‹ Les musées d'AllemagneChapitre 14 sur 47 · ÉCOLE DE VENISE · texte numérisé non relu

ÉCOLE DE VENISE

La Pinacothèque ne possédant aucune œuvre de la primitive école vénitienne, celle qui comprend les trois Vivarini, les deux Murano, etc., il faut commencer la liste des Vénitiens par le fondateur de la seconde école.

Giovani Bellini (1426-1516) : il n'a qu'une Madone, entre saint Jean et saint Sébastien, qui étend sa main sur la tête du commettant. C'est une œuvre distinguée; mais l'arrangemement du sujet, ainsi qu'une certaine dureté de contours et de touche, indiquent clairement le premier style du maître , avant que l'influence de son élève Giorgion ait changé chez lui la manière de ses vieux modèles.

Giorgio Barbarelli 9 appelé le Giorgion (1477-151 1) : une élégante allégorie de la Vanité, et son propre portrait. Celui-ci est superbe. Giorgion a la tête large, forte, énergique ; la physionomie ouverte, noble, intelligente ; il n'est point joli , mais il est beau, et quand on voit cette excellente image d'un homme si richement doué , on se prend

à maudire la volage maîtresse dont l'infidélité, dit-on, tua ce grand artiste à la fleur de l'âge. Mort à trente-quatre ans, Giorgion avait ouvert uue voie nouvelle à toute son école, qui s'y jeta sur ses traces. Il influa sur son maître Bellini et sur son condisciple Titien ; il forma Sébastien del Piombo, Portenone, Palma, Lotto, Pâris Bordone et jusqu'à Michel Ange Garavage. Qu eût-il fait avec une vie complète?

Tiziano T 'ecelli, de Cadore (1477-1576): quoiqu'il ait au moins dix échantillons a la Pinacothèque, Titien n'y est pas complètement représenté ; en ce sens , au moins, que Munich ne possède aucune de ces grandes pages qui font la gloire de Venise, de Florence, de Madrid, et qui auraient soutenu dignement la lutte du grand coloriste italien contre le grand coloriste flamand, bien plus richement partagé. Mais, dans les tableaux de chevalet, et dans le portrait aussi, Munich ne doit rien envier aux autres capitales. Voici ce que Titien lui a laissé : une Madone adorée par saint François, saint Antoine, saint Jérôme, et devant laquelle peut s'agenouiller aussi le spectateur, car la Vierge est d'une beauté toute divine , et l'ouvrage entier de la plus merveilleuse couleur. — Une autre Madone , assise sur un fond de paysage au coucher du soleil. — Une charmante Sainte Famille, plus petite, mais plus belle,[où, par un mouvement plein de grâce, la Vierge et saint Joseph présentent TEnfant-Dieu au donateur agenouillé. — Un petit tableau de Jupiter et Antiope, charmant, quoiqu'il ait souffert. — Plusieurs portraits, entre autres celui de son ami Pierre VArétin, de Y amiral Grimani, de .Charlcs- Quinty déjà vieux, rappelant le grand portrait équestre de Madrid, et que Titien dès lors adû peindre lorsqu'il approchait de quatre-vingts ans; enfin celui d'un patricien de Venise, vêtu de fourrures, et celui d'un homme en noir, portant un livre dans la main ; tous aussi beaux, aussi excellents, aussi prodigieux que les meilleurs du palais Pitti.

Antonio Licinio y appelé du nom de sa ville natale il

Pordenone (1484-1540) : un Concert exécuté par plusieurs musiciens, réunion de portraits tout à fait dans le genre de son maître Giorgion, qui se plaisait également à traiter ce sujet.

Fra Sebastiano Luciano , appelé Sébastien del Piombo (1485-1547): un groupe de trois bienheureux : saint André, saint Nicolas, saint Jean-Baptiste ; grande composition puissante et noble, ou se montre le vigoureux clair-obscur de Giorgion, son premier maître, uni au sévère dessin de Michel- Ange, qui voulut, en achevant de former Sébastien del Piombo, susciter à Raphaël un redoutable rival. Il est à regretter qu'on ait placé trop haut cet unique échantillon des rares ouvrages du garde-sceau de la chancellerie romaine.

Paris Bordone (1500-1570) : un charmant portrait d'une dame remarquable par sa beauté, dont le visage, quoique en pleine lumière, est d'un modelé très-heureux. Ce portrait rappelle Titien, mais adouci, ou plutôt amolli. — Une Madone assise sous un berceau de vigne, adorée par la Madeleine et saint Roch. Est-il bien sûr qu'elle soit de Pâris Bordone ? Elle rappelle plutôt Palma le Vieux que le peintre du fameux Anneau de saint Marc.

Giam Battista Morone (1510-1578) : deux portraits, l'un d'une femme, l'autre d'un ecclésiastique, tous deux dans le beau sentiment vénitien.

Jacopo da Ponte, appelé du lieu de sa naissance il Bassano (1510-1592) : une Descente de Croix, une Vierge glorieuse, entre saint Antoine et saint Nicolas, et un Saint Jérôme dans le désert lui sont attribués à la Pinacothèque. N'est-ce pas une erreur, et ne faut-il pas rendre ces trois compositions à l'un de ses fils, Francesco ou Leandro da Ponte? Eux seuls de leur nombreuse famille ont peint des sujets sacrés dans un style sage et noble. Leur père, celui qu'on appelle par excellence le Bassan, n'a guère traité des scènes historiques qu'en petites proportions, et les a toujours entremêlées d'animaux qui sont les principaux per-

sonnages de ses compositions. Quand on a vu Y Entrée dam l'arche, YÉden , Y Orphée , les Vendeurs chassés du temple , et tous les tableaux qu'il a comme amoncelés dans le musée de Madrid, on ne peut le croire l'auteur des tableaux de Munich.

Jacopo Bobusli, appelé il Tintorctto (1512-1594) : sept toiles, ce qui est une part bien faible pour un maître si laborieux et si fécond. Encore ne se trouve-t-il dans ce nombre aucun ouvrage capable de rappeler, par une évidente analogie, le célèbre auteur du Miracle de saint Marc. Une petite Nativité, un Ecce Homo en figurines, et même une grande Madeleine chez Simon le Pharisien, essuyant les pieds du Sauveur, ne sont, malgré leur effet imposant, que des morceaux communs dans son œuvre, et de ceux qu'il faisait pendant ces fièvres de travail , d'où lui vint le nom de furioso. Le fils du teinturier, que Titien éloigna de son atelier par jalousie, se montre mieux et plus grand dans le portrait. Une composition magnifique réunit le sien propre et celui de son fils, qu'il. présente au doge ; et Munich possède encore, de la main de Tintoret, le précieux portrait du grand médecin flamand André Yésale, qui enseigna le premier l'anatomie humaine , et laissa le livre De corporis humani fabrica avant de partir pour la Terre-Sainte, où il alla mourir, jeune encore, chargé d'un crime imaginaire.

Paolo Caliari, ou Cagliari, de Vérone, appelé Paolo Yeronese (1530-1588) : on rencontre d'abord quatre pendants réunissant des figures allégoriques : Y Amour maternel, la Prudence et la Justice, la Foi et la Dévotion, la Force et la Tempérance, d'un dessin négligé et d'une couleur pâle ; mais bientôt Véronèse se montre tout entier, et l'on admire successivement, outre son portrait et celui d'une dame d'un énorme embonpoint, le Suicide de Cléopalre, vigoureuse académie de la plus belle expression, — h Repos en Êgypie, où la Vierge allaitant est servie par quelques anges qui cueillent des fruits autour d'elle, corn-

position d une touche un peu dure, mais forte et éclatante, — une Sainte Famille, vue jusqu'aux genoux, avec le portrait du commettant, belle, noble, d une couleur prodigieuse. Le saint Joseph, personnage négligé quelquefois et souvent accessoire, me parait, au contraire, la plus excellente figure du groupe, — enfin une petite Adoration des Mages, presque en figurines, mais d'un si grand style, et d'une si merveilleuse exécution, que Ton peut aussi bien lui donner le nom de chef-d'œuvre qu'aux Cènes les plus colossales. En le comparant par la pensée aux Noces de Cana et au Souper chez Lèvi, ce petit cadre montre Véronèse également habile dans les proportions les plus extrêmes, et c'est un mérite à noter près de tous ceux qui distinguent le plus savant des coloristes.

Lorenzo Lotto (mort en 1560): un Mariage de sainte Catherine, tableau très-finement touché, mais dur et ferme pour un Vénitien, et dans le style de son maître Bellini, plutôt que dans celui de Giorgion , dont il se fit plus tard l'imitateur.

Jacopo Palma, le Vieux (on ne sait ni l'époque de sa naissance, ni celle de sa mort *) : un Saint Jérôme écrivant près de son lion symbolique, figure que Ton croirait de Giorgion, tant elle est belle et forte. — Une Sainte Famille, qui réunit tous les parents de Joseph et de Marie, et dans laquelle le peintre a placé les portraits de sa propre famille. C'est ce que Rubens a fait plus tard en composant le tableau qui orne sa chapelle funéraire dans l'église Saint- Jacques, k Anvers; et l'on peut dire aussi de la prétendue Sainte Famille de Palma, que c'est un magnifique ouvrage, d'une composition ingénieuse et facile, d'une couleur excellente et d'un effet ravissant.

Jacopo Palma, le Jeune (1544-1628) : un Saint Sëbas-

1. Le livret place Tune en 1540. l'autre en 1588 ou 159G. Mais si Palma fût né ea 1540, comment (toujours d'après le livret) aurait-il étudié sous Bellini, mort en 1516? Et comment serait-il le père de

tien mourant, et deux Christs morts, l'un dans les bras de saint Jean, l'autre sur les genoux de Marie. C'est dans cette dernière composition que Palma le jeune s'approche le plus de ses deux illustres maîtres, son oncle et Tintorét.

Andréa Vicentino (1539-1614) : une Assemblée de souverains, l'empereur d'Allemagne, le roi de France, le roi d'Espagne, le doge de Venise, etc. ; au-dessus d'eux voltigent les figures allégoriques de la Justice, de la Modération, de la Bienfaisance, de toutes les vertus qui sont, comme chacun sait, compagnes inséparables de la couronne. On sent encore dans ce Congrès du Vicentino, qui fut élève de Palma le vieux, les traditions de la grande école vénitienne. Mais, après lui, je passe exprès sous silence quelques ouvrages du chevalier Liberi, de Tiepolo, de Tiarini, quoiqu'il ait un assez beau Tancrède dans la forêt enchantée, et d'autres encore, qui ne sont venus que dans la décadence, et je finis, après les compositions, par le tableau de genre.

Antonio Canale, appelé Canaletto (1697-1768) : le livret attribue à ce maître une Vue de Munich, par le côté du levant, d'une dimension très-grande, puisqu'elle dépasse sept pieds de largeur. Mais elle est certainement de l'autre Canaletto (Bernardo Belotto, mort en 1780) neveu du précédent, qui, sortant de Venise, est venu faire des Vues en Allemagne, en Pologne et jusqu'en Russie. De toutes façons, ce portrait de Munich, il y a cent ans, doit être d'autant plus précieux aux Bavarois, qu'ils peuvent ainsi montrer fièrement tout ce qu'a depuis lors gagné leur capitale en étendue, en richesse et en beauté.

Palma le jeune, né en 1544, que ce même livret fait son fils, mais qui n'était que son neveu? Les Allemands commettent donc aussi (ta étourderies?

Page 1