ÉCOLE FRANÇAISE
Il ne faut pas s'étonner si l'ancienne école française, bien moins féconde que l'espagnole en maîtres et en œuvres, n'occupe pas plus de place qu'elle au musée de Munich, et tient aussi tout entière dans la moitié d'une salle. Je m'étonnerais plutôt qu'on eût pu réunir jusqu'à trente échantillons de cette école si pauvre, si dépourvue, et que le tiers de ce nombre appartint à ses deux plus illustres célébrités, le Normand Nicolas Poussin et le Lorrain Claude Gelée. Deux maîtres importants manquent seuls à la courte nomenclature de cette école : Eustache Lesueur (1617-1655), le plus grand de ceux qui, peignant en France, sont restés complètement français, et Jean-Baptiste Greuze (1725- *1805), qui, touchant à Watteau et à Prud'hon, semble relier l'école passée à l'école présente.
Parmi les maîtres français que réunit la Pinacothèque, Nicolas Poussin (1594-1665) tient le premier rang par l'âge comme par la renommée. Des cinq ouvrages qui le représentent, il en est trois principajement qui suffisent pour le faire apprécier dans les deux genres qu'il a cultivés avec le plus de succès, l'histoire sacrée et l'histoire mythologique. L 1 Adoration des Bergers, et plus encore Y Enterrement, du Christ y sont deux pages excellentes, superbes, pleines d'élévation, de noblesse, de sainteté, où la force de l'expression révèle aux moins clairvoyants la profondeur de là pensée. Au contraire, le Roi Mydas priant à genoux le dieu Bacchus de lui reprendre le don fatal de convertir en or tout ce qu'il touchait, est une vive et charmante bacchanale, capable de soutenir la comparaison avec les plus belles et les plus fameuses, celles de Londres, par exemple, et dans laquelle revit également toute la comédie antique, dont les
vases étrusques, ou plutôt campaniens, nous montrent quelques scènes détachées.
En voyant le portrait de Poussin par lui-même, grave et forte image d'un penseur grave et fort, on regrette l'absence d'un paysage historique, qui eût achevé de le faire connaître sous toutes les faces de son talent, de son génie. Mais Gaspard Dughet (1613-1675), son beau-frère et son élève, qui mérita de partager un si illustre nom et d'être appelé Gaspard Poussin, comble à peu près cette regrettable lacune. Deux beaux paysages d'Italie, dont l'un contient le vieux temple de Vesta, bâti près de l'ancien Tibur (Tivoli), sur un rocher fendu d'où le Teverone tombe en cascades, rappellent l'ordonnance noble et savante des paysages du grand Poussin.
Il faut citer, après lui, une Vue de Rome, où se trouvent le fort Saint- Ange et le tombeau de Cecilia-Metella, par son autre imitateur Sébastien Bourdon (1616-1671), et un Christ au prétoire, de son contemporain, ami et condisciple à Rome, Moïse Valentin, ou Valentin de Boullongne (1600-1632), qui fût devenu son émule, si une imprudence de jeunesse ne l'eût enlevé aux arts avant l'âge mûr. On ne saurait ni ce qu'est Valentin, ni que ce Christ est son ouvrage, qu'on y reconnaîtrait sur-le-champ la compositionsage de Poussin et l'exécution fougueuse de Caravage. C'est, en effet, de cette double imitation que se composait le précoce talent de Valentin, qui a laissé son chef-d'œuvre, le Martyre de saint Procès et saint Martinien, au musée du Vatican.
Après Poussin et son entourage, vient Claude le Lorrain (1600-1682), autre gloire de la France, autre désespoir de ses rivaux et de ses imitateurs. J'ai si souvent parlé de ce peintre admirable, à propos des musées de Florence, de Naples, de Madrid et de Londres, que je ne sais plus de quels termes faire usage pour le louer comme je l'admire. Mais, au reste, on ne loue pas Claude, on le nomme ; d'autant plus qu'il fut aussi consciencieux qu'habile, et que pas .
une œuvre sortie de son pinceau n'est indigne du nom révéré qu'elle porte. Munich a de lui quatre tableaux en deux paires ou séries de pendants. La première série renferme un Port de mer, resserré, suivant l'habitude de Claude, entre des palais antiques, et un calme paysage, où des troupeaux traversent une rivière sous l'ombre de grands arbres. Dans l'un, le soleil levant lance et brise sur les ' flots ses rayons argentés ; dans l'autre, le soleil couchant dore et empourpre la cime des montagnes. La seconde série, de dimension un peu plus grande, représente aussi le matin et le soir; mais ces deux tableaux sont animés par des sujets bibliques. Dans le premier, Agar quitte , avec son fils Ismaël, la maison d'Abraham ; dans le second, elle est secourue par l'ange qui lui montre une source d'eau vive ; et ces personnages, peints sans doute par Filippo Lauri. expliquent les tons chauds, lumineux, brûlants des pays méridionaux pendant la canicule. Ce sont deux merveilleux ouvrages parmi les merveilles de Claude.
En suivant la chronologie de l'école, nous trouvons ensuite une répétition amoindrie du portrait de Mme de La Vallière en Madeleine repentante, par Charles Lebrun (1619-1690), faible échantillon du peintre des Batailles d'Alexandre y et celui de Fénelon, par son élève Joseph Vivien (1657-1735); puis deux ou trois Combats de Jacques Courtois le Bourguignon (1621-1676), plus vifs et plus animés peut-être, mais moins fins et moins piquants que ceux de Wouwermans. A côté du Bourguignon, les ordonnateurs de la Pinacothèque ont placé François Van der Meulen (1634-1690). C'est un beau présent qu'ils font à l'école française, et que nous accepterions avec reconnaissance, si l'on pouvait, en ce genre, donner et recevoir. Mais, bien que Van der Meulen soit venu jeune en France, bien qu'il ait été pensionné de Louis XIV pour ;le suivre dans ses campagnes, pour orner son palais de Versailles et son hôtel des Invalides, cependant, comme il est né à Bruxelles, et qu'il y a reçu les leçons de Pierre Snayers,
il doit, comme Philippe de Champagne, rester aux Flamands. Autrement, il faudrait ôter Ribera aux Espagnols, parce qu'il a peint à Naples, et nous ôter Claude et Poussin, parce qu'ils ont peint à Rome. Il vaut mieux laisser à chaque pays ses enfants. Van der Meulen a quatre grandes pages dans la salle hispano-française de Munich, la Prise de Dôle, celle de Lille, le Siège de Tournay et la Canonnade d'Oudenarde.
Un portrait de Chrétien III, duc de Deux-Ponts, par Hyacinthe Rigaud (1659-1743), une vive et brillante ^pochade d'Antoine Watteau (1684-1721), la Société' dans le jardin, et quelques Marines de Joseph Vernet (1714-1789), conduisent jusqu'à l'école moderne française, qui n'a pas . à Munich le moindre échantillon, pas plus qu'à Madrid ou à Londres. Il ne faut ni s'en étonner, ni s'en plaindre. Un musée est ôomme un sanctuaire, où l'on n'admet que des dieux reconnus, et c'est le temps seul qui peut donner aux célébrités contemporaines leur rang et leur consécration.
Toutefois, je ne puis passer sous silence une réflexion qui suit, dans l'introduction du catalogue, les justes louanges données à Poussin et à Claude : « Malheureusement cet état brillant de l'art ne put se maintenir longtemps en France au milieu du flux et reflux continuel de nouveautés et des excès d'un luxe effréné. L'art succomba en France aux caprices impérieux de la mode, qui amena sa décadence , et il ne 'se releva qu'au xviu e siècle par la fondation de l'Académie française à Rome. » Le rédacteur du catalogue veut-il faire le procès aux idées françaises et aux grandes agitations qu'elles ont produites, en accusant le flux et reflux de nouveautés d'avoir détruit l'art , en attribuant à l'Académie de Rome l'honneur insigne de l'avoir régénéré ? Ce serait méconnaître la vraie nature de l'art, aussi bien que son histoire de tous les temps. N'est-ce pas après l'expulsion de ses tyrans, et son grand combat contre l'Asie, que la Grèce antique est entrée dans le siècle de Périclès? N'est-ce pas au milieu des querelles
"de l'empire et de la papauté, quand se formaient les républiques d'Italie, quand la science retrouvée des anciens mettait en discussion la science catholique, quand l'artiste comprenait, comme le citoyen, son indépendance et sa personnalité, qu'éclata ce grand mouvement intellectuel du xin - au xvi* siècle appelé la Renaissance? N'est-ce pas à l'époque de ses guerres pour l'indépendance au dehors et la liberté au dedans , que la petite Hollande a produit tant d'illustres artistes? N'est-ce pas au mouvement, aux idées, au principe même de la grande révolution de 1789, et non à la mince influence de la villa Mèd'wis, qu'est due cette seconde renaissance de l'art, tentée par David, Prud'hon et leurs contemporains, parcourant de nouvelles phases sous les luttes guerrières de l'empire, sous les luttes politiques qui ont suivi la paix générale? N'est-ce pas enfin pendant cette longue période de revers et de désastres, qui fit tant de fois remanier la carte de la Germanie par la main d'un conquérant , et qui ligua contre lui les rois et les peuples du sang teuton, que les Allemands conçurent la pensée et l'espoir de régénérer aussi le vieil art d'Albert Durer ? Symptôme et symbole de la vie de l'humanité, l'art, dans tous les temps, dans tous les pays, ne peut germer, croître, s'épanouir qu'à l'aide de l'action, du mouvement et delà liberté.