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ÉGLISES

Bien qu'Anvers, qui diffère en cela de Bruges, ait un véritable et complet musée, il faut cependant, comme à Bruges, aller chercher dans les églises le complément des œuvres d'art qu'enferment ses murailles. La cathédrale, ou Notre-Dame, célèbre par son antiquité, sa tour merveilleuse, sa grosse cloche et son carillon, est la plus richement dotée, bien que Rubens ait fait à peu près seul tous les frais de sa décoration. C'est dans la cathédrale qu'est la fameuse Descente de croix, qui passe unanimement pour la

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plus belle page de son œuvre iaimense. Allons doue sur-le-chnrnpnous prosterner devant ce chef-d'œuvre; mais n'oublions pas qu'il faut elre en garde contre les exigences de l'imaginaiion, qui, pour les choses très-vantées, veut toujours plus que le possible, et que ne satisfait pas la première vue, même des Alpes et de rOcéan.

La Descente de croix est le panneau central d'un vaste triptyque, encore conservé sous cette forme, qui offre sur ses deux volets la Présentation de la Vierge et la Présentation de Jésus. Ce tableau se voit mal ; il est placé un peu trop haut, et reçoit des reflets de jour qui ne permettent pas d'en saisir d'un coup d'œil tout Tensemble. Cette disposition défectueuse exige d'autant plus ratiention du spectateur, réclamée d'ailleurs tout entière par l'importance de Fouvrage, qui gagne à une longue et profonde contemplation. Il est inutile de détailler le sujet, que tout le monde connaît au moins par la gravure. C'est une grande scène de grand caractère, où Ton sent une conception plus sévère et plus haute, un travail plus réfléchi et plus achevé que d'habitude, de la sagesse et du cahîie au milieu d'un mouvement énergique, et, pour cette fois, non moins de noblesse que de fougue et d'emportement. La composition se recommande par la plus parfaite unité. Tout se meut autour du centre, le corps de Jésus, corps merveilleux, adorable, plein de morbidezza, bien lourd, bien flasque, bien mort, et conservant néanmoins une dignité qu'on peut appeler majesté divine. Le saint Jean en manteau rouge, qui, fièrement campé, soutient les restes inanimés du Sauveur ; la Yierge, absorbée par sa douleur profonde, et la Madeleine, dont les pleurs augmentent la grâce et la beauté, forment, au pied de la croix, un admi-

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rable groupe. Je ne })arle ici que de la composition et du style ; à quoi bon louer la couleur dans le chefd'œuvre de Rubens ?

On a placé dans l'autre grande nef de la cathédrale, et pour faire pendant à la Descente de croix, un second grand triptyque, d'égale dimension, que Rubens avait peint pour le maître-autel de Téglise Sainte-Walburge. Celui-là représente la Mise en croix, dans son panneau central ; sur le volet de droite, un centurion romain faisant enchaîner des prisonniers ou des martyrs ; eur le volet de gauche, un groupe de disciples et de saintes femmes regardant le supplice du Sauveur. Au centre de ce groupe, est une superbe vieille, le plus beau personnage, à aion avis, de la triple composition. Quant au tableau central, beaucoup de gens le placent au niveau de la Descente de croix, lui trouvaiit môme plus de verve, de chaleur et d'entraînement. Je r.e puis partager celte opinion, et la Mise en croix me semble fort inférieure à son célèbre pendant. Le sujet est confus, dispersé ; et au lieu de celte fougue si vantée, je trouve plutôt un abus de la force corporelle en jeu, des muscles tendus, do la chair nue et remuante. Toutefois, le corps du Christ est encore d'une grande beauté dans ce tableau, où le public ordinaire de la paroisse admire en outre le portrait du chien de Rubens, qu'il y plaça, longtemps après coup , à la demande du curé de Sainte-Waibruge.

Sur le maître-autel de cette cathédrale d'Anvers, dédiée à Notre-Dame, Rubens a placé une grande Assomption de la Vierge^ sujet traité aussi sur le plafond de la coupole par Corneille Schut. Ce tableau renloîme au moins trente personnages : cependant Rubens Tacheva complètement en seize jours; et

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comme il évaluait, dit-on, à cent florins par jour le travail de son pinceau, il se contenta de seize cents florins pour prix de cette grande toile. Tout en conservant ses fraîches carnations et son naturel souvent trop vulgaires, Rubens a vraiment ennobli dans ce tableau ses ordinaires modèles ; il a jeté sur toute la composition un parfum de poésie et de sainteté qui n'est pas commun dans ses œuvres. La Vierge est mieux qu'une blonde et rose Flamande, et les groupes d'anges qui la couronnent, ou qui poussent dans l'espace le nuage sur lequel la mère du Sauveur monte aux cieux, ne sont pas seulement de gros garçons joufflus. Cette composition, du style le plus noble qu'ait atteint Rubens, est aussi d'un coloris éblouissant. Et cependant (Tidentité du sujet provoque cette comparaison) je ne crois pas quelle égale VAssomplion de Titien, qui occupe la place d'honneur au musée de Venise ; je ne trouve dans Tœuvre du Flamand ni la même conception, ni la même vigueur, ni la même sublimité.

Ce n'est pas encore tout ce que Rubens a laissé à la cathédrale d'Anvers. La seconde chapelle à droite du chœur renferme, avec le tombeau de Jean Moretiis, un beau portrait de ce typographe célèbre, et un autre triptyque, de petites proportions, dont les deux volets représentent Saint Jean-Baptiste et Sainte Catherine, et le panneau du centre la Résurrection. C'est une œuvre de moyenne beauté, recommandable cependant par les deux quahtés qui ne sont pas les plus ordinaires chez Rubens, la sagesse de la composition et la correction du dessin.

Dans l'église Saint-Paul, qu'on appelle aussi les Dominicains, parce qu'elle appartenait à cet ordre, et le Calvaire, à cause d'une ridicule représentation du

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Golgotha sur un rocher en coquillages, se voit un autre célèbre et excellent tableau de Rubens, la Flagellation. Il est difficile de trouver, même dans les œuvres de son pinceau, une scène plus vigoureuse et de plus merveilleuse couleur. Les bourreaux frappent bien, et avec rage. Le Christ est patient, résigné; et son beau corps blanc, tout ensanglanté, est un prodige de modelé ferme et savant. Mais on voudrait, dans son regard et dans son attitude, une expression plus haute et plus céleste. Il ressemble trop à un soldat passé par les armes.

La vue de cette Flagellation, justement fameuse, ne doit pas tellement absorber le visiteur de Téglise Saint-Paul qu'il ne donne quelques regards et quelque admiration à d'autres bons ouvrages qu'elle renferme; entre autres, un très-beau Portement de croix de Van-Dyck, un Christ en croix de Jordaens, fort et commun suivant son usage, et un Saint Dominique de Gaspard Craeyer, tableau allégorique, symbolique, mystique, mais fort remarquable, même auprès de Rubens, dont il rappelle la manière et les qualités.

C'est surtout à la modeste église Saint-Jacques que doivent se rendre en pieux pèlerinage les admirateurs du grand peintre d'Anvers. Là se trouvent son tombeau, son portrait et F un de ses chefs-d'œuvre. Le tombeau, dessiné par Rubens lui-même, remplit une petite chnpelle derrière le chœur de Féglise. Son corps repose au centre de cette chapelle, sous une vaste pierre tumulaire, que foulent aux pieds les dévots et les touristes, et qu'on a surchargée d'une longue inscription latine où sont rappelés en style lapidaire tous les noms, titres et mérites du défunt, tandis qu'il suffisait d'inscrire ce seul mot : Rubens, Le tableau qui

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orne l'autel présente, sous prétexte d'une Sainte Famille, toute la famille du peintre. Saint George le guerrier est Rubens lui-même ; saint Jérôme , son père; le Temps, son grand-père; un ange , son fils; Marthe et Madeleine, les deux | femmes dont il était alors veuf. Quant à la Vierge, on croit que c'est une demoiselle Lunden, qui lui servit de modèle en plusieurs occasions, et qu'on appelait communément le Chapeau de paille, depuis que Rubens l'avait peinte avec la coiffure qu indique ce surnom. Cette prétendue Sainte Famille, qui, par le nombre des personnages, sort beaucoup des dimensions ordinaires, est un tableau magnifique, d'une composition ingénieuse et facile, d'une couleur incomparable, d'un effet ravissant, et d'une conservation parfaite. De toutes les oeuvres de Rubens que j'ai vues, dans les Flandres, eu France, en Angleterre, en Italie, en Espagne, je n'en connais point de supérieure à cette simple réunion de portraits. Cependant Rubens ne mit que dixsept jours à la peindre. C'était quinze ans avant sa mort, arrivée en 1640.*

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