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MUSÉES DE BELGIQUE
BRUGES
Si Ton se rappelle le sens primitif du mot seigneur (senior, le plus vieux, rancien), ou peut dire hardiment, eu parlant de Bruges : A tout seigneur tout honneur. Ce n'est pas seulement le commerce et la politique qui ont donné à Bruges ce droit d'aînesse parmi les villes de Flandre , c'est Tart également. Klle doit à jamais conserver la gloire d'avoir été la mère de toutes les écoles flamandes. A Bruges donc le premier rang. L'ordre historique, aussi bien que la justice et le respect, veut qu'elle précède ici, non-seulement son ijctuelle supérieure, Bruxelles, ville neuve à son égard, et que la Saintc~x\lliance a faite capitale d'un royaume improvisé, mais Anvers môme, sa fille
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déjà vieille, sa fille puissante, qui lui a ravi tout à la fois la suprématie dans le commerce, dans la politique et dans Tart.
Aussitôt qu'un voyageur a parcouru quelques rues et quelques places de Bruges, et qu'il a retrouvé, avec une surprise pleine de charme, toute une ville du moyen âge, presque sans altération ni changement, sa première visite, sa première station de religieux amateur des arts doit appartenir à 1 hôpital Saint-Jean. Qu'il n'espère pas toutefois trouver dans cet amalgame de masures en briques, n'ayant ni forme, ni style, ni caractère, quelque monument architectural ou même quelque curiosité archéologique. L'édifice n'est qu'une enveloppe trompeuse. Mais quand il aura courbé la tète sous une porte basse, quand il aura traversé deux ou trois petites cours tortueuses, pavées de cailloux pointus, quand il aura frappé à la porte d'une espèce de petite vieille chapelle, qui n'a plus dès longtemps, au dedans et au dehors, que ses quatre murailles noircies par les années; alors il trouvera, sous la garde inoffensive d'un flegmatique infirmier , un trésor aussi digne de renommée et de convoitise que celui des antiques Hespérides, protégé par le dragon, ou celui de la riche' Venise, que défendait la garde esclavone. Il faut raconter d'abord, avec la tradition, l'origine de ce trésor sans prix.
Vers Tan 1478, un soldat blessé fut apporté dans l'hôpital Saint- Jean. C'était un homme de moyen âge, que la misère , après une jeunesse agitée, avait jeté dans le métier des armes. Du reste. Ton ne savait, et Ton ne sait encore aujourd'hui, ni quelle était précisément sa pairie, ni même quel était son nom. Les uns le font naître à Dammes, dans les environs de Bruges, d'autres à Cologne, d'autres à Constance,
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d'autres à Brème (1); quelques-uns supposent. qu'il est allé mourir en Espagne, où on l'aurait connu sous le sobriquet de Flamingo. Son prénom était Jean (Hans ou lan); mais, quant à son nom de famille, plusieurs savantes dissertations n'ont pu jusqu'à présent éclaircir pleinement les doutes. A Bruges, où la tradition parle à défaut de preuves écrites, on Tappelle, on l'a toujours appelé Ilemling, ce qui lui donnerait une origine allemande ; à Anvers, où les antiquaires ont fait des recherches d'érudition, il est appelé Memelinck, ce qui le rendrait Flamand de naissance. Dans celte dispute, personne jusqu'à présent n'a cédé; et le même homme, dans la même contrée, se trouve avoir deux noms fort différents. C'est un point dont il. est bon d'instruire les voyageurs. Si j'osais, pour mon compte, émettre une opinion, je me rangerais à la croyance traditionnelle des habitants de Bruges; je rappellerais Ilemling, et je le croirais Allemand d'origine. Il semble, en effet, à Tattentive observation de ses ouvrages, qu'il appartenait à la vieille école de Cologne, où venaient de briller mester Wilhelm et mester Stephan, et que, soit artiste, soit soldat, il avait visité en Italie les écoles florentine et ombrienne, à l'époque de Verrocchio et de la jeunesse de Pérugin, un quart de siècle avant Léonard et Raphaël. Quoi qu'il en soit de toutes ces conjectures, le soldat malade avait été peintre. Le goût de son art lui revint dans les loisirs d'une longue convalescence. Reconnaissant d'ailleurs des soins qu'on lui avait prodigués,
(i) Dans son beau livre De V Art en AHemoqne, M. Fortoul cite un passage des chroniques allemand^ s rassemblées par Menck^nius, où il est fait mention d'un certain Johannes Hemelivgns, architectiis capituli Bremensis, lequel vivait en 1420. Ce ne pourrait être que le père du blessé de l'hôpital St-Jean.
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se trouvant bien du paisible régime de la maison, où le retenait, dit encore la légende, son amour pour < une jeune sœur hospitalière, il y passa quelques années, payant son écot en monnaie d'artiste. Voilà comment ses plus belles œuvres appartiennent à l'hôpital Saint-Jean. Elles furent faites là, elles sont toujours restées là, malgré les guerres, les conquêtes, les pillages; ce qui explique leur merveilleuse conservation après bientôt quatre siècles ; et sans doute elles resteront là des siècles encore, si le pauvre hôpital continue à défendre fièrement son trésor contre les riches amateurs et les musées royaux, dont les offres brillantes lui permettraient pourtant de changer en palais de marbre ses masures de briques.
Le plus renommé des ouvrages d'Hemling est la Châsse de sainte Ursule. C'est un morceau d'orfèvrerie orné de ciselures et de peintures, alors destiné à contenir des reliques. L'intérieur est vide aujourd'hui ; mais l'extérieur garde bien, en effet, les saintes reliques du peintre qui en fit les ornements. Qu'on se représente une pelite chapelle gothique, formant un carré long, et n'ayant pas deux pieds de hauteur entre sa base et le sommet de son toit aigu. Les deux façades, si Ton peut se servir de ces grands mots d'architecture, les murs latéraux et la toiture même, forment, de leurs bordures d'or finement découpées, les cadres des peintures d'Hemling, plus fines et plus précieuses encore, qui sont les fresques de ce temple en miniature.
Sur Tune des façades est représentée la Madone^ entre deux religieuses qui l'adorent. C'est une figure d'un pied de haut, et les religieuses sont plus petites de moitié. Sur l'autre façade, est sainte Ursule, grande comme la Vierge, tenant à la main la flèche, instru-
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ment de son martyre, et cachant sous son ample manteau une foule de jeunes filles rapetissées à la taille des religieuses. Elle représente ainsi ce personnage des comédies enfantines qu'on appelle la mère Gigogne. J'ai compté dix Jeunes filles abritées sous son manteau, et sans doute ce n'est point par hasard que le peintre s'est arrêté à ce nombre. La sainte faisant la onzième, leur groupe entier comprend symboliquement les onze mille vierges. Les deux pentes du toit contiennent chacune trois cadres ronds : Fun au centre; les autres, plus petits, sur les côlés. Sainte Ursule est peinte dans les deux cadres du milieu : là, parmi ses compagnes, qu elle semble mener, sa flèche en main, à la gloire du martyre; ici, agenouillée entre le Père et le Fils qui la couronnent, tandis que TEsprit- Saint plane sur sa tête. Les petits cadres latéraux contiennent quatre anges, qui forment un concert céleste. L'un joue de la mandoline, l'autre du violon, ou plutôt d'une guitare à archet; celui-là d'un orgue portatif, celui-ci d'un instrument inconnu de nos jours, espèce d'armonica à cordes pincées. Enfin, sur les deux flancs de la châsse, divisés en six compartiments, qui ont la forme d'arceaux en ogive, est représentée toute la légende des Vierges de Cologne. D'un côté, leur départ de cette ville, leur arrivée à Baie sur de gros bateaux ronds, puis leur entrée à Rome, et la réception que leur y fait le pape sous le péristyle d'un temple; de l'autre, leur départ de Rome, ramenant le pape au milieu d'elles, leur retour à Cologne^ et leur martyre enfin, sous les coups des soldats, qui les percent à coups de flèches, de lances et d'épées.
Dans les six chapitres de cette légende peinte, il y a bien deux cents figurines en action, dont les plus grandes, celles des premiers plans, n'ont pas au delà
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de qiiatres pouces; et je ne compte point dans le nombre les personnages microscopiques des derniers plans, qui n'atteignent pas six lignes de hauteur. Il faudrait une loupe pour contempler à Taise ce monde liliputien. Je n'ai pas besoin de dire que le peintre a transporté l'histoire de sainte Ursule, des commencements du christianisme à son époque : édifices, paysages, costumes, armures, tout est du quinzième siècle. On reconnaît sans peine dans ses personnages une foule de portraits. Ursule et son armée de vierges sont de belles filles flamandes, blondes, fraîches, gracieuses, élégamment parées ; et certes, ce dut être sans beaucoup de peine qu Ilemling trouva tant de charmants modèles dans une ville riche alors, largement peuplée, et qui comptait la beauté des femmes parmi ses titres de gloire : formosis Bruga puellis.
On devrait croire, en lisant cette courte description, que la peinture d'Hemling, au moins sur cette châsse de sainte Ursule, n'est rien de plus qu'un chefd'œuvre de patience, de fini, de léché, de minutieuse perfection dans tous les détails ; on se tromperait. C'est un grand et magnifique ensemble, plein de vigueur, de noblesse, d'expression religieuse et pathétique. Pour comprendre ce travail surprenant, qu'on se figure des tableaux d'histoire qu'aurait conçus Fra Angelico dans son plus haut style, qu'aurait exécutés Gérard Dow dans sa plus fine manière. Et c'est encore trop peu dire : car, en réunissant à lui seul dans ses ouvrages, sans effort et sans contraste, la touche de Gérard Dow à la pensée de Fra Angelico, Hemling les a faits plus naïfs, plus forts et plus complets.
Mais ce n'est pas seulement de la miniature qu'il a peinte, et la châsse de sainte Ursule ne forme pas tout le trésor de l'hôpital Saint- Jean. Cette châsse porte
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la date de 4480. L'année précédente , Hemling avait achevé une œuvre plus capitale peut-être au point de vue purement artistique, et dans les plus grandes proportions dont on usât alors, puisque les personnages sont au moins de demi-nature. C'est un triptyque, c'est-à-dire un tableau en trois compartiments, fermés par des volets extérieurs. Le panneau central représente le Mariage mystique de sainte Catherine, La Madone, commales Vierges glorieuses de Francia ou du Pérugin, est assise sous un dais magnifique, les pieds sur un riche tapis de Flandres, qui produit, par le coloris et la perspective, un effet prodigieux. Deux anges sont à ses côtés pour la servir ; l'un tient un livre dont elle tourne les feuillets, l'autre joue d'un petit orgue. Sur le premier plan, à gauche, se trouve sainte Catherine, très-richement parée, qui reçoit, à genoux, l'anneau nuptial des mains du saint Bambino. En face d'elle est sainte Barbe; un peu en arrière, saint Jean-Baptiste d'un côté, saint Jean l'Evangélisle de l'autre. L'histoire de ces deux derniers forme le sujet des peintures latérales : à gauche, la Décollation de saint Jean-Baptiste devant Hérodiade; à droite, le jeune Saint Jean à Pathmos^ auquel apparaissent les visions apocalyptiques. Enfin, sur les volets extérieurs, sont les admirables portraits de deux frères de l'hôpital, avec les images symboUques de leurs patrons, saint Jacques et saint Antoine, et de deux sœurs rehgieuses, avec leurs patronnes, sainte Agnès et sainte Claire.
Cette grande composition, aussi merveilleusement conservée que merveilleusement peinte, passe unanimement pour l'œuvre capitale de son auteur. Là brillent, en effet, toutes ses qualités, depuis la calme et sainte majesté du style, jusqu'à l'infinie délicatesse
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de la louche. Cependant, tout en déclarant cette œuvre la première pour Timportance, je lui donnerais du moins une rivale pour la perfection. Dans cette même année ^479, Heraling a peint tous les compartiments d'un second triptyque, mais beaucoup plus petit, puisque les figures n'ont pas plus de huit à neuf pouces. Les volets extérieurs représentent saint Jean et sainte Véronique ; les volets intérieurs, à gauche la Crèche, à droite la Présentation au Temple ; le panneau du centre, \ Adoration des Mages. On lit au-dessous, en manière de légende, Tinscription suivante écrite en flamand : « Cet ouvrage fut fait pour frère lan Floreins, alias Van-der-Riist, frère profès de rhôpital Saint-Jean, à Bruges. Anno 1479. — Opus Johannis Hemling. » S'il est vrai, comme on l'affirme, que cette inscription fut tracée par le peintre luimême, elle déciderait Torthographe de son nom, et même, jusqu'à un certain point, le lieu de sa naissance. Dans la parlie gauche du tableau central, à une fenêtre, se voit le portrait de ce lan Floreins, agenouillé et vêtu de noir. C'est une tête charmante, et d'un homme encore jeune; car le chiffre 36, écrit au-dessus de lui sur le mur , indique son âge. En face, une figure de paysan, qui regarde par une lucarne derrière le roi nègre, passe pour être le portrait d'Hemling. 11 porte une petite barbe, des cheveux épais; et sa figure, un peu fatiguée, est pleine de douceur et d'intelligence.
De tous les ouvrages d' Hemling, ce triptyque est celui qui a le plus de charme pour moi. Peut-être, s'il me ravit plus encore que le Mariage de sainte Catherine^ est-ce parce que le genre de cette peinture et son extrême finesse conviennent mieux aux sujets de petite proportion. Mais enfin, c'est devant cette
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Adoration des Mages que j'ai le plus adoré Tétonnaiite perfectiou du peintre de Thopital Saint-Jean. Je ne suis pas le seul, sans doute. Un de mes amis, me parlant de l'impression que ce tableau lui avait fait éprouver, me racontait qu'il avait eu, en Tadmirant, une de ces terribles tentations de larcin, de vol, que donne quelquefois la vue des belles choses. Je ne sais quel serpent lyi disait à Foreille : « Tu es seul avec ce pauvre infirmier; assomme-le d'un coup de poing; de Fautre main, décroche la boîte; cours au chemin de fer, pars ; et te voilà possesseur d'un des plus merveilleux chefs-d'œuvre qu'ait enfantés la peinture, n
Un troisième triptyque, portant la date de ^480, mais de figures encore plus petites, car elles n'ont pas au delà de six à sept pouces, représente la Déposition de Croix. On y voit la Vierge soutenant le corps du Christ, le jeune saint Jean portant son manteau rouge tradilionnel, que les Flamands n'ont jamais oublié, et la Madeleine, non pas à demie nue, mais vêtue au contraire des plus riches étoffes de soie et d'or. Sur le volet de gauche, est peint le commettant du tableau, frère Adrien de Ryns, escorté de son patron, saint Adrien, qui porte ses insignes, l'enclume et le marteau. En face, se trouve sainte Barbe; sur les volets extérieurs, sainte Hélène et la vraie croix, et sainte Marie Egyptienne, presque nue, avec ses trois pains symboliques.
Ce n'est pas encore le dernier ouvrage d'Hemling. 11 a laissé à Thopital Saint- Jean une Sibylle persiqm en haut bonnet et en costume flamand, qui n'est qu'un portrait baptisé d'un nom de fantaisie, et portant la même date que la châsse de sainte Ursule, 4480. Il a laissé aussi un diptyque où se trouve le
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portrait d'im jeune homme de vingt-trois ans, nommé Martin de Newenhoven, adorant la Madone, qui occupe le second panneau. Ce diptyque est daté de ^485, ce qui semble indiquer qu'Hemling a fait un long séjour à l'hôpital, ou qu'il y est revenu après quelque absence, Mais peut-être est-ce tout simplement un don fait plus tard à l'hôpital par les héritiers ou les acquéreurs du tableau.
11 y a, en effet, dans ce petit sanctuaire de l'hôpital Saint- Jean, quelques autres cadeaux de la même espèce : un assez vigoureux Samaritain de je ne sais quel maître, trois ou quatre tableaux des Van-Os père et fils, et même une belle Sainte Famille de Van- Dyck, où Ton admire surtout le Jésus endormi. Mais à peine, pour voir tout cela, dérobe-t on quelques regards aux œuvres dllemling. Hemling a toute l'attention comme tout F enthousiasme. Ce qui rend plus étonnant encore l'effet irrésistible que cause la vue de ses ouvrages, c'est qu'ils ne sont pas peints à rhuile. Quoique leurs dates les fassent postérieurs d'environ soixante ans à l'invention des frères Van- Eyck, il est évident qu'Hemling ne se servit pas de leurs procédés. Il peignit simplement à la détrempe, en employant pour fixer ses couleurs la gomme ou le blanc d'œuf. Mais sans doute il faisait usage de quelque encaustique à la manière des Byzantins ; car son coloris a une vigueur, une netteté, une conservation qui ne s'expliqueraient point autrement. L'un des panneaux, par exemple, de son Adoration des Mages, celui de la Présentation au Temple, est d^un ton chaud et doré qui rappelle les plus excellentes toiles de Titien. Cette circonstance singulière peut faire ranger Hemling parmi les maîtres antérieurs à la peinture à rhuile, dont il serait ainsi le dernier dans For-
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dre des dates, mais Tuii des premiers à coup sùr dans Tordre du mérite.
Au sortir de riiôpital Saint-Jean, il faut se rendre au musée de Bruges. Mais que ce mot, ici fort mai appliqué, n'aille pas tromper le voyageur, et lui causer ensuite le déplaisir du désappointement. 11 ne s^agit que d'une école gratuite de dessin, décorée du nom pompeux d'académie, qui se compose d'une grande salle bien éclairée, et d'une antichambre assez obscure. C'est dans Fantichambre qu'est le musée de Bruges, c'est-à-dire une dizaine de tableaux de diverses époques. Je ne ferai que mentionner les portraits de Van-Os père et fils, peints par le père, et deux belles toiles en pendant, de Claïs, qui représentent l'histoire du juge prévaricateur : d'un côté, son jugement rendu contre lui-même; de l'autre, son supplice. J'arrive tout de suite aux ouvrages importants, précieux, inestimables, que renferme cette sombre antichambre, où Ton voit côte à côte, et comme aux prises, les deux grands rivaux de la primitive école flamande, Jean Van-Eyck et Jean Hemhng.
Commençons par le premier, qui a sur Tautre au moins le droit d'aînesse.
Son plus ancien ouvrage est une Tête de Christ^ vue de face, et portant l'inscription suivante, que je copie fidèlement : Joh. de Etjckinventor, Anno^A20, ZOjanuary. Ce mot (ïinventor, cette date minutieuse, semblent s'apphquer moins au , tableau lui-même qu'aux procédés de peinture qui s'y trouvent employés. Probablement cette Tête de Christ, de contours un peu secs et d'une couleur rougeâtre, est un des premiers essais de la peinture à l'huile, dont Jean Van-Eyck (que nous nommons Jean de Bruges) fut, comme chacun sait, sinon rinveoteur véritable, au
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moins le vulgarisateur. Cette circonstance, qui me paraît très-admissible, reculerait de quelques années Tiiivention de la peinture à Thuile, qu'on s'accorde à placer vers 1410. Elle expliquerait mieux aussi la lenteur singulière que cette invention mit à se répandre, puisque aucun Italien n'en fit usage avant Tannée 1440.
Un autre petit ouvrage de Van-Eyck, sans date, est le portrait de sa femme, blonde Flamande, coiffée d*un étrange bonnet blanc, relevé au-dessus des tempes par des nattes de cheveux qui ressemblent à deux cornes. Elle n'est ni jeune, ni belle; elle a tenez pointu, les yeux perçants, les lèvres minces, et c'est une figure qu'on pourrait bien prêter à la femme de Socrate.
Mais l'ouvrage capital de Van-Eyck à Bruges , et que rien sans doute ne surpasse dans son œuvre entière, c'est une Vierge glorieuse, traitée à la manière de Francia, du Pérugin, de Cima da Conegliano, et des autres maîtres de leur époque. Elle est datée de 1436, c'est-à -dire du temps où Van-Eyck avait atteint à la fois la plénitude de son talent et la perfection de ses procédés. A gauche de la Madone qui siège sur son trône, se tient Saint Donat (Donatianus) en grand costume d'archevêque; à droite, saint Georges, couvert d'une riche et complète armure. Un peu derrière lui, se voit, agenouillé, le comaiettant du tableau, de qui lui vient son nom populaire , le chanoine de Pala, vieux, gros, gras et pelé. Cette composition, très-vaste pour le temps, car les personnages sont de demi-nature, est vraiment prodigieuse par son extrême vigueur, par l'étonnant fini de tous les détails, et aussi par sa conservation singulière. Avant de la voir, j'avais plus admiré dans Van-Eyck Tin-
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venteur que le peintre ; mais à présent je n'hésite point à dire qu'eût-il simplement profité, comme ses successeurs, des découvertes d'un autre, il mériterait encore, pour ses seuls travaux d'artiste, une place éminente parmi les maîtres de l'art.
Après avoir cité cette œuvre capitale, il ne faut point oublier une petite Adoration des Mages ^ de son frère Hubert Van-Eyck. C'est une peinture assurément beaucoup moins finie et moins complète, assombrie d'ailleurs par le temps, au point d'être à peine visible, mais précieuse parce que les œuvres d'Hubert sont plus rares encore que celle de Jean, et parce que son auteur, Taîné des deux, mit sans doute son frère cadet sur la voie de sa grande invention.
Pour lutter contre Jean de Bruges, Hemling apporte au concours un grand triptyque, dont le panneau central représente le Baptême du Christ. Audessus du groupe principal plane le Saint-Esprit, et plus haut encore le Père élernel. Au fond, en petites figurines, se voit la prédication de saint Jean dans le désert. Sur les deux volets sont peints les comînet" tants : à gauche, le mari avec bon patron et un fils; à droite, la femme avec sa patronne et quatre filles. Cette mère est encore représentée avec une de ses filles sur les volets extérieurs, adorant la Madone, Ce tableau d'Hemling égale (c'est tout dire) ceux du l'hôpital Saint -Jean. Môme naïveté, même grâce, même finesse prodigieuse, mêmes expressions charmantes. Le Précurseur est une figure sublime, et ces jeunes filles groupées sont aussi ravissantes par la déUcate carnation de leur teint que par leur candeur virginale.
Au-dessus de ces deux grandes pages, la Vierge glorieuse de Van-Eyck (qu'on appelle plutôt le Cha-
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noine de Pala) et le Baptême d'Hemling, on a placé cinq autres tableaux de la même époque, dont trois réunis en triptyque. Le sujet principal est un Saint Christophe, le disciple-géant, que Ton voit, suivant la légende, traverser une rivière, ayant un tronc de chêne pour bâton, et portant Tenfant-Dieu sur ses larges épaules. Comme d'habitude, les deux volets sont des portraits de commettants : à gauche, un homme mûr et cinq garçons; à droite, une matrone et douze filles. Ces dix-neuf personnes ne font-elles qu'une seule famille? On peut le croire d'après l'arrangement des groupes. Les cinq tableaux sont attribués par les plus hardis à Hemling, par les plus réservés à quelque maître sorti de son école. Il y a, effectivement, entre leur faire et le sien propre, une grande analogie. Je crois aussi, du moins autant qu'on en peut juger à cette distance, qu'ils sont peints, comme ses tableaux, à la détrempe. Mais la date inscrite au bas du panneau central renverse toutes ces suppositions. Si j'ai bien lu, c'est Tannée ^434. Hemling n'était pas né sans doute. II faudrait donc attribuer ces belles et curieuses peintures à quelque autre grand artiste, qui, au moment où se répandait l'invention de Van-Eyck, se montrait, comme le fut encore Hemling, un demi -siècle plus tard, fidèle aux vieux procédés byzantins.
Après la station fort courte qu'exige le petit musée de Bruges, le voyageur-artiste doit continuer son pèlerinage en visitant l'église Notre-Dame. Là, ce ne sont plus des œuvres de peinture qui appellent son attention et méritent son enthousiasme, bien qu'il y trouve une fort belle Adoration des Mages de Seghers, une Adoration des Bergers de Crayer, et une Cène de Fourbus^ datée de 1562. C'est la sculpture
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qui tient le premier rang à l'église Notre-Dame.
Les gardiens vous conduisent d'abord aux célèbres tombeaux de Charles le Téméraire et de sa fille Marie de Bourgogne , dont ils enlèvent les enveloppes en châssis mobiles avec grande précaution et grand apparat. Ces deux tombeaux sont tout simplement des socles en marbre noir, sur lesquels sont couchées des statues en cuivre doré. Charles est représenté en costume de guerre, avec une belle armure ciselée. Il porte la couronne ducale et Tordre de la Toison d'or : son casque, ses gantelets sont posés à ses côtés, et ses pieds reposent sur un lion. A Tentour de la frise sont rangées les armoiries de ses divers États; sur les flancs du socle, celles de tous les souverains de son temps, empereur, rois, ducs, comtes, prélats couronnés, etc. ; et, sur la face, se lit la devise de ce prince aventureux et tenace : le lay empris, bien en aviengne, Marie de Bourgogne appuie sa tète sur un vaste coussin, et ses pieds sur deux petits chiens. Cette statue est surtout remarquable par la délicate ciselure des étoffes de ses vêtements. Le tombeau de Marie (qui mourut, comme on sait, à vingt-cinq ans, d'une chute de cheval), fait plusieurs années avant celui de son père, est aussi le meilleur des deux. Les rameaux d'arbres en cuivre, les figurines d'anges en même métal qui supportent les armoiries, tous les ornements, enfin, sont d'une exécution plus délicate. Mais ce tombeau même de Marie est loin d^égaler celui de son fils, Philippe le Beau, et de sa bru, Jeanne la Folle, qui est dans la cathédrale de Grenade, et surtout ceux de ses aïeux, les ducs de Bourgogne Jean sans Peur et Philippe le Hardi, qui, de la Chartreuse de Dijon, sont passés au musée de cette ville. Ceux-là sont vraiment admirables, et surtout dans leurs ornements. Tous les détails de ces édi-
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fices en miniature, ces ogives hautes de trois pieds, ces cloîtres où se promènent des personnages de quinze pouces, ces clochetons, ces angelots, ces dentelles de marbre et d'albâtre, réunissent le fini le plus pur, la plus étonnante perfection du travail, à Télégance du dessin, à Tharmonie des proportions, à rheureuse combinaison des parties. Les statuettes de pleureurs surtout, c'est-à-dire de moineg et d'officiers du palais qui prient ou se lamentent, sont vraiment merveilleuses. Il y a là quatre-vingts figurines dont chacune, prise isolément, est un petit chef-d'œuvre ; et leur réunion en augmente encore, par l'effet du contraste, le mérite et la beauté. La variété singulière de leurs poses, toujours naturelles, de leurs expressions, toujours vraies et profondes, le caractère des têtes, le jet des draperies, la délicatesse du ciseau, surpassent véritablement tout ce qu'on peut attendre. Ces tombeaux, dont les détails sont comparables aux bas-reliefs de Gliiberti et aux cariatides de Jean Goujon, me semblent les plus précieuses reliques de l'époque qui précéda immédiatement la Renaissance.
Il est vrai que le premier des deux, celui de Philippe le Hardi, terminé en 1404, est Touvrage de trois artistes flamands, de Claux Sluter, aidé de son neveu Claux de Vousonne et de Jacques de Baerz, tous trois ymaigiers du duc de Bourgogne. Le tombeau de Jean sans Peur fut élevé, quarante ans plus tard, par un artiste espagnol, Juan de lalluerta, natif deDaroca en Aragon, qui fut aidé par deux ouvriers bourguignons, Jehan de Drogués et Antoine Lemouturier. Je n'ai pu connaître à Bruges quels étaient les auteurs des tombeaux de Charles et de Marie. Leurs noms sont peutêtre oubUés.
Delà chapelle latérale qui renferme ces deux tona-
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beaux, il faut s'approcher du chœur de Téglise, faire déranger quelques cierges et un grand crucifix de bois doré, puis adinirer à l'aise, sur le maître-autel, la fameuse Madone dite de Michel-Ange. Dans le Nord, où la statuaire fut toujours faible, où manque d'ailleurs sa principale matière, le marbre, cette Madone ne pouvait manquer de causer une immense admiration. C'est, en effet, un très-beau groupe, d'un style élevé, noble, saint. La Yierge, assise, est couverte jusqu'au cou par sa robe, et jusque sur la léte par son voile, comme le serait une madone byzantine; mais toutes ces draperies sont légères, fines et charmantes. L'enfant Jésus est debout entre ses jambes, comme celui de Raphaël, dans le tableau de la Vierge au Chardonneret de Florence ; il est nu ; son mouvement est plein de grâce, sa chair parfaite. A tout prendre, l'on peut donner à ce beau groupe le nom trop prodigué de chef-d'œuvre.
Mais est-il de Michel- Ange? Ici le doute est plus permis, et , pour mon compte, je n'hésite point à douter. Qu'un beau morceau de sculpture italienne arrive dans les Flandres, qu'on Tadmire avec eutliousiasme, et qu'on l'attribue tout dé suite au plus grand des statuaires itahens , cela est parfaitement naturel. Mais où est la preuve historique ? Les œuvres de Michel-Ange, depuis le masque de Faune qu'il sculptait h quinze ans, jusqu'à la coupole de Saint-Pierre, qu'il terminait à quatre-vingt-sept ans, sont toutes connues dans son pays, et mentionnées par ses biographes. La Madone de Bruges n'est nommée nulle part. Dit-on , du moins, avec preuves justificatives , comment elle est venue dans cette ville ; qui l'envoya , ou qui racheta ; qui en fit présent à 1 église Notre-Dame? Point du tout. On raconte bietî je ne sais quelle histoire d'un
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corsaire algérien qui l'aurait prise lorsqu'elle allait en bateau d'une ville d'Italie à une autre, et qui 'fut pris à son tour par un vaisseau hollandais. Mais dans quel titre authentique, ou seulement dans quel écrivain cette histoire est-elle consignée? Ce n'est qu^une de ces vagues traditions beaucoup plus faites pour accréditer une fable que pour conserver une vérité.
Si la preuve historique manque, celle de l'art existe-t-elle au moins? La Vierge de Bruges porte-t-elle l'empreinte du maître, cette marque indélébile que laisse à ses œuvres un génie original et puissant , et qui, bien plus que les signatures et les monogrammes, atteste le nom de leur auteur ? Pas davantage. Dans ce groupe, si beau qu'il soit, je ne retrouve pas Michel-Ange. Sans doute , il est encore plus difficile de reconnaître la touche du ciseau que celle du pinceau , et d'affirmer sûrement quel est Fauteur d'un morceau de sculpture ; aussi ne me hasardesai-je point à dire par qui fut faite la Madone de Bruges. Mais il est plus permis de nier, de douter au moins, que tel ouvrage soit de tel statuaire. Ici^ assurément, le ciseau se montre plus doux, plus fin, plus déhcat que celui de Michel-Ange, c'est-à-dire aussi moins énergique et moins puissant. Si, par impossible, ce groupe était de Michel- Ange, il appartiendrait à sa jeunesse, lorsque le triple artiste mettait à ses travaux plus de patience et de soins minutieux que de fougue et de hardiesse; car la Madone de Bruges ressemble bien plus au Bacchus de Florence qu^au Moïse de Saint-Pierreaux-Liens ou à la Notre-Dame de Piété de Saitit- Pierre du Vatican. Mais une autre observation , qui porte sur un fait matériel et palpable, doit, à mon avis , trancher la question ; et je m'étonne que personne encore ne l'ait faite devant cette Madone, pour
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révoquer en doute Topinion commune qui l'attribue à Michel-Ange. C'est que ni la Vierge, ni TEnfant , n'ont de prunelles aux yeux, et je ne crois pas qu'il y ait, dans Toeuvre entière du grand Florentin, une tête quelconque ' de statue ou de buste qui soit sans prunelles. Cette remarque me paraît décisive. Comme le style du groupe , quoique plein de noblesse et de dignité, n'est pas extrêmement sévère , qu'il y a dans plusieurs détails une délicatesse un peu coquette , je ne crois même pas qu'il soit de l'époque terminée par Michel- Ange, et qu'on puisse l'attribuer, par exemple, à Donatello , à Giam-Bologna, à Délia Robbia, à Sansovino ; il me semble de l'époque un peu postérieure, celle qui est comprise entre Michel-Ange et le Bernin (1).
L'hôpital, l'académie et l'église ne sont pas tous les monuments de Bruges qui aient donné asile aux beaux ouvrages du temps de sa grandeur. Il faut visiter encore le palais de justice. Là, dans la salle qui sert aux délibérations des jurés pendant les assises, se trouve la fameuse cheminée en bois sculpté et ciselé dont la moulure est maintenant à Paris. Cette cheminée a aussi sa légende. On raconte qu'un certain Haltsmann (si j'ai bien entendu ce nom diabolique) , condamné à mort pour je ne sais quel méfait, demanda la faveur de faire un dernier ouvrage de son métier. Il était sculpteur ou ymaigier en bois. Aidé de sa fille, il entreprit cette cheminée fameuse, qui lui valut , comme
(1) Cette Madone de Bruges ne serait-elle pas Tœuvre du Florentin Torrigiani, qui, fuyant son pays par jalousie des succès de Michel-Ange, voyagea en France, en Flandres, en Angleterre, et alla mourir en Espagne? On appelait généralement Torrigiani le rival de Michel-Ange, auquel il brisa le nez d'un coup de poing dans sa jeunesse. Ce serait assez pour que la tradition en eût fait Michel- Ange lui-même.
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de raison, grâce de la corde et indulgence plénière.
Les statues qui la décorent sont presque (! • grandeur naturelle. Au centre se tient Charles Quint, debout, en costume de guerre, portant d'une main Tépée nue, de Tautre le globe ; à droite est son bisaïeul , Charles le Téméraire , avec Marguerite d'Angleterre, sa troisième femme ; à gauche, Marie de Bourgogne avecMaximilien d'Autriche. Des génies, des amours, des armoiries, des ornements divers, réunissent ces cinq statues et complètent la décoration générale , que termine la frise de la cheminée, représentant Y Histoire de Suzanne en marbre blanc. Il est difficile de pousser plus loin le bon goût de Tarrangement et la perfection du travail. Même pour sauver sa tête , aucun artiste n'aurait mieux fait ; je me garde bien de dire, ne ferait pas mieux, car cet art de la sculpture sur bois est à peu près perdu, et, quand on voit les belles œuvres qu'il a produites, on sent plus vivement le regret de le voir si complètement abandonné. Cet art est surtout espagnol, et ce sont probablement les Espagnols, par lesquels il était cultivé de temps immémorial , qui Font introduit dans les Flandres. II n'y a pas un canton de la Péninsule, pas une église de village qui n'ait quelque bel échantillon de sculpture sur bois. C'est en bois (mais je ne dis pas en bois seulement) qu'ont travaillé tous les grands statuaires de l'Espagne, Berruguete, disciple de Michel-Ange dans les trois arts du dessin , fondateur de Fécole de Madrid, et qui a rempli de ses œuvres Grenade, Valladolid, et Tolède; Becerra, son continuateur, auteur de la Notre-Dame de la Solitude ; et même Alonzo Cano, dont le père était un de ces charpentiers-ciseleurs, artisans par le métier, artistes par le goût, qui dressaient la charpente des chœurs, des autels ^ et de ces
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immenses retables qui sont, dans les églises d'Espagne, de véritables monuments. Ce fut pour faire à lui seul Touvrage dont son père ne faisait qu'une partie qu'Alonzo Cano devint peu à peu, comme l'avaient été Berruguete et Becerra, architecte, sculpteur et peintre.
En terminantceltecourte notice sur les œuvres d'art que Bruges possède encore, il est juste de mentionner les échantillons que nous avons en France du merveilleux talent de ce grand artiste, si longtemps obscur, qui lient la première place dans mon travail, commedans son époque et son pays, de Tan Hemling.
Au milieu de la salle principale du petit musée de Douai, on a placé une espèce de triptyque, peint sur ses deux faces, d'un côté en couleur, de Fautreen grisaille. Il est fort délabré ; et peut-être devrait-on essayer une restauration qui me semble possible, et qui le conserverait, du moins, comme il est aujourd'hui. Quoique faits dans le même temps et dans le même style, les deux côtés de ce triptyque ne paraissent pas de la même main. La grisaille est supérieure à la peinture ; et c'est elle qu'on peut principalement attribuer à Hemling, dont elle rappelle pleinement la manière et les qualités. Mais, dans la même ville de Douai, il est un autre morceau d'une bien autre importance, et qui mériterait une place, non point au musée de la sous-préfecture, mais au musée du Louvre, à Paris. Il appartient à M. le docteur Escalier, et tient la place d'honneur dans un assez riche cabinet, rempli de curiosités diverses et de quelques bons tableaux, flamands pour la plupart. Celui-là n'est pas un triptyque ; car il se compose d'un panneau central et de quatre volets doubles, ce qui forme deux séries de peintures, sur un total de neuf volets.
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C'est un ouvrage considérable, une galerie entière ; et quand on pense que ce précieux ensemble, sorti de Fabbaye d'Ancbin, avait été dispersé pendant la révolution, on admire le zèle qu'a mis M. le docteur Escalier à en rechercher toutes les pièces, et le rare bonheur qu^l a eu de réussir à les rassembler.
Les personnages de cette grande composition sont de taille intermédiaire entre ceux du plus grand triptyque de l'hôpital Saint-Jean, qui représente le Mariage de sainte Catherine, et du second, qui représente V Adoration des mages. Mais elle renferme un sujet plus vaste et plus compliqué. Dans le panneau central est peinte la Trinité^ dont les trois divines personnes siègent réunies sur un trône d'or, au milieu d'un magnifique palais, que des groupes de petits anges remplissent de leurs célestes concerts. Sur les deux côtés, sont distribués une foule de sujets divers, pris dans les légendes de la Vierge, de saint Jean- Baptiste, des prophètes et des apôtres, ainsi que la personnification des mystères et des sacrements ; c'est, enfin, une espèce d'histoire générale de la religion chrétienne. On voit, sur les deux volets extrêmes extérieurs, les portraits des commettants de ce tableau multiple, c'est-à-dire du prieur ét de quelques moines de Tabbaye d'Anchin. Il est probable qu'après s'être fait connaître par ses travaux de Bruges, Hemling aura été appelé àTabbaye d'Anchin, peu éloignée de cette ville, pour y exécuter cette grande page de peinture. En tous cas, il me semble hors de doute qu'Hemîing en estPauteur. Vainement montrerait-on quelques détails terminés avec moins de délicatesse que ses petits chefs-d'œuvre de Bruges. On pourrait d'abord en montrer d'autres qui les valent ; puis on dirait que, dans un travail de si longue haleine, il
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était impossible que toutes les parties fussent achevées avec la même patience ; on dirait aussi qu'un peintre ne fait pas toutes ses œuvres également parfaites, et qu'Hemliug, hors de son pays, employé par des étrangers, ne travaillait plus avec autant à'amour que pour son cher hôpital Saint- Jean. Mais ensuite le mérite de ces tableaux, faits pour Tabbaye d'Anchin, est encore si grand, si prodigieux, on y retrouve si clairement son haut style et sa ravissante manière, que le doule, en vérité, n'est pas permis. Voici, d'ailleurs, des preuves en quelque sorte matérielles et positives. Ces tableaux n'ont point de date ; mais un portrait de rempereur Maximilien F% déjà raùr, indique suffisamment qu'ils furent faits vers Tannée 1490. D'un autre côté, ils sont peints à la détrempe. Or, je crois bien qu'à cette époque Hemling était le seul artiste au monde qui n'eût pas encore adopté les procédés de Van-Eyck, la peinture à l'huile. Si, malgré cela, quelqu'un doutait encore, on pourrait lui demander de qui est, de qui peut être un tel ouvrage, et le défier de répondre à cette question. Il est d'IIem- Hng, parce qu'il ne peut être que d'Heraling. Nous souhaitons vivement que ce vaste et magnifique échantillon de l'art flamand, au quinzième siècle, ne sorte des mains de M. le docteur Escalier que pour venir prendre place dans notre grande collection nationale.
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