ÉCOLE FLAMANDE
L'histoire de l'école flamande est généralement assez connue pour que je sois dispensé de tracer d'abord, comme pour l'école allemande, un précis de son origine, de ses transformations, de sa grandeur et de sa décadence. Toutefois, il peut être utile, ne serait-ce encore que pour faire mieux comprendre l'histoire de l'art allemand, de marquer au moins les rapports et les différences que présentèrent ces deux écoles dans leurs développements historiques. Je me bornerai donc à une simple comparaison.
Pour expliquer comment l'art des anciens Grecs et celui des Etrusques fleurirent en même temps, Winckelmann s'exprime ainsi : « Il faut se représenter le renouvellement des arts et des sciences qui eut lieu vers le temps de Phidias, avant et après lui, connue celui qui s'est fait dans les temps modernes, lequel n'a pas seulement commencé dans un pays particulier pour se répandre ensuite de celui-ci dans tous les autres. La nature parut alors se réveiller, et prendre un grand et subit accroissement dans toutes les contrées de la terre. L'homme conçut partout et en même temps de grandes et sublimes idées. Quant à la Grèce, il est certain qu'elle fit de rapides progrès dans toutes les sciences, et il parait qu'alors il se répandit un esprit de de lumière sur toutes les nations civilisées, et que cet esprit opéra particulièrement sur l'art pour l'animer et le perfectionner. »
Ce que dit Winckelmann de l'art grec et de l'artétrusque au temps de Phidias, est également vrai de l'art du Midi et de l'art du Nord en Occident, à l'époque de la Renaissance. De même que, sans communications entre eux, les plus anciens artistes de la Grèce et de l'Étrurie perfec-
donnèrent en même temps l'art hiératique des Egyptiens, des Assyriens et des Phéniciens, leurs communs maîtres, de même les Italiens et les Teuto-Flamands perfectionnèrent à la fois par la liberté l'art religieux et conventionnel des Byzantins. L'art de l'Allemagne et l'art des Flandres, nés ensemble et dans le même berceau, partirent également des bords du Rhin pour se répandre de l'un et de l'autre côté. Le premier se maintint allemand depuis les vieux maîtres de Cologne, au milieu du xiv* siècle, jusqu'au delà d'Albert Durer, au commencement du xvi c siècle. Albert Durer, cependant, pencha lui-même vers le style italien à la fin de sa vie, et dirigea ainsi ses propres élèves dans cette voie, où devait périr l'école dont il fut le plus illustre représentant. L'art des Flandres se maintint flamand depuis son origine avec Lucas de Heere, les Van- Eyck et leurs disciples, jusqu'à Hemling, Quintin Metzys et Lucas de Leyde, au commencement du xvr siècle. Mais Hemling, qui probablement, comme soldat ou comme artiste, avait visité les écoles de Florence et de TOmbrie à l'époque de Verocchio et de la jeunesse du Pérugin, révèle déjà dans ses œuvres un sentiment italien qui s'allie parfaitement à la nature de ses procédés matériels. Un quart de siècle après lui, Jean Gossaert, de Maubeuge (qu'on appelle aussi Mabuge, Mabuse ou Malbodius) ayant à son tour séjourné dans la patrie de Léonard et de Raphaël, avança plus encore dans l'imitation des Italiens ; il y jeta Jean Schoorel, qu'il enleva à l'école d'Albert Durer, et qui forma ensuite Martin Yan-Veen, d'Hemskerk, qu'onappela le Raphaël hollandais. Lancés dans cette carrière d'imitation, tous les artistes flamands essayèrent à l'envi de se rapprocher des modèles qu'ils allaient chercher à Florence, à Rome, à Venise. Bernard Van-Orley se fit le condisciple de Jules Romain et de Perin del Vaga, puis le maître de Michel Cocxie, qui mérita le beau surnom de Raphaël flamand, que reçut aussi Franz Floris.
Jusqu'ici, comme on voit, il y a parfaite ressemblance
entre les deux écoles du Nord ; nées sœurs et marchant d'abord parallèlement dans les voies toutes nationales, elles inclinent ensuite toutes deux ensemble vers l'Italie, dont elles se font toutes deux, au xvx° siècle, les élèves et les imitatrices. Mais alors commence entre elles une différence complète et radicale. L'école allemande périt dans cette imitation de l'Italie ; elle s'y submerge, elle s'y noie, et dès lors les artistes de l'Allemagne, rares, isolés , se font purement italiens, sans conserver la moindre empreinte du caractère natif. L'école flamande, au contraire, puise dans cette assimilation du style italien une nouvelle force, une nouvelle vie. Sous les Maubeuge, les Van-Orley, les Cocxie, les Otto Venius, un compromis se forme entre l'art du Midi et celui du Nord, une fusion s'opère, intelligente et intime, d'où sort une troisième époque, et comme un second art flamand, celui de Rubens et de Van-Dyk, qui couronne magnifiquement le cycle ouvert par les Van- Eyck.
Quant aux Hollandais, séparés des Flamands par la réforme protestante, et jetés par elle, comme le Saxon Lucas Kranach, hors du dogme et de la légende, hors de la mythologie chrétienne, ils se réfugient toûs dans la simple reproduction de la nature, soit animée par les actes de l'humanité, soit même privée de l'homme ; et dans ce domaine du panthéisme, ils demeurent maîtres incontestés.
Après ce court préambule, nous pouvons entrer dans l'examen des œuvres flamandes que possède la Pinacothèque de Munich, en réunissant sous ce nom celles des Flamands et des Hollandais, dont nous suivrons, autant que possible, la double série par ordre de dates.
A défaut du vieux Lucas de Heere, qui fut le maître des Van-Eyck dans le style encore byzantin, à défaut d'Hubert Yan-Eyck, qui gardera l'honneur d'avoir complété l'éducation de son frère et de l'avoir acheminé vers la découverte
des procédés de la peinture à l'huile *, l'illustre Jean Van Eyck, que nous appelons plus communément Jean de Bruges, représente magnifiquement à Munich la primitive école flamande. Il a six pages importantes à la Pinacothèque, parmi lesquelles trois Adorations des Mages, sujet qu'il affectionnait sans doute et qu'il traita souvent, puisque ce fut aussi une Adoration des Mages qu'il envoya au roi de Naples Alphonse V, et qui donna à Antonello de Messine le désir de pénétrer le secret de ses découvertes, dont il obtint effectivement la connaissance en échange d'un grandnombre de dessins italiens, et qu'il revint communiquer à ses compatriotes. La plus grande des trois est une composition aussi importante que le Chanoine de Pala, qui est à Bruges, et le Calvaire, entouré des sept sacrements, qui est au musée d'Anvers. Onze personnages sont réunis au premier plan, outre l'âne et le bœuf de la tradition, et de petits anges qui voltigent au-dessus du Dieu nouveau-né. Une troupe de cavaliers se voit au dernier plan, dans un charmant paysage d'hiver. La seconde Adoration des Mages, quoique de proportions un peu moindres, est plus capitale encore,, et par la perfection du travail, et parce qu'elle a de plus un mérite historique. Celui des rois d'Orient qui baise à genoux la main de rp]nfact-I)ieu est le duc de Bourgogne Philippe le Bon, et le roi nègre, malgré son teint basané, est le portrait fidèle de Charles le Téméraire, tous deux portant les riches costumes de la cour de Bourgogne. Ce tableau, que Van Ecyk peignit à la fin de sa vie, lorsqu'il avait environ soixante-huit ans, est le panneau central d'un triptyque sur les volets duquel sont peintes la Salutation angêlique et la Présentation de lu Vierge au temple. La troisième Adoration des Mages, en figurines délicates, n'a guère plus d'un pied carré. Reste un autre ouvrage qui peut prendre aussi le premier rang
1. Voir sur ce point l'introduction aux Mutées d'Italie, piges GO et suivantes.
parmi les compositions de son auteur, saint Luc peignant la Vierge. Marie, qui tient Jésus endormi sur son sein, est assise dans une galerie ouverte d'où la vue s'étend sur un de ces paysages calmes, doux et riants dont Raphaël entoura plus tard ses divines madones; et sous les traits du saint évangéJiste, qu'on nomma dans la légende le premier peintre chrétien, Van Eyck, par un sentiment de respect presque filial, a retracé son frère Hubert, vêtu d'une ample robe rouge. Tous ces tableaux, d'une conservation singulière, montrent au plus haut degré l'admirable perfection ' pratique dont fut doué Jean Van Eyck. On y trouve, avec un arrangement ingénieux dans sa simplicité, l'étonnant fini des détails, l'extrême vigueur des tons, et partout cette nuance pourprée qui lui est particulière et semble le fond commun de sa couleur, comme l'or le fut à Titien, l'argent à Véronèse, l'améthyste à Tintoret.
L'école directe des Van Eyck est représentée par cinq ou six cadres de son élève Hugo Van der Goes, Y Annonciation, saint Jean dans le désert, Marie et les saintes Femmes pleurant sur le Christ mort, etc., et son école d'imitation par Israël Van Mekenen, qui ne reçut point ses leçons, puisqu'il venait de naître ( 1 440) quand Van Eyck mourut ( 1 44 1), mais qui adopta son style avec ses procédés tout en conservant le fond doré des Byzantins. Van Mekenen n'a pas moins de dix-huit ouvrages au musée de Munich, le Mariage de la Vierge, son Entrée au temple, sa Mort, son Assomption, plusieurs figures d' Apôtres, etc. , et quoique sa peinture soit un peu déparée par une certaine pesanteur d'idée et de touche, elle a cependant tant de sûreté, tant de force, tant d'éclat, que ce vieux maître, peu connu, me semble mériter une renommée qu'il n'a point encore parmi nous.
Il nous mène à son contemporain Hans Hemling , avec Van Eyck le plus illustre des Flamands de la primitive école, le doux, le gracieux, le ravissant Hemling, qu'on adore sous ce nom à Bruges, sous celui de Meimneling à Anvers , et que les Allemands révèrent comme une des
principales gloires de l'art éclos sur les bords du Rhin. Neuf cadres portent son nom à la Pinacothèque de Munich, et je crois devoir, pour le déliât qui va suivre, copier d'abord ce que dit de ces ouvrages la courte introduction du catalogue rédigé par le directeur même de la galerie, M. Georges de Dillis : « Cependant Luc de Leyde ne s approche pas du grand maître Van Eyck autant que Jean Hemling. Les tableaux rassemblés dans le quatrième cabinet témoignent assez de la vérité et de la grâce des conceptions de ce dernier, de son sentiment profond dans l'expression, de la transparence et de l'émail de son coloris, de son entente du clair-obscur et de la grande habileté de sa touche. »
« Tout en entrant, on est frappé par deux tableaux latéraux représentant l'un la manne tombant du ciel pour sauver les Israélites de la famine, l'autre Abraham dans un paysage avec des effets de lumière éblouissants, offrant au roi Melchisédech le pain et le vin. Il y a aussi dans ce même cabinet un petit autel à deux ailes (un triptyque) peint de la main habile de Hemling avec une râre perfection. Le tableau du milieu, d'une délicatesse exquise et représentant Y Adoration des Mages, est surpassé encore par les deux tableaux latéraux qui étonnent la vue par lëclat magique des couleurs, et représentant l'un saint Jean l'évangéliste, d'une expression tout à fait noble, et placé dans un riche paysage tout fleuri et éclairé par les rayons dorés du matin, et l'autre saint Christophe qui, habillé d'un manteau de pourpre et appuyé sur son bâton, traverse, en levant les yeux sur l'enfant merveilleux assis sur ses épaules, le fleuve qui se montre resserré entre des rochers et teint des rayons ardents du soleil levant. Au-dessus de ce petit autel on aperçoit la tête adorable de Notre- Seigneur, remplie de l'expression d'une céleste noblesse et d'une miséricorde infinie.»
« Yis-à-vis de ces incomparables créations du génie de Hemling, se trouve le riche tableau du même maître, re-
présentant en plusieurs, compartiments les joies et douleurs de la sainte Vierge, dont les sujets peuvent être regardés chacun comme autant de tableaux à part, complètement achevés, et qui cependant sont admirablement liés entre eux de manière à former un ensemble harmonieux, et à faire de ce tableau une véritable épopée chrétienne. »
Tous ces éloges donnés, non-seulement au maître, mais aux ouvrages recueillis dans la Pinacpthôque, je les adopte complètement. Le grand triptyque de Y Adoration des Mages, avec saint Jean et saint Christophe sur les volets, une autre petite Adoration des Mages, la vaste et capitale composition réunissant, autour dune troisième Adoration des Mages, les Sept Joies et les Sept Douleurs de Marie, la Manne dans le Désert, Abraham devant Melchisédcch , la Prise de Jésus au jardin des Oliviers, sont des pages dignes d'être annoncées aux visiteurs de la Pinacothèque dans les termes qu'emploie le rédacteur du catalogue. J'ajouterai que la Tête du Christ jouit dune réputation si grande, que des érudits, et même une femme, Mme Johanna Schopenhauer, ont voulu prouver quelle est la véritable image du fils de Marie, conservée jusqua Hemling par la tradition, sans se rappeler que les Pères du IV e siècle, notamment saint Cyrille, dans son livre contre les anthropomorphites, enjoignaient aux peintres de représenter Jésus comme le plus laid des hommes, que cette opinion fut générale depuis saint Irénée jusqu'à saint Augustin, et qu'elle s'est propagée parmi les théologiens jusqu'au siècle passé 1 .
Mais ces admirables ouvrages, dignes du talent et de la renommée de Hemling, sont-ils de Hemling? Si j'en doute, bien plus, si je crois pouvoir le nier, je prie en grâce qu'on ne m'accuse point tout d'abord d'une audacieuse et ridicule prétention. Mieux que personne, je sais combien il est délicat et difficile de heurter une opinion