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MUSÉE

Berceau de Tart en Flandres, Bruges a religieusement conservé quelques précieux échantillons des vieux maîtres dans les lieux mêmes où ceux-ci les produisirent ; mais n'ayant rien pris hors de chez elle, hors d'une école qui ne fit que naître dans son sein, pour grandir et se développer ailleurs, elle n'a pu former aucune collection d'art. Il faut aller dans les hôpitaux, les académies, les églises et les prétoires de justice pour y trouver les rares monuments d'une importance rapidement passée. Hérilière de sa puissance qu elle a conservée plus longtemps, et de son école dont elle a vu les divers développements et transformations jusqu'à la décadence, Anvers n'a manqué ni du temps ni des moyens nécessaires pour former cette collection dont Bruges est restée dépourvue. Anvers a donc un véritable musée.

Il n'est pas fort considérable quant au nombre des objets; la sculpture s'en trouve exclue, la gravure également, et, même en réunissant aux tableaux proprement dits, de toutes dimensions, les esquisses, dessins, répétitions et copies, on n'atteindrait pas, sur un catalogue complet, le chiffre 300. Il est tel riche ama-

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teur qui a deux l'ois plus de cadres dans les galeries et les appartements de son hôtel. En revanche, le musée d'Anvers, comme devrait faire toute collection publique et nationale, rachète ce défaut de quantité par la qualité des œuvres. Elles sont généralement rares, précieuses et choisies. Une autre circonstance où les uns trouveraient matière à reproche, les autres à louange, où Ton pourrait voir également un signe de pauvreté et un signe de richesse, mais de qui, dans tous les cas, Anvers peut justement et hautement se glorifier, c'est que toutes ces œuvres, à peu d'exceptions près, lui appartiennent autrement que par droit d'héritage ou d'acquisition ; elles sont de Técole que son nom désigne; elles ont été faites dans ses murs, et par ses enfants. Comme VÂccademia délie belle arti de Venise, qui est un musée tout vénitien, celui d'Anvers est un musée non-seulement tout flamand, mais tout anversois.

La mention des ouvrages étrangers sera bientôt faite.

Le plus ancien est un Calvaire gothique, ou plutôt byzantin, sur un fond d'or, qui porte, à ses deux angles supérieurs, comme les tableaux de la lanterne magique, monsieur le soleil et madame la lune. Viennent ensuite deux petits pendants, aussi sur fond d'or, très-noirs, très-enfumés , dont l'un représente saint Paul, l'autre un évéqueetune religieuse. Comme une grande partie des cadres du musée d'Anvers, et notamment tous-les ouvrages des vieux maîtres, ne sont point portés sur le livret, on a mis, au bas de ces deux pendants, sur une étiquette en papier, le nom de Giotti, L'auteur de ces étiquettes a voulu dire Giotto, et ne s'est point rappelé que le nom tradi- , lionnel du petit pâtre de Bondone, devenu l'élève de

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Cioiabué, et bientôt le chef de la première école purement italienne affranchie de Tart byzantin^ était nn prénom (Aogiolo, Angiolotto, Giotto). Mais qui peut assurer qu'il n'y a d'autre erreur que dans l'orthographe du nom? N'y en a-t-il pas dans le nom même? Ces figurines, presque effacées par le temps, sontelles bien Fœuvre du grand Giotto ? Le doute est encore plus permis pour un tout petit tableau, daté de 1387, et toujours sur fond d'or, qui représente, je crois, l'empereur s^humiliant devant le pape. On l'attribue à Fra Giovanni, de Fiesole ; mais rien dans ce petit cadre ne m'a rappelé Tartiste pieux et passionné que l'admiration de ses contemporains avait dès lors surnommé Fra Angelico.

Après ces deux Florentins, vient, dans Tordre des dates, le Sicilien Antonello de Messine, devenu si célèbre pour avoir communiqué à ses compatriotes d'Italie, et d'abord à son ami Domenico de Venise, l'invention de Van-Eyck, la peinture à l'huile. Il a laissé à Anvers deux ouvrages, peints sans doute en Flandres, lorsqu'après avoir \uV Adoration des mages que Van-Eyck avait envoyée au roi de Naples Alphonse V, il vint dans ce pays pour acheter, en échange d'un grand nombre de dessins italiens, la connaissance des procédés du peintre de Bruges. Ces deux ouvrages, précieux par leur mérite autant que par les circonstances que je viens de rappeler, sont le portrait d'un homme inconnu, vêtu de noir, tenant une médaille à la main, et un Calvaire d'une singulière composition. Le Christ est attaché au faîte d'une haute croix', et les deux larrons sont bizarrement perchés et contournés sur des branches d'arbres. Ce n'est point, d'ailleurs, Taride Golgotha qui forme le lieu de la scène, mais un fin et gracieux paysage que

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termine une vue lointaine de la nier. L'artiste exilé avait mis là un souvenir de sa belle Sicile.

D'Antonello de Messine il faut sauter jusqu'à Titien, le fécond, l'inépuisable Titien, qui a laissé partout des échantillons de son œuvre immense. Le roi Guillaume a donné au musée d'Anvers un tableau du peintre centenaire, où Ton voit le pape Alexandre VI présentant à saint Pierre Tévêque de Paphos, qu'il vient de nommer général de ses galères. Quel étrange amalgame de mots et de choses! Le Borgia qui fait un évéque de Paphos, et qui, de cet évêque, ou prêtre de Vénus, fait un amiral, et qui lui fait donner par saint Pierre en personne Tétendard de sa capilane !

Ces cinq ou six tableaux, tout petits, sauf le dernier, sont toute la part des Italiens au musée d'Anvers.

L'école allemande n'est pas plus richement dotée. Voici, je crois, les seules œuvres qui la représentent : d'Albert Durer, une Vierge des sept douleurs ^ placée ^ au centre de la composition, et entourée de sept petits cadres explicatifs ; ce tableau, sur cuivre, est trèsbeau, très-achevé, et d'une parfaite conservation; — de Lucas Cranach, Adam et Ève, espèce de miniature très-finement touchée; — de Holbein, un petit portrait de François II, lors(ju'il était dauphin de France, et un portrait d'Erasme, de demi-grandeur, dur, sec, et des commencements de l'artiste. Ce dernier fut peint sans doute à Baie, avant que les conseils du célèbre apologiste de la Folie, et plus encore l'humeur acariâtre de sa femme, eussent décidé Holbein à se réfugier en Angleterre. J'ai découvert dans un coin du musée un autre petit portrait, peut-être de Thomas Morus, sans .nom d'auteur, qui est certainement d'Holbein, et de sa dernière époque. Celui-ci rappelle ses meilleures œuvres d Hamplon-Court.

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Arrivons enfin aux Flamands, en les rangeant, autant que possible, dans Tordre que leur assignent le temps et les transformations de l'école.

Un des plus anciens ouvrages que possède le musée d^Anvers est un tableau peint dans la manière appelée gothique, et représentant la Fétedu serment des archers d'Anvers {Jongen Handboog). Ce sont de curieux mémoires historiques sur Tépoque où il fut fait, qui est sans doute la fin du quinzième siècle, car les armes d'Espagne et d'Anvers, qu'on voit réunies en plusieurs endroits du tableau, semblent rappeler les fêtes qui eurent lieu pour le mariage de Tarchiduc Philippe d'Autriche avec Jeanne la Folle, héritière des rois catholiques et mère de Cbarles-Quint. Ce tableau, qu'on a longtemps attribué au vieux maître Hans Verbeeck, ou Hans de Matines, est maintenant sans nom d'auteur, ainsi qu'une Adoration des mages^ fine, douce et charmante, qui a passé pour Toeuvre de Josse Van Cleef, surnommé le Fou,

Le premier par ordre de dates des ouvrages signés est un vieux et curieux triptyque de lan Von Calcar, représentant une Sainte Famille au centre, et, sur les volets, la famille des commettants, père, mère, fils et filles. Viennent ensuite quelques ouvrages du grand Van-Eyck : trois beaux portraits, d'un magistrat, d'un moine en prières, et d'un moine grand seigneur ; puis la répétition de cette Vierge glorieuse^ appelée communément le Chanoine de Pala, dont nous avons vu l'original au petit musée de Bruges; puis enfin un grand triptyque qu'on peut ranger parmi les œuvres capitales de son auteur. La composition en est singulière : c'est un Calvaire^ c'est-à-dire le Christ en croix, entouré de la Vierge, de la Madeleine et de saint Jean, placé au milieu d'une vaste église go-

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thique, où sept autres groupes, de proportions plus petites, représentent en action les Sept Sacrements. Ce tableau, d'architecture et d'histoire, renferme dans ses plans divers plus de soixante figures. Tout ce grand ensemble est d'un travail admirable, d'un effet prodigieux, et, sauf le point culminant des nefs de réglise, qui a souffert quelque dégradation, d'une conservation parfaite. Il ne faut que la vue d'un tel ouvrage pour connaître, pour apprécier le célèbre artiste qui Ta produit. Cependant, môme après avoir admiré cette composition capitale, qu'on n'oublie pas de chercher soigneusement un tout petit dessin, en grisailles, qui est conservé sous verre. Ce dessin représente rédification d'une église gothique par des personnages tellement lilipuliens, qu'on dirait moins un amas d'hommes qu'une fourmilière en ti avail. Sur le premier plan se tient assise une sainte, sans doute la titulaire de Tégiise en construction, qui semble présider aux travaux, comme ferait l'architecte du monument. Il est impossible de pousser plus loin que dans ce dessin précieux la patience du travail, la finesse de la touche, la puissance des effets. On lit cette légende sur le cadre en marbre rouge : lOllES DE EYCK ME FECIT. 1455.

Ce n'est pas Jean de Bruges seulement, c'est toute sa famille qui est représentée au musée d'Anvers. D'Hubert, son frère aîoé, il y a une Vierge allaitant, entourée de deux portraits, homme et femme; et de Marguerile Van Eyck, leur sœur, restée fille pour rester artiste, un Repos en Egypte, c'est-à-dire la Vierge en voyage avec son fils et son mari, s'arrêtant au milieu d'un gras et frais paysage flamand. C'est une tavola très-finement touchée, que rendent d'autant plus précieuse le nom de l'auteur et l'extrême rare lé do ses QHivres.

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A côté du grand Van-Eyck, nous retrouvons ici, comme à Bruges, le grand Hemling, appelé par les Anversois Memelinck. Sa part n'est assurément ni aussi nombreuse ni aussi importante qu'à l'hôpital Saint-Jean ; mais elle suffit néanmoins pour lui assurer, au milieu de tous les peintres des Flandres, une place digne de lui. C'est d'abord un portrait de religieux, demi-nature; puis une Annonciation, fine comme les peintures de la chasse de sainte Ursule ; puis une Crèche, où les bergers accourent se mêler à un chœur d'anges qui adorent l'Enfant-Dieu ; puis enfin deux pendants, en très-petites proportions, qui représentent la Vierge couronnée se promenant dans une église, et un Evêque en prières dans son oratoire. Tous ces ouvrages, les deux derniers surtout, sont de prodigieux tours de force, où Ton ne sait ce qu'il faut le plus admirer, de Textrême délicatesse du travail, deia singulière beauté des types, de Teffet saisissant des compositions. Précurseur non surpassé des Gérard Dow, des Slingeland, des plus patients Hollandais, Hemling, dans sa noble naïveté, les surpasse tous par la supériorité des sujets et l'élévation du style.

Lucas de Leyde (Lucas Dammesz) n'a, au musée d'Anvers, que de petits tableaux, sans grande importance ; mais Jan Van-der-Meer, que je crois son disciple, a quelques bons et curieux ouvrages, entre autres un Calvaire fort remarquable, et Jean Schoreel , qui tient à la même école, une Madone avec l'enfant, tous deux blancs comme du marbre, au milieu d'un chœur d'anges rouges comme du granit : étrange contraste, qui n'empêche pas cette peinture d'être, travaillée et précieuse. Schoreel nous ramène à sou maître direct, Jean Gossaert, appelé Mabuse ou Mabuge, parce qu'il était de Maubeuge, et qui mérite une

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mention moins succincte. Né dans la Flandre française, élevé à récole de Leyde , mais corrigé de la roideur allemande par le goût italien, car il visita Florence au temps de Léonard et de Michel-Ange, Maubeuge a commencé pent-être cette espèce de compromis entre les deux écoles du midi et du nord, qui a lormé la seconde époque de Part flamand. Un kcce Homo très-petit et très-fin, et surtout une Vierge au Calvaire que soutient saint Jean et qu'entoure un groupe de saintes femmes, ouvrage d'un sentiment profond, d'une beauté complèle et d'une conservation singulière, donnent un bel échantillon du talent de cet artiste, si important dans l'histoire traditionnelle de Fart.

Nous n'avons trouvé jusqu'à présent, parmi ces vieux maîtres, que des noms étrangers à Anvers, Jean de Bruges, Ilemling, Lucas de Leyde, Jean de Maubeuge. Voici enfin un Anversois, et des plus grands. Quintin Metzys, ou Massys (qu'oa appelle communément le Maréchal d'Anvers^ parce qu'en effet, et par amour, dit-on, il se fit de forgeron peintre, comme à Kaples le Zingaro, et pour la même cause, se fit peintre, de chaudronnier ambulant), Quintin Metzys commence la série des artistes illustres qui élevèrent récole d'Anvers à un tel degré de supériorité, que toutes les autres écoles flamandes vinrent s'y réunir et s'y confondre.

Il était naturel que la ville natale du maréchal d'Anvers eût conservé ses meilleurs ouvrages. Rien de plus précieux, en effet, de plus complet, de plus achevé, de plus grand, en un mot, dans toute son oeuvre, que le fameux triptyque qui représente, au centre, la Mise au tombeau; sur le volet droit, la Tête de saint Jean-Baptiste 'présentée à Hérode; sur le volet

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gauche, Saint Jean dans Vhuile bouillante. Ces trois vastes compositions, réunies seulement par la forme ordinaire des tableaux de cette époque en Flandres, et dont les personnages sont de grandeur naturelle, furent commandées au peintre, en 1508, par la corporation des menuisiers d'Anvers, qui les paya 300 florins. En 1S77, sur les instances de Martin de Vos, elles furent achetées 1 ,500 florins par le magistrat de la ville. Ce triptyque est certainement le chef-d'œuvre du maître, et je crois qu'on peut ajouter hardiment que c'est un des chefs-d'œuvre de la peinture. Là se montre, dans tout son éclat, le travail à la fois patient et intelligent. Chaque cheveu, chaque til de vêtement, chaque brin d'herbe, est rendu avec une iidélité merveilleuse , et pourtant , malgré ce minitieux fini des détails, Tensemble est du plus puissant effet. On peut regarder ce tableau également de près et de loin, avec une loupe ou un télescope. C'est la nature même, qui se prête à tous les points de vue. Mais le travail matériel du pinceau nVst pas seul admirable ; la pensée ne se montre pas moins haute et profonde. A la vigoureuse couleur de Van-Eyck, Quintin Melzys réunit cette fois la naïveté noble d'Hemling. Mouvement de scène, puissance d'expression, variété des attitudes et des physionomies, toutes les grandes qualités se trouvent dans cette œuvre, où les groupes de saints et de bourreaux montrent encore le sublime et le grotesque rassemblés sans éffort et s'augmentant par le contraste.

Huit autres ouvrages, tous de choix, et récemment donnés au musée d'Anvers, y complètent la part du célèbre forgeron : un Ecce Homo; une jeune fille jouant avec un vieillard ; quatre petits volets sur fond d'or, un Calvaire^ une Descente de Croix^ une Ma-

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done et un Ange; puis le Christel la Vierge, deux pendants d'un fini prodigieux ; puis enfin un Christ aux Epines, autre merveille de patience, de vérité et d'effet. Quand on a vu, dans quelque galerie d'amateur, un de ces Avares ou Peseurs d'or que Quintin Metzys a tant de fois répétés pendant sa longue vie, comme des ouvrages de pacotille, et presque toujours dans le style sec et plat des Allemands, on n'a de ce grand artiste qu'une idée bien incomplète et bien fausse. C'est à Anvers qu'il faut aller pour l'étudier et le connaître. Comme Raphaël est à Rome, Corrége à Parme, Andréa del Sarto à Florence , et Lesueur à Paris, c'est à Anvers qu'est le Maréchal d'Anvers.

Pour rester dans les Flamands purs, il faut citer à présent un Portement de Croix du vieux Pierre Breughel, composition curieuse et singulière, ôù plus de cent personnages, vêtus comme au seizième siècle, remplissent un vaste paysage terminé par une ville flamande. Le Christ et son entourage ne sont qu'un petit épisode de la scène générale. Il faut citer ensuite un double Ex-Voto d'Adrien Thomas Keh, ouvrage froid, sec et pourtant curieux; ^^wi^xxwe Prédication de saint Eloi, de François Pourbus, grande pageoùl'artiste a rassemblé une foule de beaux portraits pour en composer Fauditoire du saint argentier de Dagobert.

Michel Coxie, qu'on appelle le Raphaël de Flandre, nous ramène à l'imitation des Italiens, et nous rentrons pleinement avec lui dans cette seconde époque de l'art flamand que Jean de Maubeuge avait au moins annoncée. Son maître, Bernard Van Orley, s'était déjà rangé parmi les disciples du chef de l'école romaine, comme le prouve, à Anvers même, la vue d'une Madone qui lui appartient. Mais Michel Coxie alla plus loin dans l'imitation et dans le mérite de

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Fimilalion. Son Christ Ressuscité^ assis sur le tombeau, et ses deux Martyres de saints inconnus, pourraient passer à coup sûr pour d'excellents ouvrages des disciples immédiats de Raphaël, tels que le Fa^torino ou Perin del Vaga.

François de Vriendt, qu'on appelle communément Franz Floris, et qui partagea le surnom déjà donné de Raphaël Flamand, a suivi la même voie d'imitation, au moins dans le style, mais avec une certaine force d'exécution qui le rend plus original. Anvers a de lui une Adoration des Bergers, un Saint Luc peignant, assisté de son broyeur et de son bœuf qui lui sert de marchepied (ou plutôt le portrait de son ami Ryckaert Aerts, dit Ryck-Metter-Stelt, qu'il a paré des insignes du premier peintre chrétien), et enfin la Chute des Anges rebelles. Ce dernier ouvrage est trèsbeau, quoique très-bîzarre. Les démons ont des têtes de tigres, de boucs, de sangliers, des queues, des griffes, des pieds fourchus. Mais les anges fidèles sont d'une noblesse toute romaine, et Ton reconnaît, dans Tensemble, une composition sainte et sérieuse, bien qu'un peu traitée comme une Tentation de saint Antoine.

Ce dernier sujet est le plus important des nombreux ouvrages laissés à Anvers par Martin de Vos, chef de cette famille de peintres où nous trouverons plus tard Corneille et Simon. Martin de Vos a peint dans ce cadre plus que la Tentation du saint anachorète, il a peint presque sa vie entière ; car on le voit aussi visiter Paul, le premier des ermites, et creuser sa tombe, aidé par deux lions. Du reste, différent en cela de Franz Floris, dont il fut l'élève, Martin de Vos est entré pleinement dans le burlesque, et son tableau semble wn Teniers avec des personnages grands comme

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nature. Il a de plus jusqu'à douze compositions : un Christ Ressuscité, un Baptême du Christ^ un Christ devant les Pharisiens, un Saint Thomas, le Denier de la Veuve^ le Baptême de Constantin, V Edification de sainte Sophie^ Saint Luc peignant la Vierge, tableau où le peintre a laissé son portrait et celui de sa femme, etc. Dans tous ces ouvrages, qui sortent de plus en plus de la sécheresse primitive, et qui se recommandent par un coloris presque vénitien, on reconnaît le disciple de Tintoret, que Martin de Vos alla effectivement étudier dans sa patrie.

Après lui vient une autre famille de peintres , les Franck, père et fils. UnChrist à EmmaUsetï Election de saint Paul et saint Barnabé^ forraentla part du père, qu'on appelle Franck le Vieux. Celledu fils anîé, François Franck , se compose d'une série de douze tableaux représentant la Vie et les miracles de son patron, le fondateur des ordres mendiants, avec une Nativité ^ et le Combat des Horaces et des Curiaces, Du second (ils, Jérôme Franck, il n'y a qu'une Cène; mais du troisième, Ambroise Franck, le plus important des quatre , Anvers réunit un Martyre de saint Cômcy un Martyre de saint Damien, un Saint Sébastien, autour duquel sont groupés plusieurs portraits; enfin un Martyre de saint Crépin et de saint Crépinien, composition pleine de noblesse et d'une vigoureuse exécution.

11 faut citer, pour compléter l'époque des Franck, c'est-à-dire la seconde moitié du seizième siècle , une Multiplication des pains de Ilans Van-der-Elburcht , qu'on appelle aussi Klein Hans Ken, puis une Prédication de saint Luc et un Passage de la mer Rouge, par Martin Pepyn, qui, né Flamand, se rendit en Italie jeune encore , et , comme Poussin ou Claude , y

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passa le reste de sa vie. Ces artistes secondaires , qui servent tous de passage, de transition, entre Tépoque purement flamande, qu'on pourrait appeler celle de l'art du Nord, et la seconde époque mêlée d'italien , qu'on pourrait appeler celle de l'art du Midi, nous amènent enfin au premier peintre éminent de cette seconde grande période, au maître de Rubens, Octavio Van-Veen, qu'on appelle communément Otto Venins.

Celui-ci déjà n'a plus rien conservé de cette simplicité naïve, de cette touche patiente, et si l'on veut de celle roideur un peu froide des maîtres de Cologne et de Bruges. Il a le savoir, l'ampleur, Taisance des Italiens, lorsque finissait l'école de Venise et commençait l'école de Bologne. Pour comprendre que la révolution commencée dès Jean de Maubeuge est pleinement accomplie , il suffît de jeter les yeux sur un ouvrage d'Otto Venins. Anvers en possède six : un soi-disant portrait de Sonnius^ son premier évéque ; Saint Luc devant le proconsul ; Zachée sur le figuier; deux Charités de saint Nicolas et la Vocation de saint Matthieu, Cette dernière composition, à laquelle on peut reprocher, comme à celles de Paul Véronèse, par exemple , la trop grande modernité des personnages, me semble la plus belle des six ; mais elles sont toutes précieuses, et non moins par leurs propres mérites que par le rôle important qu'a joué leur auteur dans récole.

Par lui, j'arrive enfin à Rubens, qui est, suivant la remarque fort judicieuse de M. Fortoul, non pas le chef des Flamands, comme on a l'habitude de le dire, mais leur héritier suprême ; absolument comme Murillo , qu'on appelle aussi improprement le chef de l'école espagnole , en est la dernière expression dans le double sens du mot. Après eux et leurs élè-

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ves immédiats , Anvers et Séville ont cessé d'être.

Mais avant d'entrer dans le détail des œuvres léguées par Rubens à sa patrie (car on doit le tenir pour Anversois, quoique né accidentellement à Cologne) , il faut parler de lui d'une manière plus générale et plus absolue. Rubens est le drapeau, l'idole , le dieu des coloristes exclusifs, comme Raphaël est le drapeau , l'idole , le dieu des dessinateurs exclusifs. Ni f un ni Fautre, sans doute, n'a prétendu à l'étrange honneur qu'on leur fait aujourd'hui : Rubens a souvent cherché la pureté du dessin , et l'a souvent rencontrée , et Raphaël , j'imagine , surtout vers la fin de sa trop courte vie , avait acquis un coloris fort supportable. Leur exemple même prouve donc la futilité de ces distinctions qui amusent notre âge, où, à la différence des âges précédents, Ton raisonne beaucoup plus sur l'art qu'on ne le pratique. Pour moi, de même que la musique se compose nécessairement et inséparablement de la mélodie et de rharmonie, de même la peinture se compose nécessairement et inséparablement de la ligne et de la couleur. Mais comme il s'est trouvé des connaisseurs musiciens pour nier la mélodie , qui est le dessin de la musique, il s'est trouvé des connaisseurs peintres pour nier la ligne, qui est la mélodie de la peinture. Ils ont dit, par exemple, qu'en peinture, la ligne n'a point d'existence réelle, qu'elle est la délimitation de la couleur, et rien de plus; que la durée d'un son forme la mesure, et que l'étendue de la couleur forme le dessin. Ce raisonnement, qui repose sur un fait extérieur et accessoire , non intime et fondamental, n savoir ({ue la peinture proprement dite est toujours coloriée , me paraît tout au plus spécieux et ne laisse pas ia moindre conviction dans mon er prit.

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On peut répondre, avec beaucoup plus de raison , je crois, que la ligne, indépendamment de la couleur, existe dans la nature et dans l'art. Qu'on regarde à l'horizon une chaîne de montagnes , une scie [sierra) comme disent les Espagnols, détachant sur un ciel clair ses noires ondulations, niera-t-on la ligne , la ligne pure? Claude et Poussin connaissaient bien celle-là. Qu'on regarde tous les corps, à tous les plans: peut on les isoler de la ligne? Peut-on les voir ou les comprendre sans la ligne ? Mais les nuages mêmes , avec leurs images fugitives et vaporeuses, tracent des lignes dans Fespace, par la raison fort simple que la ligne est la forme. Que sera-ce si de la nature nous passons à Fart ? Nier la ligne , c'est nier d'un seul coup le dessin proprement dit et la gravure, qui ne se composent que de lignes, c'est nier Tarchitecture, qui a plus de lignes que de plans, c'est nier la sculpture , qui n'a point de couleur. 4 ceux qui doutent qu'avec la ligne seule l'art peut s'exprimer dans sa langue complète, qu'il a l'invention, la beauté, le sentiment, l'idéal, il suffit de montrer un carton de Raphaël. S'ils ne se convertissent à cette vue, s'ils ne confessent leur erreur avec repentir, ce sont des pécheurs endurcis.

J'avoue maintenant , pour revenir à Rubens, que les raisons qui le font adorer par l'école, je me trompe, par le parti des coloristes exclusifs, sont précisément celles qui me forcent à lui refuser ma complète adoration. Je trouve sa fécondité un peu furieuse^ comme ^ le disaient de celle de Tintoret ses propres amis; il est souvent obscur et confus dans la composition, souvent lâche et mou dans le faire ; la vérité, pour lui, semble trop fréquemment exclure la noblesse ; son coloris même, si justement célèbre, me paraît inférieur d'habitude à celui de Titien, et quelquefois à celui de Mu-

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rillo. Enfin, même quand il est excellent, irréprochable, merveilleux, comme dans quelques ouvrages d élite, il appartient toujours à Fécole du pur naturalisme^ sans paraître jamais inspiré par le souffle divin de Vtdéal, qui seul enfante le sublime dans Tart.

Je confesse donc, sans prendre aucun parti dans cette vaine guerre que se livrent les deux camps opposés sous les bannières de Rubens et de Raphaël, que je préfère Raphaël à Rubens , non-seulement rhomme à Thomme , mais plus encore le style au style, et la manière à la manière. Après ce préambule et cette déclaration, nous pouvons entrer dans ledélail des œuvres qu'Anvers a conservées du plus illustre de ses enfants.

Elles sont au noonbre de dix-huit. La plus vaste est un immense Calvaire, destiné sans doute à quelque haute muraille d'église, car les figures sont colossales. Prise d'ensemble, celte grande composition est d'un effet très-vigoureux. Le Christ, qui reçoit le coup de lance au côté, et plus encore les deux larrons qui raccompagnent, sont, dans leurs genres opposés, trois superbes académies ; mais le groupe inférieur, de la Vierge, la Madeleine et saint Jean, me semblé beaucoup plus faible et plus froid. V Adoration des Mages est une autre composition non moins vaste , que la gravure a reproduite, et qui est facile à distinguer parmi toutes les autres (car Rubens a souvent traité le même sujet) au groupe de chameaux qui termine la scène. Tout en reconnaissant la force et Téclat de cette grande page, on peut reprocher au i)eiatre d'y avoir amoncelé ses figures jusqu'à produire la confusion, et d'y avoir prodigué, outre toute mesure -et toute raison, des types si bizarres, si peu nobles, qu'ils touchent à la caricature. Dans sa Dernière corn-

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munion de saint François^ autre composition de même importance, Rubens commet la mêmç faute que Dominiquin dans sa Dernière communion de saint Jérôme : le saint agonisant est complètement nu au milieu des moines habillés. Mais celle circonstance étudiée, qui donne quelque chose d'étrange au premier aspect du tableau, est bien vite oubliée devant la majesté de la scène et la splendeur du coloris, que Rubens n'a peut-être surpassé dans nul autre ouvrage (1).

Après ces trois immenses toiles, il me reste à citer, parmi les meilleures, une bonne répétition en proportions réduites de la fameuse Descente de croix, que nous trouverons à l'église Notre-Dame ; un Christ en croix^ autre belle académie d'une touche à la fois fine et forte ; deux excellenis portraits, ceux du bourgmestre Nicolas Rockox, et de sa femme Adrienne Ferez, qui formaient les volets d'un triptyque ayant pour panneau central un Saint Thomas touchant les plaies ; enfin, trois curieuses esquisses, sur bois brut, des arcs de triomphe élevés pour rentrée solennelle de l'archiduc Ferdinand. Il est sans doute inutile de donner minutieusement le détail des huit ou dix autres tableaux de Rubens. Toutefois , après les plus excellents, est-il bon de citer les plus médiocres. L'appréciation est ainsi phis complète et plus utile. VEducation de la Vierge , la Sainte Thérèse intercédant pour les âmes du purgatoire , et la Trinité , où l'on voit le Ciirist mort dans les bras du Père, me semblent pouvoir être appelés sans injustice des ouvrages

(1) On conserve dans les archives de la famille de Van-d©-Werve la quittance des 750 florins que Rubens reçut pour prix de ce tableau. Elle est datée du 17 mai 1619.

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de pacotille, qui montrent, avant Luca Giordano, Tabus des grandes facultés réduites à une funeste habileté de main, et qui mériteraient aussi quelquefois à leur auteur le triste surnom de Fa presto. Le corps du Christ, dans la Trinité^ forme un raccourci forcé, disgracieux, défectueux peut-être, en ce sens du moins qu'un raccourci, quand le peintre remploie, doit être fait avec tant de justesse et de naturel qu'on ne sente pas même la difficulté vaincue. Rubens est pourtant d'une habileté prodigieuse pour tous ces tours de force du métier; mais il prouve là, par son propre exemple, le plus grand qu^on puisse invoquer, que l'habileté, même prodigieuse, est inapuissante, si elle n'est toujours guidée par l'application et par cette sévérité pour soi-même ffui est chez les artistes le sentiment de leur dignité.

Parmi les contemporains de Rubens, dont le musée d^Anvers possède des échantillons, on voit une lutte assez curieuse entre le style d'imitation italienne adopté par Michel Coxie, Franz Floris, Otto-Venius, et le nouveau style, sorti des deux écoles, mais émancipé et libre, que professait triomphalement Tillustre novateur. D'un côté, Henry Van-Ralen, élève d'Adam Van-Oort qui fut aussi le premier maître de Rubens, et lui-même premier mnître de Van-Dyck ; puis Abraham Janssens, auteur d'une Sainte Famille tout à fait dans le goût et le sentiment italiens ; puis son élève Théodore Rombouts. De l'autre côté , Gaspard de Craeyer, lequel, bien que disciple du Raphaël flamand Coxie, marchait parallèlement dans la même voie que Rubens; puis Corneille et Simon de Vos, devenus imitateurs de ce dernier; puis, enfin, ses grands disciples, Jordaens et Van-Dyck.

Corneille et Simon de Vos <mi tous deux au musée

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d'Anvers quelques ex-voto, c'est-à-dire des portraits, soit d'une personne, soit de deux époux, soit d'une famille entière, en prières devant quelque sainte image. Tous ces tableaux sont d'une belle peinture, ferme et finement travaillée. Il faut mettre au premier rang la Famille Snoeck offrant des ornements d'église à Tabbaye de Saint-Michel, par Corneille de Vos. Ce même maître, duquel on regrette de ne trouver aucune composition proprement dite, a encore le portrait do concierge de la corporation de Saint-Luc, espèce de vieille femme aux yeux rouges et éraillés, vêtu d'un costume bizarre, tout chamarré de médailles , et rangeant sur une table placée devant lui les coupes et gobelets de veraieil dont plusieurs souverains avaient fait présent à la corporation. C^est un curieux et magnifique portrait d'un être horrible.

Des cinq ou six ouvrages de Jacques Jordaens, qui dépassa, qui exagéra la chaude manière de son maître, et dont la touche enflammée, rougeâtre, semble toujours donner des reflets d'une fournaise, il n'y a guère à citer qu'une Cène, grand sujet, peu noble de style, mais d'une extrême vigueur d'exécution. Quant aux œuvres d'Antoine Van-Dyck, autre élève de Rubens, devenu son rival et la seconde gloire d'Anvers, elles n'ont ni le nombre ni l'importance qu'on pourrait leur désirer dans la patrie du grand artiste, qui, pendant une courte vie de quarante-deux ans, sut joindre à tous ses mérites celui de la fécondité. Un Christ en croix, entre saint Dominique et sainte Catherine de Sienne, simple, calme, noble , plein de majesté religieuse; — un Christ mort sur les genoux de la Vierge, grande composition, un peu froide, quoique d'une touche moelleuse et puissante; — le même sujet répété avec quelques changements, et

AISVERS.

d'un ton pins chaud, plus éneraique, car il fut, cliton, peint en Italie ; — un petit Christ en croix, doux et fin ; — le beau portrait d'un évéque d'Anvers, appelé Malderus; — enfin, le portrait encore plus excellent et plus prodigieux de Fltalien César-Alexandre Scaglia, Tun des négociateurs de l'Espagne au congrès de Munster, — voilà toute la part de Van- Dyck au musée d'Anvers. Mais, Lien qu'insuffisante, elle permet cependant d'apprécier dans ses deux genres principaux, la composition religieuse et le portrait, le maître illustre qui termine dignement et semble couronner la grande école flamande.

Que citerai-je après lui? Gérard Sejshers, auteur d'un Stanislas se faisant jésuite, d'un Mariage de la Vierge, etc., Corneille Schutet Théodore Van-Thulden, tous deux condisciples de Van-Dyck dans Tatelier de Rubens, appartiennent à son époque. Il Bn est de même de François Sneyders, rexcellent peintre de la nature morte. Nous avons donc à descendre, pour en faire une simple mention, à son élève ï. Boeyermans, qui rappelle assez bien, dans des allégories et des portraits de famille, les qualités du maître ; à Raphaël Van-Orley, auteur d'une Procèssion triomphale, où Ton voit le pape et Charles-Quint; à Jean Feydt, auteur d'un bon tableau de chiens et de gibier; enfin, aux deux Erasme Quellin, père et fils, parmi les œuvres desquels se distingue la Piscine de Bethsaïde, de Quellin jeune, cadre immense d'au moins trente pieds carrés, mais composition surchargée, confuse, qui ne répond ni par l'ensemble ni par les détails à de si fastueuses proportions.

Si nous trouvions tout à l'heure la part de Van- Dyck insuffisante dans le musée de son pays, que dirons-nous d'un autre célèbre enfant d'Anvers, de

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David Teniers? Lui, si laborieux et si fécond pendant soixante années , lui dont les œuvres remplissent toutes les galeries publiques et tous les cabinets d'amateurs de FEurope, lui qui a, par exemple, dans le seul musée de Madrid, jusqu'à soixante-seize ouvrages, D. Teniers n'en avait pas un seul, il y a vingt ans, dans celui de sa ville natale. Depuis lors, le musée d'Anvers a reçu en cadeau deux ouvrages de ce peintre éminent, qui, à force d'esprit, joint à la touche la plus vigoureuse et la plus délicate, a élevé les petits sujets au rang des grandes œuvres. L'un d'eux est un vrai Teniers, un groupe de fumeurs dans un paysage ravissant, qu'illumine un coup de soleil à travers les nuages. C'est un de ces bijoux que les amateurs couvrent de dix couches d'or. Quant à l'autre, jamais, à voir le sujet, l'on ne se douterait qu'il est de la même main que les Buveurs de bière, les Kermesses et les Tentations de saint Antoine. Ce n'est rien moins qu'un tableau d'Histoire, Valew ciennes secourue. Cette place, qui appartenait encore à l'Espagne, vivement pressée, en 1656, par Turenne et La Ferté, fut débloquée par le second don Juan d'Autriche, fils naturel de Philippe IV et de la comédienne Maria Calderon. Le tableau de Teniers n'est guère qu'un plan de là ville assiégée, avec les positions des troupes ; mais autour de ce plan se déroulent, en forme d'arc de triomphe ou de trophée militaire, une foule d'armes et d'armures d'une merveilleuse exécution, et, sur chaque côté, une série de médaillons qui renferment les portraits des généraux vainqueurs. On y voit avec peine, si ce n'est avec surprise, celui de Condé, qui s'était mis alors au service des Espagnols, comme un déserteur qui passe à Tennemi.

ANVERS

Il ne faut pas quitter le musée d'Anvers sans donner un coup d'œil à deux curiosités artistiques qu on a placées au fond de la grande galerie. I/une d'elles est la chaise en cuir noir doré qu'occupa Rubens lors-, qu'il fut nommé doyen de la corporation de Saint- Luc, en 4 654 . L'autre sont les précieuses tables où furent successivement inscrits les noms de tous les doyens de cette corporation des peintres d'Anvers, depuis sa fondation, en 14S4, jusqu'à son extinction, en 1778. Deux noms seulement, dans cette longue liste, sont inscrits en gros caractères : celui de Rubens, sous la date de 1631, et celui de Yan-Dyck, sous la date de 4 654. Ces tables, proprement encadrées, devraient faire le pendant de la chaise de Rubens. Mais il fallait ménager une place d'honneur à un mauvais buste en plâtre du roi Léopold ; on les a donc reléguées dans un coin.

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