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DE LONDRES

L'Angleterre , qui menace d'accaparer sous son ciel de brouillard et de fumée les objets d'art du reste du inonde, soit par les procédés de lord Elgiu, le spoliateur du Parthénon, soit par Tor de ses noblemen ; l'Angleterre, si riche en galeries particulières, n'avait pas dans sa capitale, il y a dix-huit ans , la moindre collection publique qui pût offrir aux amateurs une intéressante promenade, aux jeunes artistes une salle d'études et de modèles, aux simples curieux une occasion de former leur goût et d'éveiller quelquefois d'heureuses vocations. Ce fut en 1825 que le gouvernement anglais, saisissant une occasion fortuite, commença à former le musée qui se nomme à présent National Gallery, Il acheta en bloc la galerie particulière d'un amateur éclairé, M. Angerstein, laquelle se composait seulement de trente-huit tableaux. Ce petit fonds primitif s'est depuis lors fort accru, soit

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par les dons et les legs d'autres amateurs, tels que le révérend William Holwell Carr, sir George Beaumont, M. James Cholmondely, etc., soit par des acquisitions successives. La National Gallery compte aujourd'hui cent quatre-vingts cadres, en ajoutant aux tableaux de toutes sortes, grands et petits, anciens et modernes, jusqu'aux cartons et aux esquisses. C'est peu sans doute pour le titre pompeux dont on l'a décorée en naissant, comme les enfants de grande maison, mais c'est beaucoup pour son âge; avec le temps, sans doute, elle finira par mériter son nom.

J'aimerais mieux , pour qu'elle en fût digne dès à présent, qu'avant de songer à l'agrandir, on commençât par répurer. Avec des donateurs, dira-t-on , il n'y a pas moyen de contester : l'on prend et l'on remercie. Cela est vrai; mais si, d'après notre proverbe, à cheval donné il ne faut pas regarder la dent^ il est pourtant tel cheval, quand son service ne vaut plus sa nourriture, dont le cadeau serait fort onéreux. Il est aussi tel tableau, apocryphe, gâté, médiocre, propre enfin à déparer une collection plutôt qu'à Fenrichir, qu'on ne saurait être condamné à prendre parce qu'il ne coûte rien. Il faut qu'on ait le droit de lui regarder la dent, surtout quand il doit prendre place dans un musée public, où sa présence serait une usurpation. Je crois que c'est le cas où se trouve la National Gallery ; Ton fera bien , avant tout y de choisir et d'exclure. Rloins nombreuse , elle serait plus grande, et la supériorité des œuvres en compenserait largement la petite quantité. Car les tableaux ne sont pas une marchandise qui doive s'acheter à l'aune ni se mesurer au pied carré ; ils ressemblent plutôt aux pierres précieuses : suivant le mérite de l'ouvrage et le nom de Touvrier, ce sont des diamants,

des rubis , des émeraudes, puis des opales et des topazes, puis des pierres fausses qui n'ont nulle valeur, et compromettent par leur voisinage les vrais bijoux qu'elles ont la prétention d'imiter.

Je me rappelle avoir vu, il y a quelques années, la National Gallery, lorsque, venant de naître et composée à peine d'une soixantaine d'objets, elle occupait humblement les divers étages d'une petite maison dans Pall-Mall. Depuis ce temps, on a voulu la loger en reine, on lui a bâti un palais. Mais quel palais, bon Dieu ! Si j'avais à citer, parmi tous les édifices que je connais, le plus mauvais en soi et le plus mauvais pour sa destination, c'est à celui-là que je donnerais la préférence. L'on ne peut dire, pour le justifier, ni qu'il s'agissait d'approprier quelque ancien édifice à cet usage, ni que l'emplacement était insuffisant ou défectueux. La construction, toute neuve, occupe en son entier le plus long côté de la grande place appelée Trafalgar-Square, au centre de laquelle on élève maintenant le monument de Nelson. Elle fait face au carrefour si animé de Charing-Crosset à la grande rue qui conduit à Westminster, à Whitehall, au Foreign- Office^ aux chambres des lords et des communes. Il n'y avait pas, dans Londres entier, un emplacement plus convenable, et, quant à l'étendue du terrain, elle permettait d'élever une galerie grande comme celle degV Ufjîzij à Florence, ou degli Studj, h Naples, ou comme le Museo del Rey de Madrid, ou comme les deux tiers de notre Louvre. Qu'a-t-on fait sur cette place et sur ce terrain ? une misérable bâtisse en briques crépie de mortier, sans style, sans noblesse, sans grâce, dont les parties ne semblent pas former un tout, qui est enfin ridicule aux yeux et incompréhensible à la pensée. Je parle du dehors ; mais le dedans ne

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vaut pas mieux, et dément aussi la réputation que les Anglais ont justement acquise pour les distributions intérieures d'un édifice. Ce sont tout simplement trois salons carrés, de faible étendue et de grandeur inégale, flanqués de quelques petits cabinets, d'ailleurs aussi bien éclairés que le permeitent, à Londres, le brouillard et la houille. Tout cela tiendrait aisément, avec la salle demi-circulaire du rez-de-chaussée et le pauvre vestibule qui conduit à cette salle , dans la cage de l'escalier de notre musée. Gomme on le voit, ceci n'est pas seulement un manque de goût, le péché serait assez commun, c'est encore un manque de prévoyance, faute rare chez nos voisins. Ils ont mesuré cette fois un habit d'homme à la taille d'un enfant nouveau-né, sans penser qu'il grandirait. Pour peu que la National Gallery augmente sa petite pacotille (et chaque année on fait quelques acquisitions nouvelles), il faudra bientôt lui bâtir une autre demeure. C'est, au reste, ce que l'on peut faire de mieux, aussi bien pour l'honneur de l'architecture du temps présent que pour celui de la peinture des siècles passés.

Puisque je suis en humeur de chicane, je vais encore, avant d'entrer dans les salons, et tout en montant Tescalier, faire un autre procès ce sera cette fois au livret, fil obligé du visiteur dans le labyrinthe assez obscur d'un musée de tableaux. Ce livret, qui a quelque prétention à la science, devrait au moins présenter un ordre quelconque, soit à l'esprit, soit aux yeux du lecteur. Mais on y cherche en vain l'arrangement par ordre d'écoles et de maîtres, ou par ordre de dates,* ou par ordre alphabétique, ou par ordre de placement dans les salles. C'est un véritable pêle-mêle dans lequel sont confondus les hommes et les choses.

les temps et les pays. J'imagine qu'on s'est borné, depuis Torigine de la galerie, à inscrire les tableaux au fur et à mesure qu'ils y sont entrés, et qu'au lieu de placer les nouvelles acquisitions à leur ordre, on les place simplement à leur tour, c'est-à-dire qu'au lieu de refondre chaque année la liste des tableaux pour en faire un catalogue raisonné et raisonnable, on trouve plus commode de garder l'ancienne en inscrivant les nouveaux noms à la suite. Cette forme a Tinconvénient, je le répète, de ne présenter aucun ordre ni à Fesprit, ni aux yeux, de rendre très-difficile la recherche d'un tableau dans le catalogue, et d'obliger à répéter, pour chaque tableau d'un maître, ses nom, prénoms, surnoms, naissance et mort. Quant à Fécole à laquelle il appartient, c'est un objet de nulle conséquence, sans doute, car le livret ne s'en est pas soucié. Chose étrange ! ces petites notices en une ligne sont très-souvent défectueuses. On y donnera le prénom de Bartolommeo, pour Bartolome, à un peintre espagnol ; de Francisco, pour Francesco, à un peintre italien ; de Nicholas à un peintre français. On fait naître Titien en 1480, et on le fait mourir en 1376 ; comment donc aurait-il vécu les quatre-vingt-dix-neuf ans que tout le monde lui connaît ? Titien est né en 1477, la même année que son condisciple, son rival, et en grande partie son maître, Giorgion. Le livret fait encore naître Velazquez en 1S94 au lieu de >I599 ; Murillo en 4 61 5 au lieu de ^ 6i 8, etc. Et je ne parle que des erreurs qui m'ont sauté aux yeux ; que serait-ce si je m'étais mis à collationner chaque article avec les biographies ?

Pour pénétrer dans le petit musée anglais, et surtout pour y faire pénétrer avec moi ceux qui liront ces lignes, ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de mettre

LES MUSÉES d'Angleterre.

en poche le malencontreux livret, et d'adopter, pour notre promenade, Fun des ordres qu'il a négligés. Ce sera celui des écoles ; non qu'il y ait précisément matière à passer toutes les écoles en revue, mais parce que, à mon avis, quelque peu nombreuse que soit une collection, c'est, quand il s'agit de la décrire, l'ordre le plus convenable, tant pour l'écrivain, qui échappe ainsi aux redites tout en donnant à son sujet plus de clarté, que pour le lecteur, qui prend de chaque chose une idée plus claire, plus saine et plus complète. Nous examinerons successivement les écoles italiennes, puis Fespagnole, la française, la flamande et Tanglaise.

La National Gallery, qui est encore bien loin de pouvoir offrir une histoire de Fart, ne possède pas une seule peinture ancienne, je veux dire des origines, de la renaissance. Rien de Fépoque byzantine, rien du temps de Giotto, rien du temps de Masaccio, rien du quinzième siècle. Les moins modernes ouvrages par l'âge ou par le style sont cinq morceaux venant de Fécole de Ferrare, une Conversion de saint Paul, par le vieux Ercole di Ferrara ; me Sainte Famille et un Saint François, de Mazzolino, un peu postérieur; enfin la Vision de saint Augustin et une Sainte Famille, par le Garofalo (Benvenuto Tisio), le dernier des trois. Les trois premières de ces tavole, car ce sont tous de petits tableaux sur bois, doivent passer au moins pour de très-intéressantes curiosités. Les deux dernières, et surtout le Saint Augustin, sont d'excellents ouvrages du peintre à Vœillet, aussi remarquables par leur exécution très-fine et très-soignée que par leur conservation parfaite. J'aurais encore à citer, de ce temps et de ce genre, un grand dessin curieux et très-compliqué deBathazarPeruzzi, repré-

sentant V Adoration des Rois, gravé plus tard par Augustin Carrache.

C'est le grand Léonard de Vinci qui doit commencer la série des maîtres florentins au musée de Londres. Son Christ disputant avec les docteurs, que Ton dit venir du palais Aldobrandini et avoir été gravé pour la collection appelée Schola italica, me paraît acceptable ; il rappelle, dans tous ses détails, le style et la manière de 1 immortel auteur de la Cène. Ce n'est, toutefois, ni une de ses meilleures, ni même une de ses bonnes œuvres ; elle n'est point comparable, par exemple, à Tallégorie de la Modestie et la Vanité, du palais Sciarra; encore moins à la Sainte Famille de Madrid. Comme dans tous les tableaux où les personnages sont vus à mi-corps, le sujet est confus, obscur, mal disposé. Ici le Christ, présenté de face et au centre de la scène, ne semble point parler aux docteurs placés plus en arrière. Son visage est doux et noble, mais un peu féminin peut-être, malgré sa barbe naissante. Si Léonard a voulu peindre l'épisode de Fenfance du Christ, il Ta fait trop âgé : c'est un homme de vingt ans ; s'il l'a voulu peindre pendant sa mission évangélique et devant les pharisiens, il Fa fait non-seulement trop jeune, mais aussi trop riche. Un vêtement de soie, couvert de bijoux, ne convient guère au prédicateur de Fégalité, qui prenait ses apôtres parmi des pêcheurs. Ce tableau, comme plusieurs autres de la galerie, est enfermé sous une grande porte de verre. Je ne sais trop si c'est là un bon moyen de conserver la peinture ; des gens habiles pensent le contraire ; mais c'est du moins un moyen sûr pour la dénaturer aux yeux. Vue à travers une glace, la peinture semble précisément un dessin au pastel.

Le Songe de Michel-Ange, représentant les Vices

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découverts au jour du Jugement, et qui passe, à la National Gallery, pour un tableau de Michel-Ange, est probablement un dessin de ce grand maître, peint plus tard par une autre main. Je suppose (et cela le rendrait en quelque sorte plus précieux encore) que c'est une des études qu'après la prise de Florence et son retour à Rome, il préparait dans la solitude sur le sujet du Jugement dernier, lorsque le pape PaulV, informé de ses occupations , vint en grande pompe , et entouré de cardinaux, le prier d'exécuter ce sujet sur la principale muraille de la chapelle Sixtine. Quant à la couleur ajoutée à ce dessin, il est évident qu'elle n'est pas l'œuvre de Michel-Ange, car elle ne rappelle en rien le peu de peintures authentiques, j'entends peintures de chevalet, qu'il ait laissées en Italie, telles que la Sainte Famille de la galerie degV Uffizi et les Parques du palais Pitti, à Florence.

Après Léonard et Michel-Ange, je ne vois plus , parmi les Florentins, qu'un assez bon portrait de femme du Bronzino (1) , et une Sainte Famille d'Andréa del Sarto (Andréa Vanhucchi). L'on trouve bien, dans ce dernier ouvrage, une harmonie et une vigueur de tons qui rappellent ce maîlre, à mon avis le plus grand coloriste de Técole florentine; mais les défauts de sa manière, tels que la grosseur exagérée des formes, et l'expression grimaçante des figures, y sont tellement saillants, que l'on ne saurait, sur un semblable échantillon, juger l'auteur de la M adonna del Sacco et de la Dispute sur la Trinité,

Si, de Florence , nous remontons à Parme, avant

(1) Le livret a tort de nommer ce maître Cristoforo Allori. Ce serait le troisième Bronzino, l'auteur de la belle Judith du palais Pitti , et le portrait est certainemeot du premier Bronzino (Àngelo Allori).

de descendre à Rome, nous trouvons jusqu'à six toiles de Corrége (Antonio x\llegri). Parmi tous les maîtres italiens, c'est de lui que les Anglais croient posséder le plus d'ouvrages et les meilleurs, supposant leur musée aussi riche sur ce point que celui de Dresde ou même celui de Parme. L'on a payé au marquis de Londonderry VEcce Homo et Y Education de V Amour, qui venaient Tua et Fautre du cabinet de Murât, la somme énorme de 11,000 guinées (près de 500,000 francs). J'éprouve, en vérité, un grand embarras à parler du premier de ces deux ouvrages. On me cite un acte du Parlement qui en a ordonné Facquisition, et le prix qu'il a coûté ; on me présente ensuite une copie de ce tableau faite, dit-on, par Louis Carrache , et la gravure par Augustin ; on me montre enfin une foule d'amateurs qui admirent et d'étudiants qui copient. Comment douter, après cela, de l'excellence et de Fauthenticité de cette composition? J'avoue humblement qu'une simple opinion est bien faible contre de telles autorités ; mais enfin c'est la mienne que j'expose ici. Il faut donc oser dire que VUcce Homo ne me paraît ni Fœuvre de Corrége , ni surtout une très-bonne œuvre. D'abord la copie et la gravure des frères Carrache ne prouvent absolument rien, car le tableau qu'on nomme l'original peut tout aussi bien être lui-même une copie, et, s'il fallait choisir, je n'hésiterais pas à préférer celle de Carrache, où les défauts que je vais indiquer dans Fautre me semblent affaiblis et corrigés. Ces défauts (je parle toujours de mon opinion que je ne prétends, certes , faire adopter de personne), sont de plusieurs espèces; j'en vois dans la composition, dans la couleur, dans le dessin. D'abord cette confusion, que tout à Fheure, à propos du Christ entre les docteurs^ de Léonard, je

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disais ordinaire dans les sujets traités à mi-corps. VEcce Homo me paraît incompréhensible, et Ton pourrait défier Tartiste le plus ingénieux d'achever la scène en donnant aux personnages des corps entiers. La tête de la Vierge, qui se renverse évanouie, est d'une grande beauté, par Texpression de profonde douleur, par la hardiesse de la pose, par la délicatesse du faire. On ne peut lui reprocher qu'une trop grande jeunesse. C'est la partie du tableau vraiment digne de Corrége. Quant au Christ, il me parait plutôt languissant que résigné , et sa patience pourrait bien s'appeler de la niaiserie. Sa poitrine est, je crois, trop étroite, ses mamelles trop hautes, et le bras enchaîné qu'il croise devant lui, ainsi que la main qu'étend Pilote, ne sont vraiment, par la forme, le modelé et le travail du pinceau, que d'informes ébauches. Encore une fois , j'ai peine à retrouver là le génie et la main qui ont tracé le San Girolamo, la M adonna délia Scodella , le Mariage de sainte Catherine et la Vierge de Dresde, Mais, au reste, et c'est ce qui augmente ma surprise en voyant l'engouement que cause ce tableau, il n'est pas besoin d'aller chercher des points de comparaison en Italie, en France ou en Allemagne. Corrége, le vrai Corrége, noble, gracieux, délicat, inimitable, est là, à quatre pas de ce douteux Ecce Homo. On le retrouve tout entier, avec ses qualités les plus charmantes, dans le Mercure instruisant V Amour en présence de Vénus , dont on peut voir à Paris , chez M. Êrard, une reproduction très-fidèle et très-bonne, quoique fort assombrie. Il est vraiment impossible à tout homme de goût et de bonne foi d'hésiter un instant, soit pour l'authenticité, soit pour le mérite , entre ces deux compositions. J'imagine que si les Anglais semblent préférer la première, c'est uniquement

LA JNATIONAL GALLERY DE LOiNDRES. 255

à cause du sujet , par affectation de piété et de pruderie. Ils se croient peut-être tenus de mieux aimer un Christ maussade et défectueux qu'une belle Vénus toute nue.

Ce chef-d'œuvre de premier ordre n'est pas tout ce qu'ils ont de Corrége. On trouve encore dans leur musée, d'abord deux tableaux réunissant diverses études de têtes plus grandes que nature. Je suppose que ces études, entassées pêle-mêle, et plutôt utiles à consulter qu'agréables à voir, lui ont servi pour l'exécution de ses grandes fresques dans le Duomo et San Giovanni de 1? arme. Ensuite deux tout petits tableaux, un Christ aux Oliviers et une Sainte Famille, que je comparerais volontiers, l'un à VJEcce Homo, car il ne me paraît ni parfaitement beau, ni parfaitement authentique ; l'autre à VEducation de V Amour , parce que c'est aussi, dans son espèce, une œuvre ravissante, où le naturel, la grâce, l'expression, sont ren- ' dues avec la plus suave finesse de pinceau. Cette petite Sainte Famille, qui n'a pas un pied carré, me semble égaler celle de la Trihuna de Florence et VAgar du musée de Naples, c'est-à-dire mériter le premier rang parmi les miniatures de Corrége.

Son école est représentée à Londres par une grande composition du Parmegiano, ou Parmigianino (Franeesco Mazznola), la Vision de saint Jérôme, Peint en 1527, pour la chapelle de la famille Buffalini, à Citta di Castello, chapelle qu'un tremblement de terre détruisit en 1790, ce tableau, retiré des décombres, est venu de main en main jusqu'à la National Gallery, On raconte (car les tableaux ont aussi leurs légendes) que, dans la prise et le pillage de Rome, les soldats de Charles-Quint, frappés d'admiratipn à la vue de cette peinture, s'inclinèrent de-

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vant Fartiste, et respectèrent sa maison qu'ils avaient envahie. Sans nier aucunement le miracle, et sans contestera Tœuvre du Parmigianino d'estimables qualités, surtout la grandeur du style, je dirai que son tableau est de ceux qu'un peintre fait pour une place désignée, pour un certain jour, pour un certain point de vue, comme une fresque, et qui perdent beaucoup à être transportés. Des personnages très-longs, suivant le défaut habituel du Parmigianino, pressés dans un cadre étroit et allongé, exécutés avec une vigueur sèche et dure, indiquent assez que le tableau devait être vu d'en bas et de loin. En le plaçant vis-à-vis de Fœil et à portée de la main, on en a détruit tout l'effet.

Quel musée oserait s'appeler ainsi s'il ne pouvait montrer avec orgueil dans son catalogue le nom sacré, le nom divin de Raphaël? La National Gallery s'est efforcée, iiepuis son origine, d'avoir cet indispensable honneur. Mais les œuvres de Raphaël, placées presque toutes dans les galeries publiques, hors du commerce, sont difficiles à trouver, môme au poids de l'or. En dix-huit ans de recherches, on s'est procuré seulement deux morcçaux qui puissent être attribués au chef de l'école romaine. L'un est le portrait de Jules II, répétition identique des portraits de ce pape presque aussi artiste que guerrier, qui existent aux musées de Florence et de Naples. Comme ceux-ci ont une origine autheiîtique, et comme on ne peut guère supposer que Raphaël se soit lui-même répété jusqu'à trois fois, le Jules II de Londres est probablement une copie faite dans son atelier. L'examen du travail, joint au souvenir de l'original incontestable, confirme pleinement cette conjecture. Le second morceau est une Sainte Catherine d'Alexandrie, à mi-corps et de

proportions plus petites que nature. Cet ouvrage sur bois, qui provient de la galerie Aldobrandini, et qui appartient à la première manière du maître, tout au plus au commencement de sa seconde manière, me paraît authentique, et par ses défauts autant que par ses qualités. La couleur est encore un peu terne, quoique délicate et soignée, et le paysage du fond semble peint au bistre. Mais le dessin pur, sévère, gracieux, Texpression d'amour et de joie sainte qui rayonne sur le beau visage de la Vierge martyre, annoncent assez quel esprit Ta conçu, quelle main Ta tracé. Cependant, tout charmant et tout incontestable qu'il est, ce morceau ne peut donner qu'une idée bien insuffisante, bien imparfaite, du génie précoce et sublime qui couronnait sa trop courte vie par des œuvres telles que la Vierge à la chaise^ la Vierge au poisson, la Sainte Famille de Paris, le Spasimo, la Transfiguration et les Chambres du Vatican. N'oublions pas de mentionner, avec les faibles échantillons de Raphaël, une pêtite Madone de son maître le Pérugin (Pietro Vannucci), vue à mi-corps, et tenant le Bambino debout sur une espèce d'estrade ou de balcon. Le dessin en est fin et charmant, mais la couleur très-pâle et très-craquelée.

Les ouvrages des Vénitiens sont si nombreux qu'il est facile de se procurer quelques échantillons des maîtres. Mais leurs grandes œuvres sont aussi recueillies dès longtemps dans les collections qu'on pourrait appeler de mainmorte, et, quoique plus riche en tableaux de récole vénitienne que de toute autre école de l'Italie, la National Gallery est une preuve des difficultés que, même avec de grands moyens d'argent, les derniers venus trouvent à se pourvoir.

Giovanni Bellini n'a rien là pour rappeler le nom

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du fondateur de l'école. Son éminent disciple Giorgion (Giorgio Barbarelli), celui qui jeta tous ses successeurs dans le culte du coloris, a seulement un petit tableau représentant le Meurtre de saint Pierre de Vérone, C'est une simple esquisse, et qui a d'autant moins d'importance qu elle rappelle par son sujet les grandes œuvres de Titien et de Dominiquin, dont l'une orne Féglise San Paolo San Giovanni de Venise, l'autre la pinacothèque de Bologne. Tintoret (Giacopo Robusti) n'est pas mieux partagé. Son Saint Georges tuant le dragon n'est également qu'une esquisse, un petit tableau de pacotille, de ceux qu'il peignait dans ces accès de travail fiévreux qui le faisaient nommer par ses amis il Furioso, Qu'il y a loin de là au Miracle de saint Marc! Un tableau, c^est encore la part de Véronèse (Paolo Cagliari); celui-là, du moins, peut s'appeler un tableau ; il est d'assez grande dimension pour que les personnages aient leur taille naturelle. Mais le sujet, qui est la Consécration de saint Nicolas^ me paraît pécher par la confusion, et la couleur générale par la monotonie. Sans doute, en prenant à part chaque fragment du tableau, on reconnaît sans peine la main de Véronèse ; mais l'ensemble manque de ces grands effets de clair-obscur, si famihers aux Vénitiens, si nécessaires aux vastes compositions. Il y a loin aussi de la Consécration de saint Nicolas aux Noces de Cana et au Souper chez Lévi. Je ne compte point une copie réduite de Y Enlèvement d'Europe, qui peut être de tout autre que de Véronèse.

Titien (Tiziano Vecelli) est plus dignement représenté par le nombre et par le mérite des œuvres. Cinq tableaux portent son nom à la National Gallery, Deux sont sans importance : un Concert, ou plutôt un maître de musique instruisant ses élèves, où l'on

trouve d'assez grossiers défauts à côté de belles parties; et une petite Sainte Famille, froide et triste, qui me semble plutôt l'ouvrage d'un élève de Titien imitant la manière du maître, tel que Palma, Bonifazio, Morone. Un autre tableau, V Enlèvement de Ganymède, peint dans UQ hexagone, probablement pour quelque pendentif ou quelque trumeau, est une belle et vigoureuse étude de jeune homme, un audacieux raccourci; mais l'aigle monstrueux qui l'emporte, les ailes déployées, est incompréhensible dans son mouvement, car il semble voler sur le dos, le ventre en Fair. Restent deux tableaux, tous deux dignes de Titien, sans être cependant d'une bien haute importance dans son œuvre. Uun est Vénus et Adonis^ Tautre Bacchus et Ariane. L'Adonis du premier est Philippe II d'Espagne, que Titien connut jeune, qu'il peignit plusieurs fois, et qui entretint avec Tartiste un long commerce épistolaire. II était difficile, en restant dans la ressemblance du sombre successeur de Charles-Quint, de faire assez beau le plus beau des mortels. La Vénus, vue des épaules, qui cherche à le retenir dans ses étreintes amoureuses, est audacieusement posée ; mais, ni par son mouvement un peu forcé, ni par la beauté des formes, ni par le rendu de la chair, cependant fine et transparente, elle n'égale les deux célèbres Vénus que Florence a réunies dans sa Tribuna. Le Bacchus est une œuvre plus capitale, plus soigneusement terminée, mais non cependant sans défauts ; ils y sont, au contraire, nombreux et saillants. Par exemple, le dieu, qui, frappé des charmes d'Ariane, se jette de son char pour la poursuivre, semble tomber en tournoyant ; son mouvement s'explique mal. Quant à celui d'Ariane, qui devrait fuir, il s'explique mieux, si Ton suppose que,

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semblable à la Galatée de Virgile, qui voulait être vue (et se cupit ante videri)^ elle veuille être atteinte. Le Silène sur son àne, relégué dans le fond, est beaucoup trop petit pour la perspective, sinon celle des lignes, au moins celle du ton, qui le rapproche trop des personnages du premier plan. Mais quel admirable ensemble ! quelle vigueur, quelle harmonie, quelle vérité dans le coloris 1 L'œil est ébloui et la raison subjuguée. Il y a, d'ailleurs, dans ce cortège de Bacchus triomphant, une foule d'excellents détails. Au loin, un paysage ravissant; auprès, un groupe de Bacchants et de Bacchantes conduisant un prisonnier enchaîné par des serpents, sans doute quelque philosophe austère, quelque membre des sociétés de tempérance, qui aura refusé de crier JEvohé! puis, devant eux, au centre du tableau, un petit Faune joufflu, d'une dizaine d'années, qui trotte sur ses pattes de chèvre comme le chat botté, et qui, d'un air de triomphateur, méprisant les aboiements d'un roquet en colère, traîne derrière lui une tête de veau au bout d'une ficelle. Rien n'est plus drôle, plus spirituel, plus charmant; et mon petit Faune ferait à lui seul l'honneur et la fortune d'un tableau. De ces deux ouvrages de Titien, l'un est la répétition de VAdo7iis du musée de Madrid ; l'autre, le pendant de V Ariane du même musée. Nous les avons tous deux cités précédemment.

De tous les Vénitiens, celui qui a comparativement la meilleure part à la National Gallery, c'est Sébastien del Piombo (Fra Sebastiano Luciano). Ses œuvres sont bien rares, même en Italie, même dans son pays, qui n'en a pas conservé une seule importante, ni dans le palais des Doges, ni à l'Académie des beaux-arts. On peut donc s'étonner que les Anglais en aient réuni trois dans leur jeune musée. On y voit

un portrait de la belle et sainte Giuiia Gonzaga, largement exécuté, mais de formes un peu épaisses, et probablement de proportions plus grandes que nature ; puis un tableau qui réunit le portrait du cardinal Hippolyte de Médicis, protecteur du peintre, et celui de Sebastiano del Piombo lui-même, tenant a la main le plomb ou cachet de son office, d'où lui vient le nom sous lequel il est connu. On y voit enfin la Résurrection de Lazare. Ce dernier tableau jouit d'une grande célébrité ; il était le plus estimé de ceux de la collection Angers tein, et il porte le n'* 1 sur le catalogue du musée, dont il fut, en quelque sorte, la pierre angulaire, la première assise. Son histoire, en effet, suffirait seule pour lui donner une haute importance. On sait que la Transfiguration fut commandée à Raphaël par le cardinal Jules de Médicis, depuis Clément VII, pour le maître-autel de la cathédrale de Narbonne, dont il était archevêque. Mais, ne voulant point priver Rome du chef-d'œuvre de son peintre, Jules de Médicis commanda à Sebostiano del Piombo un autre tableau d'égale dimension pour Narbonne : ce fut cette Résurrection de Lazare, On dit que Michel-Ange, ravi de susciter un nouveau rival à Raphaël, même après sa mort, non-seulement encouragea Sebastiano del Piombo dans la lutte, mais qu'il lui traça toute sa composition et exécuta même la figure de Lazare. Ces circonstances historiques donnent beaucoup d'intérêt à l'ouvrage du Vénitien; mais, d'une autre part, elles provoquent une comparaison formidable qu'il ne saurait soutenir, et qui amoindrit peutêtre sa valeur réelle. Ce n'est point, par exemple, quand on est, comme je le suis, encore tout ému d'admiration et d'enthousiasme au souvenir récent de r œuvre immortelle placée d'une voix unanime sur

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le trône de Tart, qu'on peut apprécier équitablement celle qui eut la prétention de régaler . Je vois, dans la Résurrection de Lazare, une scène un peu confuse, et, sans exiger qu'elle ait l'apparat peut-être trop théâtral du tableau de Jouvenet, on peut lui souhaiter au moins plus de clarté et de vivacité. Je vois aussi un certain abus du clair-obscur qui rend, en vérité, tous les personnages mulâtres ; on pourrait croire que le miracle se passe en Éthiopie. Je vois enfin une perspective un peu courte et traitée à la façon des Chinois, qui supposent le spectateur, non en face, mais audessus du sujet, et regardant de haut en bas. Certes, l'œuvre de Sebastiano del Piombo est noble, savante, d'un style sévère et imposant; mais je n'hésite pas à lui préférer, quoiqu'elle soit plus petite des trois quarts, la Sainte Famille du même peintre, que le musée de Kaples a justement placée dans la salle des capi d'ofera. Celle-là me paraît la plus haute expression de son austère et vigoureux talent.

Les Bolonais, aussi grands producteurs que les Vé- ^ nitiens, sont à peu près traités comme eux à la National Gallery. Elle vient d'acquérir deux importantes compositions du fondateur de Técole, Francesco Francia, qui ont été payées ensemble, m'a-t-on dit, 5,500 guinées (près de 100,000 francs). La plus grande est une de ces Vierges glorieuses, tant de fois répétées par ce vieux maître et par tous les peintres du même temps. Sous un portique à double arcade, la Vierge est assise sur une sorte de trône, ayant sainte Anne à son côté, et FEnfant-Dieu sur ses genoux. Au pied du trône est le petit saint Jean ; à droite, saint Paul et saint Sébastien ; à gauche, saint Laurent et saint François. Ce tableau de Forfévre bolonais, signé, comme les autres, F. Francia aurifex

hononiensis, et d'une conservation parfaite, est tout à fait dans la dimension, le genre, la manière de ceux que ritalie possède, et dont les meilleurs échantillons sont probablement à Bologne et à Parme. Il est trèsbeau et très-précieux. Toutefois le second, bien que d'une dimension moindre, et d'une forme disgracieuse pour un musée (il présente un cintre écrasé), me paraît plus précieux encore. Le sujet est moins commun, moins banal, dans Toeuvre de Francia. C'est un Christ mort, dont le corps étendu dans la longueur du cadre repose sur les genoux de sa mère, qui en occupe le centre. Deux anges agenouillés remplissent les deux angles. Sauf un repeint, qui apparaît assez clairement sur le visage de l'un des anges, la conservation de ce tableau est également parfaite ; le style est d'une noblesse et l'expression d'une vigueur admirables. Mais ce qui en fait, je crois, le plus rare mérite, c'est une puissance et une beauté de coloris rares même chez ce maître, plus coloriste pourtant que le Pérugin, Ghirlandajo, Cima da Conegliano et les autres maîtres de son époque. Ces deux ouvrages sont bien faits pour lui assurer la place qu'ailleurs il m'a paru juste de lui donner, à égale distance entre le Pérugin et Raphaël.

Dans les œuvres, assez nombreuses, du reste de l'école, il ne se trouve pas un morceau capital. Le chef de la famille des Carrache , Lodovico , est représenté par une assez belle Suzanne entre les vieillards , par une petite Descente de croix d'un pied carré, sans importance, et par cette copie de VEcce Homo dont j'ai déjà parlé, qui lui est attribuée sans preuves. Augustin Carrache ne se trouve pas dans la galerie ; et ce n'est point étonnant, car les tableaux de cet éminent artiste, mort

LES MIÎSKES o'aNGLFTF.HRE.

jeune, après avoir élé cFabord orfèvre, puis graveur, sont d'une grande rareté. Son frère, le fécond Annibal, est au contraire largement partagé. 11 a sept tableaux et deux grands cartons, tous deux beaux et précieux, représentant l'un Galatée^ l'autre Céphale et r Aurore. Parmi ses tableaux, celui qui me paraît préférable est un petit Christ apparaissant à saint Pierre après sa résurrection. Terminée avec le plus grand soin, cette tavola est vraiment surprenante par la vigueur du dessin, de la lumière et de Teffet général. Dans ses autres ouvrages, il faut distinguer, parmi les plus grands, un Saint Jean dans le désert et une Herminie chez les bergers^ sujet pris au poëme du Tasse, et traité, à mon goût, avec trop deroideur et de dureté. Longtemps attribué à Dominiquin, ce tableau sera peut-être retiré à Carrache, auquel on Ta donné sans raison décisive. Il faut distinguer aussi deux petites peintures sur bois, un Silène et un Apollon apprenant de Pan à jouer des pipeaux, exécutées d'abord à la détrempe, puis repassées à l'huile, et qui, par la simplicité de la couleur et Timitation des fresques antiques, ressemblent beaucoup à des ouvrages de Poussin; enfin deux charmants paysages avec figures, qui rappellent heureusement les célèbres lunette de la galerie Doria, à Rome.

Avec les Carrache, nous trouvons presque tous leurs illustres élèves ; Guide (Guido Reni), Guerchin (Giovanni-Francesco Barbieri), Dominiquin (Doraenico Zarapieri). Les deux grands tableaux du premier, Persée délivrant Andromède, et Vénus servie par les Grâces, sont l'un et Tautre bien maniérés de style, bien plats d'exécution, bien dépourvus enfin d'élévation et de relief. Le Persée, au moins, est d'une couleur assez vigoureuse pour Guide ; mais la Vénus est

dans sa manière pâle et délayée, que je ne saurais appeler de la peinture. A tout prendre, ces deux tableaux sont peu dignes du maître qui a doté sa patrie de la grande et magnifique Notre-Dame de la Piété, Il a encore au musée de Londres une tête de Madeleine, très-finement touchée, mais ressemblant à toutes ses tètes, et dont le cou est monstrueux. On lui attribue aussi, injustement sans doute, un Saint Jérôme, bien dur, bien incorrect, et dont il faudrait plutôt accuser Caravage, son antagoniste, son antipode. Avec un seul pelit tableau, qui n'est pas grand comme le miroir de la Vénus, l'émule de Guide, Guercliin, me semble plus dignement représenté. Son Christ mort pleuré par des anges, sujet qu'il a plusieurs fois répété en diverses proportions, est un charmant ouvrage, fini, délicat, et tout entier de cette couleur lumineuse avec laquelle Guerchin faisait ces prodiges qui lui ont mérité d'être appelé le M agicien de la peinture.

Quant au Dominiquin, tous les ouvrages qu'il a, ou qu'on lui attribue, à la National Gallery,Tobie, Saint Georges tuant le Dragon, Saint Jérôme et VAnge, ne sont que de petits paysages a figures, bien insuffisants pour faire apprécier Tauteur de la Communion de saint Jérôme, de ce chef-d'œuvre immortel qui a mérité de faire, à Saint-Pierre de Rome, le pendant de la Transfiguration. J'excepte cependant le Martyre de saint Êtienne, lequel, bien que de dimension trèspetite, est une œuvre grande par le style et par la vigoureu'se exécution. Pour achever les Bolonais, il nous reste à citer deux jolies petites toiles de Francesco Mola : une Prédication de saint Jean, et une Léda ouvrant ses bras au Cygne ; puis enfin une Cène à Emmails, par Caravage ( Michel- Angelo Amerighi, de Caravaggio), qu'on ne sait où placer entre Venise

LES MUSÉES d' ANGLETERRE.

et Bologne. J'ai toujours regret que Ton donne des titres aux compositions de ce maître ; c'est montrer leurs défauts, c'est amoindrir leurs qualités. Si Ton veut trouver dans cette peinture le Christ ressuscité se révélant à ses trois disciples, elle est horrible, ignominieuse. Si Ton veut n'y voir qu'une scène de cabaret, quatre buveurs attablés, elle devient excellente, même par la laideur des personnages, et Ton admire sans scrupule Tincroyable vigueur de Texécution. Il y a, par exemple, un homme ouvrant les deux bras en raccourci, qui surprend, en vérité, par laudace, le bonheur et l'effet de ce geste d'étonnement.

Les Napolitains n'ont qu'un beau paysage historique de Salvator Rosa, Mercure et le Bûcheron, de sa plus énergique manière, et d^une parfaite conservatioil. Si Ton ajoute aux ouvrages que j'ai jusqu'à présent nommés, d'abord deux grands et beaux cadres de Canaletti (Antonio Canal), puis deux ou trois autres morceaux sans importance , une Charité de Jules Romain, une Cornélie du Paduanino, et enfin une Sainte Famille de Baroccio, estimée parce qu'elle a, dit-on, le nom historique de la Madonna del gatto, mais qui ne me semble pas supérieure aux plus ordinaires ouvrages de ce maître, on aura la liste complète des tableaux italiens à la National Gallery.

L'école espagnole n'a que deux noms et quatre ouvrages ; encore faut-il réduire les deux noms de moitié et les ouvrages du quart. On a laissé, j'aime mieux croire par faiblesse que par ignorance, le nom de Velazquez sur un cadre à portraits où sont réunis deux roides personnages qu'on appelle Ferdinand de Médicis, duc de Toscane, et sa femme Vittoria délia Rovere. Cette peinture pourrait être de quelque Flamand du troisième ordre. Mais l'attribuer à Velazquez,

cest véritablement une calomnie, et je m'étonne qu'on y persiste ; car enfin il y a dans les galeries particulières de Londres quelques vrais tableaux de ce maître , et la seule vue du moindre d'entre eux suffirait pour désabuser ceux qui insultent publiquement dans leur musée le grand peintre espagnol.

Murillo, pour lequel les Anglais se sont pris depuis quelque temps d'une passion générale, d'ailleurs bien légitime, devait être recherché avec empressement dans leur galerie nationale. Ils ont eu d'abord une petite tête d'un jeune paysan riant à une fenêtre, charmant caprice de Tartiste puissant qui réussissait dans les genres les plus opposés, et se délassait d'une grande scène de la vie céleste par quelque espièglerie d'enfant. Ensuite ils ont acquis, moyennant 3,000 guinées (plus de ^30,000 fr.), un grand tableau qui faisait partie du majorât des marquis de Pedroso, de Cadix. On l'appelle, à Londres, la Sainte Famille ;]e crois que son nom serait plutôt la Trinité. En voici brièvement le sujet : entre sa mère et saint Joseph, qui Fadorent agenouillés à ses côtés, le Christ enfant, monté sur le fût brisé d'une colonne, comme pour s'éloigner de la terre, et portant au ciel ses regards ardents, semble se réunir par la pensée aux deux autres personnes de la divine triade, au Saint-Esprit qui plane sur sa têle, et au Père éternel qu'on aperçoit plus haut, entre un chœur d'archanges et de séraphins. J'avais vu ce tableau avant qu'il appartînt au musée, et je me rappelle que, dans l'enthousiasme où sa vue m'avait jeté, j'écrivais que c'était une oeuvre divine, certainement la plus belle du maître qui soit sortie de l'Espagne. Je ne rétracte point le premier éloge, mais le second, je l'avoue, pourrait être contesté. Nous avons maintenant en France quelques morceaux d'une

246 LES MUSÉES d'aNGLETEURE.

beauté, sinon supérieure, au moins égale ; par exemple, sans parler des collections particulières, la Sainte Famille du Louvre, qui a la plus grande analogie avec le tableau de Londres par la disposition du sujet, le style, la manière, et jusque par le détail des accessoires.

Non contents de ce clief-d^œuvre, les Anglais viennent encore d'acheter, au prix de 2,000 guinées, un autre ouvrage de Murillo, bien moins important si Ton s'en tient au titre, ou si Ton compte les personnages; mais certes d'une valeur égale, si Ton ne cherche que le mérite d'exécution et le charme de la vue. Ce n'est rien de plus qu'un petit Saint Jean, presque nu sous une peau de chèvre, qui joue avec un agneau. Mais quel corps d'enfant ! quelle grâce naïve et touchante ! quel mouton plein d'amour et de bonté ! et comme cette scène innocente est bien disposée dans un paysage solitaire ! comme elle se détache gracieusement sur un fond obscur de rochers et débroussailles ! On ne peut rien voir de plus doux aux yeux, de plus doux à l'âme. Si Ton regrette quelque chose, après une longue contemplation, c'est que saint Jean ne soit guère qu'un bel et aimable enfant, plein d'enjouement, de grâce et de candeur. On souhaiterait à son visage un peu de cette expression pensive et profonde que Murillo a toujours donnée au Christ enfant, qu'on trouve, p§ir exemple, dans le Jésus au mouton du musée de Madrid, si noble, si sublime, dont la pose est hardie, le front méditatif, le regard fier et profond, qu'on trouve aussi, à Londres même, dans le Jésus de la Trinité. Ces deux tableaux de la National Gallery appartiennent évidemment, l'un et l'autre, à la grande époque de Murillo, à celle de ses plus éminents chefsd'œuvre, lorsque, âgé déjà d'un demi-siècle, il montrait ce que peut un grand artiste, quand au feu d'une

imagination loiijonrs jeune se mêle l'expérience de râge et du travail.

En songeant combien il y a peu de temps que Fécole espagnole est connue en Europe, je ne m'étonne point que Murillo seul soit représenté au musée de Londres, et qu'on n'y voie encore aucun des peintres, tels que Zurbaran, Alonzo Cano, Morales, etc., dont les œuvres ont commencé depuis quelques années à pénétrer chez nous. Mais, ce qui est sin2;ulier, c'est qu'un grand peintre espagnol, qui a travaillé en Italie, qui a porté un surnom italien, et qui a répandu comme un Italien ses nombreux ouvrages, Ribera enfin, n'ait pas même un échantillon dans ce musée. On m'a répondu, quand je témoignais ma surprise à ce sujet, qu'il y avait en Angleterre une prévention contre lui, et que, pour bien vendre ses tableaux, il fallait les présenter sous le nom supposé de quelque parrain. Cela me semble étrange, j'allais dire extravagant, sous tous les rapports ; je m'étonne qu'il puisse exister dons les arts une prévention systématique et générale, et je ne m'étonne pas moins qu'elle tombe sur un des plus grands peintres, honneur de son école, honneur de son pays adoplif , et duquel on s'accorde à dire qu'au moins dans la représentation malérielle des objets de la nature , nul ne l'a vaincu pour l'énergie , la puissance, l'effet et la solidité. Il faudra bien que les Anglais reviennent de cette idée bizarre, véritable préjugé, et qu'ils rendent chez eux, à Ribera, le rang qu'il occupe dans l'opinion du reste du monde.

On pourrait être surpris que, de toutes les écoles, la française soit peut-être le mieux représentée à Londres. Mais, après avoir reproché aux Anglais une injuste préoccupation, nous devons reconnaître aussitôt que, malgré la naissance et le nom de ces deux

LES MUSÉES d' ANGLETERRE.

maîtres, ils professent une admiration sans bornes pour notre grand philosophe Nicolas Poussin et pour notre grand paysagiste Claude Gelée, ou le Lorrain, qu'ils appellent simplement Claude. La National Gailery ne pouvait avoir aucune des œuvres capitales de Poussin, le Déluge, la Femme adultère, le Jugement de Salomon, YArcadie, etc., dès longtemps recueillies dans notre musée du Louvre ; elle a tait du moins un choix heureux parmi les autres. Je ne parle point des tableaux qu'elle a reçus en dons, et desquels elle n'est pas précisément responsable. Il y a, par exemple, un Persée médusant Phinée et ses guerriers, qu'elle n'aurait sans doute pas acquis d'une autre manière. Dans cette scène très -confuse et mal disposée, tandis que diverses parties révèlent la main du maître, d'autres semblent la démentir, telles que certains manteaux qui sont simplement d'horribles taches rouges ou bleues. A tout prendre, c'est une laide peinture, et, si elle est de Poussin, ce ne peut être que de sa jeunesse, de son époque d'inexpérience et d'essai. J'en dirais presque autant de la Peste d'Ashdod; mais, parmi les huit tableaux qui le représentent, il en est six dignes de lui : Jupiter et Antiope, scène d'une hardiesse un peu mythologique ; Céphale et l'Aurore, composition pleine de poésie ; V Éducation de Bacchus, petit cadre fin, spirituel, charmant; un beau paysage historique où l'on voit Phocion lavant ses pieds à la fontaine publique, c'est-à-dire expUquant par un emblème la pureté et la simplicité de sa vie ; enfin deux Bacchanales, vrais chefs-d'œuvre de science et de.grâcé, qui exhalent le plus pur et le plus délicieux parfum de l'antique. L'une est simplement un chœur de danse, mais varié, plein d'épisodes, dont tous les personnages se tiennent et s'unissent, depuis la nym-

phe renversée par le satyre jusqu'aux petits enfants ivres qui se disputent la coupe dans laquelle une bacchante leur exprime du raisin. L'autre, supérieur encore, à mon avis, par la composition générale et par le fini singulier de l'exécution, est des plus considérables de son auteur, qui partageait le goût des anciens pour ce sujet. Des détails pleins de variété autant que de grâce et d'esprit, mais s'enchaînant avec aisance dans un heureux ensemble, font de la vue de ce tableau la plus charmante comédie à laquelle on puisse assister. Ici le gros Silène ivre, que soutiennent avec effort deux robustes adolescents ; là, une danse animée et folâtre ; plus loin, un âne effronté qui s'attaque à la belle croupe d'une centauresse et que le bâton punit de son insolence ; puis, cavalcadant sur une chèvre indocile, une faunesse rieuse, la plus ravissante friponne dont les yeux puissent donner Tivresse ardente qui n'est pas celle du vin. En vérité, toute la comédie antique revit dans ce tableau, où Ton croirait voir représentée une de ces joyeuses et turbulentes atellanés venues à Rome du pays des Osques.

Quant à Claude le Lorrain, on peut dire que les Anglais ont pour lui une véritable idolâtrie. Si je ne partageais pleinement leur admiration passionnée, je dirais volontiers qu'à son égard ils portent à Texcès contraire la prévention que je leur reprochais tout à rheure d'avoir contre Ribera. Tout ce qui vient de Claude est bon, précieux , inestimable. Avec cette pensée et le prix énorme auquel ils ont porté ses œuvres, on conçoit sans peine qu'ils arriveront bientôt à les accaparer entièrement. Notre musée du Louvre n'en a qu'un petit nombre, guère plus que le musée de Madrid, qui possède neuf tableaux de ce maître, et je n'en ai pas trouvé six dans toute lltalie. A Lon-

S£»e LES MUSÉES d' ANGLETERRE.

dres, au contraire , dans le peu de cabinets que j'ai pu visiter, j'ai compté au moins quarante tableaux de Claude. La National Gallery elle seule en a dix , tous incontestables, la plupart importants.

Il en est deux, d'égale et de la plus grande dimension, auxquels on a donné, en les faisant pendants Tun de Faulre, la place d'honneur dans le salon principal. Ils sont nommés, Fun les Noces de Rébeccaet de Jacob , Fautre la Reine de Saba ; mais ils n'ont de biblique que le nom. Dans un paysage tout italien et tout moderne, on voit une espèce de ballet champêtre sur une vaste pelouse, et, plus loin, une troupe de cavaliers qui débouche dans la campagne. Cela ressemble si peu aux Noces de Jacob que, de Fun de ses détails, on appelle plus communément ce tableau le Moulin. Claude en a fait une répétition, et les deux exemplaires sont partagés entre la galerie de Londres et celle du palais Doria, à Rome. Chacune d'elles veut avoir Foriginal, quHl serait sans doute fort difûcile de découvrir, même si l'on pouvait faire une comparaison côte à côte. Pour la Reine de Saba, c'est-à-dire rembarquement d'une princesse et de sa cour , en costume du dix-huitième siècle, qu'on suppose la reine de Saba allant visiter Salomon, c'est une de ces merveilleuses marines comme Claude seul a su les faire, seul a pu les oser. De chaque côté, une longue rangée de palais et de jardins formant le port et s'effaçant peu à peu dans une lointaine perspective ; au fond , le soleil levant, étendant sur la mer, du bout de Fhorizon, des rayons éclatants, brisés par les flots. ïl serait, certes, puéril d'insister sur Fexquise et prodigieuse perfection de ce genre de peinture. Tout homme qui a vu avec des yeux intelligents une œuvre de Claude, n'a pas besoin qu'on éveille son souvenir et

LA NATIONAL GALI^ERY DE LOiWRES. 25i

qu^on échauffe son enthousiasme. Je ne dirai donc qu^une chose à propos de cette Reine de Saba, peinte pour le duc de Bouillon, et qui a traversé la collection de M. Sébastien Érard, à Paris, avant d'arriver à celle de M. Angerstein ; c'est qu'il y a peut-être un tableau égal dans toute l'œuvre de Claude, mais qu'il est impossible d'en trouver un supérieur.

Celui qui, dans la galerie de Londres, s'en rapproche le plus par la ressemblance et le mérite, c'est la Sainte Ursule et les Onze mille Vierges ^ autre embarquement, autre marine encadrée dans des palais, mais d'une dimension plus petite, et que les derniers rayons du soleil couchant colorent d'une teinte pourprée; il faut dire aussi autre chef-d'œuvre, qui partage avec la Reine de Saba Tadmiration unanime des connaisseurs. Les paysages proprement dits, pour lesquels le nom de leur auteur, dont la manière est si connue , me dispense aussi bien de toute description que de tout éloge, portent les titres suivants : Sinon conduit devant Priant^ Réconciliation de Cepliale et de Procris, Mort de Procris, Narcisse devenant amoureux de lui-même et Agar dans le désert. Une petite marine et une charmante étude d'après nature complètent la riche part de Claude dans la National Gallery,

Il y a place encore pour d'autres Français , mais seulement paysagistes et de l'école de Poussin. Outre une assez belle toile de son élève Sébastien Bourdon, qui représente le Retour de l'Arche d'alliance^ on y compte six ouvrages de son beau-frère, de ce Gaspard Dughuet, qui mérita, non moins par le talent que par la parenté, de prendre le nom même de Poussin. Les principaux sont Abraham préparant le sacrifice , une Vue près d'Albano^ et enfin Enée et Didon, ma-

LES MUSÉES d' ANGLETERRE.

gnifique représentation d'un orage où les figures ont été peintes par i'Albane.

Les Flamands n'ont aussi que des échantillons, mais assez nombreux et assez variés. Parmi les grands, Rubens a, comme il est juste, la plus forte part. D'abord une très-belle répétition, avec quelques variantes, je crois, de son fameux tableau allégorique appelé la Paix et la Guerre, puis une autre grande composition originale qui représente la Plaie des serpents. Ainsi qu'il arrive souvent au grand peintre Anvers, dont les œuvres présentent entre elles tant d'inégalité, il y a du choix à faire même entre les diverses parties de ce tableau. Le Moïse et FAaron me semblent hideux ; mais, en revanche, dans les corps agonisants des Égyptiens que les serpents dévorent et empoisonnent, se rencontrent des beautés de premier ordre et des fragments tout à fait admirables. Là, Rubens ressemble à un grand écrivain qui, ne pouvant jamais dépouiller entièrement son génie, jette des pages sublimes dans une œuvre défectueuse, trop vite conçue, trop vite exécutée.

Les Aumônes de saint Bavon ne sont qu'une grande esquisse, remarquable surtout par sa belle ordonnance. On peut en dire autant de V Enlèvement des Sabines, où Rubens a placé des dames de son temps, vêtues de soieries et parées de joyaux, ainsi que d'une Sainte Famille, de commande probablement, car elle sent l'ouvrage de pacotille. Outre ces morceaux d'histoire, le musée de Londres possède encore deux paysages de Rubens, dont le plus considérable représente, dit-on, son propre château, situé entre Anvers et Bruxelles. Quoiqu'il s'y trouve divers détails étranges, des perdrix grosses comme des moutons et des vaches couleur de rose, ces tableaux

n'atleslent pas moins la variété et la puissance du talent de leur fécond auteur.

Peintre d'histoire, Van-Dyck est bien faible à la National Gallery, Son Saint Ambroise^ fermant les portes de la cathédrale de Milan à Terapereur Théodose, est un sujet confus, durement traité et qu'on ne peut guère accepter que pour une esquisse. J'aime mieux sa belle étude de chevaux , qu'on suppose représenter ceux d'Achille, les fils de Zéphyr. Alais, peintre de portraits, Van-Dyck a laissé là un de ses plus magnifiques chefs-d'œuvre. C'est le buste d'un homme touchant à la vieillesse, d'une physionomie grave et noble, qu'on croit être le savant Gevartius (Gevaerts, secrétaire de la ville d'Anvers), son ami et celui de Rubens. Je n'ai pas souvenir d'avoir vu un plus vigoureux portrait de Van-Dyck, et certes, dans son œuvre entière, il serait difficile d'en trouver un plus fermement touché, plus doué d'expression et de vie. C'est un ouvrage qu'il faut placer au premier rang du genre.

Rembrandt aussi, Rembrandt que les Anglais estiment avec la même ferveur de mode que Poussin, Claude ou Murillo, se montre sous les deux aspects de son talent. Il a, d'une part, les portraits d'un marchand juif et d'un capucin, fort beaux, fort énergiques, mais inférieurs cependant à quelques-uns de ceux qu'on peut trouver à Londres dans les collections, notamment au palais de la reine, si riche en tableaux flamands. 11 a, de plus, une excellente petite esquisse d'une Descente de croix, en grisailles, aussi vigoureuse que ses meilleures gravures à l'eau-forte, — une charmante pochade représentant une femme du peuple qui relève ses jupons pour entrer dans Feau, — enfin deux vrais tableaux d histoire, bien que

254 LES MUSÉES d'aINGLETERRE.

de petite dimension, la Femme adultère et V Adoration des bergers, A Findication du premier sur le livret, on a joint un luxe de preuves et de témoignages pour en constater Tauthenticité. Cette précaution me Ta rendu suspect, et l'examen attentif de Touvrage n'a pas effacé cette première impression. Certaines parlies de clair-obscur demeurées incertaines, et le fini trop léché des figures éclairées, semblent accuser un élève aux prises avec l'original du maître. Je ne serais pas étonné qu'on trouvât cet original, et peut-être, si je connaissais mieux les cabinets de Gand, de Bruges, d'Anvers, d'Amsterdam, l'aurais-je déjà nommé moimême. Quant au second tableau, V Adoration des bergers, on a pu lui épargner les certificats ; celui-là se recommande tout seul, et le maître s'y montre pleinement, avec sa merveilleuse liberté de pinceau, avec son étonnante vivacité de couleur et d'action, qui va si bien aux caprices d'un goût un peu grotesque.

Pour terminer la revue de ce qu'on appelle les grands Flamands, je n'aurais guère à citer qu'une espèce de Sainte Famille, par Jordaens, toute rouge, toute enflammée. Mais il faut joindre à cette liste, outre deux portraits de Van-der-Helst, celui plus beau et plus précieux de Milton, par Van-der-Plaas. Le poëte de TÉden est représenté dans toute la simplicité de costume d'un puritain; il lève, sans alTectation d'enthousiasme, ses grands yeux, très-cernés, qui n'étaient pas encore fermés à la lumière ; et sa figure, pensive, noble, calme, exprime tout à la fois la sévérité et la douceur.

Quant aux petits Flamands, ils sont peu nombreux contre Thabitude. Je crois que deux jolies marines en miniature, de Guillaume Van-der-Velde ; deux petits intérieurs de Maës , très-lumineux ; un paysage de Cuyp , un autre de Van-der-Neer et deux ou trois

tableaux de Téniers, forment tout leur apport à la National Gallerij, Parmi ces derniers, il faut citer de préférence un Concert de village, charmant, spirituel, de la plus fine exécution, et les Avares y sujet un peu triste, un peu durement traité, mais d^me incroyable vigueur. Comme ce tableau est beaucoup plus grand que ne le sont d'habitude ceux de Téniers, et comme on les estime d'ordinaire par pieds, pouces et hgnes, celui-là doit avoir une grande valeur commerciale. Cependant je préférerais, si le choix m'était laissé, le paysage d'Albert Cuyp, l'un des plus importants de son auteur, sans nul doute. Tout y est excellent; un cavalier vêtu de rouge, dont le cheval pose en raccourci, une jolie petite bergère qui répond timidement aux questions du voyageur, son chien, ses moutons, l'eau, la terre, le ciel, la lumière, tous ces détails, parfaits en eux-mêmes, forment un parfait ensemble, vrai modèle du paysage simplement copié sur nature. Reste récole anglaise.

Je voudrais bien sincèrement, par esprit de gratitude, de juste courtoisie et même par amour-propre, rendre à quelques artistes de cette école l'admiration que portent les Anglais à notre Claude, à notre Poussin. Ce serait le moyen sùr de n'être pas accusé d'une des petitesses, à mes yeux les plus sottes et les plus coupables, celle de porter jusque dans les arts d'injustes préventions nationales. Mais est-ce ma faute si nul peintre anglais n'approche des maîtres incontestés que j'admire si franchement et si pieusement dans les écoles qui ne sont pas la française? Que Ton me montre, parmi eux, je ne dis pas un Léonard, un Raphaël, un Titien, un Dominiquin, unRubens, un Murillo, mais seulement quelque chose qui vaille le dernier représentant des diverses écoles étrangères dont je viens de nommer les chefs, et certes je n'affaiblirai

LES MDSÉBS d'aNGLETERRE.

pas les éloges qui lui seront dus. Mais d'abord y a-t-il une école anglaise ? où voit-on la trace de maîtres et de condisciples, de style commun perpétué par la tradition? quel choix peut-on découvrir entre lldéal et la vérité, la forme et la couleur, l'expression et TefTet ? Il y a, dans Part anglais, quelques individualités, j'en conviens, mais aucune école. Parlons donc des individus.

La National Gallery n'ayant aucun ouvrage , ni du chevalier Lely (Pierre Van-der-Faës), le disciple de Van-Dyck, ni de Gottfried Kneller, peintre officiel sous cinq souverains , de Charles II à Georges T^, tous deux Allemands d'origine, elle n'a pas de plus anciennes peintures anglaises que celles de William Ilogarth, né en 1698, mort en 4 764. Ce sont aussi les meilleures, du moins à mon avis. Outre le portrait de ce maître bizarre, humourist , comme rappellent ses compatriotes, qui s'est peint en bonnet de nuit et en compagnie de son vieux chien Tray , le musée de Londres a sa collection de six tableaux connue sous le nom du Mariage à la mode. C'est, comme Fautre collection appelée Travail et Paresse , une espèce de roman moral en six chapitres. Ilogarth est assez connu par la gravure pour qu'il soit inutile de dire que ces diverses compositions sont spirituelles, fines et profondes. J'ajouterai, ayant devant les yeux les originaux, que le dessin en est fort aventureux et la couleur un peu terne. Mais ces défauts, qui ne doivent guère plus choquer dans les ouvrages d'Hogarth que dans des caricatures, sont rachetés amplement par une originalité véritable, naturelle, charmante , où Ton trouve le style de Sterne traduit par le pinceau.

Après Hogarth, l'ordre des dates amène sir Joshua Reynolds, que les Anglais regardent unanimement comme leur premier, leur unique peintre de haut style. Il a laissé quelques beaux portraits, entre autres

LA INATIOINAL GALLtRY DE LOJNDRES. 257

celui de la célèbre tragédienne mistress Siddons, qui est à Dulwich Gallery , et celui de lord Healhfield, le défenseur de Gibraltar lors du siège de 1784, qui est au musée. Son enfant en prière, appelé Samuel , est d'une expression assez vive, quoique d'une naïveté bien recherchée. Mais ses compositions historiques , soit sacrées, soit profanes, me semblent, sauf la couleur, autant de dérisions. 11 réunit, par exemple, non en un groupe, mais dans un cadre, ce qui est fort différent, un vieux jardinier, une petite fille de douze à treize ans et un enfant au berceau, tous trois de la plus pure race anglaise, et Ton appelle cela la Sainte- Famille. Ailleurs il rassemble trois grandes dames fort sérieuses, fort prudes, habillées jusqu^au cou , portraits reconnus des filles d'un sir William Montgomery ; et Ton appelle cela les Trois Grâces parant V autel de VHyménée, Et les deux tableaux sont peints dans un style désordonné qui veut être hardi, à grands coups de brosse, comme une décoration, mais avec un éclat souvent faux, et certes avec moins de justesse que de vigueur.

Richard Wilson est un paysagiste assez heureux dans ses compositions, et d'une exécution sage, qu'on a nommé le Claude anglais ; mais il ne faut voir dans cet éloge qu'une simple figure de rhétorique. Je préfère Thomas Gainsborough, qu'on pourrait appeler avec pins de justesse le Salvator anglais. Dans son incorrection un peu rude, un peu sauvage, il y a du moins des effets pleins de force et qui ne manquent point de vérité.

Ces deux paysagistes nous conduisent jusqu'à l'époque contemporaine, où nous trouvons Benjamin West, Thomas Lawrence et David Wilkie. Le premier, dont la réputation me semble tout à fait inexplicable, est un héritier collatéral de l'école de David,

LES MUSÉES d' ANGLETERRE.

à laquelle il se rattache seulement par de eommuns défauts. Son Cléombrote banni par Léonidas senible Tœuvre empesée de quelque rapin de 4 81 0 ; et qnan t à son tableau du Christ guérissant les malades, fatfirme sérieusement que nos jurys d'exposition l'excluraient, et en toute justice.

Bien plus célèbre, même dans notre pays, où il a trouvé des admirateurs enthousiastes, 1 homas Lawrence ne doit pas, sans doute, être ravalé aussi bas. Mais pourtant qui soutiendrait aujourd'hui que son mérite égale pleinement la réputation dont il a joui ? Qui ne convient qu'elle ne lut guère qu'une de ces vogues nées au souffle de la fortune, que la mode enfante, que la mode emporte? Son mérite se mesura par comparaison, et Lawrence fut grand parce qu'il était seul. J'ai dit ailleurs quel effet produit, au sortir des salles du Vatican, la vue de son portrait de George IV ; je puis dire que Tef fet est presque le même, lorsqu'au sortir des salons de la National Gallery, la mémoire pleine encore du Saint Jean de Murillo, du Bacchus de Titien, de la Vénus de Corrége, on trouve, dans le cabinet des peintres anglais modernes, quelques portraits de Lawrence, ceux de West, de M. Angerstein, de John Kemble dans le nMe d'IIamlet. C'est alors qu'on voit clairement, par la comparaison avec les grands coloristes, combien ces portraits sont roses, frais, fades, maniérés, faux enfin. Nous avons des peintres qu'on ne prend au sérieux que dans le monde des dames, qui égalent assurément Lawrence pour la correction, pour la vérité, et même pour l'effet. Je sais que des connaisseurs, même sévères, admirent complètement certains portraits de Lawrence, ceux entre autres qu'on a rassemblés dans les appartements de Windsor, et qu'il a peint une belle tète d'enfant, celle qu'il fit exposer à Paris ; mais ces

morceaux d'élite sont rares dans son œuvre, et, par malheur pour sa gloiî'e posthume, il ne s'en trouve aucun dans les collections publiques.

Quant à David Wilkie, Fanteur du Colin-M aillard, A\\ Jour des loyers, des Politiques de village , il pro--» cède un peu d'Hogarlh parles intentions, et beaucoup, par le faire, des petits Flamands, surtout d'Adrien Ostade, qu'il semble avoir pris particulièrement pour modèle. Il est spirituel, vif, enjoué, et Ton trouve dans tous ses détails l'œil d'un observateur exercé. Son exécution est fine et soignée; mnis elle n'a pas le charmant naturel de ses maîtres, elle est déparée par un fâcheux abus du ton rosé, et ce défaut ou cette affectation ferait dire de Wilkie, avec une sorte de justice, qu'il n'est qu'un Ostade enluminé.

Puisque la National Gallery a plusieurs ouvrages de Wilkie, peintre de genre et encore vivant, je m'étonne qu'elle ait négligé de se procd^er quelque bel échantillon d'Edwin Landseer, autre peintre de genre, qui occupe aujourd'hui le premier rang parmi ceux de son pays. 11 est vrai que celui-ci est tout simplement un peintre d'animaux, moins encore, un peintre de chiens. Mais y a-t-il une galerie qui refuse les vaches de Paul Potter, les chasses de Sneyders et d'Oudry, les Natures mortes de Van-Veenicx , ou seulement les fleurs de Van-IIuisum ? D'ailleurs, à force d'études sur les formes extérieures et d'observations sur les mœurs et le caractère de ces intelligents animaux, M. Landseer s'est fait un domaine à part, où il règne en maître incontesté. Ses tableaux de chiens appelés les Amis [the Friends), les Upagneuls [th$ SpameU^^ le Premier pleureur du vieux Berger (the Old shepherd's chief Nommer) , Dignité et impudence (Dignity and impudence), sont de véritables compositions pleines de grâce, de finesse, de vie, où l'espr it d arrao-

LES MUSÉES d' ANGLETERRE.

gement enfin ne le cède pas à la vigueur d'exécution.

Je m'étonne aussi que les Anglais, en l'honneur de l'art national, n'aient point donné place dans leur galerie à la peinture in water colours, à Taquarelle. On peut dire qu'aujourd'hui, parmi eux, la vraie peinture est complètement abandonnée. Là, le gouvernement ne fait aucune commande, et les nombreux amateurs qui encombrent leurs hôtels d'objets d'art, n'achetant que des tableaux anciens, font ouvertement profession de mépriser les tableaux modernes; et il suffit, en vérité, de voir une des exhibitions annuelles pour comprendre , pour excuser même ce mépris systématique. D'une autre part, l'aquarelle est fort à la mode, et se paye aussi cher que la grande peinture. De ces deux faits combinés il résulte que, soit impossibilité de réussir dans une sphère plus élevée, soit désir d'utiliser leur travail et nécessité de vivre, les artistes anglais se jettent tous dans l'aquarelle, qui est devenue la véritable peinture nationale. Ils excellent dans ce genre secondaire, comme dans le buste, qui est le genre secondaire de la sculpture, comme dans la vignette, qui est le genre secondaire de la gravure. Le nombre des peintres d'aquarelles est devenu si grand, qu'ils forment aujourd'hui deux vastes sociétés ou corporations, l'ancienne et la moderne, et qu'ils ont chaque année deux expositions rivales. Plusieurs d'entre eux ont porté ce genre à ses extrêmes limites , et l'ont grandi jusqu'au point de l'approprier à tous les sujets que traite la grande peinture. Assurément les tableaux de Lewis, de Warren, de Haghe, les paysages de Copley Fielding, de Harding, de Turner, de Bentley, de Prout, ne dépareraient point une galerie sérieuse, et quelques-unes de leurs œuvres choisies méritent de prendre place, pour la compléter , dans la National Gallery,

GALERIE D'HAMPTON-COURT

Le palais d'Hampton-Court, composé d'un bizarre amalgame de bâlimeuts anciens et de constructions modernes, est situé à douze milles de Londres, sur la rive droite de la Tamise , qui, lorsqu'on en remonte le cours, grand fleuve de son embouchure jusqu'à la capitale, n'est déjà plus là qu'une petite rivière. Si Windsor, encore dans toute sa splendeur féodale, est le Versailles de l'Angleterre, Hampton-Court en est le Saint-Germain ; et si Ton voulait faire Thistoire de ce vieux château, maintenant abandonné, ce serait faire, en quelque sorte, Thistoire même du pays sous les souverains dont il fut la résidence. Elle est toutefois assez curieuse pour que nous en donnions un aperçu.

Le manoir d'Hampton est mentionné dans le Doomsday-Book, ce grand cadastre de TAngleterre, dressé sous Guillaume le Conquérant après le partage des terres entre ses barons, et qui fut ainsi nommé {Livre du jour du Jugement) par les Saxons dépossédés. Ce manoir appartenait alors à un certain Walter de Saint-Walaric ; sous Édouard le Confesseur, il était au comte (Earl) Algard. En , une lady Joan Grey (qu'il ne faut pas confondre avec Jeanne Gray) en fit donation aux chevaliers hospitaliers de Saint-Jean-de- Jérusalem, depuis chevaliers de Rhodes et de Malte.

LES MUSÉES d'Angleterre.

Il vint ensuite, je ne sais comment, en la possession du cardinal Wolsey. Ce fut ce prélat célèbre qui, en ' 1315, fit bâtir Tancien palais, sous la surintendance du gardien des Cinq-Ports, et, dit-on, sur ses propres dessins ; car, ainsi que beaucoup d'autre^ ecclésiastiques de ceitte époque, il était versé dans la connaissance de rarchiteclure. Il en fit sa résidence favorite , et c'était là que ce fils de boucher, hocher s dog^ comme rappelaient ses ennemis , devenu archevêque d'York, cardinal de Cicely, légat du pape, lord haut chanceher d^Angleterre, traitant directement avec les ambassadeurs étrangers, et menant à sa suite une garde de huit cents hommes, sans compter les chambellans, médecins, aumôniers, ménestrels, huissiers, cuisiniers, palefreniers, etc.; c'était là, dis-je, qu'il donnait ces grands festins, ces magnifiques bals masqués, dont il est resté de si pompeuses descriptions. Ce luxe royal excita la jalousie de la cour ; et , pour éviter une disgrâce qu'il encourut plus tard, Wolsey fit don de son château à Henri VIII , en lui disant qu^il avait voulu seulement faire l'essai d'une résidence qui fût digne d'un si grand monarque. Il reçut en échange le manoir de Richmond.

En 1S58, un acte du parlement fit Hampton-Court chasse royale, afin que Henri, déjà vieux, pût se livrer, près de Londres, à son exercice favori. Puis, en 1540, un autre acte convertit ce manor en fief d'honneur {in honour^ c'est-à-dire qui ne relevait que de la couronne) , et l'emploi de chief Steward of the honourixxi Aoxmé dès lors aux plus grands personnages et aux favoris les plus comblés (1). Ce fut h Ilampton-

(I) On cite siicccssivernent sir Anthony Brownr, sirMichaël Stanhope, le ninrqnis William do r^orthfîmpion, le (:on\\Q. Charles de

GALEUIE d'iUMPTON-COURT. 2G5

Court, le 12 oclobre 1537, que naquit Édouard YI^ fils de Jeanne Seymour, que Henri VIII épousa le lendemain même du supplice d'Anne Boleyn (20 niai 1556), et qui fut la plus aimée de ses femmes, peutêtre parce qu'elle vécut le moins longtemps. Ce fut encore à Hampton-Court, le 8 août 1540, que Catharine Howard fut saluée reine, et, le 15 juillet 1545 , que Henri, déjà veuf de cinq femmes, épousa lady Catharine Parr, veuve de lord Latimer.

Son successeur enfant, Édouard VI, y tint, en 1551, un grand chapitre de Tordre de la Jarretière, où furent créés les ducs de Suffolk et de Northumberland. La reine Marie la catholique y passa la lune de miel , lorsqu'elle épousa Philippe H d'Espagne ; et ces deux souverains célébrèrent à Hampton-Court les fêtes de Noël de 1558. Sa sœur Élisabeth l'anglicane, devenue reine, prit en affection cette résidence; on sait qu'elle y fit la Noël avec un grand éclat, en 1572 et 1595. Sous le pédant Jacques P'', quand il vint d'Écosse occuper le trône delà reine-vierge, eurent lieu à Hampton-Court, en 1605 , ces fameuses conférences entre les presbytériens et les prélats de TÉglise établie, sur la question de conformité. La reine Anne , femme de Jacques, y mourut le 2 mars 1618.

Jusque-là, Hampton-Court avait paisiblement passé de main en main aux différents princes qui se succé-

iNoUingham, le duc Georges de Buckinghaiii, Christopher Villiers, comte d'Anglesey ; sous Gromwell, le garde du sceau privé, Thomas Smitherly, et INaihaniel Waterhouse; sous Charles II, le général Mouck , devenu duc d'Alberaarle ; puis la duchesse de Cli veiand, sous le nom de W^illiam Young, deux comtes d'Halifiix, lady Aune North, comtesse de Guiifort, morte en 1797 ; puis, sous Georges III, sou frère le duc de Clarence, et, à présent, la reine douairière Adélaïde, Yeuve de Guillaume IV.

264 LES MUSÉES d'Angleterre.

daient sur le trône. Nous allons y voir apparaître un maître nouveau, un autre souverain, le peuple. Charles F" et sa femme, Henriette de France , fuyant la peste qui ravageait Londres, s'étaient installés une première fois dans cette résidence en 1625. Ce fut alors qu'on en fit une sorte de musée, et qu'on l'orna d'importants ouvrages d'art. Les cartons de Raphaël y furent apportés à cette époque. Seize ans plus tard, en 1641, Charles s'y réfugia de nouveau , fuyant un fléau plus terrible que la peste même, car c'était lui qui Pavait excité, la sédition populaire. Après les diverses phases de sa lutte contre le parlement et la nation, il y fut ramené prisonnier de guerre, le 24 août 4647, et gardé, dans un emprisonnement royal, jusqu'au i 1 novembre , jour de sa fuite pour Tile de Wight, d'où il revint à Londres mourir sur l'échafaud.

Hampton-Court fut vendu par le parlement , avec d'autres propriétés royales, et acheté aux criées , moyennant 10,763 1. 19 s. 6 d., par un certain John Phelps, membre des communes. Olivier Cromw^ell l'acquit en 1656. Il y maria sa fille Élisabeth à lord Falconberg, le 18 novembre 1657, et y perdit. Tannée suivante, sa fille favorite, mistress Claypole.

La restauration déposséda la famille du Protecteur de son manoir d'IIampton pour le rendre aux Sluarts. Charles II et Jacques II l'habitèrent quelquefois. Mais," après la révolution glorieuse de 1688, Guillaume III adopta Hamplon- Court, en fit sa résidence habituelle de campagne, et l'arrangea dans l'état où il est encore aujourd'hui. Ce fut lui qui fit ajouter à l'ancien palais du cardinal Wolsey, tout entier dans le style gothique, vrai château féodal, avec tourelles, créneaux, meurtrières et mâchicoulis', la grande cour

GALERIE d'hAMPTON-COURT.

à colonnes, dite du Jet d'eau (Foutain-court), et les deux grandes façades sur le jardin, qui ressemblent, par leur dessin architectural , par leur mélange de pierres blanches et de briques rouges, aux parties de Versailles voisines de l'Orangerie. Ces constructions sont Touvrage de sir Christopher Wren, l'architecte de Saint-Paul. Ce fut aussi Guillaume III qui fit dessiner dans le goût français, et à Fimilation des jardins de Le Nôtre, le parc dllampton. On dit qu'il est en Angleterre le seul de ce genre, mieux fait cependant pour une promenade pubUque ou une résidence royale que le jardin anglais, si convenable à une habitation particulière. Pendant les absences du roi Guillaume , qui séjourna longtemps en Irlande et dans les Pays- Bas , sa femme, Tillustre Marie, habitait d'ordinaire Hampton-Court. On montre encore, dans les jardins, une allée couverte où elle se promenait de préférence, et, dans le palais, une chambre tendue de tapisseries brodées par elle et par ses dames. La reine Anne , Georges F', Georges II et sa femme Caroline, continuèrent à visiter Hampton-Court, qui , depuis Georges III, fut abandonné pour Windsor. Les appartements sont distribués maintenant, eu manière de retraites, aux vieux officiers de la couronne et aux veuves de ceux qui meurent avec l'emploi.

Délaissé par la cour, Hampton est toujours visité par le public de Londres , qui s'y porte en foule les jours de féte, comme à un but de promenade, pour admirer ses jardins et sa galerie. Il y a dans le parc, outre de vastes allées, de belles eaux et de belles fleurs, deux curiosités remarquables. L'une est le Labyrinthe, formé par des haies disposées de telle sorte que, si l'on n'a un guide ou le plan à la main, il est à peu près impossible , une fois entré, de trouver une issue

2G() LES MUSÉES d'aNGLETERUE .

à ce dédale iaextricable. L'autre esl la fameuse treille, bien plus connue chez nos voisins que ne l'est, à Paris, celle de Fontainebleau. Elle ne se compose que d'un seul pied de vigne, le plus grand sans doute qu'il y ait au monde. Planté, presque par hasard, il y a soixante-quinze ans, ce cep est devenu monstrueux, et rempht de ses branches toute une vaste serre, où il trouve une chaleur méridionale. A trois pieds du sol, il a 75 centimètres (27 pouces) de circonférence, et Tune de ses branches, repliée sur elle-même, a plus de 100 mètres (300 pieds) de longueur. Cette vigne produit, année commune, 700 kilogrammes de raisin noir, et la récolte va quelquefois jusqu'à 1,000. On conserve presque toute Tannée ces raisins, destinés uniquement à la table de la reine, et qu'on s'accorde à trouver exquis.

La galerie de tableaux que renferme Hampton- Court, et qui est la plus considérable de TAngleterre (au moins parmi les galeries publiques, car il y a de grands seigneurs qui pourraient bien lutter , en ce point aussi, avec leur prince) , comprend sept cents morceaux de peinture et de dessin, sans compter les grandes et curieuses tapisseries d'Arras et de Flandre, qui ornent deux salles attenantes à la grande hall du cardinal Wolsey. Ces tableaux sont dispersés dans les appartements du premier étage, où Ton voit encore des lits , des prie-Dieu, des estrades, des meubles de tous genres, qui servaient jadis aux royaux habitants. C'est dire qu il ne faut chercher dans leur distribution, ni ordre quelconque, ni goût, ni intelligence. Il est difficile, en effet, de voir un plus complet et plus affligeant pêle-mêle , une plus grande ignorance des règles qui doivent présider à l'arrangement d'une collection d'ouvrages d'art. Je ne parle pas seulement

GALERIE d'hAMPTON-COURT.

d'un désordre moral, des époques transposées, des écoles confondues , de détestables croûtes accolées à des chefs-d'œuvre , d'évidentes copies ou des œuvres apocryphes mêlées à d'incontestables originaux ; je parle aussi dim désordre matériel, de grossières ébauches mises à hauteur d'appui, tandis que de fines miniatures sont hissées au plafond ; de tableaux dans Tombre, quand ils mériteraient d'être vus, d'autres en plein soleil, qu'on ne peut voir davantage, d'autres tournés à contre-jour, et perdant leur effet. Tout le monde sait, par exemple, que la plupart des peintures sont éclairées de gauche à droite, et doivent, autant que possible, recevoir le jour dans cette direction , pour que la lumière et les ombres soient à leur place; tout le monde sait aussi qu'en rangeant des tableaux dans une pièce éclairée latéralement , et ne recevant pas le jour d'en haut, on éprouve toujours l'embarras d'avoir trop de cadres pour l'un des deux côtés, pas assez pour l'autre. Eh bien, à Ilampton-Court, on a si bien calculé la disposition des cadres, que, s'il se trouve, par bonheur, un tableau éclairé de droite à gauche, et pouvant aller à droite avec son jour propre, il est certainement pendu de l'autre côté. Je citerai , entre tous, une belle Foi deGuerchin, qui aurait du occuper un panneau de droite, au lieu d'autres tableaux placés à contre-jour, et qui est justement sur le panneau de gauche, soumise au même inconvénient. C'est bien trouvé pour un ouvrage de Guerchin, celui de tous les peintres peut-être qui, par l'é clat lumineux et transparent de son coloris, exige davantage l'exacte application de la lumière.

Malgré ce regrettable désordre, la collection d'Hampton-Gourt est justement célèbre par deux genres d'ouvrages dont elle a, sans contredit, les plus précieux

LES MUbÉES d' ANGLETERRE.

échantillons qu il y ait au monde, les peintures d'Holbein et les cartons de Raphaël. Ni Partis te allemand, ni Tartiste romain, n'ont laissé nulle part, même dans leur patrie, de plus belles œuvres en ces deux genres. Je crois ne pouvoir mieux faire que de commencer par Tun et finir par l'autre cette revue de la galerie d'Hampton-Court. Entre les deux, je citerai les ouvrages des diverses écoles qui m'ont paru le plus dignes d'être cherchés et remarqués dans celte masse confuse, où, même en laissant à part ces deux illustres noms, Ton trouverait encore, avec un peu de goût et beaucoup de sévérité , à former un précieux cabinet.

Hans ou Jean ïlolbein, le fils, qu'on croit communément né à Baie, vers ^495, mais qui naquit réellement à Augsbourg, en 1498, se décida, bien jeune encore (en 1526), à passer en Angleterre, non-seulement parce que son ami Érasme lui donna des lettres pressantes de recommandation pour le chancelier Thomas Morus , mais surtout parce que sa femme , acariâtre comme celle de Socrate, lui rendait insupportable le séjour de leur pays. Ses œuvres sont partagées entre les palais de Londres, de Windsor et de Hampton-Court ; mais ce dernier a la plus nombreuse et la meilleure part. On y compte vingt-sept tableaux de Holbein, réunis presque tous dans la grande pièce appelée her Majesty's Gallery. Les plus remarquables me paraissent être : parmi les portraits , Henri VIII etsa famille, la reine Marie, la reine Élisabeth enfant, puis jeune fille, François P% Érasme, répété deux fois, Frobenius, Reskemeer, sir Henri Guildford, lady Vaux, le comte de Surrey, en pied et de grandeur naturelle, le bouffon de Henri VIII, vu riant derrière une fenêtre en vitraux, le père et la mère d'Holbein ,

GALERIE d'hAMPTON-COURT.

sa femme, enfin lui-même, jeune el vieux ; parmi les tableaux, l'entrevue de Henri YIII et de François r\ celle de Henri VIII et de Tempereur Maximilien, la bataille de Pavie, la bataille de Spurs, et la Madeleine au tombeau du Christ (NoUme tangere).

Je n'ai pas besoin de faire comprendre aux admirateurs d'Holbein, de sa manière à la fois si naïve et si savante, où la vérité, qu'il cherchait pour premier mérite , n'excluait aucun de ceux que Fart réunit encore, combien une telle collection est intéressante et précieuse. L'artiste s'y montre tout entier, dans ses débuts, dans ses changements, dans ses progrès, tels qu'on pourrait douter, en voyant ses premiers et ses derniers ouvrages, que la même main les a produits. On le trouve toujours exact et correct, toujours esclave scrupuleux de la nature; mais il est d'abord froid, dur, compassé; tout, chez lui, est sacrifié à la ligne. En peignant sur le bois ou la toile, il semble graver au burin sur une planche de cuivre. Peu h peu, sa manière devient plus douce, plus suave, plus élégante; la couleur aussi, d'abord sèche et morne, prend de la pâte, de la transparence, de la chaleur , de réclat. Il se montre enfin tout à la fois grand dessinateur et grand coloriste : il est peintre achevé.

Ce dernier degré de perfection se voit principalement dans les œuvres de son âge mûr, presque de sa vieillesse , dont les dates attestent l'époque ; par exemple, parmi les tableaux, la Madeleine ait tombeau dic Christ, qu'on croirait, à la vigueur d'expression, l'œuvre d'un maitre italien; parmi les portraits, le sien propre, faisant pendant de celui de sa femme, tous deux fort âgés, ou celui du comte de Surrey, habillé de rouge des pieds à la tète, portrait dans lequel IIolbein a vaiacu cetle difficulté de coloris dont Yelaz-

LES MUSÉES d'aNGLETERRE.

quez aussi s'est joué, cent ans plus tard, dans le por- * trait du pape Innocent X. Jusque-là, je n'avais guère vu d'Holbein que des productions de sa jeunesse, presque tontes dans ce style dur et sec qu'il a successivement amélioré. Il faut visiter Harapton-Court pour savoir jusqu'où il a porté les qualités qui lui manquaient d'abord, pour savoir combien il a été grand et complet. Presque toujours , c'est dans quelque localité spéciale que chaque maître se fait le mieux comprendre et le plus admirer, Raphaël à Rome , Titien à Venise et à Madrid, Corrége à Parme, Andréa del Sarto à Florence, Poussin à Paris, Claude à Londres ; Holbein est à Hampton-Court.

Outre Fétude d'Holbein lui-même, il y en aurait encore une autre, et fort curieuse, à faire dans ses ouvrages. Parmi ces portraits de famille, ces entrevues de souverains, ces batailles, ces tournois, on retrouve les costumes, les habitudes, les mœurs d'une époque fameuse qui vit à la fois Charles-Quint, François V\ Henri YIII, Léon X, un nouveau monde découvert et conquis, deux réformes religieuses, et ce progrès gigantesque dans les lettres, les sciences, les arts, qu'on appelle la renaissance. Mais il faut laisser à d'autres ce sujet, qui n'est pas le mien, et revenir aux tableaux de la galerie.

Pour achever Fécole allemande, ou du moins celle d'Holbein , je citerai quelques portraits de Janet (François Clouet), que les Anglais nomment Janette, excellent imitateur du maître, et digne d'être souvent confondu avec lui; quelques portraits de Lucas de Heere, duquel on peut faire à peu près le^même éloge ; de Van-Bassen et de Janssen, qui a peint, entre autres, le beau Georges Villiers, duc deBuckiugham. En voyant cette tete noble et gracieuse, on excuse

GALERIE D HAMPTON-COURT

aisément la tendre faiblesse d'Anne d'Autriche, Du reste, à ceux qui ont voulu faire de ce duc de Buckingham le père de Louis XIV, on peut leur affirmer qu'il n'existe aucun rapport entre la figure du nobleman anglais et celle du grand roi. Cela dit sans vouloir nullement décider la question , mais comme un fait qui a son importance.

Holbein et ses disciples tiennent de si près aux Hollandais et Flamands, à Lucas deLeyde, par exemple, que je passerai d'abord à l'école flamande. On pourrait, dans Harapton-Court, écrire l'histoire entière de celte école, histoire qui s'écrirait elle-même si Ton avait mis quelque ordre dans la distribution des tableaux. En effet, outre deux ou trois ouvrages , peu importants, il est vrai, attribués à Lucas Dammesz, si connus parmi nous sous le nom de Lucas de Leyde, et en Italie sous celui de Luca d'Olanda, nous trouvons là une Madone, un Adam et Eve, et cinq ou six portraits de Jean Gossaert, de Maubeuge, qu'on appelle, en dénaturant le nom de sa ville natale, Jean deMabuse; puis trois morceaux importants de Martin Van-Veen , nommé Hemskerck, du lieu de sa naissance, et surnommé le Raphaël Hollandais. Ce sont le Christ guérissant les malades, Jonas dans la baleine^ la Mort et le Jugement dernier. Les tableaux de Hemskerck ont d'autant plus de prix qu'ils sont devenus d'une extrême rareté, depuis que les Espagnols, à la prise de Harlem, en 1572, eurent brûlé presque toutes les œuvres du peintre protestant (1). Il est juste de citer encore , dans la haute école fla-

(1) 11 } a un autre Hemskerck, dont le prénom est Egbert, peintre de petits rujets, qu'il ne fauî p«n.s confondre avec l'ancien Mai tui Van- Veea,

d'angleterre.

mande, un Saint Jérôme^ de J. de Hemssen, maître peu connu, dont les ouvrages sont rares aussi, et confondus d'habitude avec ceux d'Albert Durer, qu'il imita, bien que les sujets soient traités en proportions beaucoup plus grandes, et qu'on y sente une connaissance plus avancée des procédés matériels de l'art.

On trouve ensuite à Hampton-Court quelques tableaux des Breughel, et quelques portraits attribués à Porbus, dont la plupart sont évidemment apocryphes* Puis un grand tableau de Rubens, Diane et ses Nymphes surprises dans leur sommeil par des satyres, dont les animaux sont de Sneyders, et une Vénus, de Titien, copiée par Rubens. L'illustre Anversois apporta cette Diane et copia cette Vénus lors de la visite qu'il fit à Charles I^r, en ^629. Il y a aussi un Rabbin juif, de Rembrandt, répété par Gainsborough, et de plus, une iofinité de tableaux des maîtres qu'on désigne sous le mmàQ petits Flamands, Téniers, Vander-Helst, Honthorst, Van-de-Velde, Wynants, Cuyp, Bergliem, Paul Brill, Backuisen, Skalken , Wouvermans, Poelembourg, etc. Je n'ai rien vu de préférable à ce qu'on rencontre dans tous les cabinets des amateurs de ces peintures ; on pourrait dire, au contraire, que ces tableaux ne sont pas de premier choix, et qu'on a laissé là tout ce qui n'a pas semblé digne d'orner le palais de Londres (Buckingham-Pallace) , où se trouve une collection de Flamands bien supérieure.

Van-Dyck a trois ou quatre portraits, un Charles 1er à cheval, qui ne me semble pas mériter, parmi les œuvres du maître, toute sa réputation, et une mistress Lemon, qu'ont faite belle à l'envi la nature et l'art. Si les œuvres de Van-Dyck sont rares à Hampton-Court, en revanche, celles de son disciple

GALEUIE d'hAMPTOiN-COCRT.

Pierre Van-der-Faès, que les Anglais nomment sir Peler Lely, sont très-nombreuses. Il a laissé une curieuse galerie des principaux personnages, seigneurs et dames, qui formaient la cour de Charles II. Versailles n'a, certes, rien d'aussi complet et d'aussi authentique. On peut joindre à cette collection celle des portraits d'un autre Allemand naturalisé Anglais, sir Godfrey Kneller, qui, bien que très-inférieur à Lely comme artiste, a sa statue dans Westminster , après avoir été peintre officiel de Charles II, de Jacques II, de Guiîlaume III , de la reine Anne et de Georges V\ Parmi eux se trouve Newton et Locke. On peut y joindre aussi les portraits de Van-Somers, presque tous en pied, et d'un mérite éminent. Le plus remarquable est certninemeiit celui de Christian IV, roi de Danemark, et beau-frère de Jacques V\ porteur d'une farouche figure de bandit, telle que Caravage, Ribera et Salvator n'en ont jamais imaginé de semblable.

Puisque j'ai nommé Lely et Kneller, je voudrais en finir avec l'école anglaise. Aussi bien, comme il n y a rien de Ilogarth, de Reynolds, de Gainsborough (sauf deux portraits et une copie de Rembrandt), de Wilkie, de Lawrence, je n'aurai guère à mentionner qu'une énorme collection des œuvresde RenjaminWest, ce malheureux imitateur de l'école de David, dont il a outré tous les défauts sans atteindre aucune des qualités, et de qui les ouvrages, s'ils peuvent faire quelque effet, traduits en gravures à la manière noire, ne sauraient, sous aucun rapport, prendre un rang honorable dans la haute peinture, à laquelle ils ont pourtant la prétention d'appartenir. Ayant nommé West, il serait injuste de ne pas nommer aussi sir William Beechey, auteur d'un grand tableau anecdotique qui représente Georges III passant la revue du

LES MUSÉES d'aINGLUTERKE.

40e régiment de dragons, tableau fort goûté de la foule, et qu'on peut effectivement placer à côté des batailles d'Horace Vernet.

Après cette nuée de portraits historiques dont les auteurs sont connus, il en reste un grand nombre, et d'importants, soit par le personnage qu'ils représentent, soit même par la beauté du travail, de qui les ailleurs ne sont point indiqués. Je citerai, par exemple, un Charles XIÎ, un Frédéric II, un Guillaume de Nassau, prince d'Orange, un Guillaume III, son petit-fils, un Louis XIV, un Louis XV; puis, dans un autre ordre de célébrités, un Michel-Ange, un Jules Romain, unTintoret, un Shakspeare à trente-quatre ans, une Jeanne Shore, un vieux compositeur que son cadre nomme Abel, et que je crois Haydn, etc.

Les écoles d'itahe n'ont que des échantillons, faibles pour la plupart, et dispersés dans les galeries, les salles, les cabinets. On a seulement rassemblé, autour de la grande salle à manger {public diningroom)y où sont les modèles en bois de divers palais, neuf grands cadres égaux du vieil Andréa Mantegna. Peints sur toile, mais à la détrempe, ils représentent, dans leur série, le Triomphe de Jules César, C'étaient sans doute les cartons séparés d'une fresque longue et circulaire, qui n'a point été, que je sache, exécutée par leur auteur. Cette collection me semble aussi intéressante que curieuse; car si ces peintures, d'un grand, noble et vigoureux dessin, sont bien de Mantegna, je ne crois pas qu'il y ait rien de pareil dans son œuvre pour la dimension et le style.

Maintenant, si nous cherchons, dans cet incroyable pèle-méle, à reconnaître et à rapprocher les oeuvres des écoles et des maîtres, voici, j'imagine, ce qu'on peut rencontrer de mieux.

GALERIE D'HAMPTOiVCOLRT.

Parmi les Florentins : penl-ehe une Ilérodiade devant la tète de saint Jeaii-Baptiste, par Léonard de Vinci; mais les deux autres tableaux attribués à ce maître, Jésus et Saint Jean, et un Homme enseignant un tour^ ainsi qu'une Madone attribuée à Andï-ea del Sarto, sont évidemment apocryphes. Le premier des trois, qui est le moins mauvais, n'est pas même une des nombreuses répétitions de ce sujet, puisque le copiste a négligé la line bordure architecturale que Léonard a mise comme un encadrement à son tableau primitif. Si Ton veut rattacher Corrége à cette école, on peut accepter, mais certes je ne m'en fais point garant, une très-gracieuse Sainte Catherine, et le portrait du sculpteur Baccio Bandinelli. Un portrait de Corrége serait bien précieux ; celui-là, en tout cas, est une œuvre distinguée, et réellement peinte à la manière du maître de Parme , autant qu'on peut le juger à la grande distance où il est du spectateur.

Parmi les Romains : quelques petits ouvrages de Perin delVaga, et une série d'esquisses mythologiques par Tules Romain, vigoureusement tracées , mais où Ton voit clairement combien leur auteur, tombant aussi dans la recherche des effets, s'éloigne de la simplicité et de la pureté de son divin maître ; — un Auguste devant la Sibylle, par Pierre de Cortone, et un Saint François de Carie Maratte.

Parmi les Vénitiens : quelques tableaux de Giorgion, entre autres Actéon et Diane, une Madone, un Saint Guillaume, une Adoration des Bergers, et son propre portrait; — plusieurs portraits de Titien, tous en buste, et quelques-uns fort beaux : Alexandre de Médicis, Ignace de Loyola, Vonde du peintre, etc., et quelques tableaux aussi, une Sainte Famille, une Vénus^ une Lucrèce^ un David vainqueur^ et une très-

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belle Madeleine, qui est malheureusement pendue au plafond presque hors de la vue , —une Annonciation y un Mariage de Sainte Catherine, une Sainte Cathe* rine à Vautel, une Madone, et d'autres ouvrages de Paul Véronèse, sans grande importance, et quelques vastes compositions de son imitateur, de son plagiaire, Ricci ; ~- divers tableaux et portraits de Tin« toret, les Muses, la Présentation d'Esther^ VExpuU sion de Vhérésie, Saint Georges et la princesse CléodolindCy un Chevalier de Malte^ un Sénateur de \enise; enfin la vue, en perspective chinoise, d'un Labyrinthe de jardin, qui, ne pouvant avoir été copié sur celui du parc d'Hampton-Court, peut très-bien, au contraire, en avoir été le modèle; — \me Dame espagnole, de Sébastien del Piombo ; — divers ouvrages des Palma, des Bassano, de Paris Bordone ; — enfin une belle vue des Ruines du Colisée , par Canaletti.

Parmi les Bolonais : une Assomption, de Denis Calvaert, le Flamand établi à Bologne; une Cléopâtre de Louis Carrache; des Charités d'Annibal; une Foi et un Guerrier de Guerchin, ainsi que son portrait par lui-même ; une /«/cK^A de Guide, répétée deuxfois, etc.

Parmi les Napolitains : un Moïse frappant le rocher, de Salvator Rosa ; les Mages et douze tableaux représentant Y Histoire de Psyché, par Lucas Giordano, etc.

Les Français ont une part assez distinguée dans la galerie dUampton-Court. Outre un Christ aux Oliviers et une Danse de nymphes et de satyres, qu'on peut accepter pour œuvres de Kicolas Poussin ; outre un Port de mer attribué à Claude, mais placé trop loin pour qu'on puisse en vérifier Fauthenticité, il y a plusieurs jolis petits tableaux du Bourguignon (Jacques

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Courtois) ; un Louis X/F, par Mignard ; une Madame dePompadour, par Greuze, et même un Louis XV LU , par Pierre Guérin.

Quant aux Espagnols, c'est toujours, dans les anciennes galeries, la partie la plus faible et la plus controversable. Ribera, qu'on mêlait aux Italiens, est à peu près le seul peintre de son pays dont les ouvrages aient été jusqu'à présent connus et appréciés. Hanapton-Court a de lui un très-beau Saint Jean, sottement placé trop haut, comme la Madeleine de Titien, dont il fait le pendant, à côté d'un ancien dais ou baldaquin; puis un curieux tableau représentant le docteur écossais John Duns, ou Duns Scotus, lequel, ayant fait vœu, dit sa légende, de traduire, sans manger, toutes les Écritures, mourut d'inanition au dernier chapitre de sa tâche. Velazquez est représenté par les portraits en pied de son royal ami Philippe IV et de la reine sa femme. Ces portraits viennent au moins de son atelier, s'ils ne sont tout entiers de sa main ; mais ils appartiennent à Tespèce de ceux qu'on peut appeler de pacotille, et que le roi d'Espagne envoyait en présent ou en échange aux autres souverains de la chrétienté. Quant à Murillo, son nom se lit également sur trois ou quatre cadres. Mais comment s'y trouve-t-il encore, après que de véritables œuvres du peintre de Séville ont pénétré en Angleterre? Comment n'a-t-on pas senti quelque honte à le charger des monstruosités révoltantes qui portent son nom? Outre deux ou trois petits paysans, peints en enluminure, on lui attribue un portrait de don Carlos, fils de Philippe IV, c'est-à-dire de Charles II enfant. Ce portrait, qui est, du reste, un assez bon ouvi âge, et probablement de Carreno, porte la dale de Ï665. Or, Murillo avait quité Madrid, pour n'y plus

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revenir, en 4 6^i5; et Charles II, qni fut juslernent proclamé roi en cette année 4 665^ n'alla jamais à Séville. Voilà, certes, un tableau bien nommé. Et cependant combien il y aurait d'histoires semblables à faire, si Ton avait toujours les dates à sa disposition pour contrôler raulhenticité des œuvres.

Commencée par Ilolbein, cette revue de la galerie d'Hampton-Court doit, nous l'avons dit, se terminer par Raphaël. Arrivons enfin à ses célèbres cartons. D'abord , pourquoi , peints à Rome pour un pape, sont-ils dans un château d'Angleterre, et la propriété d'un monarque hérétique? C'est une histoire fort simple, et que Ton peut conter en quelques mots.

Voulant orner de tapisseries de Flandre la chapelle papale, au Vatican, Léon X commanda les dessins de ces tapisseries à Raphaël, qui les termina en 4 520, dans Tannée même de sa mort, et tandis qu'il peignait la Transfiguration. Ces cartons, au nombre de douze, représentant des sujets pris dans les é\ angélistes et les actes des apôtres, furent envoyés à la fabrique d'Arras, où Ton exécuta les copies aussi parfaitement qu'il était possible à ces Gobelins de Fépoque. Ils revinrent à Rome, avec la collection des tapisseries. Mais, soit dans les manufactures, soit en voyage, soit par des accidents dont la tradition n'a pas conservé le souvenir, cinq de ces cartons ont disparu. Les sept conservés, et qui sont, heureusement, les plus beaux par la composition et le style (ce que fait aisément reconnaître la vue des douze tapisseries), furent acquis, pour Charles r*", parRubens, après son séjour en Angleterre (1629) et l'ambassade secrète dont l'avait chargé Philippe IV d'Espagne. Charles P'" leur consacra une grande pièce, en forme de galerie, de son château d'Hampton-Court , où ils

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sont encadrés dans la boiserie et rangés convenablement. Cinq d'entre eux remplissent le grand panneau du fond, en face des fenêtres. Ce sont : au milieu, la Pêche miraculeuse; à gauche, Saint Pierre et saint Jean guérissant un boiteux à la porte du temple, et Elymas le sorcier frappé de cécité par saint Paul; à droite, Saint Paul et saint Barnahé à Lystre, et la Prédication de saint Paul à Athènes, Les deux autres, Ananias frappé de mort, et Jésus donnant les clefs à saint Pierre, occupent les iuurs latéraux, audessus des portes. Cette disposition est bien entendue, et permet de saisir facilement l'ensemble de Fœuvre aussi bien que les détails de chaque composition. Malheureusement les cadres sont placés trop haut, trop loin des vues même les plus perçantes; et les fenêtres, ouvertes sur une cour, ne donnent pas tout le jour et toute la lumière qui devraient éclairer de telles œuvres.

Ces cartons de Piapîiaël ne sont point , comme les cartons ordinaires, de simples dessins au crayon noir sur du papier gris ou blanc. Pour servir de modèles à des tapisseries , et non pas seulement de préparations à des tableaux, ils devaient être coloriés. Aussi sont-ce de véritables peintures à la détrempe, lesquelles, placées dans des boiseries qui couvrent les murailles, font précisément 1 effet de peintures à fresque. Le nom de cartons n'en donne donc qu^une idée fort incomplète ; ce sont plutôt des tableaux.

Il serait superfliî, sans doute, d'essayer une description minutieuse de ces sept grandes compositions, que la gravure a fait connaître, autant qu'il lui est permis, et parmi lesquelles, si j'osais indicjuer une préférence, je citerais en premier lieu la Pêche miraciileuse , la Mort d"" Ananias et la Prédication de

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saint PauL 11 suffit de dire que, tracées diUis la dernière époque de la vie de leur auteur, lorsque Raphaël, grandissant toujours, avait atteint Textréme élévation du génie et du talent, elles semblent aussi l'extrême expression de la grande peinture monumentale. Je n'en excepte pas même la chapelle Sixtine, où se trouvent la fresque et le plafond de Michel- Ange. « Là, s'écrie M. Quatremère de Quincy, Ra- « phaël s'est élevé au-dessus de lui-même ; et Ton peut « faire, de la collection de ces mémorables composi- « lions, le couronnement, non pas seulement de ses <( productions, mais de toutes celles du génie des mo- (( dernes dans la peinture. » Pour moi, Raphaël est aussi grand dans la galerie d'Hamp ton-Court que dans les Chambres mêmes du Vatican. Que puis-je dire de plus? Ici et là , il est le prince de Tart; ici et là, comme devant tous ses chefs-d'œuvre , il faut voir, sentir et adorer.

Ce n'est donc pas seulement la promenade de Londres à Hampton-Court que mérite ce merveilleux trésor gardé dans le vieux manoir du cardinal Wolsey ; c'est le voyage en Angleterre, et de quelque part où réside un sincère admirateur du beau, du grand, du sublime dans les arts.

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