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ÉCOLE DE BOLOGNE

Il faut distinguer deux époques diff4rentes dans l'histoire de l'école bolonaise, sa création par l'orfèvre Francesco Francia, sa rénovation par les Carrache. Cette seconde phase fut comme une rénovation de l'art tout entier, après une première décadence. L'exemple mal compris de Michel-Ange avait jeté les uns dans l'abus de la force, dans la grimace et la contorsion ; l'exemple attrayant des Vénitiens avait jeté les autres dans le culte exclusif de la couleur, dans le travail facile, expéditif. Le règne du cavalier d'Arpinu (le Josépin) allait conduire au règne du cavalier Bernini; partout l'afféterie, la recherche maniérée , remplaçaient la grandeur simple et vraie , et Ton pouvait déjà dire, comme Horace Walpole, en comparant les naïfs essais des vieux maîtres de la renaissance aux prétentieuses inanités des successeurs de Raphaël et de Titien : « Le mauvais goût qui précède le bon goût est préférable au mauvais goût qui lui succède. » Le Bolonais Ludovic Carrache entreprit une réforme, et, avec l'aide de ses cousins Augustin et Annibal, il eut le bonheur de l'accomplir. Admirateur passionné de Raphaël et de Corrége, après avoir broyé les couleurs de Tintoret à Venise, il essaya de réunir et de combiner, dans un heureux compromis, la correction du dessin, la noblesse du style et la puissance du clair-obscur. Donnant l'exemple de ce système, les Carrache fondèrent, avec l'académie degV Incomminati, une école florissante, d'où sortirent, entre autres disciples, Dominiquin, Guide, Albane et Guerchin.

Indiquons, après ce court préambule, les principales œuvres des Bolonais à la Pinacothèque.

Francesco Raibolini, appelé Franz ia (1450-1517) : une grande Madone agenouillée, adorant le saint Bambino cou-

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ché dans les roses; — une autre Madone, en demi-grandeur, tenant son divin fils debout sur une table que couvre un tapis tissé d'or. La première, au-dessus de laquelle se lit en lettres d'or la signature Francia Aurifex fecit, est une composition magnifique, capitale, et la seconde se recommande par une grâce exquise. Dans ces deux ouvrages réunis, on trouve pleinement le grand et modeste artiste, qui, d'abord orfèvre, puis peintre à quarante ans, signait Aurifex ses tableaux, et Pictor ses pièces d'argenterie; qui, le premier, fit de Bologne une intermédiaire entre Rome et Venise, en réunissant la forme et la couleur. C'est ce qu'a dit Raphaël lui-même, lorsque, dans une lettre datée de 1508, il compare Francia tout à la fois à son maître Pérugin et au Vénitien Bellini. Devant les œuvres excellentes de cet illustre devancier desCarrache, on comprend l'estime que lui portait Raphaël, son jeune ami, qui consulta maintes fois le vieil orfèvre-peintre, et qui le priait, sans feinte modestie, lorsqu'il envoya sa Sainte Cécile à Bologne, d'en corriger les défauts.

Innocente Francucci, appelé Innocent d' Immola (1480- 1550) : la Vierge glorieuse, apparaissant, au milieu d'un chœur d'anges, à saint Géminien, à saint François d'Assise, à la Madeleine et à saurte Claire. Dans l'angle droit se trouve aussi le commettant du tableau. C'est une vaste et précieuse composition, du style le plus noble, de l'exécution la plus délicate, où Ton reconnaît le digne élève de Francia, s élevant encore par l'imitation de Raphaël.

Lodovico Carracci (1555-1619) : une Mise au tombeau, une Vision de saint François d'Assise le séraphique, un autre Saint François accompagné de l'ange, un troisième Saint François méditant , de petites proportions, tableaux distingués d'un maître qui fut, il me semble, encore plus grand par son rôle que par ses ouvrages, par ses préceptes que par ses exemples. Dans l'atelier de Fontana, ses camarades l'avaient appelé le Bœuf, à cause de son application constante; comme notre Bossuet, qui fut aussi nommé

Bos suetus aratro par ses camarades du collège de Dijon. Ce bœuf devint l'aigle de Meaux. Bossuet et Carrache prouvent donc doublement la justesse de la définition que Buffon donnait du génie : « C'est une grande puissance d'attention. »

Agostino Carracci (1558-1602) : un Saint François stigmatisé, bel échantillon de cet artiste éminent , érudit, qui fut d'abord orfèvre, puis graveur, et qui, peintre enfin, et peintre professeur, fut enlevé par une mort précoce presque aux débuts de sa nouvelle carrière.

Annibale Carracci (1560-1609) : le Massacre des Innocents, de proportions plus grandes que nature ; — Suzanne au bain; — les deux amours Êros et Ânieros 9 combattant devant Vénus qui tient, en riant, une palme pour le vainqueur ; — le portrait du peintre ; — puis, en proportions trèspetites, un Ecce Homo peint sur marbre dans un cadre rond, — et un Christ mort pleuré par les saintes femmes. Ce dernier ouvrage, qui n'a pas un pied carré, me paraît le plus beau, le plus fort, le plus vraiment grand de tous ceux qu'a laissés à Munich le plus fécond et le plus célèbre des Carrache. Il confirme l'opinion que donne la vue des fameuses lunettes du palais Doria, ou du petit CJirist apparaissant à saint Pierre de la National-Gallery : c'est qu'Annibal, qui a travaillé dans toutes les dimensions, depuis la figure colossale jusqu'à la figurine, a surtout excellé dans ce dernier genre, où l'a fréquemment suivi son élève Dominiquin.

Guido Reni (1575-1642) : dans Guide, s'il n'y a pas deux hommes en un, il y a du moins deux manières en un même style; l'une, énergique, colorée, allant quelquefois jusqu'à la vigueur espagnole ; l'autre, douce, pâle, délavée, descendant quelquefois jusqu'à la fadeur et la platitude. Ces deux manières sont à Munich. Dans la première, un Saint Jérôme lisant, un Apollon êcorchant Marsyas, un Saint Jean l'Êvangèliste en demi-grandeur; dans la seconde, une grande Assomption de la Vierge. Cette composition, la plus im-

portante de Guide à la Pinacothèque, celle oii il a mis le plus de grâce et de délicatesse, est peinte sursoie, comme le Pallium du musée de Bologne, dont elle rappelle lo ton pâle et argenté.

Giacomo Cavedone (1577-1660) : le Christ mort pleuré par un ange, bel et noble échantillon de cet élève distingué des Carrache.

Francesco Albani (1578-1660) : il est aussi représenté dans ses deux genres, celui de la peinture religieuse, qu'il a le moins employé, celui de la peinture mythologique, qui Ta principalement rendu célèbre. La Sainte Ursule k mi-corps est un faible échantillon du premier genre dont les meilleures œuvres sont restées à Bologne. Au contraire, la Yénus endormie guettée par Mars, et la Vénus couchée, vers laquelle PAmour conduit Adopis, entourées Tune et l'autre d'un vaste et riant paysage, sont deux pages charmantes, capitales, du maître gracieux qu'on a nommé YAmcréon de la peinture et le Peintre des Amours.

Domenico Zampieri, appelé il Dominichino (1581- 1641) : Sans avoir deux manières, deux touches, comme Guide, ou deux genres de sujets, comme Albane, Domiuiquin emploie du moins, comme Annibal Carrache, les extrêmes dimensions, et même on peut distinguer, dans son œuvre, des tableaux d'histoire proprement dits et des paysages historiques, dont il a peut-être donné le modèle à notre Poussin. Munich représente sous tous ces aspects l'illustre fils du cordonnier de Bologne. La Suzanne au bain, surprise par les vieillards, est une vaste composition, pleine de mouvement, de chaleur, d'expression et.de vie, où Dominiquin déploie autant de talent d'arrangement que dans les fresques de Sainte-Cécile, autant de correction et d'éclat que dans le Martyre de sainte Agnès ou le Meurtre de saint Pierre de Vérone. Je ne nomme ni la Notre-Dame du Rosaire qui est à Bologne, ni moins encore la Dernière communion de saint Jérôme qui est au Vatican, parce que ces deux pages immortelles n'ont pas de

comparaison dans le reste de son œuvre. V Hercule filant près d'Omphale, dont les compagnes le tournent en dérision, et Y Hercule furieux tuant sa femme Mégare et ses enfants, égalent la Suzanne au bain pour la puissance des effets comme pour la science de la composition. Il serait intéressant d'opposer cet Hercule aux pieds d'Omphale à celui de Rubens, qui est à l'Académie de Madrid. On verrait avec quelle adresse et quel bonheur l'Italien a sauvé ce sujet scabreux du défaut où le Flamand est pleinement .tombé ; il a su le maintenir très-loin du grotesque et de l'ignoble. — Un magnifique Saint Jérôme, qui écrit sous la dictée de l'ange, nous montre ensuite Dominiquin arrivant, sans descendre, à la fine peinture sur cuivre, et son Enlèvement d'Europe est un excellent paysage historique.

Giovanni Lonfranco (1581-1647) : une Agar dans le désert y faite sans doute pour un point de vue très-élevé, car elle est de dimension colossale, comme les fresques d'église, la plus habituelle occupation de Lanfanc, — un Christ priant sur la montagne des Oliviers, qui est au contraire en figurines, et très-finement touché.

Giovanni Francesco Êarbieri, de Gento, appelé le louche, il Guercino (1590-1666) : disciple des Carrache, mais seulement par l'étude des œuvres de leur école, Guerchin na pas à Munich une place digne de lui, près de Guide et de Dominiquin. — Une Madone vue jusqu'aux genoux, une noble figure de Sauveur, et le Christ couronné d'épines, d'une vigueur admirable, ne font pas assez d'honneur au célèbre auteur de Sainte Pétronille, au prodigieux coloriste qui fut nommé par ses contemporains le Magicien de la peinture.

Guido Canlassi, appelé Cagnacci (1601-1681) : une Madeleine repentante et une Assomption de la Madeleine ; la première rappelle, par sa pose, la ravissante petite Madeleine de Corrége; toutes deux sont dignes du principal héritier de Guide.

Simone Cantarini, de Pesaro, appelé il Pesarese (1612- 1648) : un Noli me tangere, un Saint Thomas et une Sainte Cécile, productions distinguées d'un autre élève de Guide, mort trop jeune pour avoir pu s'élever jusqu'au niveau de son maître.

Francesco Moîa (1612 ou 1621-1668) : une Madeleine repentante et une Agar chassée par Abraham, tableaux où les figures sont de grandeur naturelle, ce qui distingue clairement ce peintre d'un autre Mola (Giam-Battista), élève d'Albane, qui laissa descendre aux puériles finesses de la petite peinture l'école rapidement dégénérée des Carrache, comme Carlo Dolci la grande école florentine.

Carlo Cignani (1628-1719) : une Assomption, si vaste et de figures si colossales, qu'elle n'a guère moins de vingt pieds carrés. De telles dimensions surprendraient plus encore dans une œuvre de cet autre élève d'Albane, si l'on ne savait qu'elle lui fut commandée par l'électeur Jean- Guillaume pour remplacer, dans l'église des jésuites à Neubourg, le grand Jugement dernier de Rubens. Cette Assomption, terminée, fut trouvée digne de rester dans la galerie de l'électeur, près du tableau dont elle devait occuper la place. C'est, en effet, l'un des plus beaux ouvrages d'une époque de décadence universelle en Italie.

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