SALLE DES ÉGINÈTES
C'est dans cette salle, ornée avec luxe et bon goût, que se conserve le plus précieux trésor de la Glyptothèque, les marbres d'Égine. Rien dans le Nord du continent d'Europe ne peut leur disputer le premier rang parmi les saintes reliques de l'art ancien. Ils égalent presque les marbres du Parthénon, et s'ils n'atteignent point, pour la perfection du travail, la beauté des formes, la sublimité de l'expression, «t la hauteur des grands chefs-d'œuvre restés à Rome, à Florence, à Paris, à Londres, ils ne leur cèdent pas du moins en importance et en valeur historique.
Dans un voyage fait en Grèce pendant l'année 1811, MM. de Haller, Gockerell, Forster et Linkh, en mesurant
l'élévation d'un vieux temple de File d'Egine, qu'on suppose consacré k Jupiter-Panhellénien, trouvèrent presque k la surface du sol une grande quantité de fragments sculptés, entre autres dix-sept statues k peu près complètes. Ce riche butin, légitimement acquis, fut acheté Tannée suivante, k Rome, par le prince royal de Bavière, depuis roi ; il confia la restauration des statues au célèbre sculpteur danois Thorwaldscn, qui s'acquitta de. cette tâche délicate avec autant de bonheur que d'habileté. Apportés k Munich, les marbres d'Égine excitèrent une vive et générale curiosité- L'érudition allemande s'empara d une si heureuse proie, et l'on éleva sur ces fragiles débris de vastes systèmes d'histoire et d'esthétique. L'illustre philosophe Schelling, le savant archéologue Otf'ried Mùller, MM. Wagner, Hirt, Thiersch, Schorn, ont donné diverses explications des marbres d'Égine, et en France, récemment, M. Hippolyte Fortoul a non-seulement résumé et commenté les opinions des savants d'Allemagne, mais, k leur exemple, il s'est élevé luimême k une nouvelle théorie de l'art grec où nous n'avons pas ici mission de le suivre. Il nous suffit de resserrer en quelques lignes les indications préliminaires que peut désirer un voyageur.
La petite île d'Égine, placée entre Athènes, Argos et Corinthe, fut célèbre k différents titres dans l'histoire de l'ancienne Grèce. C'est sur Égine que régna le Nuina des Grecs, Eaque,'jiuquel la vénération publique fit un des trois juges infernaux, après en avoir fait un fils de Jupiter. A sa prière, les fourmis s'étaient changés en homme pour repeupler l'île après les ravages de la peste. Ses descendants, connus sous le nom d'Éacides, forment une longue race de héros, où l'on trouve Pélée, Télamon, Achille, Néoptolème, Ajax, Patrocle, et qui s'étend jusqu'k Miltiade et à son fils Oimon. Les marins d'Egine étaient les rivaux de ceux d'Athènes, qu'ils avaient devancés dans l'art nautique; ils se signalèrent tellement k Salamine, qu'après la victoire, et pour récompense de leurs services, les Grecs convinrent
de faire à L'gine le partage du butin. Enfin ses athlètes n'avaient pas moins de renommée que ses marins, et souvent le nom d'Égine retentit victorieux dans les grands jeux de Corinthe et d'Olympie. Mais plus encore comme artistes que comme lutteurs ou matelots, les Éginètes se rendirent fameux parmi tous les peuples de la Grèce. C'est par eux que Phidon, l'un des Héraclides, qu'on croit l'inventeur de la monnaie, fit frapper les' premières pièces de métal, et l'école plaslique d'Égine est plus vieille que celle de Sicyone, car Smilis, fils d'Euclès, le premier de ses maîtres, d'après Pausanias et Winckelmann, était contemporain de l'Athénien Dédale *. Smilis aurait donc aussi, dans l'extrême origine de l'art, animé par la formation des membres ces informes blocs de bois qui avaient jusqu'alors représenté les dieux. On compte successivement après lui Callon, Iphion, Simon, Anaxagoras, Onatas *, Glaucias, d'autres encore, et Myron enfin, qui brille entre Phidias et Polyclète, tous d'Egine, et conservant jusqu'au milieu du grand siècle de Périclès un style particulier qui portait le nom de leur patrie.
Ornements du principal édifice d'Égine, que les uns ont cru le temple de Minerve cité par Hérodote, que d'autres ont reconnu pour le Panhellénion, ou temple de Jupiter- Panhellénien, les dix-sept statues de 'Munich sont le plus précieux débris de l'art éginétique. Pour en faire comprendre la destination, le placement, le sens, on a figuré en relief, dans le tympan de la voûte de leur salle, un des fron-
1. « On donnait anciennement le nom de Dédales à toutes les statues en bois. On les appelait ainsi, à ce que je crois, même avant que Dédale, fils de Palamaon, fût né à Athènes. Je pense même qu'il n'avait pas reçu ce nom en naissant, mais que c'était un surnom qu'on lui avait donné plus tard, à cause de son habileté à faire des statues en bois. » (Pausanias, Béotie, chap. m.)
2. C'est Onatas, fils de Micon d'Égine , qui est l'auteur de l'Hercule en bronze offert par les Thasiens au temple d'Olympie, et des statues offertes par les Achéens, des neuf héros grecs qui avaient répondu au défi d'Hector. (Voir Pausanias, Élide, chap. xxv.)
tons du temple qui ont dû les contenir; puis, au bas de ce fronton simulé, sur des stylobates, on les a rangées, avec un peu plus d'espace, dans Tordre qu'elles avaient occupé. Clair aux yeux, cet arrangement ne Test pas moins à l'esprit, qui saisit aisément l'ensemble et le détail des groupes. M. Gockerell avait déjà, guidé par un passage de Pline, reconstitué avec les quatorze personnages du célèbre groupe de Niobé le fronton du temple d'Apollon-Sosien; il ne lui a pas été difficile de reconstituer avec les dix-sept statues d'Égine les deux frontons, antérieur et postérieur, du temple de Jupiter. D'après lui, cinq figures composeraient le dernier, appelé fronton oriental, dix figures le premier, appelé fronton occidental, et au sommet de l'angle de celui-ci, deux figurines seraient placées en ornement extérieur. Cette opinion est si bien justifiée par la vue des objets, elle porte un tel caractère de vraisemblance, qu'on peut l'adopter sans crainte et sanç scrupule.
Mais, ainsi rangées, que représentent ces dix-sept statues? ici, nous entrons dans le champ sans limites, dans le procès sans juges des conjectures et des suppositions. Ce sont évidemment des combats, des victoires, dont le petit' peuple éginète gardait un souvenir monumental. Sur ce point, nul dissentiment possible; mais ces victoires sontelles, comme le veut M. Otfried Mùller, celles que les Grecs remportèrent sur les Perses, à Marathon, à Platée, à Salamine? ou faut-il, 'comme le veut M. Hirt, remonter jusqu'aux temps héroïques, et demander l'explication de ces marbres à des guerres plus anciennes de l'Europe contre l'Asie, aux guerres des Hellènes contre les Troyens? Ce dernier avis a prévalu, et il semble, en effet, le plus acceptable par des motifs tirés de la chronologie, comme nous le verrons tout à l'heure. On suppose donc, au moins jusqu'à preuve contraire, que les cinq figures composant le fronton oriental ou postérieur représentaient le combat d'Hercule et de Télamon contre Laomédon, roi des Troyens. Hercule serait la statue du sagittaire agenouillé,
décochant une flèche, qui porte une espèce de cuirasse en cuir, et pour casque une tête de lion. Télamon serait le guerrier attaquant, debout et nu, portant le casque et le bouclier. Le roi Laomédon serait le guerrier renversé, et que son bouclier soutient encore. Il est également nu et porte un casque avec de longues courroies pour couvrir les joues et une pointe en fer étendue jusqu'à l'extrémité du nez pour le garantir. On n'a point donné de noms historiques à un guerrier penché en avant comme s'il venait secourir un blessé, ni à un autre guerrier renversé sur le dos, dans le creux de son bouclier, et qui semble encore combattre de la main. C'est le hasard qui a fait découvrir la pose singulière de cette dernière figure, la plus belle du groupe avec celle qu'on nomme Laomédon.
L'explication du fronton oriental est, comme on voit, fort arbitraire. Celle du fronton occidental ou antérieur est plus plausible, et s'accepte plus volontiers. On croit voir, dans les dix figures du groupe principal, l'un des plus célèbres épisodes de Y Iliade, le combat des Grecs et des Troyens autour du corps de Patrocle. Minerve, placée au centre et de face, semble, à la direction de ses pieds et de son javelot, prendre parti pour les Grecs contre les Troyens. Elle porte le péplum et le chiton, dont les bords étaient peints en rouge, le casque, qui était peint en bleu, le bouclier argolique, et, sur la poitrine, l'égide, où s'attachaient probablement une Méduse et des serpents en bronze. Patrocle est tombé par terre, s'appuyant sur la main droite. Ajax, fils de Télamon, le protège en lançant le javelot; il est suivi de Teucer, portant la courte cuirasse des archers, et d'Ajax, fils d'Oïlée, qui lève des deux mains le bouclier et le javelot. La figure d'un guerrier blessé, qui tâche d'arracher un fer de sa poitrine, complète le côté des Grecs, à la droite de Minerve. A sa gauche, sont rangés Hector, portant à son casque une visière fermée ; Paris, en sagittaire agenouillé, coiffé d'un haut bonnet phrygien et couvert jusqu'aux pieds d'une étroite cotte de mailles peinte
en losanges; Énée, agenouillé de même, mais tenant un glaive à la main ; enfin un Troyen blessé à la cuisse, et tombé par terre. Une cinquième figure, non retrouvée, devait compléter du côté des Troyens le groupe total, qui avait la haute Minerve au centre du fronton triangulaire, et les guerriers abattus dans les angles extrêmes.
Les figurines, que M. Gockerell place extérieurement au-dessus du fronton, sont deux petites déesses toutes semblables, sauf que leurs robes à longs plis qu'elles relèvent d'une main, sont drapées pour qu elles se fassent pendant lune à l'autre. On les a nommées Damia et Auxesia, dans la supposilion que ce sont les statues des déesses d'Épidaure que les Eginètes enlevèrent à cette ville, et que les Athéniens voulurent en vain leur reprendre. L'histoire toute légendaire de ces déesses est racontée par Hérodote et par Pausanias. Enfin, deux griffons aux ailes déployées et peintes devaient être assis face à face sur les coins des frontons. Le seul qu'on ait retrouvé est sur une table de marbre blanc, près du chapiteau de Tune des colonnes du temple , et ces deux débris principaux sont entourés d'au moins quatre-vingts fragments de statues, dont la plupart, une Minerve entre autres, devaient appartenir au fronton oriental, réduit à cinq figures entières.
Les quinze statues conservées, dont nous venons d'indiquer le placement et la pose , sont de grandeur diverse, mais, sauf Minerve, atteignent rarement la taille moyenne d'un homme. Elles sont toutes en marbre de Paros, trèsreconnaissable au grain comme à la couleur, et travaillées avec un soin et une finesse qui vont jusqu'à rendre dans le nu les rugosités de la peau, mais cependant avec le ciseau seul et sans l'aide d'aucun poliment. Deux caractères très-apparents frappent au premier coup-d'œil dans ces statues : les corps et les membres, où se voit ce beau travail du ciseau, présentent un mouvement trèsactif, une espèce d'agitation convulsive. Les attitudes sont violentes, et comme emphatiques ; les contours se forment
d'angles saillants. Ce sont les caractères du premier grand style qui commence à Dédale 1 , et que suivirent les deux célèbres Éginètes Càllon et Myron, du style que Winckelmann appelle sublime, et Pline carré ou angulaire , qui précéda le style adopté de Phidias à Praxitèle, celui de la beauté calme et tranquille. Les têtes, au contraire, formant un ovale oblong terminé en pointe,comme dans les anciennes figures étrusques, ne sont que de grossières ébauches semblables aux masques de terre cuite qu'on achevait avec des couleurs. Leurs yeux obliques, leur nez légèrement retroussé, leur menton saillant, n'accusent aucunement le type que, depuis Phidias, on appelle type grec. Enfin nulle expression n'anime leurs traits inachevés, si ce n'est un rire imbécile qui fait grimacer toutes les bouches, celles des mourants comme celles des vainqueurs. En voyant les corps si beaux et si parfaits, l'on ne peut supposer que les têtes soient demeurées informes par impuissance de mieux faire. La volonté de l'artiste se montre dans le contraste, et c'est de cette volonté qu'il faut chercher l'explication. Le seul moyen de la découvrir, c'est de fixer d'abord l'époque où furent sculptées ces statues à double caractère , ou bien, ce qui revient au même, l'époque où fut construit le temple qui les portait.
Cette question a reçu des réponses si diverses que les uns ont vu dans le temple d'Égine, dorique de style, puisque les habitants étaient Doriens de race, une construction des temps fabuleux d'Eaque, et les autres un monument du temps de la perfection des arts sous Périclès. Ces dates extrêmes semblent également fausses. On peut placer l'érection du temple d'Égine à une époque intermédiaire, immédiatement après la seconde guerre médique et la victoire de Salamine, dont le butin fut partagé dans
1. « Les ouvrages de Dédale offrent tous à la vue quelque chose d'extraordinaire , mais tous aussi je ne sais quoi de divin. » (Pausanias, Corinthie, chap. iv.)
cette île. Le nom de Panhellénion indique clairement la confraternité des Grecs réunis un moment contre l'ennemi commun, et oubliant devant ce grand danger leurs querelles intestines. La présence de Minerve sur les frontons est une preuve non moins manifeste. Jusque-là rivaux jaloux des Athéniens dans la navigation commerciale, et toujours ligués contre eux avec Sparte, puis, bientôt après, envahis par eux et chassés de leur île, les Éginètes ne pouvaient qu'à cette seule époque de confraternité dresser sur leur temple la déesse d'Athènes. Cette date acceptée . ferait rejeter l'hypothèse de M. Mùller, qui croit voir dans les deux groupes des combats contre les Perses ; car jamais les Grecs n'ont mis dans leurs temples des événements contemporains, et elle donnerait une nouvelle probabilité à l'opinion qui a prévalu.
Quoi qu'il en soit du sujet des groupes, il parait avéré que le Panhellénion a précédé le Parthénon de quarante à cinquante ans, et que les marbres d'Egine sont d'un demisiècle les aînés des chefs-d'œuvre de Phidias. Alors leur double caractère s'explique aisément, surtout si l'on admet l'opinion de Winckelmann, que « les artistes de cette île conservèrent l'ancien style plus longtemps que les autres.» Tant que les premiers sculpteurs se bornèrent à dresser sur l'autel les images des dieux , ils restèrent dans le style hiératique, dans les types conventionnels, immuables, qu'ils avaient hérités des Egyptiens. C'est en sculptant les images des athlètes pour la place publique qu'ils animèrent les membres, qu'ils cherchèrent la force et la beauté. Il y eut nécessairement une sorte de lutte et de mélange forcé entre ces deux styles, comme, aux débuts de la Renaissance, on voit, dans certaines peintures italiennes, l'alliance des types byzantins avec le mouvement et l'expression. Œuvres aussi d'une époque intermédiaire entre le temps du dogme et le temps de l'art, les statues d'Égine tiendraient encore au dogme par l'immobilité du visage; tandis qu elles entreraient déjà dans l'art par le mouve-
ment des membres. Les héros grecs et troyens seraient dieux par la tête et athlètes par le corps. Telle est, sur ces fameux et singuliers marbres d'Égine, l'explication qui me paraît la plus simple, la plus satisfaisante et la plus complète.