‹ Les musées d'EuropeChapitre 15 sur 26 · LA CENE · texte numérisé non relu

LA CENE

La Cène, la douzième et dernière fresque, de Cosimo Rosselli, rassemble les disciples autour de leur maître, lors du dernier repas qu'ils firent ensemble.

L'interprétation de Cosimo Rosselli est pittoresque et curieuse. La physionomie du Christ est jeune, belle et triste. Il regarde Judas avec une expression assez extraordinaire où il y a, en même temps, de la sévérité et de la commisération. Le traître est non pas placé à table, assis sur le banc de marbre, avec les autres disciples, comme l'ont représenté les artistes interprètes de la Cène, Ghirlandajo ouïe Vinci; il est assis, comme sur la sellette, sur un tabourel rustique, de l'autre côté de la table, juste en face le Christ qui l'interroge comme un juge. Ce Judas, noir de barbe et de cheveux, le profil tpurmenté, est encore désigné comme le coupable par le petit diablotin à cheval sur son col. Aussi, tous les autres disciples, el même les serviteurs deboul auprès des portes, le regardent-ils avec surprise el douleur. Seuls, les animaux domestiques, deux chats jouant sur les dalles de marbre, auprès des plats

et des aiguières, et un petit chien qui faii le beau, son! indifférents à la scène tragique.

Cette scène se multiplie aux parois de la salle somptueuse où a lieu le festin. Entre les pilastres richement ornés, sous un plafond à compartiments de marbre, et une corniche à moulures entre lesquelles s'inscrit une frise de feuilles d'acanthe, trois autres scènes disposées en triptyque apparaissent comme vues par des ouvert linsur l'espace : l'agonie au Jardin des Oliviers, - l'arrestation de Jésus au moment du baiser de Judas, pendant que Pierre se précipite sur Malchus, — enfin la Passion du Calvaire. On donne à Cosimo Rosselli comme collaborateur, pour ces trois sujets si bien disposés sur la muraille, son élève Piero di Cosimo.

Cosimo Rosselli.

ilinari.

La Cène (un Serviteur).

Photo Atinari.

La Création de l'Homme : figure d'Adam.

XV. — MICHEL-ANGE : LE PLAFOND DE LA SIXTINE. — LA CREATION DU MONDE. - - LA CRÉATION DE L'HOMME. - - LA CREATION DE LA FEMME. - LA TENTATION. - ADAM ET EVE CHASSÉS. - NOÉ. —LE DÉLUGE. - - L'iVRESSE DE NOÉ.

Un autre monde apparaît de 1508 à 1512, dans la Chapelle Sixtine, à la suite des fresques bibliques et évangéliques, peintes en 1481.

Ce monde nouveau, c'est Michel-Ange qui l'apporte.

On est obligé, aux pages d'un livre, de l'aborder chronologiquement. En réalité, il n'en va pas de môme lorsque l'on entre dans la Chapelle par la porte basse qui se trouve à gauche de

l'autel. Tout d'abord, malgré soi, on lève la tête vers le Plafond, on ne voit que cela, on n'est dominé que par cela. Il semble que l'on soit attiré par un bruit de tonnerre qui roule el gronde comme à travers l'espace. C'est un tonnerre muet, un fracas silencieux, une agitation géante, — on voudrait manifester son étonnement, son trouble, on reste saisi, suffoqué. .!<• voudrais exprimer cet effet écrasant ressenti par ceux qui entrent là, ayant tout lu, tout appris, de ce que l'on a écrit sur Michel-Ange, depuis l'immortel divinateur Michelet, l'ardent et perspicace Taine... On croit savoir, on ne sait pas quel coup de foudre retentit, vous impose la stupeur, le silence. Le jour où l'on se trouve en présence de cette force majestueuse et terrible, on serait bien en peine de formuler même une sensation, on subit, on écoute, on veut entendre cette voix humaine, surhumaine, qui parle là-haut, on admire qu'un être pareil aux autres êtres, quant aux apparences simples, à la vie résignée de travail, ait conçu, exécuté une telle œuvre. On ne connaissait pas, avant de venir ici, tout ce que pouvait exprimer l'homme, en un langage à la fois éclatant et ténébreux, ingénu et énigmatique. Michel-Ange a dû employer les mêmes termes que les autres, ceux qui ont peint, avant lui, les murailles, et qui étaient, eux aussi, des hommes de talent, voire de génie, le charmant Ghirlandajo, le fin Pérugin, le doux et profond Botticelli, l'âpre Signorelli. C'est qu'il est, lui aussi, un homme de talent, un homme de génie, et qu'il est sans doute quelque chose de plus encore. Il est Michel-Ange, ne cherchons pas autre chose que ce mystère de l'individualité, ce don radieux, singulier, splendide, qui fait en lui ce miracle qu'il ne peut être autrement qu'il n'est, qu'il peut devoir une partie de ses moyens, de sa science, à ceux qui l'ont précédé, dont il a pris son métier, mais qu'il ne peut leur devoir ce qu'il a apporté en naissant, i qu'il y a eu de caché en lui, qu'il ignorait, qu'il n'a découvert

Michel-Ange.

Le Plafond de la Sixiine. Vue d'ensemble.

que peu à peu, dont il n'a peut-être jamais eu conscience complète.

On peut chercher ce qu'il doit à ses prédécesseurs, à Ghirlandajo, chez lequel il fut en apprentissage de peintre, au grand Giotto qui dut lui faire signe au-dessus de Ghirlandajo, aux antiques qu'il put copier, aux jardins de Saint-Marc, chez Laurent de Médicis, aux antiques qu'il put voir extraits de la dure terre de Rome, au Laocoon tourmenté qui fut trouvé en 1506... Les primitifs d'Italie, les grâces, les finesses, les fiertés du xve siècle de Florence, les antiques de la décadence gréco-romaine, que tout cet art peint aux murailles, jailli des champs de ruines, ait influencé Michel-Ange, certainement, surtout et heureusement, à ses débuts. Mais que cela ait fait Michel-Ange, jamais. Il était né lui, il restait lui, même lorsqu'il s'essayait à égaler le savoir, la perfection des autres, et brusquement, comme avec un déchirement, une rupture, il devenait lui, pour toujours lui, obstiné et magnifique triomphe de sa substance, du profond de sa chair et de son esprit.

Ce déchirement, cette rupture, ont lieu visiblement au plafond de la Sixtine. Que l'on comprenne le goût des amateurs princiers et ecclésiastiques, pour les œuvres exécutées lors du premier séjour à Rome, de 1496 à 1501, par le Bacchus,le Cupidon, la Pièta, aucune objection n'est à faire. Si Michel-Ange n'était resté que le sculpteur avisé et équilibré de ces savantes formes païennes, de cette parfaite conception d'un nouvel Ecce Homo, il serait perdu aux rangs réguliers de l'histoire de l'art. Il sort des rangs avec le David, dressé dans sa jeune fierté de combattant réfléchi à Florence, en 1503, avec la Vierge à l'enfant (1503-1506), qui est à Bruges. Il porte en lui une inquiétude féconde, un univers vivant, lorsqu'il revient à Rome, en 1505, appelé par le pape Jules II. On lui a envoyé cent ducats pour son voyage, et il est venu. Que va-t-il faire ? Il lit les poètes, rime des sonnets, il rêve, il dessine. L'un de ses dessins est un projet de tombeau

pour Jules II, il le montre au pape, qui s'exalte de ce mausolée orgueilleux. C'est mille ducats qu'il donne à Michel-Ange pour l'envoyer à Carrare extraire les blocs de marbre qui construiront la merveille future. Le corps fragile se dissoudra, mais la pensée du pontife vivra éternellement avec les marbres étages, les cariatides d'esclaves, les allégories, les prophètes, toute une foule contemplative et agissante que dominera le successeur guerrier de saint Pierre. Michel-Ange s'en va aux montagnes dont la pierre éblouissante se dresse au-dessus des champs et des vignobles, en face de la Méditerranée. Il y reste huit mois, avec deux serviteurs, des chevaux, des chariots. L'ambition du colossal le hante, il voudrait sculpter la montagne même, la changer en colosse regardant la mer. Il retourne à Rome, en décembre, après quelques jours passés à Florence. Les marbres couvrent maintenant la place Saint-Pierre, derrière Sainte-Catherine, où habite l'artiste. Il se met au travail, le pape vient souvent le voir, par le pont qui relie le Vatican à la maison du sculpteur. Honneur et louange à Jules II ! Gloire aux Médicis et aux papes ! Pourquoi les artistes ne trouvent-ils pas toujours de tels protecteurs ?... Il faut attendre avant de tresser des couronnes. En janvier 1506 (il y a à peine un mois que Michel-Ange est revenu, a commencé le tombeau !) Jules II ne veut plus de l'œuvre commandée. On dit que l'architecte Bramante, furieux des critiques que Michel- Ange fait des matériaux qu'il emploie pour bâtir Saint-Pierre, a soufflé au pape qu'il était imprudent de préparer ainsi sa tombe, la superstition du prélat italien a amené un revirement, il est maintenant tout à Saint-Pierre ! Laisse-nous, Michel-Ange, tu n'auras plus d'argent pour continuer ! Michel-Ange attend, se ronge, puis s'en va, sans rien dire. Il se sauve à Florence, comme un animal captif qui reprend sa liberté s'enfuit vers son antre. C'est juillet 1506. Il n'est pas plutôt parti que le pape le réclame, le rappel!-'.

Lettres sur lettres. L'autre fait la sourde oreille.

Il sait que Bramante, le 18 avril, pose la première pierre de la basilique. Au mois de mai, lui arrive encore une lettre, lui offrant de peindre la Six- Une. N'est-il pas le peintre du carton de la guerre de Pise ? Il ne répond pas, il est prêt, au mois d'août, d'accepter l'offre du sultan, de venir à Constantinople bâtir un pont à Peni. Enfin Jules \\. vainqueur à Bologne, entré dans la ville par la brèche, écrit encore, ordonne cette fois, le 21 novembre. Le 27, Mi«hc]-Ange va le retrouver à Bologne. Là, c'est sa statue de vainqueur que Jules II lui commande, la tiare sur la tête, une main bénissant, l'autre main tenant les clefs de l'apôtre. Il ne reste plus rien, pas un dessin, de cette statue détruite en 1511 par les ennemis de Jules II. Michel-Ange revient à Rome avec le pape, el le 10 mai 1508, après s'être récusé, il commence à peindre la voûte

Michel-Ange.

Photo t n ' Adam et Eve chasses du Paradis terrestre.

delà Sixtine. Il lui faut refaire l'échafaudage dressé par le Bramante, remercier des collaborateurs qu'il voit insuffisants, inutiles. Il prend un grand parti, s'enferme, monte à l'échafaudage, y habite, y mange son morceau de pain, y boit son verre de vin d'ouvrier, y couche sans se déshabiller. Il est là, comme un Vulcain dans sa forge, comme un mineur dans la mine, avec ses plans, ses outils, ses brosses, ses compas, ses équerres, ses couleurs. Il travaille à genoux, ou couché sur le côté, ou sur le dos, debout quand il peut. Il restera là quatre ans et demi, jusqu'au 31 octobre 1512.

La première partie est terminée le 1er septembre 1510. C'est la partie plane de la voûte, avec, probablement, les divisions architecturales singulières, si logiquement calculées pour loger tous les sujets que Michel-Ange portait en lui, et dont il se débarrassa là avec une ardeur, un frémissement visibles.

Cette division est, au fond, la simplicité même. Le peintre ayant à décorer un édifice y a fait en même temps œuvre d'architecte par les cadres qu'il a donnés à ses sujets, œuvre de sculpteur par le relief et l'allure qu'il a donnés à ses figures. Toute la partie plane, qui est la partie centrale, est couverte par des rectangles alternés, de deux grandeurs : les uns prennent toute la place libre, les autres n'en prennent qu'une partie, et ces derniers sont alors complétés à leurs quatre angles par quatre figures décoratives, qui semblent les premiers supports de toute la conception. Mais voici qu'au-dessous, en une série de vastes triangles alternés, qui ont leur pointe en bas, ce qui détermine une seconde série de triangles ayant leur pointe en haut, le peintre de la Sixtine a placé une autre série de figures, colossales celles-là, placées entre des pilastres sur lesquels se tiennent des enfants nus géants, et qui sont les véritables soutiens de toute cette construction peinte : ce sont les Prophètes et les Sibylles, placés en pendentifs, occupant à la fois la pente du Plafond et la muraille. Dans les triangles,

Michel S

l.i Déluge : le père il le fils

dont la pointe est en haut, des ligures de moindre taille sont abritées. Enfin, sur la muraille même, autour des fenêtres, d'autres figures, d'autres scènes, se plient à la forme demi-circulaire des cintres. Telle est la disposition, que l'on peut examiner et vérifier dans ses détails par l'illustration.

On voit tout cela, on se rend tout d'abord confusément compte de la solidité formidable, de l'harmonie sauvage de l'ensemble. Puis, l'on distingue, à la partie plane, dans les grands et les petits rectangles, un mouvement éperdu de lourdes et aériennes ligures qui se meuvent avec l<' même tournoiement, la même oscillation que les astres au firmament, des globes brillants ou noirs, le soleil, la lune, la terre,

la niasse de l'eau, la lumière, les ténèbres, et parmi toutes ces vastes formes, une autre forme qui est celle de l'Eternel, jonglant avec les étoiles, séparant les éléments, ordonnant le chaos, volant à travers l'étendue, soutenu par ses anges. C'est le commencement, la genèse, un immense poème panthéistique où tout s'agite et se place. Une dernière clarté se fait, l'Eternel étend la main vers la forme humaine, et sa main tendue, son doigt qui vont toucher à peine la main et le doigt de l'homme couché au flanc de la terre, suscite un être merveilleux de jeunesse, de force, de beauté. C'est la création de l'homme. Ce corps géant de l'homme endormi se dédouble, et la femme se lève, géante aussi, avec une grâce inconnue, tout

Michel-Ange.

Le Déluge : l'homme et la

ingénuité et tout amour. La voici, à côté, femme achevée, corps splendide, accroupie aux pieds de l'homme en ses formes tentatrices, pesantes et hardies, ses longues et fortes cuisses, ses bras robustes, ses jeunes seins épanouis, et ce visage indicible, aux yeux levés, à la bouche hernie tiquement close, ce visage où se lit déjà le poème de 'la vie pressentie. Cette Eve inquiète, c'est la Vénus biblique, la future mère du genre humain, qui n'est encore que la chair de l'homme.

C'est bientôt la Tentation, le fruit accepté de l'archange fatal, au corps de femme terminé en serpent. Et c'est le départ courbé sous l'épée de l'ange, l'homme et la femme déjà changés, ayant perdu l'orgueil de la faute, en route pour la vie misérable. Ils se redresseront plus tard. En attendant, combien de peines acceptées, de cruautés souffertes, de sacrifices sanglanls à la divinité irritée, de diversions

Michel-Ange.

Photo Uinari

Le Déluge (Fragment).

et d'enchantements cherchés dans toutes les ivresses. Michel- Ange a tout résumé avec l'histoire du Déluge et de Noé. Le spectacle de la tristesse et de la lutte humaines n'a jamais été plus farouchement et plus grandiosement représenté qu'avec le Déluge. Les êtres, de tous les âges, depuis l'enfant jusqu'au vieillard, tous les sentiments qui agitent le cœur de l'homme, tous les amours, de l'homme pour la femme, du vieux pour son fils, de la mère pour ses enfants, sont ici avec cette humanité affolée, encore résolue, ou déjà résignée, qui

Michel-Ange.

/.•• Déluge : mère et enfants.

est en proie au fléau. Tous s'en vont, montent aux pentes, se réfugient aux sommets avec ce qu'ils ont de plus précieux. Est-il groupe plus pathétique que celui de ces vieillards, de ces hommes, de ces jeunes gens, de ces enfants, réfugiés sur le roc assailli de l'eau profonde ? plus admirable mouvement de défense désespérée que celui de ce vieillard emportant contre tout espoir le beau corps fléchissant sur son épaule de son fils déjà pris par la mort ? Est-il couple plus terriblement beau que celui de cet homme au visage tendu de volonté qui a chargé sur son dos sa femme dont il tient les jambes et qui le serre de ses bras en croix avec une ardeur dernière, essayant encore d'être sauvée, et ne croyant plus au sauvetage. Ce visage de femme, effrayé, convulsé, avec ses yeux hagards, sa bouche ouverte pour le cri, ses cheveux mouillés par la tempête et tordus par le vent autour de sa face comme les serpents autour du masque de la Gorgone, ce visage de femme, c'est tout le Déluge, car l'eau qui vient, et qu'elle regarde, va les engloutir, elle et celui qui la porte. Non, ce n'est pas tout le Déluge. Il y a encore cette ['•mine d'une admirable beauté qui s'est couchée pour mourir, la jambe accrochée à un tronc d'arbre, qui baisse les yeux, les mains contre son corps, attend l'inévitable, belle comme la statue de la fatalité, pendant que son enfant pleure derrière elle et qu'elle ne semble plus l'entendre. Et celle qui lutte encore, grimpe sur l'arbre que la tempête tord et va briser. Et colle qui est la mère, cherche où s'enfuir avec un enfant sur ses bras, et un autre qui enlace sa jambe en regardant l'eau déjà sur ses pieds. Admirable idée • l'un grand homme pitoyable : l'enfant que cette mère abrite sous son voile que le venl relève, arrondit, creuse, arrache, cet enfant souril auprès du terrible visage muet de cette mère désespérée. Il e-i impossible d'oublier cette créature qui étreint son petit à plein corps, par ses bras énergiques, el montre un profil d'un calme si mortel, la bouche serrée en une moue si

tragique, le regard fixe d'une mère devenue une bête farouche. C'est la dernière image que l'on emporte d'une première vue de ce ciel orageux de la Sixtine, où tournoie le mouvemenl des astres, où les ligures jeunes et lumineuses apparaissent, pour dis paraître bientôt dans la tourmente, vision éblouissante el funèbre du destin de l'homme, écrite sous les voiles du temps et parmi les lézardes de la pierre, comme à travers nue nuée obscure sillonnée d'éclairs noirs.

Michel -Ange

/ e Déluge (Fragment)-

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