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ÉCOLE DE MADRID

A défaut d'Aionzo Berrugiiete, l'illustre élève de Michel-Ange, qui rapporta le premier dans la Gnslille les grandes notions de l'art puisées en Italie, comm(3 Juan de Joanès h Valence et Luis de Vargas à Séville, et qui peut ainsi passer pour le fondateur de l'école de Madrid, bien que Tartisle eût précédé la ville, en ce sens qu^il était peintre du monarque avant que Madrid fût capitale de la monarchie ; — à défaut de Gaspar Becerra, digne continuateur de Berruguete dans la pratique et renseignement des trois grands arts du dessin , — nous arrivons sur-le-champ à l'époque de Philippe II, et aux deux peintres qu'il employa de préférence, soit auprès de sa personne, soit dans les travaux de son Escorlal, Sanchez Coello et INavarrete le muet.

Du premier, dont la faveur alla jusqu'à être aussi compté parmi les privados del Reij, et à qui le hautain Philippe II écrivait de sa maiiî : A mo7i hien-aimé fils Alouzo Sanchez Coello, le musée de Madrid pos-

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sède trois beaux portraits : — d'un personnage inconnu; — de l'infante dona Isabel, fille de Philippe II et femme de rarcbiduc Albert; — enfin de ce prince don Carlos, sur la vie et la mort duquel on a fait tant de conjectures, tant de romans , et que Schiller a pris pour le héros du plus admirable de ses drames. On serait ravi de trouver quelques importants ouvrages de ce Juan Fernandez Navarrete, plus connu sous le nom de El Mudo, qui, né sourdmuet, et dans une petite ville de province, à Logrono, c'est-à-dire privé de tout moyen de communication avec les autres hommes et contrarié par toutes les circonstances qui l'environnaient, fut peintre par seul effort de la nature, parla seule puissance des instincts innés, et si grand peintre qu'on le nomnii^ le Titien Espagnol. Malheureusement toutes ses grandes compositions lui furent commandées pour TEscorial, et la plupart périrent dans un incendie. Le musée de Madrid n'a recueilli qu'un petit Baptême de Jésus^ qu'il apporta de Rome à Philippe II, et qui lui concilia les bonnes grâces royales.

Elève de Sanchez Coello, Pantoja de la Cruz a laissé aussi une galerie d'assez curieux portraits, même dans ses tableaux d'histoire. Ainsi, la Naissance de la Vieî^ge et la Naissance du Christ, qui figurent au musée sous les n°^ 128 et 153, réunissent Philippe m, sa femme Marguerite d'Autriche, leurs proches parents, et divers grands seigneurs de leur cour. Conservant dans sa manière la timidité de pinceau propre aux artistes espagnols de son temps, encore trop voisins de l'imitation italienne pour avoir conquis toute cette liberté, toute cette fougue indépendante qu'ensuite ils portèrent peut-être trop loin, Pantoja de la Cruz imita et égala son maitre Sanchez

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Coello pour l'exactitude du dessin, la simplicité des poses , la vérité des expressions. Il passa tous ses devanciers dans la délicatesse du fini, terminant avec soin jusqu'aux moindres détails, mais sans lourdeur dans le coloris, et sans nuire, ce qui est rare, au bon effet de Tensemble.

Parmi les peintres de Fécole castilkine se trouvent trois familles d^artistes originaires de Fltalie , les Ricci, les Caxesi et les Carducci, dont les Espagnols ont fait Rizi, Caxès et Carducho, Des premiers, le musée de Madrid n^a pas le moindre écliantillon ; — d'Eugenio Caxès, une grande composition qui représente la Descente des Anglais à Cadix en 1G25, et une petite Madone que servent les anges, très-remarquables Pun et l'autre par la correction des formes, la vigueur de la touche, l'expression, le mouvement et l'effet général; — de Vicente Carducho, quelques tableaux religieux et une vue de la bataille gagnée sur les Allemands devant Florence, en 4(3â2, par don Gonzalo de Cordoba, descendant du Gonzalve de Cordoue que les Espagnols nomment le Grand Capitaine, Mais nous trouverons d'autres ouvrages de Carducho, beaucoup plus importants, au Miiseo nacional, et l'occasion de parler plus longuement de ce maître.

En revenant aux purs Espagnols de l'école castillane, nous rencontrons son élève Francisco Collantes, ordinairement peintre de paysages , de fruits et de fleurs, mais qui a laissé quelques belles pages de peinture sacrée, l'une entre autres au musée de Madrid, et si belle qu'elle doit compter à son auteur pour un livre entier. C'est la Vision d'Ezéchiel sur la résurrection de la chair. Le prophète, seul être vivant, appuyé sur le tronçon d'une colonne brisée, au milieu

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(les ruines de Ninive, évoque la race humaine, tout entière ensevelie dans la tombe, à la fin des tenaps. Les pierres se soulèvent, la terre s'entr'ouvre, et des masses d hommes, jetant leurs linceuls, accourent à son appel, effrayés du jour qu ils revoient et du compte qu'ils ont à rendre. Il y a dans Tordonnance de cette scène, très-vaste quoique réduite aux proportions d'un cadre de chevalet, dans les mille détails de cette foule pale et décharnée, où se trouvent toutes les nuances, toutes les dégradations possibles entre l'état de pur squelette et celui d'homme ayant chair et vie; il y a, dis-je, une grande science du dessin anatomique, une heureuse variété de poses et d'actions, une singulière énergie de caractères. Pour sa manière simple, grave, expressive, on ne peut mieux comparer Collantès qu'à notre Lesueur. Mais, dans ce tableau du moins , l'Espagnol lui est peutêtre supérieur par Téclat de la lumière et la vigueur du coloris.

J'ai quelque honte , après avoir passé tous les grands noms de la peinture espagnole, d'être forcé par la chronologie de me tenir si longtemps parmi les maîtres secondaires, trop peu importants pour que leurs œuvres méritent une appréciation détaillée, et trop pour être entièrement laissés dans l'oubU. Je vais prendre un terme moyen, semblable à leur position dans récole. Ce sera d'indiquer sommairement, et dans le même alinéa, leurs noms et les sujets de leurs ouvrages. Le lecteur qui voudrait sur ces artistes, et généralement sur tous les maîtres espagnols, des détails plus circonstanciés, plus complets, pourrait recourir aux Notices que j'ai publiées sur les principaux peintres de l'Espagne. On trouvera donc encore dans le musée de Maili id :

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D'Antonio Pereda, un très-beau Saint Jérôme appelé par la trompette céleste au jugement dernier ; — de Félix Castello, une vaste et belle composition représentant la Prise d'un château fort par les Espagnols sur les Hollandais ; — de Jiian Carreno, l'heureux imitateur et presque le continuateur de Velazquez, un portrait de Charles II; — de José Leonardo, qui mourut très-jeune, et, dit-on, d'un breuvage empoisonné, deux vastes tableaux militaires, la Red^ dition de Brêda, sujet où il s'est malheureusement rencontré avec Velazquez, et une Marche de troupes conduites par le duc de Feria, qui renferme toutes les qualités de la grande peinture, composition pleine dart et de feu, dessin bien étudié, couleur vigoureuse et naturelle, mâles expressions de têtes, et qui se trouve encadrée dans un excellent paysage; — d'Antonio Arias, un Jésus et les Pharisiens , œuvre bien supérieure à ce qu'on pourrait attendre d'un artiste oublié qui mourut misérablement sur un grabat d'hôpital ; — de Juan-Antonio Escalante, imparfait imitateur de Tintoret, une Sainte Famille et un charmant groupe de Jésus et saint Jean; — de Juan Martin Cabezalero , deux portraits de dames, simples échantillons d'un talent qui s'est élevé à la haute peinture d'histoire; — de Mateo Cerezo, condisciple de Cabezalero dans l'atelier de Carreno , qui mourut, comme lui, à quarante ans, et qui a laissé, dans un temps de décadence, des ouvrages dignes de la grande époque, me heWe Assomption de la Vierge^ un Saint Jérôme en méditation^ remarquable par l'expression de piélé fervente et par la couleur aux teintes dorées; enfin un Saint François d'Assise, aussi noble, aussi beau que l'eût pu faire Van-Dyck ; — de Claudio Coello, deux Sujets mystiques, où ïon voit la Sainte

i:coLi-s i:si»AGi\0Li:s.

Famille enfonrée de bienlieureux, d'esprits célestes et des vertus théologales personnifiées.

Claudio Coello, qui mourut fort jeune encore, en 1693, du chagrin que lui causa Tarrivée à la cour de Luca Giordano, tandis qu'il y occupait la charge de pintor de cdmara, Claudio Coello tient à peu près, dans récole de Madrid, la place qu'occupèrent Pierre de Cortone ou Carlo Maratta dans l'école romaine. Lui aussi, artiste digne de ce nom, chercha à lutter contre la décadence, qui déjà Fentourait de ses ruines, en l'éunissant dans sa manière les styles des grands peintres qui l'avaient précédé; lui aussi fut, dans sa patrie, le dernier de ceux qu'on appelle les maîtres anciens. 11 ne faut plus chercher, au siècle suivant, que les bouquets de fleurs d'Espinos, et les petits tableaux de salle h manger (bodegones), dont Luis Melendez, on plutôt Menendez (car c'est son vrai nom que l'on a alléré et confondu avec celui du poète lyrique), avait tapissé les antichambres d'Aranjuez, et dont le musée de Madrid a recueilli plus d'une vingtaine. Coello mort, les rois d'Espagne eurent recours aux artistes étrangers. Charles II employa Luca Giordano, Philippe V amena de France Ranc et Ovasse, et Charles III fit venir d'Italie T Allemand Raphaël Mengs. Il est fâcheux que le musée de Madrid n'ait pas hérité du meilleur ouvrage de Coello, sa grande composition appelée el Cuadro de la Forma (le Tableau de rilostie), que TEscorial garde encore dans ses catacombes.

Pour arriver jusqu'au temps présent, il ne reste à . citer que Francisco Goya y Lucientès, de qui l'on a placé dans le vestibule du musée les portraits à cheval de Charles IV et de Maria-Luisa. Ce sont des ouvrages fort imparfaits sans doute, où les fautes de

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dessin sont nombreuses et grossières, surtout dans la charpente des chevaux. Mais les tètes et les bustes offrent de si singulières beautés, et je dirais si imprévues ; il y a dans cet ensemble, fort défectueux lorsqu'on Fanalyse, un effet si vigoureux ; la pâte en est si ferme, la couleur si vraie, la touche si audacieuse et si puissante, qu'on ne peut manquer d'admirer ces qualités rares, tout en déplorant les défauts essentiels qu^elles ne peuvent entièrement racheter. Mais nous retrouverons Goya plus complet au Museo nacional et à V Académie, où il est temps, après avoir parcouru tout le Museo del Rey, d'aller achever notre revue des collections publiques de Madrid.

LE MVSEO NACIOJSAL.

Le musée de Madrid, le grand musée, celui qu'on a formé des dépouilles de toutes les résidences royales et qui occupe le palais bâti par Charles III, est une propriété de la couronne. L'extinction des couvents, devenus biens nationaux, et la conflscation des propriétés de rinfant don Sébastian, qui possédait une assez belle galerie de tableaux, ont donné Tidée de former à Madrid un second musée, appartenant à la nation. L'on a consacré à cette destination le grand couvent de la Trinidad , au centre de la ville , en même temps qu'on faisait un hôtel des invalides du grand couvent d'Atocha, et, le 2 mai 1842, jour anniversaire de cette horrible boucherie commandée par Murât, qui fut le signal du soulèvement de TEspagne contre les Français, en 1808, et qu on célèbre chaque année comme une fête nationale, le régenta ouvert au peuple son musée.

Cette idée est heureuse; elle est utile et noble. En même temps que Ton conserve ainsi des richesses d'art qui seraient bientôt dispersées, et qui passeraient probablement à Tétranger, on prouve que les révolutions populaires ne sont pas des invasions de Vandales, et que les arts, quelles que soient les formes nouvelles de gouvernement, trouveront toujours à notre époque honneur et protection. Conçue également à Séville, à Cordoue, à Valence , cette idée a

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enfanté d'autres petits musées provinciaux, où chacune de ces villes a recueilli quelques bons ouvrages de récole qwi porte son nom. C'est comme un trophée glorieux qu'elle montre avec orgueil aux étrangers, et qu'elle offre à Témulation de ses enfants. Mais, par malheur, les arts ne marchent pas du même pas que la politique, et une révolution éclate plus vite que ne s^improvise un musée. Le peuple de Madrid n'a pu trouver sous sa main, le jour de la victoire, autant de belles œuvres qu'en avaient amassées, pendant trois siècles, deux familles de rois disposant à leur gré des trésors de la monarchie.

On s'étaiî fait illusion sur les richesses que recélaient les couvents, au moins en fait d*art. Sauf le monastère de l'Escorial, qui était du domaine de la couronne, et doté par elle, bien peu de ceux des Castilles pouvaient se faire gloire de posséder quelques ouvrages curieux. Il y a longtemps que la spoliation des couvents avait commencé, et par leurs propres habitants. Depuis que les maîtres anciens ont augmenté de renommée et leurs œuvres de valeur, depuis surtout que l'existence des couvents a été menacée par Topinion et par les événements politiques, il est resté dans les cloîtres peu d'objets précieux. Tout a disparu, soit pour faire place à des objets d'échange, fort inférieurs, et mis là pour dissimuler Fenlèvement des autres, soit même pour laisser des places vides. Sans la galerie confisquée de l'infant don Sébaslian, le Musée national, réduit aux provenances des couvents, ne mériterait guère la peine qu'on allât le voir et qu'on s'en souvînt (1).

(1) Je n'ai pu découvrir ce qu'est devenue la célèbre statue de Gaspar Becerra, appelée Notre-Dame de la Solitude (Nueslra senora

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Ce n'est pas qu'il n'y ait assez de cadres pour occuper le visiteur, non des heures, mais des journées entières. Tout le cloître à quatre galeries, le rez-de-chaussée et le premier étage du vaste couvent de la Trinidad sont garnis du haut en bas; mais, dans ce nombre, combien de cadres méritent-ils d'attirer les regards et d'exciter l'admiration? Fort peu, il faut le dire ; une vingtaine peut-être ; encore ne s'en trouve-t-il pas un seul d'une importance capitale. Si l'on n'a pu, depuis quinze ans qu'il est ouvert, terminer le catalogue du Musée royal, il va sans dire que celui du Musée national n'est pas seulement commencé. Je vais donc citer de cettenouvelle collection les tableaux que je n'ai point oubliés, en commençant par les écoles étrangères.

Il n'y en a que deux parmi les Italiens : une Descente de croix de Daniel de Volterre (Daniele Ricciarelli), vaste et belle composition, très-bien conservée, où l'on aperçoit tout ensemble les leçons de Michel- Ange et l'imitation de Raphaël ; — et une copie de la Transfiguration y par Jules Romain (Giulio Pippi). Cette copie, répétition de celle qui existe à la galerie Sciarra de Rome, et peinte sur bois, a été fort heureusement rajeunie par un habile restaurateur nommé Ribera. Eloignée de l'original, elle est trèsprécieuse, et d'autant plus que le Spasimo di Sicilia

de la Soledad), riin des rares chefs-d'œuvre de la statuaire espagnole. Elle lui avait été commandée par la princesse ôom Isalxl de la P;tz, fille de Philippe ÏI, qui la fit placer dans la chapelle du couvent des Pères minimes do Madnd. J'ignore également où se trouve aujourd'hui une autre célèbre statue de Saint Jérôme, que fit le Florentin Torriginni pour un couvent près de îSéville. eu 1522, avant de se laisser mourir de U\\m dans 1rs cachots de l'ifiquisiiion. Ces deux staïues auront pent-étre disparu de Mndrid et de Séviile, couuîie les tableaux de Cespedès du couvent des Jésuite^: de Gordoue,

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se trouvant au Musée royal, on peut ainsi comparer les deux plus grandes compositions de chevalet qu'ait laissées Raphaël. Dans la copie de son illustre élève, tant de fois son collaborateur, le dessin est magnifique et tout à fait digne du modèle. Mais la couleur, dure et charbonnée, semble d'ailleurs inachevée en certaines parties. Jules Romain a supprimé les arbres du fond, qui abritent les deux figures de moines, à gauche, et le manteau de la femme placée au centre du tableau, sur le premier plan, est rouge au lieu d'être bleu. Est-ce une préparation pour cette dernière couleur? est-ce un changement tenté par le copiste ? Ce bel ouvrage provient du couvent de Las Salesas Reaies, qui eut souvent pour abbesses des princesses du sang.

Les Flamands sont un peu plus riches que les Italiens. Mais il me semble que Ton na compris ni Timportance ni la valeur des œuvres de leqr primitive école. On les a jetées çà et là, dans les coins obscurs, au faite des murailles, comme des objets de rebut bons seulement pour les mauvaises places. Ce sont d'ailleurs, pour la plupart, des volets dépareillés qui ne forment plus de complets ouvrages, et Ton ne s'est pas mis fort en peine de les recomposer en rapprochant leurs débris. 11 se trouve, entre autres, quatre panneaux semblables , quatre pendants qui doivent être juxtaposés et réunis dans le même cadre pour former un ensemble. Eh bien, on les a justement divisés et dispersés dans une des salles supérieures, au milieu d'une foule de tableaux plus modernes où ils semblent des exilés cherchant leurs compatriotes et leurs frères. De ces quatre panneaux magnifiques, les deux du centre représentent la Descente de croix et la Mise au tombeau ; sur les deux

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autres, se voient les Commettants en prière. Ils sont extrêmement précieux, à ce point qu'oh peut, si je ne m'abuse, les attribuer à Jean Van-Eyck. Du moins, plus je les examinais curieusement, plus ils me rappelaient, dans tous les détails du faire^ le Chanoine de Pala du musée de Bruges et le Calvaire du musée d'Anvers. Un beau triptyque, sans volets extérieurs, et dont je ne me rappelle pas le sujet, appartient encore à Técole de Van-Eyck.

Il y a une autre Descente de croix en demi-nature, sur fond d'or, qu'on attribue à Albert Durer, comme celle du musée royal, dont elle semble, en effet, une répétition en proportions un peu réduites. Mais, par les motifs qui nous ont fait restituer l'autre à Lucas de Leyde, nous croyons que celle-ci doit être également reprise au maître de Nuremberg, pour être rendue au Hollandais ou a son école. Parmi les meilleures œuvres des anciens Flamands, il faut encore mentionner deux Avares, homme et femme, de Quintin Metzys, le maréchal d'Anvers, qui a souvent traité le même sujet, et sans le varier beaucoup ; puis une Adoration des Rois, grande composition, d'une conservation parfaite : aux deux côtés du tableau , sont deux figures de grandeur naturelle, qui entr'ouvrent des rideaux pour laisser voir, à un plan plus éloigné et en dimensions plus petites, les rois de l'Orient adorant, dans la crèche de Bethléem , rhomme-Dieu nouveau-né. Ces ligures rappellent complètement la manière de Hemssen, Anversois imitateur d'Albert Durer; mais je n'oserais affirmer que le sujet principal fût aussi de sa main.

Des Flamands plus modernes, et transformés par rimitation des Italiens , je ne me rappelle qu'une Prise du Christ ati jardin des Oliviers, probable-

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ment de Gérard Honthorst , le peintre des nuits (Gherardo délie Noti, comme l'appellent les Italiens), et deux Chasses de Sneyders, l'une aux cerfs, l'autre aux sangliers, toutes deux superbes, excellentes, aussi belles qu'on puisse les attendre de ce grand peintre d'animaux.

L'école espagnole est naturellement la plus riche et la mieux dotée au Museo nacional ; mais c'est seulement par le nombre des œuvres, qui est considérable, et beaucoup moins par leur mérite. Il y a là une masse de tableaux d'une authenticité plus que douteuse, qu'on a tort d'attribuer à des maîtres, ca^' on leur fait ainsi moins honneur qu'injure; puis, une autre masse, plus grande encore, d'originaux, d'imitations, de copies, toutes œuvres sans nom, sans valeur, d une faiblesse si désespérante et d'une nullité si complète, qu'elles ne méritaient pas assurément d'être recueillies dans une collection publique. Un musée n'est pas une boutique de revendeur, et les . prendre pour rien, c'était encore les payer trop cher. Il aurait fallu d'abord faire un choix au milieu de ce ramas confus. Cela n'eût pas été bien difficile ; car si, dans la peinture comme en toutes choses, même morales, il se trouve une limite assez incertaine entre le bien et le mal aux points où ils se rapprochent le plus et semblent se confondre, du moins les reconnaît-on aisément dans leur opposition extrême. Un tableau tout à fait mauvais est comme une action tout à fait mauvaise ; personne ne peut s'y méprendre, à moins de n'avoir pas Fombre de science et de goût, ce qu'on ne peut supposer en aucun pays de ceux qui reçoivent mission de composer une collection d'art. Il est probable que, pour éviter toute accusaiion de détourne^ ment, tout soupçon d'infidélité, les ordonnateurs du

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Museo nacional auront voulu religieusement y donner place aux tableaux, quels qu'ils soient, inventoriés parmi les Mens des couvents. Plus tard, il faut Tespérer, on s'occupera du triage à faire, et quand le public aura reconnu l'inanité de ces prétendues richesses, on pourra, sans crainte et sans scrupule, séparer l'ivraie du bon grain.

Notre tache à nous n'est pas d'exclure le mauvais, mais de rechercher le bon, et d'indiquer les œuvres qui, dans cette masse mélangée, nous ont paru les plus saillantes, par le nom de leur auteur ou leur mérite propre, les plus dignes enfin d'échapper à l'expulsion. Nous allons les mentionner dans l'ordre chronologique que nous fournit la biographie des peintres.

Les plus anciennes sont deux curieux tableaux, en forme de diptyque, du vieux Correa, Fun des artistes qui sortirent de Caslille pour aller étudier Fart itahen, avec Alonzo Berrùguete, Liano, Gaspar Becerra, lorsque les entreprises de Charles-Quint ouvraient aux Espagnols l'Italie de Léonard, de Michel-Ange, de Raphaël, de Corrége, de Titien. On reconnaît dans Correa l'élève des anciens Flamands qui avaient fondé des écoles en Espagne, modifié par les nouveaux maîtres qu'il avait été chercher dans Fautre péninsule ; il ressemble ainsi aux Flamands modiliés par l'imitation italienne^ à Bernard Van Orley, à Michel Coxie. Après ces deux tableaux, précieux dans Fhistoire de Fart espagnol, viennent une grande Assomption et un saint Bernard du Greco (Dominique Theotocopuli), cet artiste dont la vie fut aussi étrange que la manière, qui, né en Grèce, vers le milieu du seizième siècle, alla étudier la peinture à Venise, et vint se fixer à Tolède, où il mourut en 1625^ après

avoir à peu près fondé Técole de cette ville, d*où sortirent Luis Tristan, Mayno, Orrente. Ses élèves valent mieux que ses ouvrages. Cependant, le saint Bernard, peint peut-être dès son arrivée en Espagne, est plus raisonnable que ses œuvres postérieures ; mais on trouve dans {'Assomption^ avec un empâtement savant et vigoureux qu'il communiqua aux peintres de son école, ce dessin fantastique et ce coloris grisâtre, pâle, blafard, qui font de ses personnages autant d'ombres et de revenants ; enfin tout le parti pris d'une bizarrerie vraiment maladive, qui s'étendait jusqu'à la forme de ses cadres, allongés hors de proportion.

Je crois qu'on peut rapporter à cette époque une série de six pendants sans nom d'auteur, représentant VHistoire de la Vierge. Ils ressemblent, par la composition, aux séries de même nature que fit plus tard Francisco Antolinez, de Séville. Mais ils sont peints sur des panneaux de bois, avec des incrustations de nacre qui se mêlent à la peinture. Celte bizarrerie les fait ressembler aux tableaux chinois, et plus encore aux tableaux mexicains. Peut-être sont-ils Fouvrage d'un certain Ramirez, artiste espagnol, qui alla se fixer au Mexique.

Nous arrivons à la plus considérable des œuvres recueillies dans le Museo nacional , la Vie de saint Bruno et les Martyres ou Miracles des Chartreux , par Carducho. 11 faut Indiquer succinctement, d'après Cean-Bermudez [Diccionario historico, etc.), l'origine de ce grand travail. Yincenzo Carducci, dont les Espagnols ont fait Vicente Carducho, fut amené tout enfant de Florence à Madrid, par son frère aîné Bartolommeo, l'un des artistes italiens qu'appela Philippe II pour concourir aux décorations de TEsçonaL Le

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jeune Vicente/;qui se considérait comme enfant de Madrid, à ce qu'il dit lui-même dans sesWialogues sur la théorie de la peinture , devint bientôt le premier maître de Técole récemment fondée dans cette ville, qui venait d'être choisie pour capitale de la monarchie. C'est alors qu'il reçut Tune des plus vastes commandes dont Fhistoire de Tart fasse mention. La Chartreuse del Paular lui confia toute la décoration de son grand cloître. Par un contrat passé, le 29 août 1626, devant Vescribano Pedro de Aléas Malienzo, entre le prieur de la Chartreuse et le peintre , il fut convenu que ce dernier livrerait, en quatre ans, cinquante-cinq tableaux, quatorze par année, tous et tout entiers de sa main, dont le prix serait fixé à dire d'experts. Ce singulier contrat fut exécuté ponctuellement. Quatre ans après, le cloître de la Chartreuse del Paular possédait les cinquante-cinq toiles commandées à Carducho ; savoir : d'un côté, vingt-sept tableaux représentant les divers épisodes de la vie de saint Bruno, depuis sa conversion jusqu'à son enterrement ; du côté opposé, vingt-sept autres tableaux des Martyres ou Miracles de moines appartenant à l'ordre ; au centre, une espèce de trophée qui réunissait les armes du roi et celles de l'institut des Chartreux. Le peintre s'est représenté, dans le tableau n"* 55 de la série, sous la 'figure d'un moine qui est au chevet du père Odon de Novarre, étendu sur son lit de noort. Dans tous ces tableaux, transportés en masse de la Chartreuse supprimée au Musée de la nation, les figures sont de grandeur naturelle, et plusieurs d'entre eux renferment un second sujet, traité en plus petites dimensions sur un plan plus éloigné. Cean-Bermudez, qui raconte avoir passé quinze jours au Paular pour examiner à loi^^ir Fa^uvrc de Carducho^ aflirmeque,

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dans cette longue série de toiles uniformes, où la monotonie semblait inévitable, on doit admirer, au contraire, une grande fécondité d'invention, un ingénieux arrangement des actions et des groupes , non moins que la science de Fanatomie et Tharmonie des couleurs. Nous acceptons cet éloge, qui n'a certes rien d'exagéré; mais en déclarant toutefois que cette Vie de saint Bruno^ plus importante que celle d'Eustache Lesueur par la dimension et le nombre des cadres , ne régale point par la vraie grandeur, celle du style et de Texécution.

L'on peut mettre au même rang honorable quelques tableaux du principal élève de Carducho, Francisco Rizi (ou plutôt Ricci), autre Italien d'origine, qui continua son enseignement à Madrid. De là nous passons à Técole de Séville, où nous trouvons d'abord le grand don Diego Vela^quez de Silva. Son unique échantillon est un portrait-buste de Tinfante Marguerite, qu il a peinte un peu plus âgée que dans l'autre unique échantillon que nous avons au Louvre. Ce tableau de Velazquez parait très-sùr, partant très^beau; mais on Fa hissé si haut , qu'il est presque invisible. L'autre grand peintre de Séville, Esteban Murillo , est mieux partagé , quoique bien faiblement néanmoins. Outre un Saint Ferdinand^ peu digne de lui, où Fon ne retrouve son pinceau que dans les petits anges qui entourent Fillustre conquérant de Cordoue et de Séville, il a une grande Extase de saint François. Ce tableau rappelle beaucoup, par sa disposition, la vaste et célèbre Extase de saint Antoine de Padoue, qui fait l'ornement et la gloire de la cathédrale de Séville, et que les Anglais, en 1813, offraient d'acheter au chapitre, en couvrant d'onces d'or cette toile immense; mais le Saint François ne vaut pas le

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Saint Antoine; il est plus assombri, pins eliarbonné, surtout dans la partie inférieure, où se trouve le bienheureux extatique. La partie supérieure, celle de la vision, celle où apparaissent le Christ et la Vierge au milieu d'un chœur céleste, s'est beaucoup mieux conservée. Le groupe des anges et des chérubins est surtout admirable , et digne du sublime et religieux artiste qui a mérité, parmi tous les peintres, d'être appelé le peintre du ciel.

Une assez belle Adoration des Bergers, par Antonio del Castillo, de Cordoue, et un Moine de Zurbaran, belle figure très-dégradée, complètent la part de 1 école d'Andalousie. Celle de Valence n'a qu'une Tête de Rieur ^ par Ribera, signée et datée de 1631 ; comme tous les ouvrages où il a mis son nom, elle est d'une exécution soignée, énergique, et d'uiic expression parfaite. Enfin, dans Técole de Madrid, modifiée par l'exemple de Velazquez, et devenue presque andalouse , il faut distinguer un Martyre de saint Barthélémy et un Charles II enfant, par Juan Carreno. Ce dernier portrait est digne de Velazquez lui-même. On attribue encore à Carreno nne Manne dans le désert, composition importante et bien traitée; mais il me paraît évident qu'elle est de Mateo Cerezo , autre artiste distingué de la même époque de décadence, et qui précéda seulement de quelques années Claudio Coello, le dernier des peintres espagnols.

L'on ne trouve plus, après eux, qu'un assez beau portrait d'homme de Raphaël Mengs, le peintre allemand que, faute d'artistes nationaux , Charles III fit venir d'Italie en Espagne, où il donna les derniers préceptes et le dernier exemple de Tart ; puis enfin différents ouvrages de Goya, mort en 1832 , à qua-

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tre-vingt-six ans. Sans maître et sans élèves, talent incorrect, capricieux, sauvage, dépourvu de méthode et de style, mais plein de séve, d^esprit, d'audace et d'originalité , Antonio Goya est , à défaut d'école , la seule individualité puissante que l'Espagne ait donnée aux arts depuis les maîtres anciens jusqu'à nos jours. Le Musée national n'a de lui qu'une seule peinture , une Loge au cirque des taureaux ( un Palco en los toros). On y sent, comme dans tous ses ouvrages au pinceau, Théritier de Velazquez, mais à un degré très-distant. C'est à peu près la même manière, plus lâche, plus fougueuse, plus désordonnée. Du reste, dans ces espèces de caricatures peintes , genre qu'il n'a pas franchi, il se montre plein d'esprit, de malice, et l'exécution est toujours supérieure au sujet. Mais , à côté de cette unique peinture, se trouve une quantité considérable de gravures à Teau-forte, qui représentent pour la plupart des courses de taureaux fantastiques. Les Caprices de Goya sont justement célèbres. On en a réuni quatre-vingts dans un volume qui s'appelle spécialement YOEuvre de Goya. Ce sont des allégories assez claires et fort malignes sur les choses et les personnages de son pays et de son temps. Mais j'avais eu raison , en parlant de ce recueil dans les Notices sur les principaux peintres de V Espagne , de supposer qu'on n'y avait pas rassemblé toutes les eaux-fortes de Goya. En effet, presque toutes celles qui tapissent un panneau de mur dans l'une des salles du nouveau Musée, et qui proviennent sans doute du cabinet de l'infant, ne font pas partie de la collection publiée en volumes. Ce sont autant d'œuvres à pou près inconnues et nouvelles dans le monde artistique, cir- . constance qui en augmente encore la valeur, déjà bien

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grande, si on la mesure au seul mérile; car ces Toros fantastiques de Goya, non moins que ses autres Caprices, rappellent Callot par Fimagination, Hogarth par Vhumotir, et Rembrandt par la vigueur d'exécution.

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