ÉCOLES ITALIENNES
En comparant, au commencement de cet article, la Pinacothèque de Munich au mmeo del Rey de Madrid, j'ai fait remarquer, à l'avantage de la première, qu'elle était plus musée dans le sens complet du mot, et qu'on pouvait y suivre la marche et l'histoire de l'art sur des monuments authentiques, depuis l'origine jusqu'à la décadence. Gela était vrai des écoles du Nord; cela est également vrai des écoles de l'Italie. Nous pouvons donc, pour apporter plus d'ordre dans cette analyse qu'on n'a pu en mettre dans le placement des cadres, — mêlés et confondus sans distinction de temps et de lieux, sous la seule classification d'écoles du Nord et du Midi, — faire précéder, par un chapitre que j'appellerai des origines, les grandes divisions de l'art italien, qui prennent leurs noms de Florence, Milan, Rome, Parme, Venise, Bologne et Naples.
Lien traditionnel entre l'art des anciens et l'art des modernes, communs maîtres des Italiens et des Allemands aux débuts de la Renaissance, les Byzantins n'ont à Munich que la petite Madone, richement ornée, dont j'ai déjà parlé à propos des peintures byzantines du Bas-Rhin. Pour avoir, après eux, les œuvres de leurs premiers disciples connus en Italie, il faudrait commencer par Giunta, dePise (Juncta Pisanus), qui peignait vers 1210 les fresques de l'église d'Assise, en même temps que son compatriote Nicolas de Pise, en copiant les bas-reliefs d'un ancien sarcophage, commençait la réforme de la sculpture et l'étude de l'antique. Giunta manque à la Pinacothèque, mais Guido, de Sienne, presque son contemporain, puisqu'il datait de 1221 la grande Madone sur fond d'or de l'église Saint-Dominique à Sienne, est représenté par deux petites
peintures où Ton doit séparément la Vierge Marie et l'ange Gabriel dans la Salutation angclique. Du moins, on lui attribue ces reliques précieuses d'un art encore dans la première enfance, et simplement imitateur de ses maîtres.
Quant au Florentin Giovanni Cimabuë (1240-1300), que le livret fait élève du Pisan Ginnta, mais qui le fut seulement des Grecs établis à Florence, il est assez connu dans sa manière, dont il reste un grand nombre d'échantillons, et dans son histoire, qui commence le livre de Vasari, pour qu'il n'y ait plus de doutes, ni d'incertitudes à son égard. La petite tête de Vierge, les mains jointes, que possède Munich, comme la grande Madone du Louvre, comme celle de Santa Maria Novella, de Florence, comme les fresques de 1 église Saint-François à Assise, montre bien dans Cimabuë le plus habile, le plus intelligent disciple des Grecs, et la dernière expression de l'art primitif des Italiens, avant qu'il fût sorti du style hiératique consacré par l'imitation byzantine.
Avec Giotto (Angiolo, Angiolotto, Giotto di Bondone 1276-1336) commence Part émancipé du dogme; avec Giotto, peintre, sculpteur, architecte/ ingénieur, mosaïste et miniaturiste, commence vraiment la Renaissance. Il est le chef de l'école italienne moderne ; il est la base de ce tronc puissant, dont les racines s'étendent jusqu'à l'art antique, et qui se sépare en plusieurs vigoureux rameaux. La Pinacothèque a réuni cinq précieuses pages du grand Giotto : les deux ailes ou volets d'un vaste triptyque, sur chacune desquelles sont groupés cinq bienheureux presque de grandeur naturelle. Une Cène, beaucoup plus petite, où la table est tout entière occupée par les* convives, de manière que quatre apôtres tournent le dos au spectateur. — Un tableau, plus petit encore, à quatre sujets , en quatre sections : un Baptême du Christ, un saint Augustin, une Pré' dication et un Ange causant avec un saint; — puis enfin un Calvaire, haut de deux pieds, où Jésus crucifié est entouré de la Vierge et des saintes femmes, de saint Jean,
de Nicodème et de saint François, qui baise à genoux les pieds du Sauveur. Dans tous ces ouvrages, on trouve, nonseulement une amélioration sensible des procédés matériels, mais encore une ordonnance plus variée, plus animée, plus conforme au sujet qu'en aucun de ses devanciers ; un dessin plus simple et plus naturel, sans formes de convention, sans types arrêtés d'avance et toujours reproduits inexorablement; une couleur plus savante, plus variée et plus vraie; enfin, surtout dans le Calvaire, l'expression, cette souveraine invention de Giotto, ce grand sujet d'étonnement pour ses contemporains, qui lui valut et qui justifie les éloges dont le comblèrent à l'envi Dante, Pétrarque, Politien, le pape Pie II, tous les poètes et tous les écrivains du temps. On trouve aussi dans ses figures le goût et le sentiment de la beauté idéale, qu'il rechercha toujours, s'il ne Patteignit pas complètement ; et la vue de ces gracieux visages de Jésus, de Marie, de saint Jean rappelle une anecdote curieuse où se rencontrent les deux plus grands noms des lettres et des arts à l'époque de 1300. Dante, ami de Giotto, voyant ses enfants très-laids et semblables à leur père, lui demanda un jour en riant pourquoi il faisait de si belles figures dehors et de si vilaines en sa propre maison. Giotto lui répondit comme le peintre romain Mallius à la même question : « Quia pingo de die, scd fingo de nocte. »
En continuant cette revue des origines, nous rencontrons successivement un Sauveur assis sur les nues, de Simone Memmi( 1284-1 344), élève et souvent collaborateur de Giotto. — Une grande Vierge glorieuse entre six bienheureux, de Stefano Tomaso, appelé il Giottino, non-seulement parce qu'il était petit-fils de Giotto, mais parce qu'il imita le style de son aïeul. Cette Vierge conserve mieux la forme byzantine que les ouvrages de Giotto luimême. — Une autre petite Vierge gloneuse, panneau central d'un triptyque dont les volets sont remplis par des figures de saints, de Gentile da Fabriano( 1360- 1440), que
le livret fait, je ne sais pourquoi, élève de Fra Angelico, lequel ne vint au monde que vingt-sept ans après lui. — Une précieuse Annonciation, de Masolino da Panicale (1378-1415), l'un des vieux maîtres qui étendit le plus loin la science du clair- obscur. — Un saint Jérôme dans le désert, de Paolo Ucello di Dono (1389-1472), qui, avec Pietro délia Francesca et l'illustre architecte Brunelleschi, fixa les règles de la perspective.
Nous ne pouvions confondre dans un alinéa commun à plusieurs peintres les œuvres du célèbre moine Giovanni da Fiesole, qu'on appelle tantôt il beato Giovanni, tantôt il Frate Dominicano, tantôt, et le plus souvent, Fra Angelico, nom que lui mérita l'angélique et céleste ferveur qui brille dans ses compositions. Munich en a réuni cinq, parmi lesquelles trois sur la légende de saint Corne et saint Damien. On voit ces deux martyrs et leurs trois jeunes frères devant le proconsul Lysia, puis sur la croix, puis enfin précipités dans l'eau, d'où les tirent une troupe d'anges pour les porter au ciel. Les autres ouvrages de Fra Angelico, toujours parés de son adorable grâce naïve, sont une Gloire 'céleste, c'est-à-dire le Père éternel au milieu d'un chœur d'archanges et de chérubins, et une Mise au tombeau, d'un sentiment profond, religieux, et vraiment angélique.
Après lui vient Masaccio (Tommaso Guidi di San Giovanni (1407-1443), le plus célèbre et le plus complet des maîtres intermédiaires entre Giotto et Raphaël, dont il se trouve à peu près à égale distance par l'âge et par la perfection. C'est dans l'église des Carmes, à Florence, c'est dans la récente académie de cette ville qu'il faut étudier et admirer Masaccio comme peintre de fresques et comme peintre de chevalet. Mais il y a dans la Pinacothèque de précieux échantillons de son double mérite : une Tête de moine, peinte à la fresque; un saint Antoine de Padoue, convertissant un hérétique, et le portrait du peintre, vêtu de la barrette rouge des Florentins, comme Dante et Pé-
trarque, ces deux derniers ouvrages peints sur bois à la détrempe. Us offrent tous une puissante correction de dessin. Son élève, Fra Filippo Lippi (1400-1469), duquel on conte tant d'aventures romanesques, et qui osa peindre sa maîtresse en madone, a laissé à Munich lune des plus belles œuvres de l'école florentine au milieu du xv € siècle. C'est la Salutation angèliqw, dans une riche demeure ouverte sur un paysage dont les charmants détails montrent quels progrès considérables avait faits dès lors cette intéressante partie de l'art.
Nous n'avons trouvé jusqu'à Masaccio que les anciens procédés byzantins employés dans un style nouveau. Après lui se révèle la peinture à l'huile, invention apportée des Flandres, et qui se répandit, entre 1440 et 1450, dans l'Italie entière. On sait qu'Antonello de Messine, quialla trouver Jean Van Eyck à Bruges, en transmit la connaissance à son ami Domenico de Venise, qu'assassina Andréa del Castagno, lorsqu'il eut surpris son secret. Antonio Pollajuolo (1427-1498), à qui l'art naissant de la gravure dut une notable amélioration, fut élève de cet Andréa del Castagno. Nous le trouvons à la Pinacothèque, avec son contemporain Alessio Baldovinotti (1425-1 499), représenté par une Vierge au donateur, c est-à-dire qu'adore le commettant du tableau, et par un tableau double où l'on voit saint François contracter mariage avec la pauvreté.
Là doit cesser réellement le chapitre des origines ; là doit commencer l'histoire particulière des écoles, puisqu'on trouve après, presque à la fois, le Zingaro à Naples, Mantegna à Padoue, Verocchio à Florence, le Pérugin en Ombrie, Bellini à Venise, et Francia à Bologne.
Mais, une fois arrivé aux écoles formées, je me contenterai, pour abréger ma tâche et pour élaguer toute superfluité, de mentionner à côté du nom des maîtres, rangés suivant la date de leur naissance, les œuvres principales qui les représentent à la Pinacothèque. Berceau de l'art italien, Florence eût pu comprendre, dans l'histoire de son école,
presque toute celle des origines depuis les Byzantins, puisqu'on y rencontre successivement Cimabuë, encore leur élève, Giotto, qui commence à s'affranchir de leurs types consacrés et de leur style immuable; Orcagna, Panicale, Ucello, Fra Àngelico, Massaccio, Lippi, Andréa del Castagno, Pollajuolo, tous Florentins, qui complètent la renaissance de l'art. C'est donc à Florence qu'appartient le premier rang parmi les écoles sorties des origines. J'aurais pu placer auprès du graveur-peintre Pollajuolo le sculpteur-peintre Andréa Verocchio (1432-1488), qui apprit sous Donatello la statuaire et la ciselure, et probablement sous Gastagno lui-même l'emploi des procédés flamands. Mais Verocchio est le maître direct de Léonard, de Lorenzo da Credi, et même du Pérugin. A ces titres il mérite de commencer la liste des maîtres florentins succédant à la formation de l'art.