L'ACADÉMIE DE MADRID
Madrid n'a pas seulement ses deux musées, royal et national, elle possède encore une autre collection publique de tableaux, que rend précieuse, à défaut du nombre, Texcellence de quelques œuvres justement nommées de premier ordre. Nous recommandons vivement cette petite et riche collection aux curieux, même lorsqu'ils se seront rassasiés, si Ton peut Têtre, des magnifiques galeries du Prado. Elle occupe le local appelé de V Académie, qui fut sans doute une de ces écoles de dessin et de peinture qu'ouvrirent vainement les rois d'Espagne Philippe V, Ferdinand VI et Charles III, à Madrid, à Séville, à Valence, à Saragosse, pour essayer de ranimer Part, mort après le siècle des grands génies. Cette Académie ^ qui s'appelait de San Fernando, fut placée dans Tétage supérieur du palais bâti par Charles III, calle de Alcala, pour recevoir le Musée dliistoire naturelle^ autre collection curieuse, importante, riche dans les trois règnes, mais surtout en minéralogie, et qui possède le plus précieux objet que puisse ambitionner aujourd'hui la science, le squelette complet du plus gigantesque des animaux antédiluviens.
Les tableaux de T Académie, dont le nombre ne dépasse pas vingt, méritent tous d'être au moins cités.
l'académie.
J'en ferai la mention dans Tordre adopté précédemment : d'abord les étrangers, puis les Espagnols par rang chronologique.
Rubens est le seul maître de la première catégorie, et il a justement, parmi ces modèles d'école, une œuvre qui peut faire apprécier à la fois ses qualités, si difficiles à atteindre, à imiter et même à bien comprendre, et ses défauts, qui frappent au contraire les moins clairvoyants : c'est Hercule et Omphale. Le héros des douze travaux, entièrement' nu au milieu d'un cercle de dames richement parées, file d'un air gauche et niais, tandis qu'Omphale, triomphante et couvrant ses blanches épaules de la peau du lion de Némée, lui pince Foreille comme à un écolier mutin. C'est vraiment trop d'humiliation pour le fils de Jupiter, pour le dieu de la force, et l'allégorie passe les bornes de la vraisemblance. Je m'étonne que Rubens n'ait pas fait voltiger au-dessus de cette scène ridicule le dieu d'Amour, riant de ses coups. Mais à coté de cette erreur de composition, de cette exagération dans le grotesque, assez familière à Tillustre Flamand , brille pleinement sa force créatrice, sa merveilleuse puissance de couleur et de modelé.
Le plus ancien tableau des Espagnols sei;ait (si l'on en croit les explications du gardien de l'Académie, qui n'a pas non plus de catalogue), wwq F ondation delà chapelle de Notre-Dame de Xore^^e, par BlasdePrado, de VîciAe de Tolède, mort vers 1593. Ce tableau est superbe, d'une composilion grande et noble, d'une exécution soignée et parfaite. Il y a surtout, au premier plan, les portraits d'un gentilhomme, de sa fejnme et de leur jeune fils, qui accusent une main ferme, sûre, magistrale. Mais je le crois d'un autre peintre et d'une autre époque. Blas de Prado, élève
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de Berruguete et de Comontès, ne pouvait pas avoir tant d'aisance et de fluidité dans le pinceau. Ses œuvres, d'ailleurs, sont mal connues. Envoyé par Philippe II à un empereur de Maroc, près duquel il fit un long séjour et qui Tenrichit, Blas de Prado n'a pas laissé beaucoup d^ouvrages à son pays, et Ton s'est trompé presque toujours sur ceux qui lui sont attribués. Palomino, et Ponz après lui, citent Blas de Prado pour auteur d'une série de huit à dix cadres qui ornent le cloître de la cathédrale de Tolède, et d'une belle Incarnation placée sur la porte de Téglise, tandis que les archives de cette cathédrale, compulsées parCean-Bermudez, constatent que ces divers tableaux furent peints, sur Tordre du cardinal Quiroga, par un artiste peu connu nommé Luis de Velasco. A Madrid , même méprise : des peintures sur bois et à fresque, dans la chapelle del Obispo^ contiguë à la paroisse de San Andrés, sont attribuées à Blas de Prado, et les archives de cette chapelle fournissent la preuve qu'elles sont de la main d'un certain Juan de Villoldo, qui les peignit en 4548. Enfin, les ouvrages qu'on n'a point encore repris à Blas de Prado, soit à Tolède, soit à Madrid , sont d'un style un peu antérieur à celui du tableau de l'Académie. Ce dernier rappelle plutôt, surtout dans les portraits du premier plan, la manière plus avancée de Pantoja de la Cruz et de Pereda. 11 serait de l'école de Madrid lorsqu'elle commençait à s'échauffer par l'exemple de Séville.
Pour représenter l'école de Valence, Ribera, qui en est sorti et qui a porté en Italie la fougue espagnole, a, dans l'Académie, quatre ouvrages importants: une Madeleine ravie aux cieux, ou plutôt, à ce que je crois, une Sainte Marie V Egyptienne, très-
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belle et très-forle , quoique un peu dégradée ; — un Satîit Antoine de Padoue tenant dans ses bras le suint enfant; — un Saint Jérôme écrivant au bruit de la trompette céleste, grande ligure d'une extrême énergie, égale au Saint Jérôme de Naples, placé, avec le Silène, dans la salle des Capi d'opera du musée degli Sludj ; — enfin deux bizarres portraits en pied, réunis dans le même cadre, et qui exigent une mention plus détaillée. On voit, au centre du tableau, une tète de vieil homme, à barbe noire, sur le corps d'une femme qui donne le sein à un enfant au maillot; puis, quelque peu en arrière, un autre vieillard qui est là comme le Saint Joseph de cette étrange Madone. Cela paraît d*abord un conte fantastique, une légende populaire, répétée par le peintre dans une heuie de caprice ; c'est tout simplement une curiosité naturelle, reproduite avec fidélité. On lit Texplication suivante, écrite en espagnol dans un angle du tableau : « Por- « trait de Madeleine Ventura, née dans les Abruzzes, 0 âgée de cinquante-deux ans. Elle en avoit trente- « sept lorsqu'il commença à lui pousser une longue « barbe. Elle eut trois enfants de son époux Félix de « Amici. Copié d'après nature, pour l'admiration des « vivants, par Joseph de Ribera. » Curieux et singulier quant au sujet, ce tableau du grand Valencien, quoique un peu assombri par le temps comme la plupart de ses ouvrages, n'offre pas moins d'intérêt au point de vue de Fart; c'est une de ces vigoureuses et soUdes peintures, burinées en quelque sorte sur la toile, dont Ribera, dépassant Caravage lui-même dans Texacte et brutale reproduction de la réalité, n'a laissé le secret à personne.
Zurbaran nous transporte à Técole do Sévilie. LVVçadémie possède de lui quatre portraits de moines, en
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pied, dans le style sévère et sombre qu'employait si bien en de tels sujets ce peintre de la vie ascétique . Mais , si beaux que soient ces moines, enfoncés dansTombre de leurs capuchons, on les aperçoit à peine auprès des lumineux chefs-d'œuvre de Murillo. Celui-ci règne à l'Académie, qui se vante avec raison d'avoir ravi à la cathédrale de Séville et au musée de Madrid les plus grandes œuvres du plus grand peintre de TEspagne.
Je ne place pointa ce haut rang une Résurrectioriy qui , malgré l'éclat resplendissant de Jésus sortant Dieu du tombeau où il fut mis homme, n'est qu'une page ordinaire dans le livre de Murillo; mais il faut y élever, y maintenir à la fois la Sainte Elisabeth de Hongrie et les deux vastes pendants appelés d'habitude los medios puntos (les hémicycles).
Pour la Sainte Elisabeth de Hongrie, qu'on me permette de répéter la description que j'en ai donnée en terminant la Biographie de Murillo : « Dans un (( vestibule de noble et simple architecture, la pieuse « reine s'occupe à gagner le paradis, non point par (( de stériles oraisons, mais par des actes de vraie (( charité. Les rois de France guérissaient les écrouel- « les; il paraît que les rois de Hongrie étaient méde- « cins d'un autre mal : sainte Elisabeth, puisqu'il faut « appeler les choses par leur nom, lave et panse des « teigneux. Ce sujet réunissait merveilleusement les « deux manières extrêmes de Murillo : la misère sale, (( déguenillée et vermineuse de ses petits mendiants ; « la grandeur simple, noble et sublime de ses saints. « De là naît aussi le charme d'un perpétuel contraste « et d'une haute moralité. Ce palais converti en hô- (( pital ; d'un côté, ces dames de la cour, belles, fraîa ches et parées; de l'autre, ces enfants souffreteux i( et rachitiques, qui se grattent, qui déchirent de Ton-
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« gle leurs poitrines sans vêtements et leurs tètes sans (( cheveux, ce paralytique porté sur des béquilles, ce « vieillard qui étale les plaies de ses jambes, celte « vieille accroupie dont le profil décharné se des- « sine si nettement sur un pan de velours noir; là, « toutes les grâces brillantes du luxe et de la santé; « ici, tout le hideux cortège de la misère et de la ma- (( ladie; puis, au milieu de ces extrêmes de l'huma- « nité, la charité divine qui les rapproche et les réu- « nit. Une jeune et belle femme, portant sur le voile « de nonne la couronne de reine, éponge délicatement « la tête impure qu'un enfant couvert de lèpre lui « présente au-dessus d'une aiguière d'argent. Ses <( blanches mains semblent se refuser à Tœuvre que « son cœur ordonne, sa bouche frissonne d'horreur « en même temps que ses yeux se remplissent de lar- « mes; mais la pitié a vaincu même le dégoût, et la « religion triomphe, la religion qui commande Ta-
« mour du prochain Dans ce tableau, Tordon-
« nance de la scène est magnifique ; chaque détail con- « court avec bonheur à Tensemble ; chaque person- « nage, admirable en soi, sert encore à faire valoir « les autres. On ne désire rien de plus, rien de moins, (( rien d'autrement, et l'on croirait, tant cet ensemble « est parfait, que le moindre changement dut en ga- « ter rharmonie et détruire Teffet général. Les atti- (( tudes, nobles ou grotesques, sont également variées (( et naturelles ; les expressions de la pitié ou de la dou- « leur, pleines d'énergie et de vérité ; le dessin, d'une a hardiesse et d'une pureté qui défient toute censure ; « la couleur, de cet éclat magique dont Murillo seul (( eut le secret... »
Je ne changerai rien, assurément, à cette description ni à ces éloges. De toutes les œuvres de Murillo,
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la Sainte Elisabeth (Santa Isabel de Hungria) est celle que la voix presque unanime de ses admiraleurs proclame la plus grande et la plus parfaite. Je crois aussi qu'elle est la meilleure de ses compositions par la hauteur du style, l'arrangement des parties, le sens de Fensemble; et j'ajouterai, pour être compris, qn'elle me paraît la plus italienne, la plus propre à être traduite sans désavantage par la gravure. Mais ce magnifique ouvrage a souffert ; il est frotté et dégradé en quelques parties. D'ailleurs (pourquoi n*oserais-je le dire?), en me rappelant qu'il est de Murillo, je ne trouve pas que le travail de la main y soit pleinement égal k celui de la pensée. Si Murillo n'a jamais mieux composé, il a mieux peint quelquefois. La Sainte Elisabeth n'offre clairement aucune des trois manières, froide, chaude et vaporeuse, qu'il employait suivant les sujets ; elle semble un compromis entre les deux premières, et c'est dans les deux secondes que Murillo se montre tout entier, que son pinceau plus libre règne plus souverainement.
Je puis par bonheur fournir aussitôt la preuve de cette opinion. Dans F Académie même, à côté de la Sainte Elisabeth , sont deux autres tableaux où , comme coloriste, Murillo s'est élevé à la dernière puissance de son talent. Ceux-ci , d'après Cean-Bermudez, furent commandés par nn chanoine nommé don Justino Neve, pour l'église de Sa^ita- M aria-la- Blanca, à Séville, ce qui explique leur forme cintrée; ils s'encadraient probablement dans une voûte. Murillo les peignit en 1665, dans sa quarante-huitième année. Ces tableaux furent apportés à Paris, avec la Sainte Elisabeth, lorsque Napoléon réunissait au Louvre les plus riches dépouilles de 1 Italie, des Flandres et de l'Espagne. Ce fut à Paris que, pour
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leur rendre la forme carrée, on ajouta des angles dorés où sont tracés des inscriptions et des plans d'édifices.
Le sujet de ces deux célèbres pendants est la Foudation de Véglise Sainte-Marie-Majeure à Rome, ou plutôt l'événement miraculeux auquel la légende attribue cette fondation. Dans le premier tableau, se voit le songe du patricien Jean et de sa femme, que Murilîo, malgré le millésime de l'inscriplion (rannée 852), habille des costumes de son temps. Surpris par le sommeil descendu d'en haut, comme si le Morphée de la mythologie eût secoué ses pavots sur leurs tètes, ils se sont endormis, assis et vêtus, dans leur appartement. Un petit chien bichon dort aussi sur le pan de robe de la patricienne. Des nuages blancs s'avancent dans les ténèbres, et Tapparition luit tout à coup aux yeux fermés du couple à qui le même songe apparaît : c'est la Vierge, debout, et tenant Tenfant-Dieu dans ses bras, qui montre du doigt, par une fenêtre, la place où doit s'élever l'église qui lui sera consacrée. Le second pendant renferme un double sujet : à gauche, et de grandeur nalurelle, le même patricien et sa femme racontent leur commune vision au pape Liberio, assis sur l'antique sella gestatoria; à droite, dans le lointain, une longue procession va reconnaître et marquer la place désignée par Marie pour Térection de son nouveau temple.
Comme tous les Espagnols, qui sont, à la différence des Italiens, plus naturalistes qu'idéalistes, plus attachés à la réahté qu'à rinventionetau vrai qu'au beau, qui représentent par des objets visibles jusqu'à la pensée intérieure, Murillo, quoique le plus poétique d'entre eux, n'a jamais recours aux symboles, aux allégories ; il va droit au fait, même dans les sujets où
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le fait semble manquer. S'il veut peindre un saint en extase, il représentera Textase même du saint, l'apparition qui n'est que dans son esprit exalté; il montrera le ciel ouvert , ses habitants , sa lumière , ses pompes et ses spectacles. De même ici, le songe prend un corps, et la vision des époux endormis brille aux yeux du spectateur de tout son éclat miraculeux. C'est dans ces hardiesses étonnantes, dans ces prodigieuses difficultés, que Murillo excelle et triomphe. Toutes ses Extases^ toutes ses Visions^ je Tai déjà dit, sont autant de chefs-d'œuvre. Mais aucune d'elles, pas même l'immense Saint Antoine de Padoue , de Séville , ne surpasse la Fondation de Sainte-Marie- Majeure. Les deux pendants qui composent ce sujet, ou du moins le premier tout entier, et, dans le second, la procession lointaine, c'est-à-dire les parties traitées dans le genre chaud et vaporeux, sont de la plus excellente manière de Murillo, et marquent bien le point extrême où s'est élevé son talent de coloriste. Ces deux tableaux merveilleux, adorables, dont la vue fascine et enchaîne, sont appelés communément, soit los Médias Puntos de Murillo, soit le Miracle du Gentilhomme romain {el Milagro del Cavallero romano). Je propose que, mêlant en une seule ces deux dénominations diverses, on les appelle désormais le Miracle de Murillo.
Après cela que citerai-je pour engager tout voyageur ami des arts à visiter pieusement l'Académie de Madrid ? J'ai dit maintenant ses principales richesses. Cependant, pour achever la liste des Espagnols, je ne puis omettre ni Carreno, auteur d'une belle Madeleine et d'une grande copie du Spasimo de Raphaël, qui deviendrait bien précieuse si elle était portée loin de roriginal ; ni Goya, dont j'ai tâché tout à l'heure,
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dans la revue du Museo nacional, de earnetériser la manière originale et fantasque. Il a cinq ouvrages à l'Académie : Une Dame (que Ton croit la duchesse d'AIbe) en habits de maja andalouse, étendue sur un lit, et quatre petils pendants, un Auto-da-Fé , une Procession du Vendredi- Saint, une Course de Taureaux, une Maison de Fous, La Maja est un portrait plein de grâce, de vigueur et de vérité; les quatre pendants sont des fantaisies charmantes, spirituelles, animées, de sa meilleure époque, et surpassant ses eaux-fortes elles-mêmes de toute la supériorité de la peinture.
Quand on a longuement contemplé et admiré tout à son aise les vingt tableaux de l'Académie, on ne peut refuser un dernier regard de curiosité, un dernier mouvement d'admiration, à une longue série de figurines en pâte coloriée, dans le genre de celles qui nous viennent de Malaga, de Grenade, de Valence, mais plus grandes par la dimension, car elles sont à peu près du quart de nature, et surtout par la perfection du travail. OEuvre d'un certain Juan Ginès, de Valence, mort il y a peu d'années, cette série se compose de quarante à cinquante groupes représentant divers épisodes du Massacre des Innocents. Il y a là une invention en quelque sorte inépuisable, beaucoup de variété dans les détails, une énergie singulière, étonnante, et enfin une vérité à laquelle on ne peut reprocher que d'être trop complète, car, à cause des couleurs dont ils sont badigeonnés, ces groupes ressemblent trop à des figures de cire. Ils montrent toutefois, par leurs évidentes qualités, que la statuaire eût pu suivre, en Espagne, la marche et les progrès delà peinture, si, depuis Berruguete et Becerra, et, sauf quelques rares ouvrages d'Alonzo Cano , elle n'avait
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(Hé complètement abandonnée. Les artistes, ou plutôt les artisans espagnols se sont bornés à la sculpture en bois, à la sculpture d'ornements, et aux figurines en terre cuite. Depuis Alonzo Cano, Ton ne trouve à citer que le groupe de Daoiz et Velarde (les deux principales victimes du 2 mai 1808), que je crois l'ouvrage d'un jeune artiste contemporain, nommé Alvarez, mort avant Tâge de la maturité. Ce groupe est au musée du Prado, dans les salles de la sculpture, et si je n'ai parlé ni de lui, ni d'aucun des autres objets que renferment ces salles, c^est qu'à côté des galeries de peintures, elles sont si pauvres, si dépourvues, si honteuses, que le plus sage parti était de n'en rien dire. Ce ne sont pas des statues qu'il faut aller voir à Madrid ; ce ne sont pas non plus des dessins ou des gravures : ce sont des tableaux. Si, dans ce pays, la statuaire est à peu près nulle, si rarchiteclure n'offre que de rares monuments et sans caractère, si la musique est plutôt un goût populaire qu'une science largement cultivée, en revanche la peinture s'y montre tellement riche et tellement grande, qu'elle suffit à consoler de ce qui manque, et que, seule, elle représente dignement l'art tout entier.
L'ALHAMBRA
J'ai grand* peur qu'à la vue de ce titre, bien des lecteurs ne s'écrient avec impatience : « Encore TAlhambra! encore Grenade! Eh! mon Dieu, il n'y a pas un touriste chevauchant à travers l'Espagne qui n*ait été toucher barre au vieux château des rois mores, et qui ne se soit cru, au retour, dans le devoir et le droit de nous donner son mot sur cette huitième merveille du monde. Nous la savons par cœur. » C'est précisément ce que je me disais en faisant, un peu tard, comme tout le monde, en allant voir TAlhambra ; je croyais bien que jamais il ne me prendrait fantaisie d'ajouter mon mot à tant de descriptions et de récits; jeme faisais, par avance, défense formelle, absolue, d'étendre jusque-là le cercle déjà trop vaste des travaux dont l'Espagne m'a fourni le sujet. Cependant, quand j'ai vu de mes yeux, quand j'ai foulé de mes pieds ces débris célèbres, l'hésitation, le regret, ont combattu ma résolution anticipée. Et maintenant que le souvenir, plus puissant peut-être et plus impérieux que la vue réelle, me ramène fréquemment , comme en un songe doré, à ces lieux si dignes de leur renommée, j'éprouve le besoin d'être relevé d'un
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vœu téméraire. Je me dis qu'en commettant la faute où tant d'autres avant moi sont tombés, j'ai du moins la même excuse, le même droit à Tindulgence, et que, sur un si grand nombre, le dernier pécheur n'est guère plus coupable que Favant-dernier ; je me dis aussi qu'en fuyant toute redite, en écartant tout souvenir des pensées ou des opinions d'autrui, en restant soigneusement renfermé dans ses propres impressions, l'on peut offrir au lecteur le plus fatigué de suivre tant de pèlerins sur la môme route, quelque point de vue nouveau qui le console d'avoir une fois de plus recommencé le voyage ; ajoutant avec le fabuliste :
Et ce champ ue se peut tellement moissonner, Que les derniers venus n'y trouvent à glaner.
Je veux du moins promettre une si grande modération de voyageur et de conteur, que je parlerai seulement de Tobjet dont le nom magique est en tête de cet écrit. Certes, il y a bien quelque générosité à faire le sacriGce complet d'un itinéraire, sinon de Paris aux Colonnes d'Hercule, au moins de Madrid à Grenade, à travers le paradis terrestre d'Aranjuez, les plaines désolées de la Manche, la chaîne de Sierra-Morena , vraies et naturelles frontières entre le nord et le midi, enfin la Sierra de Martos, Tune des contrées les plus pittoresques de FAndalousie. Une fois à Grenade, le sacrifice devient plus grand et plus pénible. Quoi! pas un souvenir d'histoire sur l'antique lUiberis, la ville des Phéniciens, devenue colonie et cité romaine, puis appelée par les conquérants arabes la Crème du Couchant (Garb-nala) ! pas la moindre description de cette ville célèbre, si heureusement étendue en amphithéâtre sur le versant circulaire de plusieurs collines, au pied de la Sierra-Nevada, la montagne aux neiges
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éternelles, en face de sa riche et spacieuse Vega (plaine cultivée), que fertilisent les deux rivières sorties de son sein, comme de deux bienfaisantes mamelles, le clair Genil et le Darro qui roule des sables d'or ! Quoi ! pas même nommer la vieille place de Vivarambla (aujourd'hui place de la Constitution), où se donnaient jadis les brillants tournois des Mores, où se firent ensuite les sombres aw^o^ de Tinquisition; — la place plus moderne del Campillo, qu'occupe le théâtre bâti par les Français dans un moment de loisir, au milieu de la guerre de Tindépendance , ayant, d'un côté^ le monument expiatoire élevé à l'infortunée et vaillante Mariana Pineda. morte sur le gibet, victime de la tyrannie royale, comme Lascy, Portier, Riego, Torrijos ; de l'autre, la colonne érigée au grand acteur Isidoro Maiquez par une noble famille d'artistes ; — son vieux palais de Batahubi, devenu caserne de cavalerie, mais qui a conservé ses toitures de bois sculpté et ses curieuses colonnes torses de marbre gris- violet ; — son Zacatin , le quartier du commerce, petit Palais-Royal des Mores, ayant toujours ses boutiques orientales ; — sa Chancellerie et son Archevêché ; — ses vingt-six églises et ses quarante couvents ; — son dédale inextricable de petites rues larges d'une aune, dont les paniers d'un âne frottent les deux murailles ; — enfin sa magnifique promenade {la Alameda) qu'ombragent des arbres gigantesques aux rameaux entrelacés, que parfument d'épaisses allées de fleurs aux couleurs vives, aux arômes puissants, que rafraîchissent des eaux claires et murmurantes , tombant en nappes du haut de h\ fontaine des Grotesques^ ou lancées en jet par la Bombe ^ jusqu'à la cime des arbres touffus !
Si j'avais parlé des choses, j'aurais dit aussi quel-
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ques mots des hommes; car je ne suis pas de ceux qui croient que, dans la description d'un pays, il n'est permis d'oublier que les habitants. J'aurais donc montré dans Grenade une petite société polie, distinguée, prévenante, hospitalière, puis un peuple demeuré plus sauvage que celui de nulle autre grande cité, et conservant depuis trois siècles et demi des habitudes si querelleuses, des mœurs si féroces, que, sur une population qui n'atteint pas 75,000 âmes, la statistique judiciaire compte presque un meurtre par jour. Mais j'ai promis de tout passer sous silence, hommes et choses, mœurs et monuments. Il faut tenir parole. Je demanderai grâce seulement pour la cathédrale , ou du moins grâce pour moi, si je fais une rapide mention de la métropole chrétienne, trop oubliée par les visiteurs des palais musulmans.
Rebâtie, sous Philippe II, à la place ou à la suite d'une antique église, la cathédrale de Grenade est un grand et somptueux édifice, dont Tarchitecture solide, imposante, grandiose, rappelle complètement le style italien de la renaissance, succédant au gothique. On y retrouve, comme style, le Duomo de Florence et le Saint-Pierre de Rome. La façade est noble et haute, le chœur vaste et dégagé, la coupole large et hardie. De nombreuses chapelles latérales offrent une quantité de riches retables, de mausolées en marbres, de précieux vitraux, plus vieux que Tédifice où ils sont encadrés ; et deux orgues magnifiques sont placés face à face, sous les hautes nefs du chœur , pour mêler leurs grandes voix aux jours de fêtes. Quant aux tableaux, il n'y a guère que des copies d'ouvrages connus. Je croyais au moins qu'un célèbre enfant de Grenade, Alonzo Cano , qui fut seize ans chanoine prébende (racîonero) du chapitre métropolitain ^ et
qui mourut dans sa ville natale, aurait laissé quelque ouvrage d'élite dans cette cathédrale, où il est enterré. Mais je n'ai découvert, presque hors de la vue tant il est haut perché, qu'un petit tableau de sa main, représentant une Voie des Douleur s ^ que les Espagnols appellent une Rue d'amertume (calle de amargura).
La plus curieuse et la plus intéressante partie de la cathédrale de Grenade est une ancienne chapelle du style gothique, appelée chapelle royale {Capillareal), et fort antérieure à l'édiflce principal, auquel elle est restée adossée et jointe, précisémentcomraela chapelle de Henri VII à Tabbaye de Westminster. Là sont deux tombeaux célèbres. Dans l'un reposent les rois catholiques, Isabelle de Castille et Ferdinand d'Aragon , dont le mariage réunit toute la Péninsule en une seule monarchie ; dans l'autre, leur fille Jeanne la Folle et son mari PhiUppe le Beau, d'Autriche, père et mère de Charles-Quint, à qui leur commun héritage donna l'empire d'Alleniagne avec le royaume des Espagnes et des Indes. Ces tombeaux, élevés tous deux par ordre de Charles-Quint, sont tous deux en marbre blanc sculpté, et portent les images des deux couples fameux donl ils enferment la royale poussière. Le premier est un socle solide, auquel sa base élargie sur le sol donne un air de force et de durée. L'autre est plus délicat, plus fin, plus coquet, mais moins majestueux et moins grand. Le style de ces tombeaux se trouve ainsi d'accord avec la vie et la renommée des personnages qui semblent couchés là sur leur dernier lit de parade. En regardant ces fastueux sépulcres avec des yeux d'artiste, on ne peut manquer de les comparer, par le souvenir, avec les tombeaux de Charles le Téméraire et de Marie de Bourgogne ,
qui sont à Notre-Dame de Bruges, puis avec ceux des ducs de Bourgogne, Philippe le Hardi et Jean-sans- Peur, qu'on a tirés de Tancienne chartreuse de Dijon pour les placer dans le musée de cette ville. 11 serait intéressant d'établir un parallèle artistique entre ces six tombeaux, français, flamands et espagnols, faits pour des princes de la même famille et dans l'intervalle d'un siècle et demi. Quant à moi, je donne sans hésiter la préférence aux tombeaux de Grenade sur ceux de Bruges, et aux tombeaux de Dijon, les plus anciens, sur ceux de Grenade. Ces derniers eurent longtemps l'avantage d'occuper une belle et vaste chapelle, dont les murailles, le pavé, la voûte étaient entièrement de pierre noire, sur laquelle de fins linéaments d'or marquaient les piliers, les voussures et les pendentifs. Au milieu de cet entourage grave et solennel se détachaient seuls les blancs mausolées. Mais messieurs les chanoines ont trouvé , il y a peu de temps, que la chapelle royale était ainsi trop lugubre, et, pour se récréer les yeux, ils Font fait badigeonner de haut en bas à la chaux vive. Maintenant tombeaux, pavé, voûte, murailles, tout a pris la même couleur, le même air de fête, et, sur la blancheur commune, on ne voit plus se détacher que les noirs soutanes du canonicat.
Cela dit; en passant devant la cathédrale de Grenade, hâtons-nous de monter au Capitole des Mores.
Tandis que nous suivons dans ses sinueux détours et sa pente rapide Fantique rue de Los Gomelès, lorsque nous atteignons les dernières maisons de la haute ville, et que déjà, n'ayant plus d'autre horizon que Tazur foncé d'un ciel immuable, nous voyons se dresser devant nos yeux, sur nos tètes, les Tours vermeilles {las Terres bermejas) , plus anciennes que la
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conquête arabe, et qu'élevèrent les Romains, ou peutêtre les Carthaginois, ou peut-être les Phéniciens; nous pouvons, en manière de préface historique, nous demander quelle est Torigine de ce château de TAlhambra, comme tous les vrais châteaux forteresse et palais, par qui et dans quelle époque il fut fondé. Il y a sur ce point incertitude et débats. Quelques-uns croient que TAlhambra est un des premiers ouvrages que les Arabes vainqueurs aient élevés sur la terre d'Espagne, leur récente conquête; il serait alors contemporain delà mosquée de Cordoue, et sa fondation, par les premiers khalyfes ommyades, remonterait à la fin du huitième siècle. D'autres, au contraire, passant à la date extrême, affirment qu'il ne fut bâti que sous les derniers rois mores, au temps des Abencerrages et des Zégris, de la reine Zoraya et du roi Boabdil (Abou-Abdallah, ei Zaghir, que les Espagnols appellent el rey Chico),\evs la fin du quinzième siècle. Ces deux opinions sont également fausses. L'Alhambra n'est pas un ouvi-age des Arabes proprement dits, mais des Mores, par qui furent détruits les Arabes en Espagne, comme ils le furent par les Turcs en Syrie; et, pour rélever, les Mores n^ont pas attendu le moment de leur chute. Je tiens pour un point d^histoire parfaitement avéré qucTAlhambra fut originairement construit, dans la seconde nioitié du treizième siècle, par le premier dès walis de Grenade qui pût s'appeler roi, Mohammed Ebn-Al-IIamar, nommé communément Al-Hamar, ou le Rouge. XoiQÎ^ en quelques mois, les preuves de cette opinion intermédiaire.
En 1245, le khalyfat de Cordoue était renversé, et la domination des Berbères africains avait dès longtemps remplacé celle des Arabes du Yémen. Après la
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dynastie des Almoravides et celle des Almohades {Al- Morabethyn et Al-Moahedyn), qui avaient successivement occupé le trône depuis la destruction des Ommyades (JSem-Omei/dA^), Tempire musulman s'était morcelé par un déchirement général, et chaque wali ou gouverneur de province avait pu s'ériger en maître dans son gouvernement. A la faveur de ces dissensions intestines, les chrétiens poussaient aisément le travail séculaire de la reprise de leur territoire. D'un côté, Jacques d'Aragon ( Jayme el conquistador) avait enlevé aux Mores les Baléares et Valence, un instant occupée par le Cid cent cinquante ans plutôt; de l'autre, saint Ferdinand de Castille s'était emparé de la grande Cordoue par un audacieux coup de main de ses capitaines Domingo Munoz et Alvaro Ferez; puis de Murcie et de Carthagène; puis il avait mis le siège un moment.devant Grenade, et il allait porter enfin tous ses efforts contre Sé ville, où s'était réfugiées les populations musulmanes que chassaient devant eux les chrétiens. Alhamar était alors wali de Grenade et de Jaen. Enveloppé par les conquêtes du roi de Castille, qui, depuis un an, bloquait cette dernière place, il prit un parti désespéré comme sa situation. 11 rendit Jaen aux Espagnols, et mit Grenade sous la suzeraineté de Ferdinand, dont il se déclara tributaire et vassal. En cette quahté, Alhamar dut amener son contingent de troupes à Tarmée chrétienne, et il rendit à son suzerain de signalés services pendant le siège de Séville. Ce fut lui qui enleva le château fort d'Alcala-de-Guadaïra, qui défendait les approches de la cité ; ce fut par ses conseils que Tamiral Ramoo Bonifaz, après avoir forcé l'entrée du Guadalquivir avec la flotte espagnole, détruisit le pont de bateaux qui liait la ville au faubourg de Triana,
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en jetant sur ce pont deux gros vaisseaux lourdement chargés que poussaient le vent et la marée. Quand Séville eut capitulé (25 novembre ^248), et tandis que l'armée castillane, après son entrée triomphale dans celte cité, vide de ses habitants, prenait encore Xerez, Cadix et les Algarves, Alhamar revint à Grenade pour recevoir et distribuer, dans ce commun asile, les populations musulmanes que les chréliens y refoulaient du reste de la Péninsule. Ce fut entre Tépoque du renouvellement de son traité d'alliance avec Alphonse le Savant (1 264) , et celle de sa mort (1 273) , alors que de tous ces débris il formait le royaume de Grenade, dernier débris et dernière forme deTempire arabe en Espagne, qu'il fit construire, pour sa résidence royale, le magnifique Alcazar de FAlhambra. Je crois même que le nom qui fut donné à cette résidence {Al'Kasr'Al'Hamrâ) signifie moins le Château Rouge, à cause delà couleur briquetée des tours et des murailles de son enceinte, que le Château du Rouge, en mémoire de son fondateur. Al-Hamrâ est, en effet, le même mot qu*Al-Hamar, mis au neutre. Les successeurs de ce premier roi de Grenade, qui secouèrent ensuite les liens de vassahté, et défendirent deux cents ans leur petit État contre la Castille et TAragon, durent sans doute ajouter, changer, renouveler quelques parties de l'édifice primitif . Mais c'est bien certainement vers 1270, et par Mohammed- Aben-Alhamar que FAlhambra fut fondé.
Cet Alcazar des Mores embrasse, de ses fortifications, de ses jardins et de ses palais, tout le plateau de la plus haute des trois colhnes appelées Sierra del Sol, au pied desquelles Grenade est étendue. L'un des sommets parallèles est occupé par le Générahfe ( Al- Djeneh-Al-Arife, le Jardin agréable), autre palais
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avec d'autres tours et d'autres jardins, espèce de maison de plaisance des rois mores, qui n'était séparée de leur Alharabra que par un vaste et profond ravin, plein de verdure, d'ombre et de fraîcheur. En arrivant au haut de la rue de Los Gomelès, à la porte des Grenades, qui s'ouvre dans la première enceinte, le voyageur est averti, par une inscription gravée sur la pierre, qu'à cette porte commence la juridiction de la real fortaleza de la Alhambra. La royale forteresse a effectivement son gouverneur (je veux dire son alcayde) et sa garnison, composée de sept invalides, dont le plus jeune a déposé le mousquet après la fameuse guerre des Oranges^ où le prince de la Paix gagna son nom. La porte franchie, on croit arriver aux jardins suspendus de Babylone. Sur ce sommet, à cette hauteur, où l'on ne trouve, en Espagne, que des crêtes pelées, rocailleuses et stériles, apparaît tout à coup une végétation si magnifique et si robuste, que les fleurs sont des arbrisseaux et les broussailles des hautes futaies. Il y a, par exemple, des allées de lauriers-roses et de lauriers blancs {adelfas)^ mêlant quelquefois les fleurs des deux nuances sur la même tige, où Ton peut se promener à Tombre comme sous une haute charmille. Cette merveille des richesses végétales de la plaine transportées sur la montagne, est due à une autre merveille : des eaux vives, limpides, abondantes, jaillissent et courent de toutes parts. A chaque croisière se dresse une fontaine, à chaque allée coulent des ruisseaux murmurants, où, trempant leurs pieds pressés, les arbres entretiennent réternelle fraîcheur de leurs cimes touffues. Il ne faut pas croire que ces eaux montent péniblem^t dans des tuyaux de fonte, le long des flancs de la colline, poussées par Teffort artificiel de quelque machine de Marly. Leurs cours est
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naturel, et, pour arroser les hauts jardins de TAlhambra, elles tombentd'un réservoir encore plus haut placé, des sommets toujours blancs de la Sierra-Nevada. C'est enfin de la neige fondue, et les canaux d'irrigation s'alimentant comme les fleuves qu'enfantent les glaciers des Alpes, plus la chaleur est forte et le soleil ardent, plus Teau coule abondante, plus la terre est trempée et Tair rafraîchi. De ces jardins merveilleux, promenade du matin pour les habitants de Grenade, qui font de la Alameda leur promenade du soir, je me borne prudemment à donner l'explication; quant à les décrire, je me récuse. Pour faire mieux que rimaginntion du lecteur, pour la promener délicieusement dans cet Éden humide, verdoyant et fleuri, il faudrait la plume du grand écrivain qui sait raconter la vie mystérieuse des légumes d'un potager, qui sait entendre et répéter le concert silencieux des fleurs d'un parterre.
Les détours de longues allées tournantes conduisent par une pente douce à la seconde enceinte, au véritable Alcazar, dont les jardins sont comme Télégante avenue. Au-dessus de la vaste fontaine élevée en l'honneur de Charles-Quint par le second marquis de Mondejar, don Luis de Mendoza, s'ouvre, à travers une grosse tour carrée, la porte appelée, depuis ses fondateurs, porte du Jugement. C'est le premier monument d'architecture moresque. Là se rencontre le cintre outrepassé de l'Orient, ou croissant renversé, la double fenêtre, haute et mince, semblable à deux meurtrières accolées, la fine colonnette, sans fût ni chapiteau. On se croirait, en montant les degrés tournants du seuil, transporté par un pouvoir magique dans le monde oriental, si, au-dessous de la clef et de la main symboliques, images du livre qui ouvre les
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portes du monde^ ne se trouvait dans sa niche une image de la Vierge, et si, plus bas encore, n'étaient rangés sur un râtelier de corps de garde les sept fusils rouillés de la garnison.
La porte du Jugement, ou plutôt le petit château fort qui protégeait l'entrée de l'AIcazar, fut construite par le septième roi de Grenade, Youzef-Abou'l-Hedjadj, qui monta sur le trône en 1333 ; et je ne dis pas construite comme font les rois, par la main de leurs architectes, mais par lui-même, car Youzef,' comme le grand Abdérame, fondateur du khalyfat et de la mosquée de Cordoue, fut F architecte de tous les monuments qu'il a laissés. Grand légiste aussi, occupé tout son règne à rendre un sens clair et précis aux diverses lois qu'avaient obscurcies les subtihtés des imans et des khatybs (prédicateurs), ce prince avait établi dans cette tour avancée, dans ce parloir de son château, la salle du jugement, où il donnait audience et rendait la justice en personne, comme saint Louis sous Tarbre de Vincennes. Pontife, roi et magistrat suprême, dans la grande unité créée par Mahomet, n'ayant que le Livre {Al-Koran^ mot à mot la Lecture) pour loi religieuse, politique et civile, pour évangile, pour charte et pour code, réglant les croyances, les actions, les différends de ses sujets, le khalyfe, ou tout autre chef d'un peuple chez qui le mot juste renfermait tous les éloges, devait personnellement maintenir l'orthodoxie des imans, docteurs de la loi, résoudre les doutes judiciaires des cadis, écouter les plaintes de tout opprimé. Donner audience, rendre la justice, était donc pour le commandeur des croyants (Emyr-Al'Moumenyn) un devoir sacré, irrémissible; c'était aussi l'un des privilèges de la souveraineté, comme la khotbah, ou prière spéciale pour le prince,
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que récitaient les khatybs de toutes les mosquées, comme la zakah, ou dîme du khalyfe, comme le tiraz, ou droit exclusif de porter ses noms et surnoms tissés dans Fétoffe de ses vêtements. Cette tour de Youzef ajoute son témoignage encore vivant à celui des historiens passés sur cet usage constant des souverains arabes, et prouve ainsi, comme Ta dit un grand poëte, qu*un monument est une chronique de pierre.
La porte du Jugement donne accès sur une assez vaste cour intérieure, sur une esplanade qu'on appelle place des Citernes {de los Algibes). Là, l'étonnement et Fàdmiration qu'avait causés la vue des jardins de FAlhambra, entretenus avec quelque soin, et celle de la première construction moresque, se changent en tristesse et en dégoût. On ne peut se faire une idée de Tabandon, du désordre, de la destruction dont cette cour donne le speclacle. Un terrain inégal, labouré, encombré de débris, des pans de murailles en ruines, d'horribles masures adossées aux antiques constructions qu elles salissent et déshonorent, voilà ce qui frappe d'abord les yeux. On rencontre ensuite des troupes d'ânes qui apportent les provisions de la ville, ou qui reportent à la ville de grosses jarres d'eau fraîche; là, quelque groupe d enfants qui polissonnent à Tombre des murs et brisent les bas-reliefs à coups de pierre; ici, quelque hideuse famille de gitanos (bohémiens), demi-nus, hâves, basanés, fauves de teint et de regard, accroupis et mêlés dans un coin, faisant mutuellement la chasse sur leurs têtes échevelées. Mais ânes, polissons, gitanos, tout cela n'est rien encore, tout cela peut se souffrir et se pardonner. Hélas! l'Alhambra n'est pas seulement un palais et une forteresse, c'est encore un presidio, un bagne, une prison de galériens. En quelque part qu'on aperçoive
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un groupe d'hommes travaillant, soit à la culture du jardin, soit aux réparations des bâtiments, on entend le lugubre cliquetis des chaînes qui étreignent ces malheureux de la ceinture aux pieds.
Si l'on ne rencontrait sur son passage la gracieuse forte du Vin, Tun des plus parfaits modèles de l'architecture arabe, il faudrait se hâter de traverser, les mains sur les yeux, cette place des Citernes, et, laissant derrière soi la tour Brisée {Quebrada), la tour de THommage {del Homenage), la tour de l'Arsenal {de la Armeria)^ et quelques autres des bastions carrés qui coupaient les murs d'enceinte à intervalles égaux, marcher droit à la fameuse tour de la Vela (de la Veillée ou Faction de nuit), qui domine toutes les autres. L'on ne saurait pourtant, arrivé au pied de cette tour, refuser un coup d'œil à la charmante citerne appelée le puits de la Forteresse {pozo de la Alcazaba). Par une petite margelle carrée, qui n'a pas trois pieds d'ouverture, on aperçoit, un peu audessous du sol, la tranquille nappe de ses eaux immobiles. Quand les poètes parlent du miroir des fontaines, on sent la figure de rhétorique ; mais ici miroir est le mot propre ; et je déûe qu'on trouve dans nos salons une glace plus unie, plus limpide, plus fidèle, que le carré lumineux formé sur l'eau souterraine par l'ouverture de la margelle. Un Anglais y a fait sa barbe.
La tour de la Vela, carrée comme toutes les tours arabes, et plantée sur le plus haut mamelon delà Sierra del Sol, forme l'angle saillant, l'extrême limite de l'antique Alcazar. C'est à son faîte qu'est suspendue la cloche de l'arrosement {la campana del riego)^ qui se fait entendre au loin dans la plaine pour annoncer le moment et la durée des irrigations. Dans le sup-
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port en maçonnerie de cette cloche, aussi connue des laboureurs de la plaine que celle du réfectoire pouvait l'être des moines, est incrustée une plaque de métal où se lit une inscription en espagnol qui rapporte la prise de possession de l'Alhambra par les rois catholiques , le 2 janvier 1492 (1).
Quand on a franchi la petite porte basse de la tour, cachée par les larges feuilles d'un figuier, quand on a monté son petit escalier à quatre rampes, quand on arrive enfin sur sa terrasse de briques, on est saisi, ravi, ébloui par l'un des plus grands spectacles que puisse offrir aux yeux de T homme son séjour terrestre. Pour moi, en me rappelant les pays de l'Europe que j'ai parcourus, je ne retrouve dans ma mémoire qu'une vue plus imposante encore et plus grandiose, celle que Ton découvre du couvent des Camaldules, près de Kaples ; encore celle-ci ne doitelle l'avantage qu'à ce qu'elle embrasse dans son horizon prodigieux un vaste espace de la mer. Au pied de la Vela, dans un abîme qui donne le vertige aux têtes faibles, on voit toute la ville de Grenade, étendue sous l'œil comme un plan géographique, où coulent ses rivières, où serpentent ses rues, où se dressent ses édifices, ses maisons, ses jardins, tant célébrés sous le nom de Carmenes, En face, la longue Vega déroule à perte de vue ses vingt lieues de campagnes plates et
(i) Voici la traduction littérale de cette inscription : «Le jour deuxième de janvier 1492 de l'ère cln élienue, après 777 ans de l\ domination arabe, la vicioire étant dét làrée, et cette ville livrée aux S. S. rois catholiques, on plaça sur cette tour, comme une des pins hautes de la forteresse, les trois éteudards, insignes de l'armée castillane, et les saintes bannières étant arborées par le cardinal Gonzalez de Mendoza et par don Gutierre de Cardenas, le comte de Tendilla agita Tétendyrd royal, tandis que les rois d';îrmes disaient à haute voix : Grenade gagnée {Granada ganada) par les illustres rois de Castille don Ferdinand et doîia Isabelle. »
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riches, toutes parsemées de villages et de métairies, où des bosquets d'orangers, de citronniers, de mûriers, des plantations de cannes à sucre et des prairies humides marquent de fraîches oasis au miheu des guérets. Et pour enfermer ce merveilleux paysage dans un cadre digne de lui, à gauche la Sierra*Nevada, à droite la Sierra de Martos, élèvent leurs sombres sommets, dont la ligne fantastique se prolonge à Pinfini, jusqu à ce qu'elle se perde et s'abîme dans les vapeurs d'un horizon sans bornes.
Quand on visite Grenade au mois de juillet, ce n'est guère en plein milieu du jour, sous un soleil dévorant, qu'on va jouir, au sommet inabrité de la tour, du spectacle dont je viens d'indiquer l'étonnante décoration. Malgré le proverbe qu'aux heures de la sieste on ne voit dans les rues qu'un chien ou un Français, un Français même ne peut s'exposer longtemps à des ardeurs suffocantes, où quelquefois un œuf cuit comme à la chaleur d'un four. C'est donc le matin ou le soir, au lever ou au coucher du % soleil, qu'il fait bon s'accouder aux créneaux de la tour, et rester en extase devant la terre et le ciel. Le soir surtout, la scène est variée, changeante, et déroule lentement ses actes divers. A peine le soleil, après avoir doré de ses rayons obliques la cime des monts neigeux, et fait étinceler les vitraux des églises, disparait derrière la noire dentelure de la Sierra de Martos, que s'allument dans la plaine de longues traînées de feux. Ce sont des amas de pailles arrachées que les laboureurs brûlent sur place après la récolte, pour préparer, par l'engrais de leurs cendres, la récolte prochaine. Ces lignes de feux, ces tourbillons de fumée, vus à longue distance, offrent l'aspect d'une bataille rangée que de grandes armées
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se livreraient dans la plaine ; il ne manque à Fillusion que le bruit lointain de la canonnade. Mais un autre spectacle appelle bientôt et absorbe toute F attention. Derrière la Sierra-Nevada, un crépuscule, léger d'abord, puis grandissant d'étendue et d'éclat, une véritable aurore enfin, précède la venue d'un nouvel astre. « On le voit s'annoncer de loin par les traits de feu « qu'il lance au devant de lui. L'incendie augmente, « l'Orient paraît tout en flammes : à leur éclat, on « attend Tastre longtemps avant qu'il se montre; à « chaque instant on croit le voir paraître ; on le voit « enfin. Un point brillant part comme un éclair et (( remplit aus.sitôt tout Fespace; le voile des ténèbres « s'efface et tombe... » Cette description, prise à Jean- Jacques, du lever du soleil, s'applique vraiment et sans grande exagération au lever de la lune dans les contrées chaudes de l'Espagne. Il n'y a que les pays méridionaux qui jouissent du clair de lune dans la plénitude de sa beauté. C'est à Naples qu'il faut voir Fantique sœur d'Apollon monter sur la masse obscure du château del Uovo, comme au faite d'un belvédère, et déployer tout à coup, sur les flots doucement agités du golfe, son éventail d'argent; c'est à Grenade aussi qu'il faut la voir s'élancer des gorges de la Sierra-Nevada, gravir les crêtes noires en roulant comme un disque de feu, puis monter majestueusement dans Fespace pour jeter sur la terre, au sein d'une nuit fraîche et reposée, l'éclat innocent d'un jour sans ardeur.
Quand on s'arrache à la contemplation du grand spectacle qu'offre la tour de la Vela, placée à l'extrémité de Fantique forteresse, il faut, pour arriver aux palais, élevés derrière Fabri des tours et des bastions, revenir sur ses pas, et traverser encore la place
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ruinée de los Algibes. Les premières constructions que Ton rencontre à Fautre bout de celte place ne sont pas le palais moresque, mais le palais de Charles- Quint. Isabelle et, Ferdinand, à la prise de Grenade, s'étaient contentés de l'alcazar de Boabdil. C'est de la demeure des rois mores qu'ils avaient fait leur demeure. C'est là qu'ils avaient décrété rétablissement de l'inquisition dans le royaume conquis, puis l'expulsion totale des juifs de toute la monarchie (50 mars 149!2), deux mesures qui annonçaient assez les persécutions et l'expulsion finale des Morisques; c'est encore là que le Génois Christophe Colomb (50 avril 1492) reçut d'eux la permission d'aller découvrir un nouveau monde. Mais Charles-Quint se montra plus exigeant que ses aïeux. Quand il visita Grenade en 1527, tourmenté de l'esprit conquérant, de Pesprit dominateur, qui ne l'abandonna pas même au couvent de Saint-Just, il voulut marquer son passage à FAlhambra par une prise de possession réelle ; il se fit élever un palais sur l'emplacement de celui des Mores. Pour satisfaire ce caprice impérial, j'allais dire infernal, pour établir ce nouveau palais justement au centre de l'enceinte, il fallut d'abord faire place nette, et renverser tout ce qui gênait. On osa détruire ainsi la partie de l'antique Alcazar qui formait le palais d'hiver, et même une portion notable du palais d'été, entre autres une grande salle à droite du Patio de los Arrayanes ^ parallèle à celle des Ambassadeurs,
Ce vandalisme effronté, cette profanation sacrilège, que personne n'ignore et qui se montrent d'ailleurs en toute évideiKC, font prendre en haine l'insolent édifice du César Allemand. On s'indigne contre ces lourdes murailles carrées qui ont broyé sous leur
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masse les légères et fragiles constructions des Arabes ; on remercie le ciel d'avoir été juste en ne permettant point que Timpie monument s'achève, en le condamnant à son tour aux mutilations, car ce palais de Charles-Quint est un édifice sans toiture, sans portes, sans fenêtres, sans usage, et, comme dirait la chanson populaire, bon pour loger les hirondelles. Cependant, si Ton parvient à (mblier où est cet édifice, par qui et pourquoi il fut élevé, si on le considère en luimême et indépendamment de toutes ces circonstances, il faut alors reconnaître que c'est une œuvre belle, importante, et qu'elle méritait assurément Thonneur d'être terminée. C'est un bon propos hors de propos.
Pour en faire sentir Timportance, il suffit de dire que le palais de Charles-Quint est la première importation en Espagne de Fart architectural italien. Après les victoires du grand capitaine, le sac de Rome, enfin l'établissement de la prépondérance espagnole en Italie, il était arrivé, par cette espèce de phénomène si fréquent dans Thisloii e, que les vaincus, plus civilisés, civilisaient les vainqueurs. Asservie par les armes espagnoles, l'Italie avait fait une irruption morale en Espagne, où elle régnait victorieusement sur les lettres et les arts. Lorsque Boscan et Garcilaso enseignaient à leurs compatriotes et faisaient passerdans la langue castillane les formes poétiques qu'ils avaient apprises de Dante, de Pétrarque et du Tasse ; lorsque Berruguete, Becerra, Joanès, Ribalta, Navarrete Muet, Vargas., Cespedès, rapportaient à Tolède , à Madrid, à Valence, à Séville, à Cordoue, les leçons de peinture et de statuaire qu'ils avaient prises aux grandes écoles de Florence, de Rome et de Venise; il était impossible que l'architecture, abandonnant le moresque et le gothique, n'adoptât pas aussi le style
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italien de la renaissance. Ce malencontreux palais de Charles-Quint est le premier pas fait dans la voie nouvelle. J'ai lu presque partout, hors d'Espagne, que le dessin de ce palais avait été donné à Fempereiir par le célèbre Alonzo Berruguete ; mais je crois que cette assertion est erronée. Il est bien vrai que Berruguete étudia sous Michel- Ange à Florence les trois arts du dessin, et qu'il fut plus tard employé par le grand Florentin dans les travaux du Vatican ; il est bien vrai que, de retour dans sa patrie, en 1520, il fut chargé par l'empereur de commandes importantes. Mais sa part dans la construction du palais de Grenade s'est bornée à des travaux de détail , où il excellait , à des bas-reliefs et autres morceaux d'ornementation. C'est un autre architecte, Pedro de Machuca, qui a fourni le plan général de ce palais , et qui en a commencé l'édification .
En tous cas, le style italien, le style florentin surtout, y est manifeste. Comme à l'ancien palais des Médicis [palazzo vecchio), comme au palais Pitti, comme dans la plupart des grandes maisons de Florence, la ville aux guerres intestines, les fondations et le rez-de-chaussée sont formés de quartiers de roches, d'énormes blocs à peine dégrossis; et tout Fextérieur, jusqu'à Tattique qui couronne le premier étage, où se termine brusquement la construction, conserve bien le même caractère. Mais l'intérieur de ce palais inachevé prend un autre style , et présente un autre aspect. Carré au dehors, il s'arrondit au dedans, et, sur un double rang de fortes colonnes doriennes, repose une voûte circulaire d'une hardiesse et d'une solidité merveilleuses. Comme l'édifice s'arrête à cette voûte, et que le centre est une cour ronde, sub dio, n'ayant d'autre couverture que le ciel, on ne
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sait trop comment devait s'achever cet intérieur à demi construit. Beaucoup de gens s'imaginent que la cour ronde et ouverte devait rester cour, et servir à des courses de taureaux, que les spectateurs, montés sur la voûte, auraient regardées du haut d'un balcon circulaire. Mais il faudrait au moins qu il y eût l'espace suffisant pour un cirque, ce qui n'est pas. Je crois plutôt qu'au-dessus du rang des colonnes intérieures, devait s'élever une coupole (que les Espagnols appellent demi-orange, média naranja), ce qui aurait formé une imitation complète du Panthéon de Rome. On sait que Charles-Quint, après la prise de la ville éternelle, avait beaucoup admiré le vieux temple érigé à Jupiter Vengeur par Marcus Agrippa; il lui arriva même, en le visitant dans tousses détails, une aventure singulière que rapporte Cervantès dans son DonQuichotte (part. II, chap. 8). C'était assez pour que ses architectes voulussent placer le Panthéon dans le palais impérial.
Quant aux ornements de toutes sortes, malgré les barbares mutilations qu'ils ont souffertes et qu'ils souffrent encore à toute heure, on reconnaît aisément qu'ils étaient du meilleur goût et du plus précieux travail. Il y a surtout des bas-reliefs exécutés sur des plaques d'une espèce de marbre gris-violet, très-dur au ciseau, très-doux à l'œil, qui feraient honneur à Berruguete lui-même, et qu'on peut supposer de cet artiste éminent, resté plus grand sculpteur que peintre ou architecte. Ce sont des triomphes de Charles- Quint, qui s'y est fait représenter en Hercule, nu, avec la massue et la peau du lion de Némée, comme nous avons vu depuis Louis XIV en Apollon, avec les rayons et la lyre. Seulement le César ne s'est pas contenté de la devise du demi-dieu. Le necplus iiltrà des
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colonnes d'Abila et de Calpé lui a paru trop modeste; il en a fait plus oultre, écrit en français du temps sur tous les ornements de son palais, et qui est devenu, sous ses successeurs, le plus ultrà des armes d'une monarchie où le soleil alors ne se couchait jamais.
En quittant cet étrange édifice, qu'on hait et qu'on admire, dont on déplore tout à la lois la construction et rinachèvement, et dans lequel on pourrait voir, comme en un symbole matériel, la situation actuelle de FEspagne, qui a renversé son vieil édifice politique, et qui, sur ces décoîubres mal déblayés, ne peut achever d'en construire un nouveau, Ton pénètre enfin dans le palais moresque, dans le véritable Alhambra. Au fond d'une espèce d'impasse, formée par une des murailles latérales du palais tudesque et par les appartements du gouverneur, qui remise sa voiture sous les lambris d'une charmante petite mosquée, une porte fort commune s'ouvre dans un mur de clôture, semblable à ce que nous appelons une porte de derrière : c'est Thumble entrée qu'on a faite au somptueux Alcazar. Longtemps négligé, longtemps abandonné aux injures du temps et des hommes, à peine abrité de la pluie et de la neige par de lourdes toitures en tuiles rondes qui écrasent ses minces colonnettes, le palais d'Alhamar tombait en ruines. Ce sont les Français, auxquels Grenade doit aussi son théâtre et son pont sur le Genil, qui ont fait les premières et les plus indispensables réparations. Les Espagnols ont depuis continué cette tâche nationale, et maintenant, après avoir soutenu les parties chancelantes, relevé les parties abattues, on s'occupe à remplacer, par de fiidèles imitations, les parties qui manquent entièrement. Ce travail, auquel on ne peut reprocher que d'être un peu lent, après avoir été si tardif, mais dont
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l'habileté n'est pas moins évidente que la nécessité, se montre dès l'entrée, car c'est surtout aux endroits brutalement détruits par l'invasion de Charles-Quint qu'il faut rendre quelque harmonie avec le reste et quelque apparence du passé.
Mais avant de faire franchir au lecteur cette porte d'entrée, au milieu des ouvriers du préside, qui traînent leurs chaînes sur les antiques dalles de marbre, je dois l'avertir qu'il ne saurait attendre de moi les explications complètes et minutieuses d'un cicérone de profession. Ce n'est pas la plume, c'est le crayon qui peut seul donner une connaissance claire, exacte, précise, d'unmonument. Je sais, et par mainte expérience personnelle, que si l'on arrive à voir de ses yeux les pays, les sites, lesobjets desquelsona lu précédemment des descriptions écrites, ce qui frappe d'abord, c'est la différence sensible que présente la réalité des choses avec l'idée qu'on s'en était faite. Une simple image, pour peu qu'elle soit fidèle, vaut mieux que cent pages de texte explicatif. Quand je vois un écrivain s'ingénier, s'évertuer, se mettre à la torture pour décrire deschoses avec des mots, je me rappelle ce philosophe naturaliste qui s'obstinait à vouloir expliquer à un aveugle de naissance les merveilles et les bienfaits de la lumière. (( J'y suis, s'écria l'aveugle, après une magnifique exposition qu'il avait silencieusement écoutée, la lumière doit être comme le sucre. » Je renvoie donc le lecteur qui veut connaître et comprendre l'architecture arabe, aux nombreuses Vues de TAlhambra , reproduites par le pinceau, la gravure ou la Uthographie. Fussent-elles prises dans un keepsake anglais , le plus incomplet des souvenirs et le plus traître des guides, elles lui en apprendraient plus que toutes les phrases d'un volume. Je me bornerai, comme je l'ai
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fait jusqu'à présent, aux explications que le crayon ne peut donner, et pour lesquelles il lui faut l'assistance des paroles ou de la plume (1).
Cette porte grossière, au fond de cette étroite impasse, donne accès au centre même du palais more, in médias res. On entre tout à coup dans la plus vaste des cours de FAlhambra, celle qu'on nomme fatio de la Alberca ou du réservoir, et plus communément jpa^io de los Arrayanes^ parce que, sur les longs côtés de son bassin en forme de parallélogramme, croissent deux larges plates-bandes d'arbrisseaux de la famille des myrtes , touffus , pressés et taillés comme des buis. On se trouve, en entrant, sous une des légères galeries qui ornent les deux extrémités de cette cour, et qui mirent dans la pièce d'eau leurs blanches colonnes et leurs arcs délicals, entre les sombres rideaux des myrtes toujours verts. A quelques pas, sur la droite, au centre de la galerie, une porte de bois richement ciselé marque la place où fut rentrée principale du palais d'été et la communication avec les appartements d'hiver. Sans issue maintenant, cette porte est tristement fermée contre une muraille du palais de Charles-Quint, qui élève par-dessus la galerie arabe son pignon usurpateur. A gauche, est la salle des archives, où Ton garde dans un coin poudreux les restes du magnifique vase de FAlhambra. En face, à Tautre extrémité de la cour, se dresse la haute tour de Comarès, qui cache dans ses flancs carrés la merveilleuse coupole de la salle des Ambassadeurs, C'est à cette salle que nous terminerons notre
(1 ) L'ouvrage qui me paraît le plus digne d*être recommandé pour la beauté et l'exactitude des dessins, est celui de M. Girault de Prangey, intitulé Monuments arabes et moresques. Il contient la Mosqiiée de Cordoue, l'Alcazar de Sé ville et rAlhainbra de Grenade.
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tournée. Continuons d'abord à marcher devant nous.
Une simple galerie, prise sur les habitations inférieures, sépare la cour du Réservoir de la célèbre cour des Lions (patio de los Leones), qui n'est placée, à l'égard de l'autre, ni parallèlement, ni bout à bout, mais à angle droit ( — ^ ). L'une est tournée au nord, l'autre à Test, ce qui prouve que, pour la symétrie nécessaire, il existait au midi une autre cour ( — 1 — ), détruite par les constructions nouvelles. Cette cour des Lions est mal nommée ; on devrait au moins rappeler le jardin des Lions, car autour de la fontaine qui en occupe le centre, aboutissent quatre parterres, où Ton pourrait, entre les rangs de myrtes, cultiver toutes les fleurs des chaudes latitudes. Dans ce patio, dont la forme est un carré long, mesurant environ trente mètres sur vingt, tout annonce la promenade d'été, tout révèle le besoin d'ombre et de fraîcheur. Comme un cloître de couvent, il est entouré, sur ses quatre faces , de galeries couvertes qui offrent à toute heure un abri contre le soleil, contre le vent ou la pluie d'orage, et au centre de ses deux faces extrêmes s'avancent, en retour sur le jardin, deux pavillons ou reposoirs, à jour comme le reste des galeries. Toute cette décoration intérieure repose sur de minces colonnettes en marbre blanc, que l'âge a légèrement teintées en rose. Sans base aucune, sortant du sol comme des troncs de jeunes arbres, sveltes et pliants, et s'unissant aux arceaux qu'elles soutiennent par de longs chapiteaux à trois degrés d'évasement, elles sont alternativement isolées ou doubles, et se mettent en groupes de trois ou quatre aux angles que forment, par leur rencontre, les galeries et les pavillons. Au-dessus des arcs, très-richement ouvragés , reposent de merveilleux lambris
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en bois, que de flnes ciselures n'eussent point ornés suffisamment, car ils sont encore dorés et peints de vives couleurs. Ces lambris forment le plafond des galeries. Les pavillons, plus riches encore et plus ornés , sont couverts par de petits dômes, de petites demi-oranges^ dont la coupole offre le plus rare et le plus étonnant travail. La voûte, partant des quatre angles, se forme par une succession de légers pendentifs, dont les compartiments, disposés comme les alvéoles d'une ruche, et coloriés de nuances éclatantes, or, bleu, rouge, blanc, vert, ressemblent à des stalactites où se réfléchirait le prisme solaire.
Sur les bords des allées du jardin, quand on fait jouer les eaux pour quelque solennité ou quelque visiteur de haute volée, jaillissent une infinité de petits jets d'eau, d'une telle ténuité, q\i\m dirait une pluie sortant de terre au lieu de tomber du ciel. Cette rosée factice^ qjui part et s'arrête à volonté, sert autant à jouer des niches innocentes qu'à rafraîchir le sable et les myrtes des allées. Tous les 'petits conduits souterrains où elle s'alimente aboutissent à la fontaine des Lions, placée au centre du jardin. Une vasque élégante, d'où s'élance une gerbe de jets, pose sur les croupes réunies de douze lions de pierre, dont les gueules versent aussi douze sources à l'entour. Je les appelle lions pour me conformer au nom que la tradition leur a donné, car ce sont des animaux de fantaisie, des êtres qui manquent à la création, des chimères, des monstres. Personne n'ignore que, pour purger à jamais sa rehgion des idolâtries qu'il reprochait aux sectateurs du Christ, pour maintenir dans toute sa pureté son dogme fondamental de l'unité de Dieu, Mahomet, le plus terrible des iconoclastes, avait
défendu la représentation de tout être vivant. Celle défense, qui anéantissait la peinture et la statuaire, n'a laissé qu'un art aux musulmans, Tarchitecture. A peine leur fut-il permis, et seulement en certaines contrées, en Afrique, de représenter dans des imitations grossières des animaux nuisibles, tels que les rats, les serpents, les scorpions, mais en manière de talismans, d'amulettes, et pour les éloigner des habitations ou des temples. Les lions de FAlhambra, manifeste violation des lois du Koran, montrent en quelle enfance était resté l'aride la sculpture chez les imitateurs des idolâtries chrétiennes. Certes, si les palais d'Al-Hamar et de Youzef eussent été construits au pied de F Atlas, on les prendrait pour des talismans.
Mais comme simples ornements d'une fontaine monumentale, ils me semblent, dans leur grossièreté bizarre, mieux entendus que des sculptures plus délicates et plus vraies. Ils sont plus d'accord avec tous les autres ornements du patio ; cnr, dans cette merveilleuse cour des Lions , dans cet abrégé, cette quintessence des richesses de l'architecture arabe, ce qui frappe, ce qui séduit, ce qui transporte, c'est moins la perfection de chaque détail que l'inconcevable harmonie du tout. Aussi, loin de diminuer par l'attention et Texamen, Tenthousiasme augmente ; chaque coup d'œil, en découvrant une beauté nouvelle , aperçoit son accord avec celle que faisait admirer le coup d'œil précédent, et l'analyse de ces beautés diverses que détaille le regard amène ainsi à recomposer la synthèse d'une unité plus belle encore que ses parties. 11 faut, à propos de la cour des Lions , rétracter ce que je disais tout à l'heure de Futilité des images. Pour elle, Fart du dessin, sous toutes ses formes et avec toutes ses ressources^ reste impuis-
sant. Ce n'est pas seulement parce que, dès qu'il s'agit de la beauté absolue, au moins telle que peut l'offrir l'idéal humain, toute imitation est incomplète et fautive ; qu'ainsi, pour choisir on exemple, aucune copie de la Vierge à la chaise ne peut atteindre à reproduire le chef-d'œuvre de Raphaël; mais encore parce qu'une impossibilité physique et matérielle constate ici cette impuissance; parce que nul dessin, à moins d'être un panorama, ne peut présenter tout Tensemble, un ensemble carré. Je ne connais qu'un seul moyen de comprendre et d'admirer pleinement la cour des Lions : c'est d'aller la voir.
Dans la galerie latérale, à droite, s'ouvre la salie des Abencerrages , ainsi nommée parce que la tradidition y place le massacre des Abencerrages par les Zégris. On montre même, sur les dalles de marbre , la trace encore subsistante du sang des victimes, c/està-dire quelques taches de cette rouille rosée que le temps dépose sur le marbre blanc. Ceux qui montrent à Naples le sang de saint Janvier ne font qu'un demi-mensonge ; car enfin, il est à peu près sûr que saint Janvier souffrit à Naples le martyre. Mais ici le mensonge est complet. Si la tribu des Abencerrages {Aben ou Beni-Seradj) et celle des Zégris [Zeyrys), continuant sur une moindre échelle l'antique querelle des Arabes et des Berbères, leurs ancêtres, prirent part aux luttes intestines qu'amena le partage du trône entre Abou-Abdallah el Zagal et Abou-Abdallah el Zaghir, il n'est pas vrai du moins que ceux-ci attirèrent ceux-là dans un guet-apens, et en tirent une tuerie générale. Ce conte fut propagé par Ginès Ferez de Hita , dans sa prétendue Histoire des guerres civiles de Grenade, qui n'est qu'un roman, et non de son invention, car il s'est borné à recueillir les nombreux
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romances moriscos qui couraient de son temps.
Quoi qu'il en soit du nom qu'elle porte, la salle des Abeneerrages est une des plus belles de TAlhambra. Formant un carré parfait, elle élève à%ine grande hauteur sa coupole moitié ronde et moitié conique , en forme de pomme de pin, et non moins riche d'ornements que les demi-oranges des pavillons de la cour. A la base de cette coupole , on voit encore les petites fenêtres garnies d'un treillis de bois par où les femmes, retirées dans les appartements supérieurs, pouvaient voir sans être vues, et entendre la conversation des hommes sans s'y mêler. Les murailles de la salle sont garnies Jusqu'à hauteur d*appui de ces brillantes mosaïques de porcelaine qu'on appelle encore azulejosj du mot arabe azulaï, et, de là jusqu'aux corniches, se déroulent, dans leur infinie variété, ces dessins en relief, aussi admirables par le caprice que par la symétrie, dont les Arabes tapissaient leurs habitations. Dans les bordures des compartiments s'encadrent divers versets du Livre, que font aisément reconnaître leurs lettres longues et droites au milieu des petits ornements roulés. Toutefois ces inscriptions religieuses n'ont point à l'Alhambra Téclat et la pompe qui les entourent à la mosquée de Cordoue. On sait que, dans l'Alhambra, les ornements des murs et des dômes sont simplement en plâtre, mais si sohdement cuit, si résistant, et taillé avec une précision si parfaite, qu'à moins de toucher du doigt et de gratter de l'ongle, on prend pour du marbre ou de la pierre dure la matière dont ils sont formés. D'ailleurs, par les vestiges de peinture qui subsistent encore, on voit que ce plâtre était partout colorié, ou plutôt imprégné de couleurs comme une fresque, et que, d'habitude, sur un fond uniforme, se détachaient les dessins,
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brillants de nuances aussi variées que leurs formes. Mais, dans la mosquée de Cordoue, dans le temple du Dieu unique, l'ornementation devait être plus simple , plus sévère et plus riche que dans l'habitation d'un homme, fùt-il commandeur des croyants. Là, ceux des six mille six cent soixante-six versets du Koran qui se déroulent en longues et capricieuses arabesques, sont incrustés en lettres d'or dans le marbre blanc des murailles, et revêtus d'une fine mosaïque de cristal , qui fait ^tinceler les saintes paroles comme autant de rayons lumineux qu'aurait tracés le doigt des anges.
En face de la salle des Abencerrages, de Tautre côté de la cour des Lions, se trouve la salle appelée des Deux-Sœurs (de las Dos-Hermanas) , sans doute à cause des deux énormes dalles, taillées dans le même bloc de marbre, qui lui servent de pavé. Elle ne diffère de celle des Abencerrages que par la diversité des dessins de ses ornements, et par la courbure de sa voûte, plus gracieuse encore et plus parfaite. Mais ce qui complète leur différence, c'est que la salle des Deux-Sœurs donne accès dans une seconde pièce appelée le cabinet des Infantes. Celle-ci, beaucoup plus petite, plus basse, presque obscure, et dont Tunique fenêtre s'ouvre sur les anciens jardins deLindaraja, devait être le plus délicieux boudoir où se soit jamais assise la favorite d'un roi. Tout annonce que, dans cette aile des bâtiments, était l'habitation des fenimes, et c'est aussi là que vint s'établir la reine Lsabelle, puis rimpératrice Éléonore de Portugal , femme de Charles-Quint.
A Textrémité de la cour des Lions, entre la salle des Abencerrages et celle des Deux Sœurs, s'étend une longue pièce non moins importante et curieuse, qu'on
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appelle salle du Jugement. Cest une galerie à trois travées, couvertes chacune par une espèce de petite coupole que Ton ne saurait nommer cette fois des demi-oranges, car elles sont, comme les travées, plus longues que larges. Là, dans la concavité des coupoles, sont les célèbres peintures de VAlhamhra^ qui ont donné naissance à tant de suppositions et de commentaires. Il faut dire tout d'abord que ce ne sont ni des fresques, ni des peintures sur toile ou sur panneau. Les coupoles sont formées d'une voûte en planches, disposées comme les douves d'un tonneau, auxquelles adhère un cuir bien tendu. C'est sur ce cuir que sont exécutées les peintures, ce qui les range, malgré leur dimension, dans la classe des miniatures de manuscrits sur parchemin, plutôt que dans toute autre. La peinture centrale, qui a donné le nom à la galerie, représente, sur fond d'or, une réunion de dix personnages assis. Quelques-uns ont cru voir dans ce groupe les portraits des rois de Grenade, qui sont au nombre de vingt et un, depuis Alhamar jusqu'à Boabdil. Il me semble beaucoup plus simple et plus sûr d'y reconnaître le divan {al-Dyônan), ou conseil des chefs, réunis sous la présidence du roi. Cette peinture, assez bien conservée pour que tous les détails ressortent clairement, nous donne le vrai costume des Arabes et des Mores d'Espagne, qu'on représente d'habitude comme les Turcs, avec l'épais turban, la pelisse ouverte, le pantalon large et le cimeterre courbé. Ceux-ci ont la tète couverte par une sorte de voile ou d'écharpe, attachée sous le menton, et qui tombe à plis flottants sur les épaules. Ils sont vêtus d'une longue robe persane, collant au corps, et généralement mi-partie, c'est-à-dire formée de deux moitiés qui ne sont ni de la même étoffe, ni
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de la même couleur. Enfin, à un large baudrier passé sur 1 épaule, est suspendue, au lieu du sabre arrondi, répée droite à deux tranchants.
Les peintures des voûtes à droite et à gauche sont toutes deux sur fond de paysage. Dans l'une, se voit le combat singuHer d'un chevalier more et d'un chevalier chrétien, où celui-ci succombe; puis un chevalier chrétien frappant de sa lance un vieillard nu, à longue barbe, qui tient une jeune fille enchaînée, comme ferait Persée au dragon d'Andromède; je n'ai pu apprendre de personne ce que signifie ce dernier sujet, où quelque légende est sans doute mise en action. Dans Fautre, on voit différentes chasses, au lion, au sanglier, au cerf, aux oiseaux, dont les acteurs sont mores et chrétiens. Dans Tune et Fautre, un pavillon s'élève au centre du paysage, et des dames sont à leur mirador pour regarder les combats et les chasses .
A quelle époque et par qui furent peints ces curieux tableaux? Ce sont deux questions auxquelles on a fait les réponses les plus contradictoires ; mais généralement on s'accorde à penser qu'ils ont précédé la conquête de Grenade, et qu'ils sont Fœuvre d'artistes musulmans. Je crois plutôt que ces tableaux ne furent peints qu'après rentrée d'Isabelle et de Ferdinand dans l'Alhambra, et par des artistes chrétiens. Les costumes seuls ne pourraient décider la question ; ce sont, du moins pour les Espagnols, ceux de la seconde moitié du quinzième siècle. Les chevaliers chréliens portent, par-dessus la cotte de mailles, la tunique courte et serrée, un large ceinturon sur les hanches, et, pour coiffure, un chaperon en forme de capuee, dont la pointe allongée leur tombe jusqu'au bas des reins, comme la queue du grand Frédéric. Ces costumes
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peuvent être aussi bien de 4492 que des années immédiatement antérieures. Si Ton m'objectait que, dnns le combat singulier, c'est le More qui tue le chrétien, ce qui semble indiquer, comme dans la fable du Lion abattu par V Homme, quel fut le peintre du tableau, je répondrais : d'abord, qu'il était plus naturel de représenter la victoire d'un More dans TAlhambra ok)resque; puis, que c'est un chevalier chrétien qui délivre la jeune fille enchaînée; puis encore, que des dames au balcon et sans voile sur le visage indiquent plutôt les mœurs chrétiennes que les mœurs arabes. Ce n'est pas dans les détails, c'est au fond des choses qu'il faut chercher l'explication de ces peintures.
Il est hors de doute que, sur plusieurs points du dogme, les musulmans d'Espagne se montrèrent plus relâchés que ceux de Syrie. Ainsi, malgré la défense formelle du prophète qui avait dit : « 0 croyants! le « vin, les jeui de hasard , les statues et le sort des « flèches, sont une abomination inventée par Satan ; (( abstenez-vous-en, de peur que vous ne deveniez (( pervers : le démon se servait du vin et du jeu « pour allumer parmi vous les dissensions, et vous « détourner du souvenir de Dieu et de la prière; » malgré cette défense, dis-je, les khalyfes de Cordoue avaient autorisé, par une sorte de dispense, la culture de la vigne, alléguant que leurs sujets, toujours en guerre avec les infidèles, avaient besoin d'entretenir leurs forces par tous les moyens qu'employait l'ennemi. Ainsi, pour citer un second exemple , malgré l'anathème lancé par le Koran contre la musique en ces termes : « Entendre la musique, c'est pécher « contre la loi; faire de la musique, c'est pécher « contre la religion ; y prendre plaisir, c'est pécher « contre la foi, et se rendre coupable du crime d'infi-
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« délité; » il est certain que la musique fut très-cultivée par les Arabes d'Espagne, qui ont laissé plusieurs traités importants sur cet art, entre autres le livre d' Abou-al-Faradj et celui d'Al-Faraby , qui contiennent cent cinquante airs notés, les figures d'au moins trente instruments divers, et les biographies d'une vingtaine de musiciens célèbres. (Voir la Bibliotheca arabicoescurialensis de Miguel Casiri). Mais la défense des images, des représentations d'êtres vivants, fut plus respectée que celle du vin ou de la musique, parce qu'elle tenait à Fessence même du dogme, T unité de Dieu et l'horreur de toute idolâtrie. On ne saurait trouver l'apparence d'une image dans la mosquée de Cordoue, dans F Alcazar de Séville, dans aucun monument des Arabes purs; et les seules images qu'offrent les monuments des Mores, encore plus relâchés par la succession des siècles et les communications avec les chrétiens, ce sont les lions de la fontaine, qui peuvent bien être, comme je le montrerai tout à Fheure, Fœuvre d'artistes espagnols, et les peintures de la salle du Jugement, que je crois postérieures à la prise de Grenade. Il serait bien étrange, s'il se fût trouvé parmi les Mores des artistes capables d'exécuter ces peintures dans le quinzième siècle, qu'ils n'en eussent pas fait d'autres, ou du moins qu'on n'en eût pas recueilli et conservé une seule de plus, et qu'après la chute de Grenade, après le mélange des chrétiens et des morisques devenus chrétiens, il ne se fût pas rencontré, dans cette race adonnée aux professions manuelles, un seul homme qui portât les arts du dessin au-dessus de la simple ornementation.
L'examen des peintures ajoute une grande force à celte opinion, qu'elles sont l'ouvrage d'arlistes espagnols. Quoique d'un dessin naïf, incorrect, et d'une
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perspective digne des Chinois, il y a, dans leur composition fort compliquée, dans le mouvement des groupes, dans la couleur, très-vive encore et très -juste, tout ce qui indique une époque et une école déjà fort éloignées de celles qu'on peut nommer primitives. On voit, clairement à mon avis, dans ces tableaux de TAlhambra, qu'après les essais du vieux Juan Alfon, qui florissait vers ^420, de Sanchez de Castro, qui fonda, vers 44FiO, l'ancienne école de Séville, la peinture était arrivée au temps et à la manière d'Antonio del Rincon, le peintre des rois catholiques, d'inigo de Comontès, de Luis de Medina, de Gallegos, de Pedro Berruguete, père d'Alonzo, enfin des maîtres qui vivaient à la fin du quinzième siècle.
Je crois donc, par tous ces motifs, les peintures de TAlhambra postérieures à la chute de Boabdil. En tous cas, s'il était vrai qu'elles furent exécutées sous les derniers rois mores, ce serait, je n'en fais aucun doute, par des artistes espagnols. Il ne faut pas croire que la haine politique et religieuse qui séparait les deux peuples fût portée au point d'empêcher entre eux toute communication. Loin de là ; dans les moments de trêve, et d'alliance quelquefois, Mores et chrétiens vivaient en bonne intelligence. Nous avons déjà vu Alhamar se faire l'auxiliaire de saint Ferdinand à la prise de Séville, et, comme un des grands vassaux de sa couronne, il avait droit de siéger aux cortès. Bien avant ce temps, le fameux Cid, Ruy Diaz de Vivar, avait fait ses premières armes parmi les Arabes contre les Castillans. Plus tard, en 1294, l'infant don Juan , fils d'Alphonse X, dirigea, pour l'émir de Maroc, le siège de Tarifa, que défendait Alonzo Perez de Guzman el Bueno; enfin, au siège même de Grenade, les rois catholiques comptaient dans leur camp de Santa-Fé
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lin corps d'auxiliaires musulmans que leur avait amené le neveu du Zagal. Aux fêtes de la chevalerie plus encore qu'à la guerre, les communications étaient fréquentes et amicales. Depuis le temps d'Alphonse le Justicier, il ne se donnait pas un tournoi, pas une joute, à Grenade ou à Séville, qu'il n'y eût des invitations réciproques entre les deux cours; témoin ce malheureux Abou-Saïd que Pierre le Cruel fit arrêter dans son palais, malgré les lois de l'hospitalité , et tuer à coups de lance avec ses trente-six compagnons, pour voler les chevaux, les armes, les étoffes et les pierreries qu'ils avaient apportés. On peut donc très-bien concevoir qu'en même temps que les chrétiens emprunlaient aux Mores des médecins et des architectes, les Mores empruntassent aux chrétiens des sculpteurs et des peintres.
Après cette digression, trop longue peut-être , mais qui peut éclaircir une intéressante question d'histoire et d'art, reprenons notre promenade circulaire dans TAlhambra. Au sortir du cabinet des Infantes, et en continuant la visite des bâtiments qu'habitèrent Ferdinand et Isabelle, puis Charles-Quint et Éléonore, on trouve d'autres cours et d'autres salles, fort dignes d'être vues, fort dignes même d'être dessinées, mais dont les descriptions écrites n'offriraient point assez de nouveauté et d'intérêt pour être ajoutées à celles qui précèdent. Je me bornerai donc à mentionner succinctement la cour et les salles des Bains, diverses chambres à coucher qui ont encore leurs alcôves exhaussées, la salle du secret, où l'on peut causer à voix basse d'un angle à l'autre, comme dans le vieux temple de Mercure àBaja, enfin la cour de la mosquée et la mosquée elle-même, convertie en oratoire chrélien par la catholique Isabelle. Dans un petit
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pavillon qui forme Textrémité du palais del'Alhanibra, à Topposé de Grenade et en face du Généralife, on a pratiqué un riche et élégant boudoir, non plus moresque, comme le cabinet des Infantes, mais tout espagnol, et qui n'en mérite pas moins la visite du voyageur : c'est le Cabinet de toilette de la Reine [el Tocador de la Reyna). Outre l'admirable vue que présente chacune des fenêtres, et que nul tableau ne peut égaler, ce pavillon est entièrement orné de peintures à fresque, exécutées dans le temps où commençait à s'élever le palais de Charles-Quint. Je ne sais si Tempereur fit venir pour ce travail des artistes italiens, des condisciples de Jean d'Udine et de Perin del Vaga, ou s'il choisit des artistes espagnols parmi ceux qui venaient d'étudier aux écoles d'Italie; mais ces charmantes peintures rappellent parfaitement, et sans grande infériorité, les arabesques des to5re.9 du Vatican. L'on fera voir aux curieux, dans une petite cour qui mène à ce pavillon, un balcon garni d'une grille à gros barreaux de fer, et on leur dira que derrière cette grille était gardée Jeanne la Folle, la mère de Charles-Quint. Qu'ils ne croient pas un mot de ce conte. C'est à Tordesillas, dans la Castille-Yieille, que Jeanne fut enfermée pendant quarante ans; c'est là qu'elle fut prise et reprise, comme une place forte, par don Juan de Padilla, chef des comuneros^ et par le comte de Haro, général des troupes impériales ; c'est de là que son corps fut envoyé à Grenade, pourètre réuni, dans le tombeau de la Capilla real, an corps de son époux Philippe d'Autriche, apporté de Burgos.
Une longue galerie souterraine, pratiquée par les rois catholiques dans le mur d'enceinte de la forteresse, ramène du Tocador de la Reyna au patio de los Arrayanes, et à l'entrée de la salle des Ambassadeurs,
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Occupant tout Tintérieur de la grande tour de Comarès, le plus large et le plus élevé des bastions de la forteresse, elle est aussi la plus vaste, la plus imposante, la plus somptueuse des salles du palais. C'était, comme son nom Findique, la pièce d'honneur, de réception et de gala. Elle ne s'ouvre pas directement sur la cour, ainsi que la salle des Abencerrages et celle des Deux-Sœurs ; elle est précédée d'une antichambre {antesala) ou galerie, peu large, mais fort allongée sur les côtés, à qui cette forme a fait donner le nom de la Barca. Sous les portes cintrées de cette galerie sont disposées les petites niches à hauteur d'appui oùles visiteurs déposaient par respect leurs babouches, comme au seuil des mosquées. La salle, formant le carré parfait, a pour plafond une coupole conique, dont la clef de voûte ne s'élève pas à moins de vingt mètres du sol, toute formée de lambris en bois, dont les ciselures délicates et les riches incrustations sont revêtues de couleurs encore brillantes, où dominent For et le bleu. Au bas des parois règne un large pourtour à'azulejos en porcelaine, parsemés de petits écussons, et le reste des murailles est entièrement tapissé de ces merveilleux ornements en plâtre peint, qu'on pourrait nommer, comme les plus fines mosaïques romaines, opus vermiculatum. Ces ornements si curieux, dont les dessins gracieux et bizarres se croisent, se mêlent, s'entrelacent, se répètent dans une foule d'ingénieuses combinaisons, un poëte arabe les comparait aux mille traces confuses qu'une troupe de pigeons laisse sur la terre molle, en s^abattant aux bords d'un fleuve. Cependant, quand on les considère avec attention, Ton trouve dans ces enroulements capricieux, non-seulement une symétrie parfaite, mais une précision toute mathématique.
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La salle des Ambassadeurs est éclairée sur chacune des trois faces extérieures delà tour, par trois hautes fenêtres à double cintre, pratiquées dans le mur, qui a près de trois mètres d'épaisseur. Ces neuf fenêtres forment ainsi, autour de la salle, comme autant de cabinets qui ressemblent assez aux chapelles latérales d'une église. Les ornements en mosaïque se prolongent dans ces profondes embrasures, d'où Ton découvre des vues admirables, et différentes pour chacun des côtés : à droite la montagne, à gauche la ville, en face la plaine immense. Du quatrième côté, ouvert surVantesala, on voit la cour des Myrtes, qui étend devant la porte sa longue et tranquille nappe d'eau, ombragée de verdure. De ce bassin, aux jours de solennité, s'élancent mille petits jets d'eau, qui font luire et scintiller aux lumières des lampes leurs dessins non moins capricieux et non moins symétriques que ceux des murailles. C'est pour une de ces rares fêtes, qui ramènent un moment la foule, le bruit et la vie dans les soUtudes du vieil Alcazar, pour un bal donné à l'infant don Francisco de Paula, qu'on a tout récemment placé dans les quatre coins de cette salle magnifique quatre ignobles candélabres massifs en bois badigeonné. Les avoir placés là ne serait rien encore ; on les a cloués aux murailles, dont les angles sont cachés par ces lourdes charpentes ; on a enfoncé des barres de fer dans les délicates broderies des ornements. C'est un crime flagrant contre la religion de Fart et du passé, et je ne puis sans indignation me représenter ces hideux candélabres, usurpateurs plus insolents et plus barbares que le palais de Charles- Quint, bien qu'ils aient éclairé une autre fête plus récente, dont je garderai toute ma vie le souvenir reconnaissant.
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Un jour, au moment où j'achevais ma dernière promenade dans TAlhambra, où je jelais à la salle des Ambassadeurs le dernier regard et le dernier adieu du voyageur que rappelle le mal du pays, j'entendis venir du côté de la montagne un faible bruit de voix et d'instruments. Je me penchai sur la balustrade d'une fenêtre, et je vis au pied de la tour, dans Tombre qu'elle projetait, un groupe de galériens, étendus par terre pour faire la sieste, à laquelle tout vieux chrétien ne manque pas plus ajourd'hui, fût-il au préside, que tout bon musulman ne manquait aux cinq prières du jour. Au milieu du groupe, un seul homme était assis. Par-dessus sa chemise, qui ne couvrait ni la poitrine ni les bras, il n'avait d'autre vêtement qu'un caleçon de toile blanche, large et court, serré sur les reins par une ceinture de laine rouge, et d'où sortaient, à la hauteur du genou, ses jambes nues et fauves, chaussées des alpargatas, ou sandales de cordes. Sur sa tète était roulé un mouchoir de cotonnade bariolée. C'est le costume des cultivateurs de la Vega de Grenade, de la Huerta de Valence, le costume que portaient les Morisques, et qu'ils leur ont laissé avec les norm^ (na'a'ourah)ou machines à puiser l'eau, les azequias (ssaqyah) ou canaux d'irrigation, les silos ou greniers souterrains, toutes les méthodes de culture, d'arrosement et de conservation. Les jambes croisées et pliées sous lui, comme un tailleur en besogne, cet homme tenait une petite guitare, une espèce de mandohne, dont il frappait alternativement les cinq cordes, tantôt avec le pouce dans toute sa longueur, tantôt avec le revers des quatre doigts. Sa main gauche tenait un accord à peu près immuable, une sorte de pédale où Ton n'entendait qu'un seul changement, et non pour passer de la tonique à la dominante, mais
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pour plaquer alternativement sur cette pédale une tierce majeure et une quinte parfaite, puis une quarte juste, une sixte et une neuvième mineures. C'est du moins ce que m'expliqua un musicien en style de contre-point, et je le répète ainsi pour l'utilité de ses confrères. Sur cet accompagnement monotone, invariable, le galérien chantait d'une voix ferme et sonore, quoiqu'un peu gutturale, une de ces carceleras, ou chansons de prisonniers, qui forment avec les canas, les playeras^ les rondenas, la musique populaire et nationale de l'Andalousie, laquelle, il faut en avertir sur-le-champ le lecteur, n'a pas la plus lointaine ressemblance avec la prétendue musique espagnole qu'on nous donne en sérénades dans les opéras-comiques.
Quelque attention que je prêtasse au chant du galérien, je ne pouvais parvenir à démêler le dessin mélodique de sa chanson, quoique j'en comprisse bien le sentiment. J'apercevais seulement qu'à des intervalles à peu près égaux en durée, il faisait d'assez longs repos, pendant lesquels on n'entendait plus que le ronflement de sa pédale uniforme. Alors ses compagnons semblaient sortir de leur sommeil ; ils se relevaient sur les reins ou les coudes, et jetaient» avec des cris sauvages certaines exclamations, ôlé! homjl alzal echa ! et des phrases entières, pour encourager l'improvisateur à dire un autre couplet. Celui-ci reprenait aussitôt, toujours sur son harmonie fondamentale, mais en variant sans cesse les mélodies. Tantôt il faisait de longues tenues, comme de douloureux soupirs, ou comme les notes renflées du rossignol ; tantôt il se jetait dans des roulades sans fin, dans une sorte de gazouillement, où le même trait, reproduit du haut en bas de la gamme et du bas en haut, allait, tournait, revenait, et semblait se rouler sur lui-même comme
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des volutes d'architecture. Ce chant, profondément triste, indiquait une sorte de réflexion rêveuse et comtemplative. C'est le chant de la mélancolie, de la solitude, de celui qui chante pour lui-même. En voyant ce costume moresque près de la vieille tour d'Alhamar, en me rappelant le caractère et les mœurs des Arabes, leur habitude d'isolement et de contemplation, les chants de leurs poètes, qui sont aussi des rêveries, enfin les ornements de leurs demeures, que j'avais sous les yeux, si semblables aux ornements de la chanson dont mon oreille était frappée, je me disais, avec une joie pleine d'enthousiasme, que, sans nul doute, j'entendais de la musique arabe, telle qu'a pu la conserver, depuis trois siècles et demi, la tradition populaire. Et quand je quittai lentement TAlhambra comme un ami qu'on ne doit plus revoir, j'emportai du moins cette persuasion consolante que j'y avais eu la révélation des deux arts cultivés par les ArabeSj l'architecture et la musique.