LE MUSÉE DU BELVÉDÈRE
La plus considérable des villes de l'Allemagne est aussi Tune des plus anciennes. Vienne pourrait faire remonter 'son origine aux Romains, et ses privilèges municipaux aux franchises de l'antique cité, car ce fut sur son emplacement qu'après la conquête de la Pannonie, Auguste établit une colonie militaire (Fiaviana Castra, puis Vindobo na). Et certes le vainqueur d'Actium, celui qui pouvait dire :
Je suis maître de moi comme de l'univers,
ne prévoyait guère que, par les retours des choses d'icibas, sur ce poste avancé de son empire immense, sur cette sauvage frontière du monde connu, s'élèverait un autre empire qui dominerait l'orgueilleuse Italie. Toutefois, ce n'est pas avant le moyen âge que Vienne prend une véritable importance. Devenue ville sous le marquis d'Autriche Henri I ep , au milieu du xir 3 siècle ; entourée de murailles, cinquante ans après, par Léopold VIII, et déclarée ville impériale par Frédéric II, en 1237, elle fut prise, en 1277, par Rodolphe de Habsbourg, à qui cette conquête assura le trône des Hohenstaufen. Vienne devint dès lors le siège de l'empire, et grandit avec lui sous les
successeurs de Rodolphe. Deux fois elle fut, pour l'Europe entière, un boulevard contre les Turcs, maîtres des villes de Constantin et d'Adrien, et qui versaient de nouveau sur l'Europe le courant de l'Asie. En 1529, elle repoussa Soliman II ; mais, en 1683, elle ne fut sauvée que par les Polonais de Jean Sobieski ; et cependant, moins d'un siècle après, l'ingrate Autriche, sous Marie-Thérèse, partageait avec la Prusse et la Russie les iniques dépouilles de la Pologne démembrée. Enfin, au congrès de 1815, Vienne s'est largement vengée d'avoir été deux fois occupée par les Français.
L'histoire de Vienne explique sa singulière conformation. Place de guerre, entourée de hauts, bastions comme on en faisait avant le système de Vauban, elle n'a pu s'étendre de proche en proche, à la manière de Paris et de Londres, pour loger sa population croissante. C'est au delà de son enceinte bastionnée , au delà de ses larges glacis, que se sont élevés les trente-quatre faubourgs qui l'entourent de leur populeuse ceinture, comme l'anneau de Saturne entoure le corps de la planète. Les remparts, aujourd'hui désarmés, n'étaient plus dès longtemps qu'une promenade circulaire, et les glacis, que cessent de menacer des canons dans leurs embrasures, étaient déjà convertis en vertes prairies coupées par des allées d'arbres. On commence maintenant (1858) à renverser les vieux remparts pour combler les fossés avec leurs débris , et mettre ainsi de plein-pied la ville antique et les faubourgs modernes. Quant à ces faubourgs, que rien ne gêne et ne resserre, ils s'étendent au loin dans les campagnes; et pardelà le Danube, qui envoie l'un de ses bras nombreux laver les vieilles* murailles qu'ont franchies, au levant, Mathias Gorvin, à l'Occident, Napoléon. La population totale de Vienne est d'environ 500 000 âmes; il n'y en a guère plus de 50 000 dans la ville centrale. Cette disposition offre d'autres avantages qu'un charmant coup d'œil. D'abord, elle assainit cette grande agglomération d'hoin-
mes en la coupant par de vastes intervalles où peut courir librement, non pas l'air, ce mot n'a pas de sens à Vienne, mais le vent, qui souffle tempêtueusement toute Tannée sur la ville impériale, et qui en est le fléau, par sa violence comme par les brusqujes variations qu'il cause dans l'atmosphère ; puis elle lui donne une propreté rare, un ordre facile à conserver. Tous les magasins, toutes les fabriques , tous les ateliers qui occupent les hommes de travail, sont relégués dans les faubourgs, où l'espace est plus grand, l'existence moins chère. La ville appartient aux hommes de loisir. A peine compte-t-elle douze cents maisons, numérotées en une seule série, et ce petit nombre fait assez voir que ce sont des hôtels de grands seigneurs, ou tout au moins des demeures de la bourgeoisie. Les boutiques mêmes, dans les quartiers de commerce, n'offrent guère que des objets de luxe. Vienne est une ville aristocratique par excellence, vraie image de l'empire dont elle est la capitale, qui s'enferme encore et se complaît dans les lois et les mœurs de la féodalité. Il y a des rues entières où l'on voit, sous chaque balcon, des écussons armoriés, et, sous chaque porte, des concierges accoutrés comme nos suisses d'églises, qui semblent témoigner, par l'antiquité de leurs livrées bizarres, du nombre de quartiers que réunissent les nobles maîtres de céans.
Cependant Vienne a bien peu d'édifices remarquables et dignes de la métropole d'un grand empire, dont le chef, se disant héritier de Gharlemagne, réunit sous son sceptre vingt peuples différents et trente-cinq millions d âmes. Le palais impérial, nommé le Bourg, est un amas confus de constructions de tous les âges, si dénué de style, de forme et d'ensemble, qu'il est impossible d'apercevoir seulement l'endroit où il commence et l'endroit où il finit. Les théâtres feraient honte aux plus petites bourgades de l'Italie qui en auraient de semblables ; les couvents ne sont que de grands logis, et la plupart des églises manquent absolument de caractère, de grandeur, presque d'ornements. Au
milieu de cet assemblage de maisons, toutes en briques revêtues de plâtre , qui composent la ville, un seul édifice s élève, digne du nom de monument; c'est la vieille cathédrale, bâtie sous l'invocation de saint Étienne,. avant Rodolphe de Habsbourg, qui est enterré dans la grande chapelle, à gauche du chœur. Cette église est assurément l'une des plus belles œuvres de l'art appelé gothique. Construite en pierres taillées que le temps a noircies, elle porte au-dessus de ses nefs élancées et de ses robustes pilastres, une haute tour pointue, assez semblable à la flèche dentelée de Strasbourg. Forte et massive au dehors, elle 4 offre au dedans le plus grand caractère du temple chrétien ; elle est vaste, élevée, d'un aspect imposant et religieux, que relève encore la teinte sombre de ses vieilles murailles et l'obscurité de son enceinte faiblement éclairée par d'antiques vitraux. Ce magnifique monument du moyen âge, que les Viennois chérissent et révèrent comme la plus noble image de la patrie, est malheureusement déparé, à l'extérieur, par un toit ridicule en tuiles coloriées, à l'intérieur, par de modernes chapelles dont les oripeaux de mauvais goût; font un affligeant contraste avec les vieilles sculptures de pierre et de bois, qui, seules, peuvent donner à la cathédrale des ornements du même style, parce qu'ils sont du même âge.
C'est hors de Vienne qu'il faut chercher le peu d'édifices de date plus récente qui méritent l'attention du voyageur. Saint-Charles, église très-vantée, est un temple italien, un petit Saint-Pierre de Rome dont la coupole ne manque ni de hardiesse ni de grâce, mais dont la façade, déjàmaigre et mesquine, est encore écrasée par deux lourdes colonnes en briques blanchies, dressées aux angles du fronton, où des bas-reliefs en spirale représentent toute l'histoire de saint Charles Borromée. Les familles princières, c'est-àdire qui furent souveraines anciennement, et qui ont conservé du moins la propriété des terres qu'elles n'appellent plus leurs États, ont dans les faubourgs des palais d e*é.
Quant à l'empereur, ses principales résidences pendant la belle saison sont Laxenburg et Schœnbrunn. La première, éloignée de quelques lieues, est célèbre par son vaste et magnifique parc à l'anglaise, mais le séjour en est, dit-on, malsain. La seconde, presque aux portes de Vienne, et que la cour habite de préférence, est un grand château de petite architecture, à qui ses volets peints en vert sur des murs badigeonnés en jaune donnent plutôt l'apparence d'une auberge que d'un palais. C'est lk qu'est mort le fils de Napoléon, dans la chambre même où coucha son père pendant les deux occupations de Vienne, après Austerlitz et après Wagram. Les jardins, évidente imitation du parc de Versailles, sont presque aussi somptueux que ceux du grand roi. Ils se terminent, en face du château, par uii large amphithéâtre de verdure, que couronnent les arcades d'un portique ouvert. Schœnbrunn contient aussi le Jardin des plantes de Vienne, c'est-à-dire une nombreuse ménagerie d'animaux étrangers vivants, depuis l'éléphant d'Asie jusqu'au perroquet du Brésil, dont les maisonnettes et les jardinets sont rangés circulai rement autour d'un pavillon central, — et un jardin botanique, complété par plusieurs belles et vastes serres où croissent les plantes des chaudes latitudes. C'est à Vienne, dans les constructions élevées par Joseph II, que se trouve le cabinet d'histoire naturelle, près de la riche bibliothèque impériale, de l'observatoire , du trésor, de la redoute, du manège, de la collection des médailles et de celle des voitures de cour, où l'on conserve les carrosses des sacres et les traîneaux des souverains.
Outre l'antique palais d'hiver, dont les parties primitives remontent peut-être à Henri Jasomirgott, et les résidences d'été, très-modernes l'une et l'autre, — puisque Schœnbrunn ne fut achevé que sous Marie-Thérèse, et Laxenburg . sous François II, —l'empereur possède encore, entre autres propriétés de la couronne, le château du Belvédère, dans le faubourg Landstrasse. Il fut construit par Marie- Tkérèse au sommet d'un petit mamelon qui domine la
capitale, où Ton descend par des jardins en pente, et dans ce style d élégance maniérée qui s appelle à Paris Pompadour, à Vienne rococo. C'est dans les appartements de ce château du Belvédère, comme en Angleterre dans ceux d'Hampton-Court, qu'on a réuni les diverses collections de tableaux formées par les empereurs ; il est devenu le musée de Vienne. J'avais ajouté naguère, pour l'utilité des voyageurs étrangers, qu'il ne s'ouvrait, dans la belle saison, que les mardis et vendredis, de neuf heures à midi, et de trois à six heures. Je dois dire aujourd'hui que le Belvédère s'ouvre aux voyageurs tous les jours de la semaine, sauf le dimanche.
Évidemment, dans un édifice dont la destination se trouve ainsi changée, l'on ne saurait attendre un ordre aussi parfait, un placement aussi régulier, aussi intelligent, aussi avantageux, que dans un édifice construit exprès, pour un but et pour un usage auxquels il reste affecté. Hampton-Gourt et le Belvédère, distribués d'abord en résidences de cour, ne peuvent se prêter à devenir galeries de tableaux aussi bien que les Uffizzi de Florence, le Museo del Rcy de Madrid ou la Pinacothèque de Munich. Mais, tout en reconnaissant les imperfections de l'édifice et les difficultés qu'il offre pour l'arrangement matériel des cadres, je veux dire pour qu'ils aient tous et chacun leur vraie place et leur vrai jour, encore peut-on souhaiter, dans les distributions qui existent, un ordre moral mieux entendu, plus satisfaisant pour l'esprit et pour la mémoire. J'ai fait remarquer ailleurs que la galerie d'Hampton-Court était un véritable et désolant pêle-mêle, où l'on semblait avoir renversé, comme à dessein, toutes les règles qui doivent présider à l'arrangement d'une collection d'ouvrages d'art. Dans le Belvédère, Dieu merci, le désordre ne va pas jusqu'à ce point. L'on ne peut dire qu'il y ait une confusion générale des écoles, un mélange perpétuel de copies et d'originaux, de médiocrités et de chefs-
<Tœuvre, que de grossières ébauches soient mises à hauteur d'appui , tandis que de fines miniatures sont hissées au plafond, que des tableaux soient tournés à contre-jour et d'autres placés dans l'ombre quand ils réclament le plein soleil. Mais cependant il s'en faut beaucoup que l'ordre soit aussi complet, aussi parfait qu'il pourrait et devrait l'être. On s'est borné a deux grandes divisions, les écoles du Nord, allemande et flamande, et les écoles de l'Italie; quelques échantillons de l'art français et de l'art espagnol sont répartis arbitrairement dans les deux classes : Poussin, par exemple, avec les italiens, Velazquez avec les flamands. Encore cette division générale ne correspond-elle point avec les distributions de l'édifice. Une moitié du rez-de-chaussée et du premier étage appartient à l'Italie, l'autre moitié à l'Allemagne et à la Flandre, de sorte qu'on passe alternativement, et sans cesse, des œuvres du Midi aux œuvres du Nord. Le second étage, réservé à ces dernières, contient les deux extrêmes, l'école primitive et l'école moderne, sans les intermédiaires qui rattachent Tune à l'autre. Ce n'est pas tout. Entrez-vous dans les salles italiennes? Vous trouverez les vénitiens avant les florentins, et bientôt après un mélange général de toutes les époques, de toutes les écoles, de tous les maîtres. Entrezvous dans les salles du Nord ? Allemands et flamands s'y trouvent fréquemment confondus , et les premiers essais de l'art à sa naissance sont dispersés parmi les ouvrages postérieurs de l'art à sa maturité. Ajoutez encore qu'il y a nombre d'erreurs évidentes à relever dans l'indication des sujets ou des auteurs de certains tableaux, et des doutes à concevoir sur l'authenticité de plusieurs autres.
Le Belvédère réunit les deux éléments que nous divisons à Paris entre le Louvre et le Luxembourg, les ouvrages des peintres morts et ceux des peintres vivants. Comme après un intervalle de treize années, je n'y ai trouvé ni addition, ni changement, je crois pouvoir répéter que l'on compte, dans les trente salles de ses trois étages,
quinze cent cinq tableaux de la première série et cent cinquante-six de la seconde, formant un total de seize cent soixante-un cadres. C'est trois à quatre cents de plus que la Pinacothèque de Munich ; et cependant, malgré l'importance, la valeur et la beauté de quelques œuvres d'élite, surtout dans les écoles du Nord, je ne crois pas que, prise en masse, la collection du Belvédère égale celle de la Pinacothèque, encore moins la galerie de Dresde. Nous allons, en y pénétrant, épargner au lecteur les retours et les redites qu'exigerait une promenade minutieuse de salle en salle ; nous formerons, comme d'habitude, trois grandes divisions, l'art allemand, Fart flamand, l'art italien, et nous indiquerons, en suivant autant que possible l'ordre chronologique, les œuvres de chaque école qui méritent le plus, par leur époque, leur auteur, leur mérite, d'être signalées à l'attention des voyageurs, à la connaissance desartistes. Nous croyons inutile d'ajouter les dates de la naissance et de la mort aux noms des maîtres désignés dans l'article précédent; mais lorsqu'un nom nouveau sera prononcé , nous aurons soin d'y joindre cette utile indication.