LEIPZIG
Capitale du royaume de Saxe, Dresde a gardé pour elle seule cette admirable galerie , que tous les artistes et tous les amateurs vont visiter en pieux pèlerinage ; et des nombreux chefs-d'œuvre de peinture, rassemblés par les électeurs et les rois , elle n'a rien cédé à sa sœur saxonne. Cependant, piquée d'une heureuse et louable émulation, Leipzig se prépare fièrement à se donner aussi son Musée provincial. Déjà, au centre de la promenade circulaire qui l'entoure à la place de ses vieilles murailles, s'élève un édifice qui portera le nom de musée; et déjà, dans les bâtiments d'une école voisine, sont déposés un certain nombre de tableaux et de statues qui doivent bientôt occuper cet édifice , et former la primitive collection *. Fort modeste à son début, cette collection s'accroîtra par le temps; — c'est la commune histoire de tous les musées; — et peut-être que , dans un siècle, si l'on dépense pour elle beaucoup de zèle et d'argent , elle pourra se dire l'égale, non de la galerie de Dresde , riche de trésors qui ne se trouvent plus, hélas! à aucun prix dans le monde; mais de la galerie de Berlin, formée plus tard, ou, pour le moins, de la galerie de Francfort, encore plus récente, et qui n'est point celle de la capitale d'un royaume.
La collection actuelle, comme fut naguère l'embryon de la National-Gallery de Londres, se compose uniquement (et c'est d'un heureux augure) de deux cabinets d'amateurs, légués à la ville par donations volontaires.
1. Le nouveau musée de Leipzig s'est ouvert solennellement le 18 décembre 1858.
L'un contenait quelques tableaux anciens ; l'autre , celui de M. Heinrich Schletter, un plus grand nombre de tableaux modernes. Dans le premier legs , il ne se trouve guère à citer, parmi les écoles italiennes ou espagnoles, qu'une fort remarquable page de Giovanni Bellini (la Madone au milieu de quelques saints), qui réunit au style simple et noble de ce vieux maître un coloris presque égal à celui de Giorgion ou de Titien. Cet intéressant tableau appartient évidemment aux dernières années de Bellini, alors qu'élève à son tour de ses deux illustres disciples, il les suivait dans cette voie nouvelle , dans le culte du coloris , où se précipitait à leur suite toute l'école vénitienne. Parmi les écoles du Nord , il faut citer deux cadres non moins intéressants du Saxon Lucas Kranach, lequel, ami de Luther et de Mélanchthon, ainsi que de leurs protecteurs Frédéric le Sage, Jean le Constant et Jean-Frédéric le Magnanime , est ainsi le premier par la date des peintres protestants. On voit donc poindre dans ses œuvres l'art réaliste , l'art panthéiste, où se jetteront plus tard tous les peintres hollandais, les compatriotes de Spinoza.
Dans le legs des ouvrages modernes, on rencontre d'abord, parmi ceux de l'école française, le Napoléon à Fontainebleau, du regrettable Paul Delaroche, tableau célèbre, qu'on a longtemps promené en exhibition dans toutes les villes de l'Allemagne, avant de le fixer à Leipzig. Il ne pouvait pas trouver, ce me semble, hors de France , une place plus convenable, car Leipzig ne joue s pas un rôle moins important que Fontainebleau dans l'épopée napoléonienne; son nom appelle l'autre. Leipzig occupe le centre de ces vastes plaines situées entre l'Elbe et le Mein , qui , centre elles-mêmes des terres germaniques, semblent prédestinées à devenir le théâtre de toutes ces grandes rencontres d'armées où se joue, comme dit la muse tragique, le destin des empires, et quelquefois, réellement-, le sort du monde. C'est là, en effet, c'est à Leipzig d'abord, puis, tout près, à Lutzen, qu'enseveli dans sa