyclète mais dont le torse seul est antique, et surtout une tête de jeune homme ceint du bandeau que les athlètes mettaient pour la lutte.
Nous citerons encore, parmi les petits bronzes, une Victoire, d'un travail élégant et fin, œuvre d'un artiste grec, trouvée à Fossombrone, en Italie, et un réchaud décoré de masques bachiques1. Les collections d'objets du Moyen-Age et de la Renaissance, autrefois réunies dans ce même édifice, en ont été récemment distraites pour être transportées au nouveau musée.
C'est parmi ces richesses artistiques de toute nature amassées par les anciens princes de la Hesse, qu'après les victoires de l'empereur, Denon, en sa qualité de commissaire général du musée Napoléon, avait été chargé de choisir pour ce musée tout ce qu'il trouverait de plus précieux. La galerie de peinture avait eu surtout à souffrir de ces déprédations officielles. En présence des chefs-d'œuvre qui y étaient rassemblés, le fameux connaisseur, qui cependant s'était déjà maintes fois acquitté de semblables missions, confessait naïvement « n'avoir pas encore éprouvé un pareil embarras. Toutes les œuvres ici, ajoutait-il, sont des perles, de véritables bijoux. »
La galerie de Cassel était en effet justement célèbre. On manque de renseignements précis sur son origine et la pénurie des archives nous oblige à nous contenter des détails très sommaires que nous empruntons à un travail de MM. F. Muller et W. Bode, accompagné d'excellentes gravures à l'eau-forte, exécutées par Unger d'après les principaux tableaux2. C'est vers Tannée 1720 qu'il faut reporter les premiers achats faits pour le compte de Guillaume de Hesse, alors gouverneur de la Frise, par Philippe van Dyck à qui le prince avait laissé, pour les choix et pour les prix, une entière liberté. Ce premier fonds, qui comprenait surtout des tableaux hollandais, fut" rapporté à Cassel en 1730 et complété par des acquisitions successives qu'effectuaient des agents munis des pouvoirs les plus larges. On rapporte même que l'un d'eux, désireux de s'assurer la possession de trois panneaux du chevalier Van der Werff qu'on ne voulait point laisser enlever de la maison qui les renfermait, n'hésita pas à se rendre acquéreur de
1. Gravé dans Piranesi, Vasi e candelabri, I, 12. On publie chaque anne'e une e'dition du catalogue sommaire du « Muséum Fredericianum » [Leitfaden fur den Besuch der Sammlungen des Muséums \u Kassel); mais ce catalogue est tout à fait insuffisant.
2. Die Gallerie ^u Cassel, von F. Mûller et W. Bode; Leipzig, Seemann. 1872.
cette maison elle-même. Vers 1737, par suite de l'achat du cabinet de M. de Reuwer, d'Amsterdam, un grand nombre d'œuvres remarquables de l'école hollandaise entrèrent encore dans la collection qui se trouvait alors disséminée dans les divers châteaux des princes de Hesse , à Wilhemshœhe, Hanau, Hofgeismar, etc. Mais la plus grande partie était déjà réunie et convenablement installée à Cassel, dans leur galerie, quand en 1806, après la bataille d'Iéna, Denon vint faire pour le Louvre le choix des meilleurs ouvrages, en mettant préalablement